‹ Essai sur l'établissement monarchique de NapoléonChapitre 6 sur 30 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Au milieu d’un nombreux cortège, le chancelier du Sénat, les présidents du Corps-législatif et du Tribunal ont solennellement proclamé, dans Paris, le noureau sénatus-consulte; mais la population est restée froide , silencieuse ; tout l’enthousiasme s’est concentré au procès-verbal; il n’y eut d’acclamations que dans les journaux. C’est que déjà l’opinion publique, préoccupée, tout en admirant le guide, s’inquiétait de la route, et qu’à ses yeux une ombre épaisse obscurcissait de plus en plus le beau soleil dè 89. ,

A peine une quatrième dynastie française est-

elle sur le pavois , qu’aussitôt , des décombres de la

République, surgit l’impromptu d’ime Coür splendide , avec son connétable , son grand-électenr, son archichancelier, son architrésorier , ses chambellans, ses écuyers, ses psfges; sa haute et basse domesticité. ' . >

ÉTABLI68KIERT BONABCHIQUE

Dès le S7 inaij le Sénat, aussi prompt à se donner un maître, qu’il sera prompt dans la suite, à l’abandonner, prête serment à l’Empereur,

Bientôt accourt le vœu docile des cent huit départements; de tontes parts s’élèvent vers le nouveau trône des nuages d’encens.

Au milieu de cette vaste rivalité de flatteries, et jusque dans cette cohue de dévouements adulateurs , le clergé, à force d’exagération, sait encore se distinguer. Mettant à contribution l’Ancien et le Nouveau Testament , il montre, dans l’avénement de Napoléon, le doigt de Dieuf c'est le nouveau Cyrus, c'est le nouveau Moïse appelé des déserts de V Égypte, le nouvel Auguste, le nouveau Mathatias envoyé par le Seigneur, le pieux Onias, le nouveau Josaphat, etc. La soumission est due, disent les mandements, à lui, comme dominant sur tous; é ses ministres, comme envoyés par lui; parce que, tel est l'ordre de la Providence. C’est la monnaie du Concordat. ,

Mais un des plus remarquables phénomènes de cette époque fut l’arrivée à Paris du souverain pontife. Karl-le-Grand était allé chercher la couau-delà des monts : Napoléon l’atrics. Fondateur de la quatrième dynasti% il entend que Pie YU fasse pour lui, rn 1804 , cc qu’Étienne 111 avait fait, eu 754, pour t . Pépin-le-Brcf, fondateur de la seconde. Mais, incapable' d’une molle condescendance, c’est au

ronne iraperiqle \tend aux TuiÆ

DB RAPOLtOR.

milieu de ses négociations avec la cour de Rome qu’il supprime les congrégations jésiiitiqnes, et proclame l’intégralité de la républiqueitalienne[i].

Cependant le chef suprême de la chrétienté s’achemine, avec l’huile sainte, vers la capitale des Gaules; il arrive, non moins étonné de se trouver à Paris, que Paris ne s’étonne do le voir.

Le 11 frimaire an xiii [ 2 ], sous les voûtes do Notre-Dame étincelante de feux, d’or et de pierreries : t( Dieu tout-puissant, » dit le Pape, les yeux levés au ciel, après avoir fait une triple onction sur la tête et sur les deux mains de l’Empereur, a Dieu tout-puissant, qui avez établi Uazaël pour « gouverner la Syrie, et Jéhu, roi d’Israël, en leur « manifestant vos volontés, par l’organe du pro- « phèteÉlie; qui avez également répandu l’oncu'tion sainte des rois sur la tête de Saül et do « David, par le ministère du prophète Samuel , ré- « pandez, par mes mains, les trésors de vos grâces O et de vos bénédictions sur votre serviteur Naît poléon, que, malgré notre indignité persona iiclle, consacrons aujourd’hui Empereur eu votre U nom. U

Prenant alors la couronne des mains de Pie VII, ]>{;iiipereur la pose lui-inême sur sa tête, geste si- ^ giiificatif qui révèle au sacerdoce à quel pouvoir il aura désormais affaire.

^i] tle Franc» , lomc iv , par M. Bignon.

3 dcccmbrc 1804. ^ t

tTABLISSKMBIT HORABCBIQCB

Au reste, ce serait étrangement se méprendre que de ne voir, dans cette consécration religieuse de l’empire, qu’une fastueuse décoration : en l’exigeant, Napoléon travailla plus encore pour sa politique que pour son orgueil : la présence du Pape à Taris produisit, dans les divers cabinets de l’Europe, en Angleterre surtout, une impression profonde. Aux yeux des rois, même protestants, la couronne de Srance reçut, des mains du souverain pontife, un vif éclat; et, dans le monde chrétien, bien des consciences se sentirent rassurées. Le sacre avait été une des prévisions du Concordat.

Quant à la cour papale, de tous les avantages qu’elle s’était promis , elle n’en rapporta aucun :1e souverain pontife sollicitait ardemment, entre autres choses, la restitution des trois légations ecclésiastiques cédées à Tolenlino. Que reçut-il de la reconnaissance impériale? une tiare, quelques ornements, des tapisseries et des porcelaines.

Napoléon signala son avènement par la clémence : les auteurs de la conspiration avaient été condamnés à mort : il accorda de nombreuses grâces, générosité que, dix années plus tard, suivit une bien triste ingratitude.

Deux ans de détention venaient de frapper Moreau, déclaré coupable, excuêahle .* l’Empereur lui ouvre la route des États-Unis d’Amérique. Puisse Moreau n’en plus sortir! Puisse- t-il, au tombeau de Washington, apprendre tout ce qu’il

DE HAPOLtO:V.

est dû d’abn(^g'.ilion de soi-mème, de tendresse pieuse à la patrie! Et malheur à lui si jamais la vengeance le ramenait en Europe!

Immédiatement après la paix d’Amiens, Bona- * '• parte avait siipprimé le ministère de la police générale; c’était le gage d’une libérale et puissante sécurité. Mais les derniers événements, ces implacables attaques à sa personne et l’état de guerre irritaient l’Empereur ; il rétablit et le ministère et le ministre; l’adjonction de quatre conseillers d’état lui répondait d’une fidélité suspecte. 11 y avait, de plus, trois contre-polices : celle du palais dirigée par le grand-maréchal, celle de Paris par le gouverneur militaire, celle de l’empire par l’inspecteur général de la gendarmerie. Pour complé- . ment d’investigation , le cabinet noir recommença la violation du secret des lettres, expédient scandaleux dont la révolution avait fait justice.

Les tribunaux spéciaux devaient légalement cesser de vivre, deux ans après la paix générale : le retour de la guerre les fit proroger, et, comine la guerre, ils devinrent permanents.

En l’an xi, on avait suspendu, pour deux tins, le jury dans les départements des Côtes-du-Nord , du Morbihan , de Vaucluse , des Bouclies-du-Rhône, du Var, des Alpes-Maritimes, du Golo, du Lianione, du Pô, de la Doire, de la Sésia, de la Stura, • de Marengo et du Tanaro ; cette suspension s’étendit aux années xiii et xiv. . ^

110 tTABLISSBHBRT ■OfTARCHIQUE

La France répnblioaine arait tout républicanisé autour d’elle : tout nionnrchiser sera la pensée do> minante de l’Empereur : chacun des deux gon> Teriienieiits obéissait à sa nature.

Le 26 ventüse^an un [il, Melzi, yiee-président de la Consulta cisalpine, apporta à Paris un décret déférant à Napoléon le titre et les droits héréditaires de Bjn d'Italie, ,

« Sire, disait-U en terminant son discours, dai*

« gnei combler le yœu de l’assemblée que j’aiJ*^

V l’honneur de présider. Interprète datons les sen*

« timents qui animent t^s les cœurs italiens," elle f.- « yous en apporte l’hommage le plus sincère : elle '

« leur apprendra ayeo jom qu’en l’acceptant U yous ayez redoublé la force des liens qui yous « attachent à la conservation, à la défense, à la « prospéritéde la nation italienne. Oui, Sire, yous'

« voulûtès que la république italienne existât, et « elle a existé. YenUlez que la monarchie italienne « soit heureuse^ et die le sera. .» .

« Oepnis le moment, » répondit l’Empereur sur son trône, dans tout l’appareil de la puissance * suprépae, « où nous parvînmes; pour la première « fois, dans vos contrées, nous avons. toujours eu «t la pensée de créer indépendante et libre la na^- « tion italienne; nous avons poursuivi ce gran^

« olÿet attmilieudesincertitude8deséyénements.ft

[i] i^martiSoS.

DK KAPOLtOR.

« Noas formâmes d’abord les peuples de la rive « droite du P6 en république oispadane, et ceux « de la rive gauche en république transpadane.

M Depuis, de plus heureuses circunslaiices nous « permirent de réunir ces états et d’en former la « république cisalpine.

a Au milieu des soins de toute espèce qui nous « occupaient alors, nos peuples d’Italie furent « touchés de i’inlérét que nous portâmes à tout ce

qui pouvait assurer leur prospérité et leur bon> t( heur; et lorsque, quelques années après, nous « opprimes, aux bords du Nil, que notre ouvrage « était renversé, nous fûmes sensible aux malheurs « auxquels vous étiex en proie. Grâce à l’invinci* •t ble courage de nos armées, nous parvînmes dans U Milan lorsque nos peuples d’Italie nous croyaient « encore sur les bords de la Mer Ronge.

U Notre première volonté, encore tout couvert « du sang èt de la poussière des batailles, fut la « réorganisation de la patrie italienne.

U Les statuts de Lyon réunirent Ja souveraineté U entre les mains de la consulte et des collèges oA U nous avions rassemblé les différents éléments U qui constituent les nations.

U Vous crûtes alors nécessaire à vos intérêts que « nous fussions le chef de votre gonveruement;et, «• aujourd’hui^ persistant dans les mêmes pensées, » vous voulez que nous soyons le premier de vos « rois. La séparation des couronnes do France qt

ÉTABLrsSBIERT MOIfARCHIQDE

U d’Italie, qui peut être utile pour assurer l’indé- « peiidance de yos descendants, serait, dans ce <( moment , funeste à votre existence et à votre « tranquillité. Je la garderai, cette couronne, mais U seuleraenLlout le temps que vos intérêts l’exige- « Tout; et je verrai avec plaisir arriver le moment « où je pourrai la placer sur une plus jeune tête « qui, animée de mou esprit, continue mou ou- « vrage et soit toujours prête à sacriHer sa per- « sonne et ses intérêts à la sûreté et au bonheur du « peuple sur lequel la Providence, les ’constitu- « lions du royaume et ma volonté l’auront appelé « à régner. «

Le 8 mai suivant, Napoléon va prendre, à Milan, l’antique couronne des Lombards : Dieu me la donne, dit-il. en la plaçant lui-même sur'sa tête : gare à qui la touche! Le soir du même jour, il couche au palais Qoria, dans le lit où avait couché Charles-Quint. *

Comme à l’empereur des Fraiijçais, ilfaut au roi d’Italie un ordre chevaleresque : Vordre de . la CoiM’onne de Fer est créé. . ■

, A son fils adoptif, au' brave et loyal Eugène, il , confie la vice-royauté. ■ • .

Peu de jours après, Milan voit arriver le doge Durazzo, l’archevêque de Gènes et une députation duSénat : ils viennent solliciter la réunion de l’état génois à l’empire français. On leur* accorde cette ^ grâce : l’ex-république ligurienne s’éteintdansles

DE KAPOL&OIf.

trois départements de Gênes, de Montenolte et des Apennins : le Doge reçoit le titre de sénateur et les fonctions de préfet.

Pareille émulation à Lucques : accédant au vœu exprimé par son Gonfalonier, l’Empereur dispose de cette petite république en faveur de Pascal Bacciochi, époux de sa sœur Élisa , depuis grandeduchesse de Toscane; un statut constitutionnel accorde à son beau-frère le titre de prince de Piombino, avec la qualification d’altesse sérénissime.

Un mois après , Parme obtient, comme Gènes, l’honneur de l'incorporation.

C’était déjà démentir l’engagement solennel pris, quatre mois auparavant, au sein du Corpslégislatif, en face de la France et de l’Europe, de ne chercher aucun agrandissement de territoire ; car Ja spontanéité de cette prétendue donation volontaire ne trompa personne. Aussi l’Aulriuhu laissa-t-cHe dès-lors percer sa mauvaise humeur : elle ne se rappelait pas, sans une sorte de pressentiment funeste , les menaçantes paroles de Napoléon, le jour de l’ouverture, à Milan, du Corps-législatifitalien : x J’es[)ère qu’à leur tour mes peuples il d’Italie voudront occuper la place que je leur « destine dans ma pensée. ILest temps enfin que il cette jeunesse, qui vit dans l’oisiveté des grandes il villes, cesse de craindre les fatigues et les dan- « gers de la guerre.

114 ÉTABUSSEHENT MORARCHIQCE

Jaloux, en Italie comme en France, d’ajouter à l’éclat de ses couronnes l’éclat de vastes travaux. Napoléon ordonne le creusement d’un canal qui conduira l’Oglio à Brescia; il veut que le Mincio devienne navigable dans tout son cours ; un autre canal purifiera, avec l’eau de la mère Adriatique, les'fétides marais qui environnent Mantoue.

A son retour de Milan , l’Empereur attache au front du grand Saint-Bernard un monument en mémoire de Marengo ; le corps de Desaix y reposera, comme pour en assurer la garde. >

Peu de jours après la cérémonie du sacre , Napoléon, dans l’emploi général de scs forces navales, avait tout réglé pour l’occupation définitive de Sainte- Hélène, de même que récemment, consul à vie, il avait réuni Vile d’Elbe à la République. N’esl-on pas tenté de croire qu’une main providentielle disposait ainsi, par avance, ces deux pénitentiaire» du grand Empereur ?

Rentré à Paris, vers la fin de juin, Na'poléon en repart aussitôt pour le camp de Boulogne : toute la France retentissait du bruit desarmes et de ce cri: Descente en j4ngleterre I

Quelques mois plus tôt, en creusant le sol pour élever la lente du Premier Consul, les ouvriers avaient heurté une hache d’armes romaine, et, à Ambleteuse, un trouva des médailles de Giiillaumele-Conquérant; cette fois, en dressant la lente impériale, n la Tour d’Ordre qui a repris son nom

UE NAPOLÉON

de Tour de César, toat à coup apparaissent lestraecs d’un camp romain; l’armée salue arec enthousiasme ce présage de Tictoire.

ÉTABIISSESENT VOIVARCHIQCK

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