‹ Essai sur l'ÉuthanasieChapitre 2 sur 17 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

La question de l’euthanasie, que nous nous proposons d’étudier, entre de nouveau dans une phase aiguë. L’extréme liberté intellectuelle qui caractérise notre époque, l’ascension rapide à la science de peuples nouveaux, sans traditions classiques, ont permis les conceptions les plus subtiles, les paradoxes les plus téméraires. Le respect de la vie humaine, tel que l’entendent les traditions médicales a paru à certains moments perdre de sa rigueur; des médecins n'ont pas craint d’inoculer le cancer, la tuberculose ou la syphilis à des individus, ailleurs des enfants ont été livrés aux vivisecteurs.

Et voici que l’euthanasie entre de plus en plus dans le domaine des réalisations.

D'abord purement hypothétique, simple hardiesse d’écrivains épris d'originalité, elle court maintenant les journaux du monde entier en quête de vulgarisation scientifi-

RS UE que. Des ouvrages de thèse, tels que « La Mort » de M. Maurice Maeterlinck la défendent. Enfin elle a été mise en pratique dans des exemples trop nombreux.

Depuis dix ans, einq projets de loi ont été soumis à la législature de l’Ancien et du Nouveau Monde, demandant le droit légal à l’euthanasie. En la seule année 1903, l’Amé. rique, la Saxe, l’Italie ont eu à examiner publiquement ce sujet.

A son Assemblée d’octobre 1903, la New-York Stade Medical Association posait à ses membres la question de savoir si un médecin avait le droit de raccourcir l’existence d’un cancéreux dont le néoplasme a récidivé, d’un tuberculeux à la troisième période, d’un malheureux qui a une fracture de la colonne vertébrale avec paralysie à peu près complète et impotence fonctionnelle des mem. bres, ete. «Il ne s’agit pas, fait observer M. Guermonprez, à qui nous empruntons ces renseignements, de quelques injections de morphine qui ont au moins l’excuse d’un soulagement passager. C’est l’homicide par le médecin qui est mis en jeu. Il ajoute ce détail: au banquet de cette Association, un clergyman, M. Wright a été invité; il s’est fait au dessert l’apôtre de cette revendication ».

Le projet de loi présenté au Parlement du Royaume de Saxe demandait qu’on autorisât les médecins, en cas de maladie incurable, à donner à ceux qui ia demanderaient une mort prompte et douce. Le projet fut repoussé par les législateurs saxons.

En Italie, une âme généreuse, un certain Nobel s'était proposé d’ériger à Rome et aussi à Milan des institutions où tous ceux que la vie fatigue seraient reçus afin qu'ils s’en débarrassent de la manière la plus facile, parasphyxie au moyen d’un gaz formulé par lui. Ce projet, malgré son

TI TO ESS originalité, fut cependant trouvé trop dangereux par le premier ministre M. Crispi et repoussé.

Tel ne fut pas le sort d’un bill soumis à la législature de l’Ohio le 23 janvier 1906 et qui passa à la première lecture. Aucune législation, écrivait M. Guermonprez deux ans auparavant, ne consent actuellement à l’euthanasie ; ni en Europe, ni dans le Nouveau-Monde. Voilà donc un progrès et si nous en croyons la prédiction que M. Lionnel Tollemache faisait d’un identique projet en 1873 « on ne peut douter que le bénéfice n’en soit énorme ». Ce bill avait été inspiré par Miss Anna S. Hall de Cincinnatti qui, par humanitarisme, disait-elle, sollicitait l’autorisation d’abréger, au moyen du chloroforme, les souffrances d: * sa mère atteinte d’un mal incurable.

Toute personne, stipulait le bill, atteinte d’une maladie incurable, accompagnée de grandes douleurs, peut demander la réunion d’une Commission, composée d’au moins quatre personnes, qui statuera sur l’opportunité de mettre fin à cette vie douloureuse. |

La même année, l’Etat de [Iowa eut à examiner un projet de bill déposé par le docteur Grégory, proposant «que les personnes souffrant d’une maladie sans espoir, de même que les enfants hideusement conformés ou idiots, fussent débarassés de la vie au moyen d’un anesthésique ». On voit que ce bill, à l'exclusion du paragraphe relatif aux enfants, est le même que celui de l'Ohio.

Cette étrange législation eut plus de retentissement qu’on ne l’aurait eru. Un contre-projet fut déposé au Parlement de New-York déclarant que « toute personne qui, par des discours, circulaires écrites ou imprimées, messages, lettres, documents, prospectus, journaux, articles de magazine ou publications de toute nature préconiserait.…. le devoir de mettre à mort, sous le couvert de la loi,

ete ceux qui sont atteints d’une maladie incurable, mentale ou physique... serait déclarée coupable de félonie ». Une telle législation, dit un critique anglais, n’est pas moins hystérique que l’autre. |

Plus près de nous, en 1910, une adepte de la colonie Quaker, en Floride, est, sur sa prière, doucement et défnitivement endormie au chloroforme. L’autopsie révéla que cette malade, tuberculeuse et ayant abandonné tout espoir de guérir, n’avait que de très légères lésions pulmonaires. Un verdict de meurtre fut rendu contre le chef de la colonie.

Il y a un an enfin, il convient de signaler un nouveau projet de loi soumis au Congrès de Washington et rejeté, ainsi que le geste quelque peu différent de Sarah Harris demandant aux juges de New-York l’autorisation, pour son médecin, de mettre fin, avec toute la douceur désirable à d’atroces souffrances Jugées incurables.

Cette série de faits dans les seuls Etats-Unis d’Amérique, montre assez, il nous semble, l’acuité de la question, dont.les journaux nous ont rapporté les discussions nombreuses et passionnées, d’autant plus embrouillées, j’imagine, que la question ne paraît pas mieux connue du public américain que du public français. Celui-ci du moins n’eut jamais son attention éveillée par quelque projet de loi analogue. Un petit nombre de faits divers récents, très significatifs doivent pourtant être signalés en France.

Il s’agit tout d’abord de la fin terrible de cet individu qui, dans un accident de chemin de fer, se trouva pris, les jambes broyées sous un wagon. Sur l’avis des ingénieurs il ne fallait pas songer délivrer de longtemps le malheureux qu’une hémorragie abondante et la gravité dui traumatisme condamnaient presque à coup sûr. Le blessé suppliait qu’on l’achevât à coups de revolver. Un médecin

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était présent qui ne crut pas devoir obéir à ses prières auxquelles s'étaient jointes celles de quelques spectateurs. Personne d’ailleurs n’eûüt ce courage et l’infortuné, après une nuit horrible, succombait.

Plus récemment la chronique dramatique relatait, non sans commentaires, l’étrange suicide de l’ex-député socialiste Lafargue. Vieilli, Lafargue supportait mal les premières atteintes de l’âge. La vieillesse qui paralyse les muscles et la volonté de l’homme lui paraissait un mal inutile. Il avait fixé pour lui-même à 70 ans le terme fatal où il devait disparaître. Il tint sa parole. Sa femme, une

fille de Karl Marx, ne voulut pas lui survivre. Tous deux, avec un minutieux sang-froid, réglèrent l’emploi de ce qui leur restait de fortune et ils se suicidèrent en absorbant du cyanure de potassium:

Enfin, il y a quelques mois, le 22 novembre 1912, Mm: Beguerrier, depuis un an atteinte d’hémiplégie et souffrant de violentes douleurs, était assassinée par son mari. Celui-ci, ancien procureur de la République, déclarait que, passant depuis quelque temps les nuits à côté d’elle sur un fauteuil, il n’avait pu supporter plus longtemps le spectacle de ses souffrances et avait pris un parti éner. gique. Il lui avait, en effet, tiré trois balles de revolver, deux dans la région temporale gauche, une dans l'oreille droite. Sa conscience, affirma-t-il, ne lui reprochaït rien, il n’avait fait que son devoir en arrachant sa femme à des tortures qui duraient depuis un an. L’autopsie ne permit de découvrir aucune maladie organique et il faut que !# conscience juridique soit bien incertaine puisque son cas ne fut pas soumis aux tribunaux. Arrêté, puis relaxé aus. sitôt, M. B.. n’a plus été inquiété.

Enfin, dix àns après l'entrée du projet saxon, le Reichstag est saisi d’une motion semblable, dont nous emprun-

M Robes

tons Is principaux paragraphes au Siècle Moniste, organe des sociétés du monisme allemand :

1° Toute personne atteinte de maladie incurable a le droit à l’euthanasie.

9° Ce droit est établi par le Tribunal du ressort, sur la demande du malade.

3° A la suite de la requête, le tribunal prescrit un examen du malade par le médecin légiste assisté de deux spé: cialistes, sur la demande du malade. L’examen devra être fait dans les huit jours qui suivent l’introduction de la requête.

4 Le procès-verbal de l’examen doit dire si, d’après la conviction des médecins experts, la mort est plus probable que le retour à la santé ou tout au moins à un état permettant l’aptitude au travail.

5° Si l’examen établit la grande probabilité d’une issue mortelle, le tribunal accorde au malade le droit à l’euthanasie. Dans le cas contraire, la demande est repoussée.

5° Lorsqu'un malade est tué sans douleur sur sa demande personnelle et catégorique, l’auteur de la mort ne peut être poursuivi, si le malade a obtenu le droit à l’euthanasie et si l’autopsie établit qu’il était incurable.

7° Quiconque tue un malade sans la volonté formelle et expresse de celui-ci est puni de réclusion.

8 Les paragraphes de 1 à 7, peuvent aussi, le cas échéant, être appliqués aux valétudinaires et aux infirmes.

L’auteur du projet serait un malade excédé de la vie, suite pour lui d’interminables souffrances. Nous ne doutons pas que le Reichstag ne repousse ce projet comme ont été rejetés les autres. |

De toute façon, le bruit fait autour de cette proposition, les discussions ténébreuses, sans aucune autorité scientifique, les articles de journaux et les conférences contradic-

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toires que l'Allemagne connaît à son tour sont des plus regrettables. À en juger par les articles français, les mêmes erreurs, la même maladive sensiblerie des controverses américaines sont lancées dans le public européen. Le corps médical a quelque peu protesté dans des articles de revues. Aucun ouvrage récent, si nous exceptons ie livre de M. Guermonprez: « L’Assassinat médical et le Respect de la Vie humaine » écrit surtout au point de vue religieux et philosophique, n’a encore discuté la question. Il nous a donc semblé qu’il ne serait pas inutile d’apporter, au seuil du débat, quelque précision et d'étudier Îà question de l’euthanasie uniquement au point de vue médical.

Après l’avoir définie, en avoir donné un court aperçu historique et ethnographique et recherché les défenseurs de l’euthanasie dans la littérature, nous nous efforcerons de prouver quelles sont les raisons du non occides médical et de donner enfin la solution scientifique d’un problème qui intéresse au plus haut point les médecins.

Notre président de thèse, M. le professeur Grasset à qui nous avons demandé son opinion ne nous a pas caché la difficulté du sujet. Toutefois, écartant toute discussion aux points de vues philosophique, social ou religieux, notre but sera de borner notre étude à une simple argumentation médicale.

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