CHAPITRE VI
C’était un vieux désir de la France que cette descente dans la Grande-Bretagne. Dès 1779, elle s’en était émue : ce projet, le Directoire , après le traité de Carapo-Formio , l’avait repris ; lors des nouvelles hostilités qui suivirent la paix de Lunéville, le Premier Consul parut hautement l’adopter. ^ Mais , depuis , un examen plus attentif du plan ' avait dû lui démontrer toutes les difficultés, sinon l’impossibilité absolue de l’exécution. Ce n’était pas dans Londres qu’on pouvait terrasser l’Angleterre.
Du rivage de l’Océan , ses regards étaient attachés sur l’Allemagne; le camp de Boulogne ne fut alors que ce qu’avait été le camp de Dijon avant Marengo.
' Tandis que Napoléon et ses braves semblent mesurer la distance qui les sépare encore du sol anglais , soudain éclate une troisième coalition :
DE NAPOLÉOIf.
quatre-vingt-dix mille Autrichiens, aux ordres de l’archiduc Ferdinand et du général Mack, avaient envahi la Bavière, et chassé l’Électeur, allié de la France; avec trente mille autres, l’archiduc Jean a pris position dans le Tyrol ; à la tète de cent mille combattants, l’archiduc Charlesmarchesurl’Adige; deuxar niées russes von t se joi n d re a n x A u trichien s .
Le cabinet de Saint-James n’avait pas perdu son temps.
Sais, prompt comme l’éclair. Napoléon change l’armée d’Angleterre en armée d’Allemagne, retourne à Paris, reçoit du Sénat quatre-vingt mille conscrits, passe le Rhin, le 1'=’^ octobre, vole au Danube, traverse Munich , triomphe à Verlingeu, désarme à Ulm le présomptueux Mack, entre dans Vienne , le 13 novembre, court sur la Moravie, et, le 2 décembre 1805 , après deux mois de rapides victoires, à trois cents lieues de sa frontière ,’ il « immortalise, aux dépens de deux empereurs, le * village d’Austerlitz.
Cette grande journée, premier anniversaire de ' son couronnement, lui livre la monarchie autrichienne, comme Marengo l’avait rendu maître de l’Italie.
« Soldats , » dil'il à ses troupes sur le champ de bataille meme, «je suis content de vous; vous « avez décoré vos aigles d’une immortelle gloire!
« Une armée de cent mille hommes, commandée U par les empereurs de Russie et d’Autriche, a été,
iTABLISSEXERT K05AHCHIQtE
« en moins de quatre jours, ou coupée ou disper- « sée ; ce qui a échappé à votre fer s’est noyé dans <( les lacs. Quarante drapeaux, les étendards delà « garde impériale de Russie , cent vingt pièces de « canon , vingt généraux , plus de trente mille « prisonniers, sont le résultat de cette journée à «jamais mémorable. Cette infanterie tant vantée, « et en nombre supérieur , n’a pu résister à votre « choc -, et désormais vous n’avez plus de rivaux à »( redouter. Ainsi, en deux mois, celte troisième tt coalition a été vaincue et dissoute. »
C’est à ce glorieux bivouac que l'empereur d’Autriche vient saluer le vainqueur. Je n’habite pas d’autre palais depuis deux mois, lui dit Napoléon. — f^ous savez si bien tirer parti de cette habitation, répondit François II, qu’elle doit vous plaire. Il était difficile d’apporter plus de courtoisie dans sa dé- , • faite.
' Le 26 décembre , on signe la paix à Presbourg.
^ Ici Napoléon devient l’arbitre de l’Europe.
Déjà dépouillée de ses domaines du dehors , Ifi Belgique et le Milanais, l’Autriche cède an roj'aume d’Italie les anciens étals de Venise, la Dalmatie et l’Albanie ; elle renonce, en faveur de la Bavière, duWurtcmbergeldeBade.auTyrol, à Augsbourg, à la principauté d’Eichslett , à une partie de l’exévèchédePassau, à toutes ses possessions en Souabe, dans le Brisga w et è’Ortenaw. Par les cessions d’Allemagne, elle perd 377,000 âmes, et 2,120,000, eu
DE RAPOLÉO’V. 119
Italie, par sa renonciation aux États Vénitiens. Dn même coup , un revenu de treize à quatorze millions de florins loi est enlevé. Soit en exécution d’on article séparé et secret, convenu entre M. de Talleyrand et le prince de Lichtenstein , et portant que l’empereur d’Autriche payerait quarante, millions de francs pour rachat de toutes les contributions imposées sur les états héréditaires et non encore perçues; soit par la rentrée , dans les caisses françaises, de trente-deux millions qu’effectueront les intendants des provinces; soit par la vente des magasins saisis, au profit de l’arqiée, la France aura touché qnatre-vingt-cinq millions de francs environ. En nourrissant ainsi la guerre par la guerre, Napoléon porta toujours au compte de l’ennemi les frais de ses immenses armements.
Mais un autre afFaiblissement de l’Autriche lést t'*
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le déplacement de ses frontières; car tout à coup elle se trouve violemment séparée de l’Italie , du Rhin, delà Suisse et de la Souabe. Où naguère de grandes voies de communication s’ouvraient à ses armées, se dressent maintenant des barrières.
L’électeur de Bavière et le duc de Wnrtèmberg sont élevés au rang des rois; Napoléon accorde à leur fidélité cet encouragement; affranchir dn joug autrichien les états secondaires de l’Allemagne, c’est d’ailleurs suivre les voies de RicRe-
lâO ÉTABLISSEMEIfT eORARCHIQDE
lieu, et la constante politique de la France [I].
Peu de jours auparavant, il s’était fait céder par la Prusse les pays d’Anspach, Bareuth , Clèves, le grand-duché de Berg destiné à son beau-frère Joachim Murat, et la principauté de Neufchâtel dont Berthier sera doté; car c’est au moins un prince qu’il faut déjà, pour major-général, au fier conquérant. A titre d’indemnité, la Prusse reçoit l’électorat de Hanovre.
Plaçant aussitôt, dans une nouvelle maison royale, son fils adoptif. Napoléon unit, à la belle princesse de Bavière, Eugène qu’il proclame son successeur au trône d’Italie en cas de mort sans enfants.'
Revenu à Paris , l’Empereur y est salué du surnom de Grand; le Sénat lui consacre un monument triomphal. Tel est l’enthousiasme, dans toutes les classes de citoyens , que le deuil de Trafalgar traverse comme inaperçu , les fêtes d’Austerlitz.
Napoléon aussi est enivré de l’ivresse publique ; désormais sa croyance en lui-même tiendra du fanatisme. Confirmé, par la victoire, dans son penchant naturel à la force sans contre-poids , et au pouvoir sans résistance, il aura hâte d’en finir avec le peu de principes , debout encore , de la révolution. Déjà Bonaparte, avec son passé de prosélytisme libéral , pèseà Napoléon.
[i] Histoire de France depuis le i8 brumaire , etc. , par M. Bignon , tome V.
DE RAPOLÉOIT.
A dater do !•' janvier 1806^ le calendrier grégorien avait expulsé son rival de quatorze années.
Cette grande mesure législative fut diversement jugée. Selon les uns , c’était une concession au clergé catholique, une manière d’effacer la République; d’autres, au contraire, n’y voyaient qu’un terme à de graves inconvénients, et notamment à la défectueuse intercalation des bissextiles, et une réforme sollicitée par les jsavanls dans l’intérêt des connaissances astronomiques et chronologiques. Qu’uue haine plus ou moins ardente animât la volonté impériale contre le. gouvernement «
qu’elle avait renversé, peu importe aujourd’hui; mais il faut reconnaître que le calendrier républicain entravait les relations extérieures de la France et l’isolait au milieu de l’Europe : tel fut son vice radical.
Le 20 février, le Panthéon redevient une église, sans toutefois refuser apx mânes des grands hommes sa glorieuse hospitalité. La restauration de Saint-Denis est ordonnée; le même décret élève aux cendres royales trois autels expiatoires. Désormais la dernière demeure des anciens rois sera le palais mortuaire des empereurs; Napoléon*croit pouvoir, sans déroger, déployer son linceul à côté de Louis XIY.
Pendant cette édification de sa monarchie à l’intérieur, il étend sans relâche, au dehors, son système politique, avec sa dynastie. Ferdinand de
ÉTABLISSEXEirr «OTTARCHIQCE
Naples ou plutôt la reine Caroline, avait violé, pendant la dernière guerre, le traité du 21 septembre 1805 : l’Empereur saisit celte occasion d’envahir son royaume : le 37“*® bulletin de la grande armée révèle sa pensée :
«t Le général Saint-Cyr marche, à grandes jour- « nées, sur Naples, pour punir la trahison de la « Reine, et précipiter du trône celte femme cri- « ininelle qui, avec tant d’impudeur, a violé tout « ce qui est sacré parmi les hommes. On a voulu « intercéder, pour elle, auprès de l’Empereur; il I» a répondu : Les hostilités dussent-elles recomu mencer, et la nation soutenir une guerre de « trente ans, une si atroce perfidie ne peut être « pardon née. La reine de Naples a cessé de régner.
« Ce dernier crime a rempli sa destinée, qu’elle « aille, à Londres, augmenter le nombre des in- «I Irigants et former un comité d’encre sympathique ic avec Drake, Spencer-Si»ilir, Taylor, Wickam; « elle pourra y rappeler, si elle le juge convenable, « le baron d’Arrafeld, MM. de Fersen, d’Enlrai- « gués et le moine Morus. » *
Cet arrêt était prophétique : le 30 mars 1806 , Joseph Bonaparte est proclamé roi de Naples et de Sicile ; six grands fiefs de l’Empire , avec titres de duchés, sont institués dans son royaume.
Le même jour, la princesse Pauline, épouse du prince Borghèse , reçoit Guastalla; Mural, les duchés de Berg et de Clèves; Bcrlhier, la princi-
paulé de Neufchâlel en Suisse; le pays de Massa et de Carrara est érigé en duché grand fief de l’Empire; trois autres duchés grands fiefs sont établis dans les états de Parme et de Plaisance.
Deux mois après, la Hollande, convertie à son tour en royaume, passe sous le sceptre d’un autre frère de l’Empereur, le prince Louis. C’en est fait de toutes les républiques, filles ou alliées du Direcloiçe.
Une seule, cachée au fond des Alpes, est toujours debout : on l’épargne encore; mais, en attendant mieux. Napoléon s’établit l’arbitre do. ses destinées.
Dans une déclaration, dont l’un de ses aidesde-caïup, Rapp, est porteur, il rappelle aux cantons que le sang des Suisses a coulé par la main des Suisses et qu’ils se .sont disputés, trois ans, sans s’entendre. Si on les abandonnait plus longtemps à eux-mèmes, ils se tueraient, trois ans encore, sans s’entendre davantage. L’histoire des Suisses prouve d’ailleurs que leurs guerres intestines n’ont jamais pu se terminer que par l’intervention de la France. L’Empereur, il est vrai, avait pris le parti de ne plus se mêler de leurs affaires... mais il revient sur sa résolution. Il sera le médiateur de leurs différends; et sa médiation sera efficace, telle qu’il convient aux grands peuples au nom desquels il parle.
Deux autres souverainetés sont accordées : Bé-
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né vent à M. de Taileyrand, ministre des relations extérieures; Ponte-Corvo à un maréchal dont la gloire, toute personnelle, donne au nouveau titre plus d’éclat qu’elle n’en reçoit. L’Empereur en informe le Sénat par un message : « Les duchés 't de Bénévent et de Ponte-Corvo étaient un sujet « de litige entre le roi de Naples et la cour de « Rome. Nous avons jugé convenable de mettre « un terme à ces difficultés en érigeant ces duchés « en fiefs immédiats de notre Empire, etc. » Napoléon dénoue le nœud gordien comme Alexandre. Chez les conquérants, ce sont des traditions de famille.
Dès 1804, l’idée mère d’un projet d’association germanique avait été conçue par le baron de Waitz, ministre de l’électeur de Hesse, et transmise à Napoléon par le ministre de Franee à Cassel. L’Empereur en fut frappé; mais, comme, à cette époque, il comptait encore sur une alliance soli.^e avec la Prusse, on en resta là [i]. Les faits ne tardèrent pas à démontrer combien vaine était son espérance.
Ressuscitant alors oette fameuse Ligue du Bhin si habilement opposée par Mnzarin à l’Autriche, Na> poléon chercha ailleurs, en Allemagne, ses points d’appui, mais avec cette difiFérence, que l’un n’avait voulu qu’opposer un contre-poids à la prédo-
[i] Hiitoirede France, depuitle i8 brumaire, etc., par M. Bignon , tome V.
DE IVAPOL£OIf. lâg
minance da chef de l’Ëinpire, tandis que l’autre prit sa place.
Les voies étaient prérarées ; car déjà le traité de Presbuurg avait porté une grave atteinte à cette vieille constitution germanique, debout depuis deux cent cinquante ans : de la même main qui sanctionnait le divorce de trois états, le monarque autrichien brisa le contrat séculaire.
Plusieurs autres faits remarquables semblaient avoirétélessymptômesprécurseursde cette grande dissolution : ainsi, l’Électeur archichancelier de l’Empire venait de se donner lui-mème un coadjuteur, comme si l’élection des électeurs ecclésiastiques, des archevêques, évêques et abbés d’Allemagne n’était pas exclusivement le droit des chapitres attachée aux sièges de ces princes de l’Église; ce coadjuteur était le cardinal Fcsch, oncle de l’empereur des Français; ainsi, le roi de Suède, Gustave IV, qui, en diverses circonstances, s’était porté le défenseur rigide de la constitution germanique, cassait', en juin 1806 , par un rescrit, la régence de la Poméranie suédoise, siippnmait ensuite les États du pays et annulait la constitution de ses provinces d’Allemagne, violant, à la fois, les droits des peuples, l’autorité de l’Empereur et celle de l’Empire; ainsi, enfin, la maison souveraine des comtes de Fugger, abdiquant son indépendance, soumettait toutes ses branches, excepté les princes de Babenhausen, à la souve*
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raineté du rui de Bavière [i]. Le vieil édifice craquait avant sa chute.
Cependant, l’œuvre de Napoléon, dès longtemps élaborée, arrivait à terme. Un tel mystère l’environnait, que tout fut terminé à l’insu des ministres d’Autriche, de Prusse et de Russie. Enfin, le 12 juillet 1806 , la Confédération du Rhin salua, dans l’Empereur des Français, son Protecteur, et, le l^i' août, quinze princes du midi et de l’ouest de l’Allemagne notifient à la diète du Ralisbonne que l’Empire n’exisle plus; ce sont les rois de Bavière et de Wurtemberg, l’Élecleur archichancelier, l’électeur de Bade, le duc de Berg et de Clèves, le landgrave de Hesse-Darmstadt, les princes de Nassan-Usingen et Nassan-Weilburg , les princes de Hohenzollern-Hechingen et Hohenzollern-Sigmaringen, les princes deSalm-Salm et Salm-Rirbourg, le prince d’Isinbourg-Birslein , le doc d’Aremberg, le prince de Lichtenstein et le comte de la Leyen.
Trente-neuf articles composent l’acte de confédération : séparés, à perpétuité, de l’Empire germanique [ 2 ] , chacun des rois et princes confédérés renoncera à ceux de ces titres qui expriment des rapports quelconques avec ledit Empire [s]. ludé-
[i] F. Sctioell , Histoire abrégée des traités de paix, etc., tome vfii.
[»] Art. I.
[3] Art. lit.
DE NAPOLÉOrC.
pendants de toute puissance étrangère à la confédération , les princes ne pourront prendre du service que dans les états confédérés ou alliés à la confédération [i]. Les intérêts communs des états confédérés seront traités dans une diète qui siégera à Francfort-sur-le-Mein , diète divisée en deux collèges, celui des roiset celui des princes [ 2 ]. Mais, de toute ces dispositions , la plus remarquable est l’article 35, portant qu’il y aura, entre l’Empire français et entre les états des confédérés du Rhin, collectivement et séparément, une alliance en vertu de laquelle toute guerre continentale, que l’une des parties contractantes aurait à soutenir , deviendra immédiatement commune a toutes les autres. Désormais Le midi de l’ÂlIenaagne n’est plus, en grande partie, qu’un vaste contingent militaire de Napoléon , et une portion du système
fédératif français. Muitre de la rive droite du Rhin
par sa suprématie, le Protecteur a, pour garant du dévouement des protégés, leur intérêt même; car la France seule pourra conserver à ces états ce qu’elle leur a donné ; cinquante-trois mille hommes, fournis par eux, seront l’avant-garde permanente de l’armée française [3].
11 ne manquait plus qu’une seule formalité:
[1] Art. iT,
[a] Art. TI.
[ 3 ] Hitloire de France depuh le 18 brumaire, etc. , pur M. Bignon , (omc V.
ÉTABUSSESEIfT MORAItCHIQDE
François II l’acconiplit en renonçant à la dignité et aux prérogatives d’empereur électif d’Allemagne : il dépose ce titre qne trois siècles ont respecté dans sa maison , mille six ans après le couronnement de Charlemagne par Léon III.
DB NAPOLtO^.