INTRODUCTION
INFLUENCE DE LA CIVILISATION EUROPÉENNE SUR LA CIVILI- SATION GÉNÉRALE DE l’aSIE ET LA CIVILISATION PAR- TICULIÈRE DE L’iNDE.
L’Inde dans la seconde moitié du dix-huitième siècle ne peut poursuivre son évolution que par une transformation. Cette transformation ne saurait être l’œuvre d’une nation indienne, ni d’une classe de la société indienne, elle ne saurait non plus s’accomplir avec l’aide d’un peuple asiatique. Celte transformation ne peut donc avoir qu’une seule cause : l’influence de la civilisation européenne.
L’ évolution de l’humanité procède par synthèses toujours plus générales et plus complexes.
Les familles s’allient pour former des clans, les
clans forment des tribus, les tribus de petits États, qui se fondent dans de grands empires. D’autre part les expéditions militaires et les relations commerciales donnent à des groupes de peuples toujours plus importants de communs principes de civilisation : ainsi la civilisation européenne, la civilisation asiatico-européenne, la civilisation générale qui se répand aujourd’hui dans le monde entier.
Les peuples que leur situation géographique destine à former un seul État, traversent plusieurs périodes avant d’arriver à l’unité. Ils reçoivent d’abord une civilisation commune, puis les alliances ou les conquêtes en font une nation ; enfin dans cette nation se produit une fusion progressive des divers éléments ethniques et sociaux. Pour qu’une nation soit véritablement une, il faut que les idiomes, les coutumes, les tempéraments des provinces disparaissent avec le temps et soient remplacés par une langue, une législation, un caractère national. La loi ne reconnaîtra plus d’inégalités entre les classes sociales, et dans les mœurs ces inégalités tendront à s’effacer. L’unité complète d’un peuple n’est donc possible que par la centralisation et la démocratie. Mais la centralisation produit un système d administration trop compliqué : dans les provinces plus d’initiative, ni d’originalité ; les campagnes se dépeuplent au profit de quelques centres ou même d’un seul centre urbain. Mais la démocratie produit l’individualisme et les conséquences de l’individua-
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lisme mal compris sont l’affaiblissement du patriotisme et le manque de solidarité. Pour les surorganismes comme pour les organismes, l’on peut donc distinguer, à travers la complexité des phénomènes, une première période de progrès, puis, dès l’apogée, une période de décadence.
A la fin du dix-huitième siècle, les indiens possédaient encore la civilisation que leur avaient donnée le bouddhisme, l’empire d’Açoka, la religion hindoue et la littérature sanscrite; la propagation de l’islam l'avait cependant renouvelée comme l’établissement de la féodalité, la formation de nations, de langues et de sectes indépendantes. Cette civilisation était en pleine décadence, mais l’idée de l’unité politique survivait au démembrement de l’empire mongol, et le morcellement des castes préparait la fusion des éléments sociaux.
Pour que la civilisation indienne pût se régénérer et poursuivre son évolution normale, un triple progrès était nécessaire : la réalisation de l’unité territoriale, la disparition progressive des castes, la reconstitution d’une civilisation commune à l’Inde tout entière par l’élimination des éléments vieillis, le développement des éléments sains, l’introduction d’un principe nouveau qui permît la synthèse de ces éléments.
Cette œuvre, l’Inde elle-même était incapable de l’accomplir.
Aucune des nations indiennes n’aurait conservé longtemps la suprématie.
Pour obtenir l’unité, plusieurs peuples ont accepté l’hégémonie d’un peuple de même race, qui, leur inférieur par la civilisation, était leur supérieur par le caractère. Ainsi la Grèce fut soumise par la Macédoine, l’Italie par Rome, l’Allemagne par la Prusse. Mais, dans l’Inde, les différences ethniques sont trop accusées, la présence des musulmans rend le problème trop complexe; d’ailleurs les marathes, qui manquèrent de conquérir l’Inde tout entière, étaient des soldats et des pillards, ils ne possédaient pas les qualités qui permettent de fonder de grands empires.
Aucune classe sociale ne pouvait non plus tenter cette révolution.
La classe moyenne avait disparu, le peuple était réduit au servage. Les brahmanes se divisaient en centaines de castes hostiles : d’ailleurs le temps de la théocratie était passé et les brahmanes dégénérés, pour la plupart laïcisés, ne représentaient plus la théocratie. Dans la classe militaire toutes les races, toutes les nations, tous les cultes, comme aussi les origines, les tendances, les occupations les plus diverses : rois, mansabdàrs, fermiers des impôts, simples paysans; les uns des chevaliers, d’autres des brigands, d’autres des nobles de cour. Egoïstes tous, sans principes élevés, sans ligne de conduite, et tous divisés, et tous odieux aux banias méprisés comme auxrâyats persécutés.
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Pour mener à bien l’œuvre de son unité l’Inde demanderait-elle donc secours à l’un des États asiatiques? Non, ces Etats étaient en décadence; puis l’Inde leur avait emprunté toutes les institutions qui convenaient à son génie. L’évolution même de l’Inde exigeait qu’elle subît l’influence de l’Europe.
Il convient d’examiner en quoi la civilisation européenne différait de la civilisation asiatique, quelles résistances son expansion devait rencontrer en Asie et quels moyens lui serviraient à vaincre cette résistance.
Evolution de la civilisation asiatique et de la civilisation européenne» — Le caractère des européens; comment il s’est formé. — La civilisation européenne plus homogène que la civilisation asiatique. — Le christianisme. — Développement politique de l’Europe. — La civilisation européenne depuis le seizième siècle. — La réforme et le libre examen. — L’esprit scientifique. — Le développement industriel et commercial. — La démocratie. — La croyance au progrès.
Jusqu’au seizième siècle la civilisation asiatique et la civilisation européenne avaient connu des évolutions parallèles, dont les principales phases avaient été la fondation de grands États dans les pays maritimes, la destruction de ces États par les barbares de l’Asie centrale, la formation de peuples nouveaux par l’union des barbares et des anciens peuples, le régime féodal,
l’établissement de grandes monarchies centralisées, d’où la paix intérieure, une législation plus équitable, le développement du commerce et de l’industrie.
De plus dans l’une et l’autre civilisations le traditionalisme prévalait. La plupart des qualités qu’on regarde aujourd’hui comme propres au tempérament oriental, l’européen les eut au moyen âge ou dans l’antiquité ; elles marquent un moment de l’évolution de toute société humaine.
Et, si l’on compare l’Asie et l’Europe à la fin du seizième siècle, on reconnaîtra que l’infériorité de l’Asie n’était pas apparente. L’Inde sous Akbar, la Chine sous les Mings, le Japon sous les Tokugavas possédaient un gouvernement, un système financier, une armée, des routes et des postes qui égalaient ceux des États européens. La classe moyenne y était moins riche et moins instruite qu’en Europe, mais le peuple souffrait moins. La littérature et les arts étaient cultivés avec succès. Dans le même temps un commerce prospère, des industries développées, les expéditions maritimes et l’expansion coloniale (1).
Au dix-septième siècle la comparaison est moins favorable à l’Asie. Cependant l’évolution de la civilisation avait produit dans les deux pays des con-
(1) L’expansion coloniale d’un seul peuple est vraiment intéressante. Au seizième siècle les japonais fondèrent des colonies dans le Siam et à Formose.
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séquences semblables. Shah Jahân et Aurangzeb établirent la monarchie absolue dans l’Inde, Iemitsu l’établit au Japon ; et, si l’invasion des mandchous interrompit pendant quelques années le développement normal de la Chine, le règne de Kang-Hi peut se comparer à ceux d’Aurangzeb et ’d’Iemitsu. Tous ces États étaient puissants et bien gouvernés. Mais l’esprit d’imitation dans les arts et la littérature, l’espritde routine dans le gouvernement annonçaient la décadence prochaine. Si les impôts rendaient davantage, le pays ne s’enrichissait pas, le commerce et l’industrie languissaient. Plus de gloire militaire, ni d’expansion coloniale. Aucune science de la politique alors que la France formulait les doctrines de la monarchie absolue et l’Angleterre celles du gouvernement représentatif.
Au dix-huitième siècle le contraste est plus frappant encore. L’Inde dans l’anarchie, le Japon séparé du monde et souffrant de famines périodiques, la Chine moins prospère, malgré sa population toujours accrue. L’Asie n’avait pas un savant à l’époque où l’Europe créait toutes les sciences, pas un penseur ni un homme d’État alors que l’Europe s’efforcait de repenser tous les problèmes de la philosophie, du gouvernement et de l’économie politique. Une misère sordide, aucune découverte technique, pendant que l’Europe s’enrichissait énormément et fondait toutes les industries modernes.
Quelles causes faut-il attribuer à cette brusque divergence de deux civilisations qui semblèrent pendant des siècles avoir des marches identiques?
D’abord les causes lointaines qui, sous l’apparence de de'veloppements parallèles, préparaient l’opposition soudain révélée. Pour les comprendre il importe de comparer dans leurs grandes lignes révolution de la civilisation asiatique et celle de la civilisation européenne. Tandis que les déserts du Plateau Central nuisaient aux relations des peuples asiatiques, la Méditerranée unit de bonne heure les peuples de l’Europe méridionale, de l’Asie Mineure et du nord de l’Afrique. Ces peuples appartenaient à toutes les races humaines, ils habitaient trois continents qui diffèrent par le climat, la nature du sol et la configuration géographique; les côtes découpées de l’Asie Mineure, de la Grèce et de l’Italie méridionale favorisaient la formation de nations indépendantes dont chacune devait se créer son art propre, son propre système politique et social. L’Allemagne et la Russie se policèrent plus lentement; cependant de grands fleuves y rendaient les relations faciles; la Manche et la Baltique unirent les peuples du nord comme la Méditerranée unissait ceux du midi.
Dès qu’une race s’énervait, une race jeune la remplaçait, qui recevait une civilisation intense sans perdre son énergie et sa naïveté ; les
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anciennes races étaient là pour éduquer sa fougue ou la réduire. Les gaulois, les ibères, les germains connurent les découvertes des égyptiens, des assyriens, des hébreux, des phéniciens, des grecs et des romains; les slaves, les hongrois, les finlandais firent encore de moindres efforts. L’Europe ne possède ainsi qu’une seule civilisation sans cesse repensée par d’autres esprits, remodelée par d'autres caractères.
Les premiers effets de cette union apparurent dans la religion. Tous les cultes anciens préparèrent la diffusion du christianisme. Les dieux locaux des villes grecques se fondirent pour ne former qu’un seul Zeus, une seule Héra, un seul Héraklès; ceux-ci furent identifiés avec les dieux romains, puis avec les dieux égyptiens et orientaux, puis tous subordonnés à Zeus-Jupiter, confondu lui-même avec l’Ammon-Ra des Égyptiens.
Dans le même temps, les mythes se convertissaient en symboles. La morale aussi se purifiait. En suivant son évolution particulière, chaque peuple se dépouillait de la barbarie : l’homme concevait un idéal plus noble de ses devoirs comme fils, époux, père, ami et citoyen. Et le commerce des peuples tendait à produire une morale universelle où se concilieraient les meilleures qualités de tous : la foi en Dieu et l’esprit égalitaire des hébreux, les vertus civiques et militaires des romains, le mysticisme de l’Égypte,
l’ascétisme de l’Inde, le culte de l’harmonie physique et morale que l’hellénisme apprit au monde.
Ainsi se préparait la synthèse d’une religion universelle. Mais les principes mêmes de cette synthèse sont l’œuvre originale du christianisme. Il enseigna la charité. Il enseigna le libre arbitre. Aucune philosophie ancienne n’avait repoussé complètement l’idée de la fatalité, aucune religion ancienne n’avait abandonné la croyance que la Divinité peut agir arbitrairement. La morale du christianisme était vraiment humaine. Ce n’est plus le destin ou la volonté d un dieu jaloux qui pousse l’homme au péché , c’est la faute du premier homme. Pour vaincre la tendance héréditaire il lui faut une Grâce surnaturelle, mais cette Grâce lui vient du Fils de Dieu fait homme. D’ailleurs ni le péché originel, ni la Grâce du Sauveur ne prévalent contre le libre arbitre. Et la morale du christianisme était vraiment individualiste ; il supprimait le culte de la famille et de la patrie; il permettait à l’homme de s’affranchir de ses devoirs sociaux pour se consacrer tout entier à son salut personnel (1).
En Asie, le brâhmanisme, le confucianisme, la religion de Tao, le shintoïsme, le mazdéisme demeurent des cultes patriotiques qui ne peuvent se dégager des mythes et des traditions; aucun ne
(1) Le bouddhisme est aussi une religion individualiste, mais seulement pour les moines.
produit cette tension continuelle de l’esprit et de la volonté dont naissent les profondes idées et les fortes résolutions.
Le bouddhisme et l’islam sont des religions universelles, mais pas au même sens que le christianisme. Le christianisme enlève leur sens aux religions précédentes, en Europe il les remplace si bien que ces religions ne tardent pas à disparaître. Tout au contraire, nettement hindou d’origine, le bouddhisme reste toujours hindou; nettement arabe d’origine, l’islam reste toujours arabe. Si le bouddhisme transforme les cultes antérieurs et se laisse transformer par eux, il ne détruit pas ces cultes et ne les absorbe pas. D’esprit militaire, l’islam est la religion des conquérants, mais les religions des vaincus subsistent sans l’influencer profondément, ni se laisser profondément influencer par lui.
De même dans la morale. Le bouddhisme ne promet le salut qu’aux moines; l’islam, sans pitié pour les infidèles, connaît un seul moyen de les convertir, la force. L’un et l’autre ont promulgué des préceptes de morale universelle, aucun n’a formulé une doctrine aussi féconde que celle du libre arbitre. L’islam aboutit au fatalisme et le bouddhisme conserve le dogme de la métempsycose. Pour comprendre la valeur des trois religions sous le rapport de l’éducation, nous comparerons leur action pratique. Le musulman dit :
« Dieu prédestina l’homme au salut ou à la damnation. Le fait de professer l’islam étant un gage
certain du salut, seule mon apostasie pourrait détruire ma certitude d’aller au paradis. » — Le bouddhiste : « Issue de millions de vies antérieures, mon existence actuelle produira des millions de vies futures. Sans doute je dois travailler à ma délivrance. Mais quel sera le résultat de mes efforts? A p rès des millions de vies (et dans chacune un seul moment de faiblesse rendra tous mes efforts inutiles) peut-être obtiendrai-je le salut du néant. « — Le chrétien au contraire : « Je suis libre de faire cet acte ou de ne pas le faire. Je puis mourir en le faisant : vertueux, le ciel éternel ; pêcheur, l’enfer éternel. » L’européen, qui professait une pareille doctrine, avait donc un caractère mieux trempé que l’asiatique, et cette doctrine devait tremper son caractère davantage.
Universel dans son principe, le christianisme le resta dans son développement. Sans doute l’Égl ise d’Orient et l’Égï ise d’Occident ne tardèrent pas à se séparer, mais tous les peuples chrétiens continuèrent de se regarder comme solidaires. La papauté maintint l’unité morale de l’Europe au moyen âge. Et la réforme elle-même, en divisant les sujets d’un même État, mais en unissant les sujets d États ennemis, contribua beaucoup à rapprocher les peuples de l’Europe.
Tandis que les religions de l’Europe, de l’Égypte et de l’Asie antérieure s’effacaient devant le christianisme, tous les empires établis dans les
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mêmes régions aboutissaient à l’empire romain, qui fondit dans un seul système leurs divers principes de gouvernement. De ces principes, beaucoup appartenaient à la civilisation asiatico-européenne : ainsi la centralisation et le gouvernement absolu que l’Egypte élabora, que les perses systématisèrent et qui des perses passa aux grecs et des grecs aux romains. Mais le principe le plus fécond de la politique européenne n’apparaît nulle part en Asie; c’est la cité : originaire de la Grèce et de l’Italie, la cité s’établit plus tard dans la Gaule et dans les pays germaniques. A la base de la cité nous trouvons l’organisation familiale. Cependant, comme le régime patriarcal est le régime propre des peuples asiatiques et qu’avec de très grandes villes l’Asie n’a jamais connu la cité, il faut admettre que l’action de principes étrangers dut imprimer à l’évolution de la famille européenne une direction particulière. De ces principes le plus important est la propriété foncière; seuls les gréco-latins s’en formèrent une conception nette, car leur esprit était clair, leur imagination plastique : ces mêmes qualités les rendirent idolâtres. La propriété foncière attache l’homme au sol ; souverain sur son domaine, le plus petit propriétaire devient un citoyen et n est plus un sujet. Les citoyens se réunissent pour voter les lois, décider de la paix et de la guerre. Employés des finances et de la voirie, juges, officiers, pontifes, sénateurs et consuls sont des citoyens élus; et, quand Rome conquiert
un empire, ces citoyens élus gouvernent les royaumes des dynasties historiques. Voilà sans doute des institutions bien autrement propres à former le caractère que le système despotique des États asiatiques ou même que le mandarinat chinois (1).
Les invasions des barbares semblèrent détruire la société ancienne tout entière. Cependant les principes politiques de cette société survécurent. D’ Une part la centralisation. Tandis que Byzance continuait les traditions de Rome en Orient, les Goths, les Lombards, les Mérovingiens rêvaient de rétablir l’empire d’Occident, Charlemagne y réussit, et son œuvre fut continuée par les empereurs d’Allemagne, la maison d’Autriche, Louis XIV et Napoléon. A cette conception de la monarchie universelle s’opposa, dès le seizième siècle, la conception de l’équilibre européen : c’était sous une forme plus moderne l’idée même de l’empire d’Occident, mais la diplomatie, qui se formait, voulut substituer au rêve de l’Europe unie par la conquête la réalité d’une Europe unie par des alliances. De même la tradition romaine se retrouve dans les institutions politiques : nul
(1) Quelques auteurs ont regarde les institutions municipales des hindous comme des institutions d’origine aryenne analogues à la cité gréco-romaine. Quoi qu’il en soit, ces institutions municipales de l’Inde ne devinrent jamais des institutions politiques. La civilisation humaine est une et son évolution fatale, mais cette civilisation prend dans tous les pays un caractère particulier. La cité est le développement gréco-romain de la famille patriarcale comme la caste en est le développement hindou.
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n’a plus contribué à la constitution de l’État moderne que les légistes imbus de droit romain.
Le principe de la propriété foncière subsistait. En s’unissant avec le patronat, ce principe produisit le régime féodal, qui donna au caractère européen une nouvelle qualité, l’honneur. En maintenant la cité antique et en s’associant avec les institutions germaniques, ce même principe produisit la commune du moyen âge : le régime municipal et le régime des corporations contribuèrent à former la bourgeoisie européenne. Sans la bourgeoisie, point de marchands, d’industriels, de banquiers, de médecins, de savants, d’artistes ni de littérateurs.
Les peuples de l’Asie ne possèdent pas de doctrines politiques qui leur soient communes à tous. Si les traditions persanes influencèrent l’Inde sous Açoka et sous les dynasties musulmanes, la Chine eut peu de part à la formation des institutions politiques de l’Inde et les indiens n’en eurent aucune à la formation des institutions chinoises. L’Asie ne comprit jamais clairement ce qu’est la propriété foncière. En dehors du Japon et du Ràjputàna, nulle part de féodalité solidement établie. La cité inconnue : par suite point de bourgeoisie, ni même de classe moyenne; d’où un arrêt dans le développement des institutions représentatives et l’absence de franchises politiques.
La facilité des communications, l’unité de religion, la tradition romaine contribuèrent à former
une civilisation européenne plus intense et plus homogène que la civilisation asiatique. L’évolution de la philosophie et de la science indiennes est indépendante de l’évolution de la philosophie et de la science chinoises, et l’on ne retrouve pas les mêmes traditions littéraires chez les diverses races de l’Asie.
Tout au contraire il est impossible de parler d’une science, d’une philosophie anglaise, allemande ou française; il faut parler d’une science et d’une philosophie européennes. Les principes quç la Grèce a posés se développent dans l’École d’Alexandrie, à Rome, à Byzance; les arabes les transmettent aux Universités de France et d’Italie; Bacon et Descartes, formés par l’étude des anciens, créent la philosophie nouvelle, et les meilleurs élèves de Descartes sont le juif hollandais Spinosa, l’allemand Leibnitz, tandis que les doctrines des anglais aboutissent d’une part au système sensualiste du français Gondillac, de l’autre au système idéaliste des allemands Kant et Schopenliauer. De même dans les sciences : Kepler, Galilée, Newton, Pascal, Laplace, Lavoisier, Faraday, Darwin, Helmholtz, tous de nationalités différentes, tous se continuant et se complétant. De même encore dans la littérature. Au seizième siècle, l ltalie donne le ton, puis l’Espagne, mais dans tous les pays, c’est la même fougue oratoire, le même goût du style poétique et recherché, la même érudition. Au dix-septième siècle, la France impose le style classique : point de peuple qui ne l’imite.
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et les maîtres de l’Angleterre admirent les mêmes qualités que les maîtres français. Au dix-huitième siècle, l’Europe entière devient sensuelle et précieuse, puis philosophique, puis libérale, puis sentimentale, enfin révolutionnaire. Au dix-neuvième siècle, le romantisme, le libéralisme, le naturalisme apparaissent dans tous les pays en même temps. Comment comprendre Chateaubriand si l’on ne connaît Rousseau, Macpherson et Gœthe? L’œuvre de Puchkin et de Lermontoff peut-elle s concevoir sans l’œuvre de Byron?
Il faut rechercher maintenant pourqu opposition du caractère européen et du ca asiatique ne devint apparente qu’après le seizl siècle.
L’évolution d’une civilisation suit une progression croissante. En effet la lutte pour la vie élimine ceux qui ne se soumettent pas aux exigences de cette civilisation; la pratique fortifie les dispositions de ceux qui s’adaptent à ces exigences : ainsi se forment lentement l’esprit et le tempérament des peuples; mais, leur esprit, leur tempérament une fois formés, les peuples produisent rapidement tout ce qu’ils doivent produire. De même il faut plus de temps pour faire d’un patois une langue littéraire que pour développer cette langue et les premières généralisations des sciences demandent un plus grand effort intellectuel que
la déduction de leurs conséquences pratiques- C’est au seizième siècle que le caractère européen s’affirma. D’abord par l’intensité des sentiments. Cette intensité le rendit décidément supérieur au caractère asiatique. Akbar et Ieyasu sont des hommes d’Etat du premier ordre, mais sans cette précision de l’esprit, cette sûreté des desseins, cette fermeté de la volonté que révèlent les écrits de Machiavel, les actes de Guillaume d’Orange et de Cecil. Les amiraux turcs, les explorateurs japonais pourraient se comparer aux conquistadores : pas un n’eut l’audace et le génie de Colomb. Si les idées d’Abul fazl rappellent Giordano Bruno, si la souplesse de son esprit vaut celle de Montaigne, aucun auteur asiatique connut-il jamais le cœur humain comme Shakespeare? Les architectes des mongols et des shoguns, les peintres chinois et japonais sont des maîtres élégants et consciencieux; lequel eût seulement compris les synthèses de Raphaël, les vues profondes et douloureuses de Michel-Ange?
Dans la religion l’opposition du génie asiatique et du génie européen était plus complète encore. Au Japon, en Chine, le scepticisme. Chez les hindous, desréformateurs mystiques dont lesdoctrines énervaient un peuple déjà sans volonté. Chez les musulmans, des sufîs épris de quiétisme, des sunnites higots, des ismaéliens idolâtres. Seuls, les millénaires montrèrent une véritable ardeurreligieuse, mais cette ardeur ne produisit que le fanatisme.
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En Europe, l’enthousiasme, l’énergie clés convictions que produisent les luttes de la Réforme. L’homme obligé de se faire une opinion. Une opinion sur la théologie : admettrait-il ou repousserait-il le baptême, l’eucharistie, l’ordination, l’episcopat, la suprématie du pape? Une opinion sur ses devoirs de citoyen : exécuterait-il les ordres d’un souverain qui n’était pas en état de grâce? Une opinion sur ses devoirs comme père, comme fils, comme époux : répudierait-il sa femme adultère ou stérile? prêtre, pouvait-il, devait-il contracter mariage? Et suivant l’opinion adoptée, peut-être le martyre dans cette vie, peutêtre dans l’autre vie la damnation éternelle. Sans la crainte de l’enfer, l’homme, tel que l’avaient formé les croyances du moyen âge, le régime féodal et la monarchie absolue, eût-il jamais fait la première révolution, la révolution anglaise ?
L’esprit scientifique. Bacon établit les lois de l’induction et de la méthode expérimentale : l’induction, c’est-à-dire l’audace de condamner les opinions reçues pour penser une chose que personne n’a pensée avant soi; la méthode expérimentale, c’est-à-dire l’observation patiente et fidèle des phénomènes. Descartes fonda la recherche philosophique sur la table rase , l’absence complète de toute croyance. Sans doute les philosophes indiens ont eu des idées métaphysiques plus originales que celles de Descartes; leur imagination était d’une tout autre hardiesse, mais non leur caractère, et
leurs spéculations les plus audacieuses s’appuient sur la tradition. Avec la table rase , l’abstraction, la généralisation, l’analyse. Surtout le pouvoir de concentrer son attention d’abord sur un premier point, puis sur un second point sans se laisser distraire même par un rapprochement ou une image. L’esprit scientifique est donc surtout le résultat du caractère. Un auteur japonais écrivait, il y a quelques années, que, si ses concitoyens n’avaient pas de science propre, la faute n’en était ni au champ limité de leur expérience, ni à leur manque de mémoire, mais à leur incapacité de réfléchir (1) .
Au développement scientifique se rattache le développement industriel et commercial. Les expéditions, l’expansion coloniale, les banques, les grandes industries exigent des hommes sérieux et les rendent plus sérieux encore. Dès le milieu du dix-huitième siècle, l’union de l'esprit scientifique et de l’esprit industriel amena la découverte de machines compliquées. Pour perfectionner ces machines, pour les diriger, pour les entretenir, il fallait une attention continuelle. Dès lors cette tension de l’esprit qui use l’ouvrier plus vite que les travaux matériels les plus pénibles. Resté enfant, l’asiatique est incapable d’un pareil effort : le chinois, l’annamite ne sauraient conduire une locomotive (l).
(1) Takei Tamotsu.
(2) Les hindous dirigent aujourd’hui certaines machines ; ils conduisent des bateaux.
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Avant le seizième siècle, en Europe comme en Asie, peu d’hommes élaient vraiment civilisés. Dès le dix-septième siècle, la civilisation plus compliquée demanda le concours d’un nombre d’hommes plus considérable. Banques, compagnies coloniales, métiers nouveaux ne peuvent se comprendre sans une bourgeoisie instruite et fortement élevée. Au dix-huitième, au dix-neuvième siècle, l’usage des machines exigea que tous les ouvriers, bientôt même que tous les paysans reçussent une instruction, une éducation développée, et dans le même temps l’enrichissement progressif du peuple augmentait, avec ses besoins, son goût de s’instruire et de s’éduquer.
Instruit, élevé, soumis au service militaire, le peuple prétend se gouverner lui-même. Avec l’instruction obligatoire point d’autre gouvernement possible que le gouvernement démocratique.
Mais la démocratie entraîne l’égalité politique et l’égalité sociale, la liberté des croyances, la dissolution de toutes les anciennes associations, l’émancipation de la femme, 1 émancipation de l’enfant.
Les Orientaux ont souvent mieux saisi que nous-mêmes toutes les conséquences qu’entraîneraient nos principes, s’ils n’étaient corrigés par les besoins de la vie et des habitudes séculaires.
Voici comment un auteur japonais comprend
le principe de la liberté, tel que le professent les européens .
La liberté, que le père en jouisse, mais l’enfant comme le père ; que le maître en jouisse, mais le serviteur comme le maître; que le mari en jouisse, mais la femme comme le mari. Tous doivent l’avoir, et l’avoir tout entière (1).
Instruction, démocratie, liberté, trempe du caractère ont pour conséquence le développement de l’individualisme. Asiatiques ou européennes, toutes les sociétés anciennes étaient fondées sur la famille. Aujourd’hui les lois européennes ne reconnaissent de droits qu’à l’individu. Sur son enfant majeur le père ne peut exercer aucune autorité; de son enfant mineur il n’est plus le maître, mais seulement le tuteur; les tribunaux peuvent, souvent ils doivent lui retirer sa tutelle.
Enfin le dernier caractère de la civilisation européenne est la croyance au progrès. La science ne connait ni progrès ni décadence absolue; dans les surorganismes comme dans les organismes certaines parties ne se développent qu’au détriment des autres; néanmoins l’on peut dire que l’homme progresse d’une façon marquée jusque vers la trentième année et qu’il décroît d’une façon marquée à partir de la cinquantième. De même pour un peuple : Rome a progressé jusqu’au temps des Antonins, sa décadence a commencé après la
(1) De M. Fukuzava.
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mort de Constantin. De même encore pour l’humanité. Depuis l’époque préhistorique jusqu’au vingtième siècle, l’humanité a continuellement progressé. Certaines facultés de l’homme ont pourtant diminué : il n’a plus la force physique et les redoutables armes de l’homme primitif; l’âge de l'épopée est fini; jamais la sculpture et l architecture ne seront ce qu elles furent en Grèce, la peinture ne produira plus de chefsd’œuvre comparables à ceux de la Renaissance italienne.
Mais la croyance au progrès qui distingua les hommes du dix-huitième et du dix-neuvième siècle s’inspirait moins de considérations philosophiques que du besoin de changement et de l’ardeur des jeunes gens à se pousser au premier rang. Dans toute société basée sur le régime patriarcal et la tradition, les enfants paraissent inférieurs aux parents et l’on admet la décadence de l’humanité. Dans toute société qui se transforme rapidement les enfants se croient supérieurs à leurs parents et parlent d’un progrès illimité. Autrefois les débutants se soumettaient à leurs aînés; aujourd’hui, dans la littérature, les arts et les sciences, les débutants prétendent remporter sur les hommes connus, pour cette seule raison qu’ils sont plus jeunes. Dans les traités de peinture on donne l’impressionnisme ou le style décoratif comme les formes suprêmes de l’art, simplement parce qu elles sont les dernières. De même en littérature, en musique, dans les sciences
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politiques et sociales. Cependant, la concurrence étant plus grande dans les démocraties, nul n’y atteint le pouvoir ou la célébrité aussi rapidement que le faisaient les membres privilégiés des aristocraties d’autrefois. Le progrès, tel que l’Europe l’a compris au dix-neuvième siècle, était donc moins un concept qu’un instinct. Mais nul autre instinct ne marque mieux les tendances de l’époque.
Obstacles qui s’opposent à la diffusion de la civilisation européenne en Asie. — La société asiatique. Le caractère particulier des peuples de l’Asie. La tradition. Le despotisme. Le régime patriarcal. Arrêt de tout développement économique.
— Les européens en Asie. Les conquistadores et les missionnaires. Les marchands. Les gouvernements européens en Asie.
— Caractères de la civilisation européenne qui ont le plus frappé les asiatiques.
Telle est la civilisation européenne. Voyons quels oblacles s’opposent à sa diffusion en Asie.
Ces obstacles sont de deux sortes. Les uns proviennent de la constitution même des peuples asiatiques, les autres du caractère que revêtit à leurs yeux la civilisation européenne.
Le trait particulier de la civilisation asiatique est l’isolement relatif des divers peuples qui l’ont produite.
(Bourne et Shepherd}
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Sans doute il faut distinguer entre ces peuples, distinguer entre les diverses époques de l’histoire. Sous les Achéménides et sous les califes, les États de l’Asie antérieure furent réunis dans une seule monarchie; les relations de l’Iran avec l’Inde furent toujours régulières. C’est la décadence de l’Empire Ottoman et de l’Afghanistan qui a comme isolé la Perse du monde civilisé. L’Inde, soumise à l’influence de la Perse, de la Grèce, et des arabes, répandit sa civilisation dans l’Indo-Cliine et l’archipel de la Sonde. Unie plusieurs fois à l’Asie antérieure par les turcs et les mongols, la Chine civilisa l’Indo-Chine, la Corée et le Japon. Enfin le bouddhisme et l’islam contribuèrent à répandre dans toute l’Asie des croyances et des formes d’art communes. Néanmoins la Perse, l’Inde et la Chine durent franchir un à un tous les degrés de la civilisation. Comme la Grèce, Rome, la Gaule et la Germanie, elles ne reçurent pas d’autres peuples une civilisation avancée. Tel fut pourtant le cas du Japon, le plus récemment policé des peuples asiatiques, et pour cette raison le plus actif aujourd’hui.
Cet isolement relatif des nations orientales a produit des résultats remarquables.
Civilisées depuis de longs siècles, elles le sont profondément. Ce qui frappe l’européen au Tonkin, dans l’Annam, en Chine, au Japon, c’est que la masse possède une certaine instruction et même une certaine éducation. Dans l’espace d’un siècle,
tout un peuple peut recevoir un enseignement développé; il faut des siècles pour le former. Les anglais, les allemands savent plus que les italiens, ils sont plus riches, plus fiers, plus maîtres d’euxmêmes, l’école les a façonnés, leur tour d’esprit est moderne ; et pourtant comparée aux foules de l’Angleterre et de l’Allemagne, la foule italienne donne l’impression d’un peuple plus anciennement et plus complètement civilisé. De même pour une foule annamite ou japonaise. Le ràvat diffère, il est vrai, du paysan japonais ou chinois; les birmans et les cingalais sont eux-mêmes plus policés que les immigrés tamuls, auxquels ils ne peuvent résister. C’est au régime des castes qu’il faut attribuer cette infériorité des hindous. Cependant nul ne saurait contester la politesse de beaucoup et la douceur de tous.
Les peuples de l'Extrême Asie sont profondément civilisés, mais chacun de sa civilisation propre. L’un des principaux caractères de la civilisation européenne est la complexité. Chez le plus rude paysan de la Calabre ou de la Sicile, on retrouve des croyances et des coutumes empruntées aux hébreux, aux égyptiens, aux phéniciens, aux romains, aux italiotes, aux grecs, aux sarrasins, aux germains, aux normands, aux espagnols, aux conquérants allemands ou français. Rien de pareil en Asie. Malgré leurs obligations à l’étranger, la société hindoue a conservé dans son ensemble un caractère hindou que n a point la société germa-
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nique et les mœurs de la Chine sont tout autrement chinoises que les mœurs de lltalie ne sont italiennes.
Pour être restée exclusive, la civilisation des peuples orientaux est devenue traditionnelle. Toutes les races européennes ont eu le culte de la tradition. Mais la complexité de leurs croyances Ta détruit. Quel sont les ancêtres moraux des français modernes? Les celtes, dont ils occupent le pays et dont beaucoup descendent? les hébreux dont ils ont reçu leur religion ? les grecs et les romains qui ont civilisé la Gaule ? les germains qui ont appris aux gallo-romains le respect de la femme et les droits égaux des hommes libres? Le chrétien ne peut rendre à Vercingétorix païen le culte qu’il rendrait à Vercingétorix chrétien. Le français, formé par la culture romaine, reconnaît devoir plus à César qu’à Vercingétorix . Tout au contraire le chinois suit les préceptes du chinois Confucius, le japonais professe une religion toute japonaise, le shintoïsme, et les livres sacrés des indiens, les Vedas , sont des livres indiens. Aussi chinois, japonais et hindous peuvent tenir leurs ancêtres pour infaillibles; nous ne le pourrions pas.
Ce respect de la tradition emporte plusieurs conséquences. Puisque les ancêtres possédaient toutes les vertus, l’humanité ne progresse pas, elle dégénère ; d où 1 idée de la décadence. Puisque les ancêtres savaient tout, les sciences
nouvelles sont de Fausses sciences ou des sciences dangereuses; d’où l’horreur de l’induction, cette hardiesse sacrilège de l’enfant, qui répudie les croyances de ses parents pour se faire une croyance à lui; l’horreur de l’analyse, ce besoin irrespectueux d étudier le caractère des ancêtres et de sonder leurs doctrines; l’horreur de tous les progrès matériels qui font disparaitre les habitudes, les costumes, l’architecture séculaires. Par suite, la continuité des mêmes mœurs, l’affectation des mêmes sentiments, la dissimulation systématique, la convention des rites, la haine de l’étranger, la routine, l’énervement du caractère, l’incapacité de produire un grand effort. Par suite aussi l’étroitesse d’esprit, le manque de curiosité, la condamnation de toute idée nouvelle, la culture excl usive de la mémoire, la seule laculté qui serve dans un enseignement traditionnel ; avec la mémoire, l imitation, la répétition, cette fatigue précoce qui caractérise les productions du génie oriental. Aussi toutes les coutumes, toutes les œuvres des nations asiatiques donnent-elles cette impression que des efforts solitaires les ontépuisées, que leur civilisation est très ancienne, qu elle s est répandue dans la masse, mais qu’elle s’est insuffisamment développée.
lit le respect de la tradition exerce aussi une influence prédominante sur le gouvernement, la formation sociale et le régime économique. Dans le gouvernement le despotisme du souverain. Telle
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est en effet la tradition : en politique comme en toute autre matière nul n’a Je droit d’innover. D’ailleurs la tradition attache au rang du souverain un caractère religieux et paternel. Le mikado est le descendant des dieux, l’empereur de Chine le fils du ciel et le père du peuple; plusieurs des rajas hindous comptent Ràma ou Krishna au nombre de leurs ancêtres, tous sont considérés comme des incarnations de la divinité.
Dans la société. Comme il respecte les aïeux morts, l’asiatique respecte les aïeux vivants ; tous les peuples de l’Orient vivent encore sous le régime patriarcal. Le confucianisme reconnaît au père un pouvoir absolu ; telle était aussi l’ancienne loi japonaise. Dans l’Inde, la famille se compose souvent de cent ou deux cents personnes et la famille dépend elle-même de la caste ; aussi pour l’individu point de propriété mobilière ou immobilière; tous les biens sont en commun; aucune liberté : on le fiance dès le bas âge à une enfant qu’il n’a jamais vue, il ne peut s’éloigner du toit paternel; ses mœurs seront celles de ses aïeux et sa profession sera leur profession (1).
Voici les résultats économiques du régime patriarcal. Aucun progrès dans les métiers : l’outil et la manière de s’en servir sont imposés par la
(1) Dans l’Inde, bien des restrictions ont été apportées au régime familial (voir chap. n) et dans l’Asie tout entière, l’évolution de la société a produit, bien que très lentement, le relâchement des liens familiaux et l’émancipation de l’individu.
tradition. Aucune élasticité dans la composition de la société : les familles d’industriels et de commerçants sont en nombre limité ; elles occupent un rang inférieur, lin vain un métier prend-il de l’importance, le nombre des familles qui l’exercent ne doit pas augmenter. Un métier devient inutile : seule la misère en chasse les familles désormais sans métier. Que d’heureuses circonstances enrichissent des artisans, le rang n’en sera pas plus estimé, le luxe leur est défendu ; ils ne peuvent ni faire instruire leurs enfants, ni les tourner vers d’autres carrières. Gomment une société ainsi rendue immuable pourrait-elle s’enrichir ou se développer?
Par contre l’ambition est morte, l’âpreté au gain limitée. L’homme le plus intelligent, le plus énergique, devra conserver la condition de ses parents. Rien qu’il puisse espérer, mais presque rien qu’il doive craindre : l’organisation de la société est si forte, les liens de la caste, de la corporation, de la famille sont si sacrés que tout homme a la certitude d’être secouru en cas de maladie ou d’accident. Par suite, la vie, exempte d’angoisses, prend une certaine douceur; personne qui s’épuise à travailler trop longtemps ou trop vite.
Cherchons maintenant à comprendre l’idée que les asiatiques se firent de l’Europe. Sans doute entre
leur régime social et le sien il existait des différences profondes. Mais s’ils avaient connu l’Europe ils en auraient admiré la puissance; dans ses mœurs, bien des traits leur auraient rappelé leurs propres mœurs. Tout au contraire, les européens qui émigraient en Asie y faisaient connaître la civilisation européenne sous son caractère le pl US rude et le plus contraire au génie asiatique.
D’abord les conquérants du seizième siècle, qui n’avaient qu’un désir, piller et massacrer. Avec eux des missionnaires : beaucoup d’un noble caractère comme saint François-Xavier; mais d’autres employés comme agents politiques de l’Espagne, fomentant des révoltes, préparant la conquête, établissant l’Inquisition.
Puis des marchands, durs pour les faibles, serviles envers les forts, cherchant de fabuleux profits. Les hollandais marchaient sur la croix au Japon; à Java, ils rendaient hommage aux petits souverains malais. Point de bassesses que ne fissent les marchands occidentaux à la cour du Grand Mongol et des princes du Deccan.
Ensuite, quand les européens s’établirent sur les côtes de l’Inde et de l’Indo-Ghine, à Macao, dans les îles de la Sonde, un gouvernement tyrannique. Peu nombreux au milieu de millions d’ennemis, ils devaient les terroriser; minés par le climat, exposés à des périls continuels, ils voulaient amasser vite des richesses qui les payassent de leurs peines. Européens et chrétiens, ils tenaient les asiatiques pour des animaux qu’il était permis
de torturer et de massacrer. Aux horreurs commises en Asie s’ajoutait la nouvelle de pires horreurs commises en Amérique : ce fut le récit des expéditions espagnoles au Mexique et au Pérou qui détermina les Tokugavas à défendre la prédication des missionnaires et à expulser tous les européens.
Plus tard les européens établirent des gouvernements réguliers; la France et l’Angleterre eurent des empires indiens; les cruautés cessèrent et l’âpreté au gain fut refrénée. Mais, quand les asiatiques s’habituèrent à regarder les européens comme des hommes policés et non comme des aventuriers, deux caractères de la civilisation européenne commencèrent de les troubler. La transformation continuelle. Au dix-huitième, au dix-neuvième siècle, procédés techniques, idées révolutionnaires, mœurs, costumes, tout changeait d’année en année. Les anglais de lord Dalhousie étaient-ils le même peuple que les anglais de Clive et de Warren Ilastings ? D’autre part la complexité. Anglais, français, portugais, espagnols, hollandais, allemands ; catholiques romains anglicans, presbytériens, méthodistes, et ces marchands sceptiques du dix-huitième siècle qui forçaient les missionnaires à reprendre la mer. La diversité aussi des tempéraments. Et l’écho de la Révolution française et des guerres de Napoléon.
Aujourd’hui, les asiatiques reconnaissent à la civilisation européenne trois caractères princi-
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principaux : elle n’est ni religieuse ni militaire, mais industrielle et commerciale; elle est basée sur l’individualisme et suppose la croyance au progrès. Pour l’asiatique, l’européen est un homme qui ne croit pas à l’autre vie ou qui du moins vit comme s’il n’y croyait point; qui ne tient pas à sa patrie, puisqu’il s’en exile : pour les hindous de haute caste, c’est un péché mortel de quitter l’Inde, et le chinois d’Amérique ou d’Australie s’imagine que son ombre ne trouverait jamais le repos si son corps n’était enterré en Chine. L’européen qui parle du progrès n’a point de respect pour les ancêtres. Il se désintéresse de sa famille, puisqu’il l’abandonne pour aller au loin; si sa famille le suit, elle sera tout entière sans foyer, la femme aura ses propres occupations, ses propres intérêts, ses propres plaisirs; élevés dans des collèges, les enfants en sortiront pour mener une existence indépendante selon leurs idées personnelles et dans leur intérêt personnel.
L’asiatique considère donc l’européen comme un homme qui vit pour lui seul et dans un but unique : amasser de grandes richesses. L’asiatique ne connaît point la hâte; il travaille pour sa famille, et, grâce à l’adoption, sa famille ne saurait périr. L’européen, qui travaille pour lui, pense toujours à la brièveté de la vie : d’où sa fièvre, son âpreté, sa dureté pour lui-même, sa dureté pour les autres.
Aussi l’asiatique regarde-t-il l’européen avec stupeur ou même avec horreur; ces sentiments
ne sont pas effacés chez les asiatiques qui ont le plus résolument embrassé les mœurs et les idées de l’Europe. Voici un passage caractéristique d’un écrivain contemporain :
Une civilisation toute spirituelle et point du tout industrielle comme celle des hindous a pour tendance de diminuer le sens de l’intérêt personnel. Toute civilisation l’augmente, au contraire, qui, comme celles de l’Occident, a seulement en vue des intérêts matériels et industriels. Le sens de l’intérêt personnel est naturel; et l’homme le partage avec d’autres animaux. Mais le but du progrès devrait être de subordonner cet intérêt à des principes plus élevés. La civilisation européenne a manqué ce but. Tout au contraire elle a développé un sens très vif de l’intérêt personnel, que l’on peut sans exagération déclarerson vrai mobile. Chez l’hindou le sens de l’intérêt personnel a été dompté à un degré remarquable, les occidentaux diront à un degré peu enviable. Chef d'une association familiale, l’hindou vit et gagne moins pour lui-même, moins pour sa propre famille au sens européen du mot, que pour d’autres qui lui sont lointainement ou même à peine alliés (1).
(1) Bose, Hindu civilisation during Bristish Bule, I, p. lxv. « The tendency of a spiritual and non-industrial civilisation like that of the Hindus is to decrease the sense of self-interest, and that of a material and industrial civilisation like the Western is to increase it. The sense of self-interest is quite natural; man has it in coimnon with other animais. But the object oF progress should be to subordinate it to higher principles. Western civilisation has failed to secure this object. It has on the contrary, fostered a keen sense of self-interest, which may, without exaggeration be said to be its motive impulse. In the Hindu, the sense of interest has been subdued to a remarkable, and according to Western ideas, to an undesirable extent. As head of the joint-family, he lives and earns not so rnuch for himself and his
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Et Max Muller écrit de son côté :
Tous, nous menons une vie de lutte; l’idéal le plus élevé que nous concevions de l’existence est celui d’une vie de lutte. Nous travaillons jusqu’au moment où nous ne pouvons pins travailler, et, comme de vieux chevaux, nous sommes fiers de mourir dans le harnais.... Mais notre nature a sûrement un autre côté; peut-être y a-t-il une autre destinée pour l’homme dans son voyage à travers la vie; nous avons tort de l’ignorer entièrement (1).
Comment la civilisation asiatique et la civilisation européenne peuvent se concilier. — Décadence de la civilisation asiatique. — Civilisation asiatico-européenne. — La philosophie asiatique. — Progrès de la démocratie. — Établissement des européens en Asie. — Les études orientales. — Moyens d’action de la civilisation européenne. Gouvernement. Instruction. Civilisation matérielle. L’individualisme.
L’on aurait cru que la société asiatique et la société européenne, déjà si dissemblables, se seraient toujours séparées davantage. Tel ne fut pas le cas. Au dix-neuvième siècle l’Asie tout entière se transforma sous l’influence de l’Europe.
Cherchons comment s’accomplit cette transformation.
own family (in the European sense) as for others more distantly or scarcely related to him.
(1) Max Muller, India ; what it can teach us.
La civilisation asiatique renfermait des éléments vieillis comme la division en classes héréditaires, le respect exagéré de la tradition, le despotisme. Mais les destinées d une civilisation et celles des peuples qui la possèdent ne sont pas identiques. Une civilisation est un ensemble : avec les hommes vivants, elle comprend les mœurs et les institutions des hommes d’autrefois, les œuvres de toutes sortes qu’ils ont laissées, les cultures, les animaux, le pays, le climat. Souvent une civilisation reste florissante malgré la décadence des peuples qui la formèrent : d’autres peuples remplacent ces peuples dégénérés, ainsi les nations de l’Europe moderne se sont substituées aux nations de l’antiquité. Souvent encore une civilisation se corrompt quoique les peuples qui l’ont formée soient jeunes et pleins de vie : ces peuples devront alors adopter des mœurs et des croyances nouvelles comme les gaulois l’ont fait sous César, les russes au dixhuitième siècle, les japonais depuis 1869, et d’autres peuples asiatiques se régénéreront à l’exemple du Japon en abandonnant des traditions devenues dangereuses.
Avec ces éléments vieillis la civilisation asiatique en renfermait de féconds, mais il fallait des conditions nouvelles pour leur permettre de se développer. Certaines institutions de l’Inde, du Japon, de la Chine n’obtiendront leur pleine va-
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leur que dans une civilisation véritablement asiatico-européenne ; quoique imité de l’Angleterre, le régime constitutionnel du Japon est l’aboutissement logique de ses anciennes institutions, comme notre système parlementaire, imité aussi de l’Angleterre, continue nos États généraux.
Malgré des différences profondes la société asiatique et la société européenne avaient eu jusqu’au seizième siècle des évolutions parallèles; depuis cette époque, la première, trop faiblement constituée, n’avait pu se conformer aux lois qui régissent le développement des surorganismes. L’aide de l’Europe devait lui permettre de le faire : la civilisation européenne n’était pas une civilisation distincte de la civilisation asiatique, mais seulement une civilisation plus avancée; pour que l’Asie accomplit les progrès accomplis par l’Europe, il suffisait d’écarter les obstacles qui arrêtaient son évolution. Or ces obstacles tenaient à une seule cause, l’isolement des peuples asiatiques : c’est pour avoir manqué de secours que ces peuples retardaient sur ceux de l’Occident. Les secours qui leur avaient si longtemps fait défaut, ils les reçurent abondamment dans le cours du
dix-neuvième siècle. L’Europe, qui devait à l’Asie les principes premiers de la civilisation, lui apportait à son tour une civilisation développée, et cet échange de services prouve qu’il existe une seule civilisation humaine comme une seule évolution de cette civilisation.
Depuis longtemps déjà l’Asie subissait l’influence de l’Europe. Ses maîtres étaient les musulmans, les voyageurs et les colons européens. Leur enseignement ne la trouvait pas rebelle. L’Inde, l’Indo- Ghine, la Chine et le Japon avaient des communautés chrétiennes ; pour apprendre les sciences, les chinois se mettaient à l’école des jésuites français comme les japonais à celle des hollandais protestants. L’évolution de l’esprit indien apparaît clairement dans la littérature. Si l’auteur du Gitâ Govinda ignore tout de l’Europe, peut-être même qu’elle existe, les poètes, les écrivains formés par les musulmans nous parlent un langage qui nous semble familier : les noms du Christ, des prophètes hébreux, de Platon, d’Aristote, d’Alexandre, de César reviennent souvent sous leur plume; leur science est notre science, leur philosophie est notre philosophie. Seul l’islam pouvait unir la civilisation indienne et la civilisation européenne; cette œuvre lui demanda huit siècles. Sans Râmânuja, Kabîr et Nânak, Svâmî Nàrâvana, le grand réformateur hindou du dix-huitième siècle, n’eût pas formulé ses préceptes qui s’inspirent de l islam et se rapprochent du christianisme. Sans Svâmî Nârâvana, Râmmohan Rai n’aurait pas fondé sa doctrine sur le monothéisme des musulmans, la morale du christianisme et les principes de la philosophie européenne. Mais de Râmânuja à Râmmohan Rai l’évolution est si naturelle que le système du dernier se serait inévitablement produit même sans la conquête européenne; le déve-
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loppement de la pensée est si logique que, l’idée première donnée aux indiens, ils en auraient tiré toutes les conséquences sans le secours des musulmans et des chrétiens.
Ce qui rendait possible cette pénétration lente de l’Asie par l’Europe, c’est que, malgré sa décadence, l’Asie suivait une évolution parallèle à celle de 1 Europe. Entre le seizième et le dix-huitième siècle, la pensée européenne se transforma. A la poésie succéda la prose, à la fougue de l’inspiration la belle ordonnance des œuvres classiques, à l’imagination, à l’enthousiasme la philosophie rationaliste. La pensée asiatique se transforma de la même manière. En Chine la poésie à l’époque des T’angs, puis sous les Sungs la prose grandiose et colorée, sous les Mongols le drame passionné, sous les Mings le roman bourgeois et les œuvres encyclopédiques. Au Japon le contraste est plus grand encore entre les drames lyriques des Ashikagas et les traités didactiques du dix-huitième siècle. L’un et l’autre pays professent une philosophie athée. Dans l’Inde un mouvement semblable avec cette différence que l’indien n’a pas l’esprit pratique, la conception positiviste et l’indifférence religieuse des peuples ouralo-altaïques. A son ancien panthéisme idolâtre l’Inde substitua le monothéisme : en écartant l’idée du miracle incessant, en séparant nettement Dieu de la création, le monothéisme favorise l’étude de la nature, la fixation de lois générales et le développement de l’activité
humaine. D’autre part le scepticisme des gens instruits prouvait que l’esprit indien reconnaissait lui -même sa décadence et sa stérilité.
A ce mouvement rationaliste correspondait dans l’Asie entière un mouvement démocratique. Au Japon ce mouvement aboutit à la plus complète des révolutions politiques et sociales que mentionne l’histoire. En Chine se formèrent de puissantes sociétés secrètes qui fomentèrent les grandes insurrections du dix-neuvième siècle. Dans l’Inde, les réformateurs vishnuites prêchaient la suppression des castes; les musulmans égalitaires formaient le cinquième de la population; les plus puissantes confédérations politiques, celles des sikhs et des marâthes étaient des confédérations démocratiques.
Enfin dans l’Asie entière il commençait à se
manifester des tendances individualistes. Théoriquement : en Chine, au Japon, le système de Wang Shao Jen, dans l’Inde les doctrines des mystiques. Pratiquement : les mœurs faciles, l’esprit d’indépendance chez les enfants, l’indulgence des parents que nous montrent pièces de théâtre et romans; le goût des sciences européennes, plus tard des tendances révolutionnaires chez les samurais japonais ; dans l’Inde l’audace et les succès des aventuriers que favorisait l’anarchie du dixhuitième siècle.
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Ainsi, malgré les apparences contraires, la civilisation asiatique tendait à se rapprocher de la civilisation européenne. Mais les efforts de l’Europe étaient autrement considérables. Dans l’Inde, l’Indo-Chine, la Chine et le Japon, elle fondait des comptoirs ou des colonies. Or cette expansion coloniale avait pour cause première les évolutions connexes des deux civilisations. Jusqu’au seizième siècle, l’Asie et l’Europe trop barbares, trop peu peuplées, trop divisées ne pouvaient élargir les sphères de leurs influences. Au seizième siècle l'une et l’autre se développèrent à la fois. Mais, égales en apparence, les deux civilisations étaient de fait très inégalement développées. Préparées par un long apprentissage aux conditions nouvel! es de la lutte pour la vie, l’Europe augmenta rapidement sa richesse et sa puissance. Mal préparée, au contraire, l’Asie s’affaiblit, et cet affaiblissement l’abandonna sans défense à l’activité débordante de l’Europe. D’où les progrès continuels de celle-ci et sa victoire définitive.
L’expansion coloniale amena l’établissement de nombreux européens dans les diverses régions de l’Asie. La complexité de leur civilisation rendait leur nature souple et facile à s’acclimater : beaucoup cherchèrent à se concilier les asiatiques ou même à les imiter. A Macao, à Geylan,
à Goa les portugais s’unirent avec les indigènes, et leurs descendants ont des types particuliers; de même les allemands et les hollandais de Java.
Les descriptions fantastiques que les voyageurs firent des pays orientaux éveillèrent l’enthousiasme des européens. On commença d écrire sur les peuples de l’Asie. Voltaire et Métastase donnèrent chacun leur Orphelin de la Chine ; au dix-huitième siècle on collectionna des porcelaines chinoises; au dix-neuvième des bibelots japonais. L’architecture s’inspira même de certaines formes chinoises, comme dans le Zwinger et Je palais de Pilnitz. La littérature du dix-neuvième siècle se plut à décrire l’Orient : ainsi Goethe, Byron, Moore, Victor Ilugo, Lamartine, Rückert, Leconle de l lsle, sir Edwin Arnold, etc. Pour rapprocher l’Europe et l’Asie, la science fit plus encore, qui étudia les langues, les civilisations, les arts, les littératures et les religions de l’Orient. Et bientôt les orientaux durent recourir aux européens pour connaître l’histoire exacte de leur passé.
Ainsi renseignés sur l’Asie, les européens employèrent pour la conquérir des moyens d’une efficacité jusqu’alors inconnue.
Les progrès de l’armement.
La civilisation matérielle : bateaux à vapeur, chemins de fer, routes, postes, télégraphes, téléphones, ports, canaux, etc., œuvres laborieuses qui purent s’exécuter rapidement, grâce aux per-
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fectionnements techniques et au capital énorme amassé par les européens.
L’administration qui assure la paix aux frontières et l’ordre à l’intérieur. La science des lois, du gouvernement, des finances; un système raisonné de la propriété comme des contrats, le cadastre, les recensements, l’état civil, des documents statistiques de toutes sortes.
La transformation de la société par la création de nouvelles industries et la concurrence de tous les peuples. Un peuple qui s’isole comme l’ancien Japon, peut conserver sa vieille formation sociale au milieu d’une civilisation générale plus avancée, mais tous les peuples qui participent à la vie économique du monde entier doivent, sous peine de disparaître, adopter progressivement la formation sociale des peuples les plus développés.
Enfin et surtout l’éducation de l’esprit et du caractère par l’école obligatoire, le livre à bon marché, le journal, le droit de discussion et de réunion, le suffrage universel, la liberté de conscience, la connaissance des principes qui font la force de la démocratie européenne : le progrès, l’égalité, la liberté, l’individualisme, et, comme contre-partie de l’individualisme, l’esprit de solidarité qui pousse les hommes à s’unir non plus comme autrefois dans des associations héréditaires,exclusives, dont les règlements embrassaient tous les actes de la vie, mais dans des associations librement formées pour un but déterminé.