CHAPITRE XVIIL
Déjà , depais un an , la France et la restanratien étaient en présence ; le congrès de Vienne , an milieu des plus splendides fêtes , préparait les nouvelles destinées de l’Europe; déjà même, pour se débarrasser d’une terreur de tous les moments, la translation de Napoléon à Sainte-Hélène y avait été secrètement résolue, quand tout à coup le cri de vive V Empereur ! part du golfe Juan.
A l’appel de Napoléon (N) , cités , campagnes , régiments, tout s’ébranle. « Cambronue, avait « dit Napoléon en débarquant , nous allons à U Paris : ce sera notre plus belle campagne : nous « ne tirerons pas'un coup de fusil. »
Dès le 20 mam, sans avoir brûlé une amorce, Napoléon remonte, en triomphe, au palais des
tf
{y)\o\rFiècetjuttificativet.
DE NAPOLiOn.
Tuileries. Plus vivement que jamais la multitude salue , en lui , l’homme du destin : mais les plus clairvoyants se tournent vers l’horizon, et pressentent la tempête.
En effet la déclaration de Vienne du mars (0) et le traité du 25 (P) ne révélaient que trop une crise' imminente : Napoléon et ses adhérents se trouvaient tout à coup jetés hors de la loi des nations.
Pendant la courte existence du gouvernement royal, un traité secret, entre la France, l’Autriche et l’Angleterre, avait été signé [i], pour protéger la Saxe contre son démembrement par la Prusse et par la Russie. L’Empereur, l’ayant trouvé au ministère des affaires étrangères , se hâta d’en communiquer une copie à l’amhassadeur russe encore à Paris : il e.spérait ainsi désunir la coalition , et détacher Alexandre des intérêts de la mai- .sun de Bourbon. Vivement blessé , le Tzar ne cacha pas son dépit : mais , se croyant prédestiné à l’honneur de détruire Napoléon , il passa outre 3 le réseau ennemi ne fut pas entamé.
D’autres démarches paciSqiies, soit auprès du cabinet russe, suit à Vienne, soit même à Londres (Q), restèrent sans réponse : la lettre de l’Em-
(0) Voir Fiècet justificatives.
(P) \oir Idem.
[1] i3 février.
(Q) Voir Pièces justificatives.
ÉTABLISSEMEflT MOfTAHCHIQCE
pereur (R) , aux princes de l’Europe , n’obtint pas plus de succès.
«( Ils n’ont rien appris ni rien oublié, » avait-on récemment dit d’une autre famille de rois. La leçon du malheur aura-t-elle mieux profité à Napoléon?
Dès les premières adresses présentées par les cours judiciaires et les autorités constituées, il put remarquer l’immeuse révolution consommée dans les esprits. Autour de lui , tout avait marché ; c’était une France nouvelle.
« Le Conseil d’État, disait ce corps en lui of- « frant ses hommages, croit devoir faire connaître « les principes qui sont la règle de ses opinions « et de sa conduite. La souveraineté réside dans «( le peuple ; il est la seule source légitime du pou-
« voir L’Empereur est appelé à garantir , de
<( nouveau, par des institutions (et il en a pris « l’engagement dans ses proclamations à la na- « tiun et à l’armée) tous les principes libéraux , « la liberté individuelle et l’égalité des droits, la « liberté de la presse et l’abolition de la censure, « la liberté des cultes , le vote des contributions it et des lois par les représentants de la nation lé- « gaiement élus, le maintien des propriétés na- « tionales de toute origine, l’indépendance et tt l’inamovibilité des tribunaux, la responsabilité
(R) Voir Fiècetjmtlifîcalivet.
DE KAPOLÉOR.
« des ministres et de tons les agents du pouvoir.
« Pour mieux consacrer les droits et les obliga- « tiens du peuple et du monarque, les insti tutions U nationales doivent être revues dans une grande «( assemblée des Représentants, déjà annoncée.
« par l’Empereur..; » Le discours entier était empreint du même esprit.
Deux routes , les seules possibles , s’offraient à lui : la liberté ou la dictature; mais l’une, avec son immense levier populaire, l’effrayait ; l’autre, . avec ses mille chances et son isolement , lui parut impossible. Pour^la première fois , entre deux nécessités il transigea; cette transaction le perdit. *
Cédant à l’idée d’un rapprochement avec les constitutionnels modérés. Napoléon fit appeler, le 1-4 avril , aux Tuileries, Benjamin Constant; dans cette entrevue, il ne déguisait ni sa pensée ni ses antipathies.
« La nation, lui dit-il, s’est reposée douze ans « de toute agitation politique , et , depuis une U année, elle se repose de la guerre : ce double U repos lui' a rendu un besoin d’activité. Elle veut « ou croit vouloir une tribune et des assemblées :
<c elle ne les a pas toujours voulues. Elle s’est je- <c tée à mes pieds quand je suis arrivé au gou- « vernemeut.
« Vous devez vous en souvenir , vous qui es- « sayâtes de l’opposition. Où était votre appui ,
« votre force ? Nulle part. J’ai pris moins d’auto-
tTABLlSSSIIEIfT HOn&RCBIQDB
« rilé que l*©n ne m’invitait à en prendre...
M Aujourd’hui tout est changé : un gouverneit ment faible , contraire aux intérêts nationaux , « a donné, à ces intérêts, l’habitude d’être en « défense et de chicaner l’autorité ; le goût dea «c constitutions, des débats, dès harangues parait i( revenu. Cependant ce n’est que la minorité qui il le ve'ut; ne vous y trompez pas. Le peuple, ou « si vous l’aimez mieuX', la multitude ne veut que « moi. Vous ne l’avez pas vue, cette multitude, « se pressant sur mes pas , se pfécipitant du haut <1 des montagnes, m’appelant , me cherchant, me U saluant. A ma rentrée de Cannes ici , je n’ai
« pas conquis, j’ai administré Je ne suis pas
il seulement, comme on l’a dit, l’empereur des U soldats : je suis celui des paysans, des plébéiens,
« de la France Aussi , malgré tout le passé ,
«I vous voyez le peuple revenir à moi ; il y a syra- <i pathie entre nous : ce n’est pas comme avec les « privilégiés.
« La noblesse m’a servi ; elle s’est lancée en il foule dans mes antichambres ; il n’y a pas de il place qu’elle n’ait acceptée , demandée , solliciii tée.... mais il n’y a Jamais eu analogie. Le cheii val faisait des courbettes ; il était bien dressé , « mais je le sentais frémir.
il Avec le peuple, c’est autre chose : la fibre po- « pulaire répond à la mienne. Je suis sorti des M ran^s du peuple j ma voix agit sur lui. Voyez ces
DE DAPOLÉOR.
« conscrits, ces fils de paysans : je ne les flattais « pas , je les traitais rudement ; ils ne m’entouu raient pas moins , Ils n’en criaien| pas moins : « Five V Empereur! C’est qu’entre eux et moiil y «c a même nature ; ils me regardent pomme leur
K soutien, leur sauveur contre les no*bles Je
U n’ai qu’à faire un signe , ou plutôt à détourner a les, yeux , les nobles seront massacrés dans tou- K tes les provinces : ils ont si bien manœuvré U depuis dix mois ?....Mais je ne veux pas être le « roi d’une Jacquerie. S’il y a des moyens de U gouverner pai;^- une constitution, à la bonne « heure
U J’ai voulu Pempire du, monde , et , pour me « l’assurer, un pouvoir sans bornes m’était néces- U saire. Pour gouverner la France seule, il se peut (( qu’une constitution vaille mieux^... J’ai voulu « l’empire du monde, et qui np Fàurait pas voulu U à ma place? Le monde m’invitait à le régir. Soute verains et sujets se précipitaient à l’envi sous U mon sceptre. J’ai rarement trouvé de la résiste tance en France^ mais j’en ai pourtant rencontré tt davantage dans quelques Français obscurs et « désarmés que dans tons ces rois si fiers , aujouret d’hui , de n’avoir plus un homme populaire et pour égal
te Voyez donc ce qui vous semble possible; ap- « portez-moi vos idées. Des discussions publiques, « des élections libres, des ministres responsables.
ÉTABLISSEHEirr HONAECHIQUE
« la liberté de la presse , je veux tout cela.... la « liberté de la presse surtout ; l’étouffer est ab-
u surde , je suis conyaincu sur cet article Je
« suis l’homme do peuple ; si le peuple veut réelle lement la liberté , je la lui dois. J’ai reconnu sa « souveraineté : il faut que je prête l’oreille à ses « volontés , même à ses caprices ; je n’ai jamais « voulu l’opprimer pour mon plaisir. J’avais de « gronds desseins; le sort en a décidé : je ne suis « plus un conquérant; je ne puis plus l’être. Je <c sais ce qui est possible et ce qui ne l’est pas. Je « n’ai plus qu’une mission : relever la France et H lui donner un gouvernement qui lui contienne... «f Je ne hais point la liberté : je l’ai écartée , lors- « qu’elle obstruait ma route; mais je la comprends, «j’ai été nourri dans ses. pensées.... Aussi bien, K l’ouvrage d^ qoin^ années est détruit ; il ne peut « sê recomn^CToer : il faSâtait vingt ans , et deux « millions d’hoiiiitiies. à sacrifier.... D’ailleurs, je « désire la paix et je ne l’obtiendrai qu’à force de « victoires....
« Je ne veux pas vous donner de fau.<ise8 espé- « rances^: je laisse dire qu’il y a des négociations ; « il n’y en a point. Je prévois une lutte difiieile , « une guerre longue ; pour la soutenir , il faut que « la nation m’appuie; mais, en récompense, je ^ « le crois, elle exigera de la liberté ; elle en aura...
, « La situation est neuve : je ne demande pas
« mieux que d’être éclairé. Je vieillis : on n’est
DE NAPOLËOIV.
« plus , à quarante-cinq ans , ce que l’on était à « trente. Le repus d’un roi constitutionnel peut « me convenir : il conviendra encore plus sureu ment à mon fils [i]. »
Oui, la situation était neuve et singulière. Qui mettrait ainsi mieux à nu l’intime pensée de Napoléon que Napoléon lui-même ? On lo voit se résignant à la liberté comme à une erreur ou à une faiblesse : dans cette atmosphère, à peine s’il respire.
Arrivant au but de la conférence , l’Empereur offrait à Benjamin Constant le titre de Conseiller d’État , et le nommait membre de la commission pour la rédaction de l’Acte constitutionnel.
Si l’on en croit le célèbre publiciste, dans son premier travail , il avait proposé une constitution nouvelle ; mais u ce n’est pas là ce que j’entends, « répondit Napoléon : vous m’ôtez mon passé ; que U faites-vous de mes onze ans de règne ?» Il fallut renoncer à ce projet*
Benjamin Constant avaitaussi cru devoir reproduire l’article de la Charte, sur l’abolition de la confiscation : mais là encore il échoua. Vainement, dans une dernière conférence, le 21 avril, à minuit, tout le Conseil appuya ses efforts. « On me «1 pousse, s’écria Napoléon, dans une route qui « n’est pas la mienne : on m’affaiblit, on ra’en- « chaîne; la France me cherche et ne me trouve
[i] Benjamin Constant, Mémoires sur les Cenl jours, >* partie. *
ÉTABUSSEXEirr «OXAECHIQtE
« plus; l’opinion était bonne, elle est exécrable ; « la France se demande ce qu’est devenu le vieux U bras de l’Empereur. Que me parle-t-on de bonté, U de justice abstraite? là première loi, c’est la « nécessité; la première justice , c’est le salut pu> U lilic. On veut que des hommes que j’ai comblés «c de biens s’en servent pour conspirer contre w moi , dans l’étranger ! Cela ne peut être , cela « ne sera pas. »
La France attendait un pacte fondamental nouveau : ce fut donc use grande faute que de lier l’Âcte additionnel (S) à ses Constitutions de l’Empire si justement repoussées par la nation ; on le frappait de mort en rentrant dans le passé. Aussi, d’une extrémité de l’Empire à l’autre , l’improba- Uon fut-elle générale: tout prestige s’évanouit, tout élan se glaça : la patrie en deuil n’eut pins qu’à envoyer silencieusement ses fils combattre et mourir.
Et pourtant, à travers des vices essentiels, l’Acte additionnel consacrait de grands résultats; sous le rapport des principes, il n’était ihférieur à aucune des constitutions qui l’avaient précédé {i].
Ainsi la liberté religieuse était clairement reconnue [2] , et la liberté individuelle garantie [s];
(S) Voir Pièces justipcativet.
[i] Benjamin Constant, Mimoiret sur Ut Cent jourt.
[a] Art. 6a.
i l3]Art.6i.
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DK KAKOLÊOK.
l’exil, cette peine hypocritement cruelle qui, en laissant la liberté, prive delà patrie, était enlevée au bon plaisir de l’autorité [>]; pour la première fois, la liberté de la presse était placée sous la sauvegarde du jury [2], même pour les cas purement correctionnels ; une sincère et inébranlable inviolabilité cimentait le pouvoir judiciaire [3] ; la compétence des tribunaux militaires se trouvait restreinte dans la limite des délits militaires; tous les autres délits , même commis par des membres de l’armée, ressortaient des tribunaux civils [4]; l’interprétation des lois n’appartenait plus au pouvoir exécutif [5] , nul agent coupable ne pouvait échapper à une responsabilité sérieuse; à l’une des deux Chambres l’accusation , à l’autre le jugement [ 6 ] ; enfin le droit d’initiative était dévolu à la représentation nationale [7] ; les deux Chambres jouissaient de cette prérogative tout autant que la Chambre des Communes britanniques : seulement, en Angleterre, le Roi doit exprimer son dissentiment d’une manière formelle; ici le silence suffisait [ 8 ], *
[i]Art. 6f.
fi] Art. 64. ■ ■
[3] Art.5i.
[4] Art. 54 et 55.
[5] Art. 58.
• [fi] Art. 3g jusqu'à 4g.
[7] Art. s4.
[SJ Benjamin Constant, AfitfMoim Ce»/ •
270 ÉTABlISSEMEIfT MONARCHIQUE
C’ctaient là d’immenses conquêtes ; mais on n’y croyait pas.
Napoléon le yit de suite ; pour ramener la confiance, surtout pour mieux prouver sa force personnelle en se montrant supérieur aux chances d’une si grande épreuve, il convoqua les collèges électoraux , annonçant ainsi sa volonté de soumettre l’Acte additionnel à l’acceptatiôn du pea pie.
Ce décret rassura beaucoup d’esprits ; mais telle était la situation, que, de deux côtés bien différents, on repoussait l’institution nouvelle. Les vieux ennemis de l’Empire n’y voyaient qu’un piège ou des demi-concessions, et , parmi les partisans de l’ancien régime impérial, beaucoup , façonnés aux traditions du despotisme , s’élevaient hautement contre ces menaces de liberté : pour enx ce n’était qu’un affaiblissement inconsidéré du pouvoir, une concession mortelle à l’anarchie.
Ainsi l’Empereur trouvait des embarras dans sa propre école : pour avoir si longtemps sacrifié la liberté à ses intérêts, il perdait les moyens de sauver ses intérêts par la liberté [i].
Malheureusement deux grandes questions se présentaient, celle du dedans, celle du dehors; et des circonstances, favorables sans doute au développement des droits politiques de la nation, devenaient
[i] Benjamin Constant, Mémoire» de» Cent jour».
DE RAPOLÉOn.
autant de dangers pour l’indépendance extérieure.
Napoléon, aux yéux du peuple, était son plus glorieux représentant : aussi le Champ-de-Mai, ce bizarre contre-sens au dix-neuvième siècle, ranima-t-il néanmoins de puissantes sympathies.
Dans celte cérémonie [i] toute carlovingienne , grandes et solennelles furent les paroles prononcées de part et d’autre :
<( Sire , disait l’adresse, le peuple français vous « avait décerné la couronne : vous l’avez déposée K sans son aveu ; ses suffrages viennent de vous U imposer le devoir de la reprendre ; un contrat il nouveau s’est formé entre la nation et Votre « Majesté. Rassemblés de tous les points de l’£m- « pire autour des tables de la loi , où nous venons « inscrire le vœu du peuple , ce vœu , seule source « légitime du pouvoir, il noos est impossible de <( ne pas faire retentir la voix de la France dont U nous sommes les organes immédiats , de ne pas U dire, en présence de l’Europe au chef auguste « de la nation, ce qu’elle attend de lui, ce qu’il . « • . .
« doit attendre d’elle. *• ’
« Nos paroles seront graves comme les circon- ,
Il stances qui les inspirent. ‘ '
U Que veut la ligue des rois alliés avec cet « appareil do guerre dont elle épouvante l’Euu rope et afQige l’humanité ?
[i] i" juÎB i8i5.
STS ÉTABLISSUENT HORAHCHIQVE
« Par quel acte, par quelle yiolatipn avons«nous « proTOqué leur yengeance , motivé leur ugres- « sion ? •
tt Ayons-nous , depuis la paix , essayé de leur U donner des lois? Nous voulons seulement faire « suivre celles qui s’adaptent à nos mœurs.
« Nous ne voulons point du chef que veulent, « pour nous, nos ennemis, et nous voulons celui « dont ils ne veulent pas.
« Ils osent vous proscrire personnellement , « vous, Sire, qni maître tant de fois de leurs ca~ « pitales, les avez raffermis généreusement sur « leurs trônes ébranlés !.... Cette haine de nos en- ' nemis ajoute à notre amour pour vous. On prou scrirait le moins connu de nos citoyens que « nous devrions le défendre avec la même éner- « gie. 11 serait, comme vous, sous l’égide de la loi « et de la puissance françaises.
<c On nous menace d’une invasion I et cepen- « dant, resserres dans des frontières que la nature « ne nous .a point imposées, que, longtemps et ft ayant votre règne, la victoire et la paix même U avaient reculées, nous n’avons point franchi U celte étroite enceinte, par respect pour les trai- X tés que vous u’«vA point signés, et que vous « avez offert de réspecter.
« Ne craint-on pas de nous rappeler des temps, U uu état de choses naguère si différents, et qui U pourraient encore se reproduire? Ne demande-