CHAPITRE PREMIER
TROISIÈME TRANSFORMATION DE LA CIVILISATION INDIENNE PAR LA CONQUÊTE BRITANNIQUE
L’Inde doit être transformée par un peuple européen. Lequel ? Les portugais, les hollandais, les français, les anglais? — Qualités qui assurent la prépondérance des anglais dans l’Inde (1).
L’évolution de l’Inde exigeait qu’elle fût conquise par un peuple européen; que ce peuple établît des colonies maritimes dont la population fût sans cesse renouvelée. Car aucune race venue par terre n’aurait pu civiliser le pays tout entier; avant d’achever leur tâche, les envahisseurs succombaient au climat ou se Tondaient avec les indigènes.
Mais auquel des peuples européens l’Inde devait-elle appartenir? La plupart tentèrent de s’y établir, quelques-uns sans idée arrêtée, comme les danois trop faibles, les allemands divisés et préoccupés d’autres intérêts : quatre de ces peuples y fondèrent des colonies durables et leurs tempéraments particuliers représentent bien
(1) Pour l’histoire de cette période voir les notes p. 55 et 86.
L’INDE MODERNE
les diverses tendances du caractère européen : ce sont les portugais (pendant un siècle unis aux espagnols), les hollandais, les français et les anglais.
Pleins encore de l’esprit qui avait inspiré la lutte contre les maures, Vasco da Gama, Albuquerque, Juan da Castro étaient des chevaliers chrétiens et des coureurs d’aventures. Comme les pairs de Charlemagne, ils rêvaient de conquérir des empires. Goa, Calicut, Ceylan, Malacca, Macao tombèrent en leur pouvoir.
Je chanterai, dit Gamoens, ces armes et ces barons illustres qui des rives occidentales de la Lusitanie, par des mers inconnues aux vaisseaux, s’avancèrent jusqu’au delà de Trapobane. Dans les guerres, dans les dangers, leur courage se montra supérieur aux forces humaines; chez des peuples lointains ils fondèrent un nouveau royaume dont la renommée s’éleva jusqu’aux nues.
Je chanterai aussi la glorieuse mémoire de ces rois qui répandirent la foi, agrandirent l’empire, dévastèrent les contrées impies de l’Afrique et de l’Asie comme ceux qui par la renommée de leurs oeuvres échappèrent à la loi commune de la mort.
Tel était au début l’esprit des conquistadores. Mais les grandes richesses gagnées tout à coup bouleversèrent la vie économique du Portugal et de l’Espagne ; les plus laborieux se dégoûtèrent du travail, ils préféraient les aventures ou même
les rêves d aventures. Un trop vaste empire entrava le développement du Portugal et sa propre décadence entraîna celle des possessions d’outremer.
Puis les colonies étaient mal administrées. Des fonctionnaires cupides qu’un pouvoir sans contrôle rendait hautains et cruels. L’Inquisition établie contre les européens : ils devenaient pusillanimes et soupçonneux, incapables d’initiative; mais l’esprit d initiative peut seul développer des colonies encore jeunes. L’Inquisition établie contre les indigènes : fidèles à leur religion nationale, on les persécutait, ils se révoltaient, favoririsaient les princes indiens ou les hollandais protestants; convertis, ils prenaient des noms portugais, s’alliaient avec les européens et contribuaient à la décadence du régime comme à la dégénérescence de la race. Au dix-septième siècle les portugais perdirent la plupart de leurs colonies; celles qu ils ont conservées sont impuissantes et appauvries ; seule la terreur y empêche les révoltes. Aussi bien le même peuple ne pouvait-il posséder et les qualités qui permettent les aventures héroïques et celles qui assurent la fondation d’empires durables.
Après les portugais, les hollandais. Au dix-septième siècle, ils avaient le monopole du commerce maritime. En 1670 sur vingt mille bâti-
L’INDE MODERNE
ments européens, seize mille étaient hollandais. Leurs deux compagnies des Indes orientales et des Indes occidentales fixaient le cours des denrées comme la Bourse d’Amsterdam celui de toutes les valeurs, la Banque avait une encaisse de trois cent millions de florins. L’industrie était prospère surtout pour le drap, la toile, les broderies et les tapis.
Entre 1635 et 1669, les hollandais enlevèrent au Portugal presque toutes ses possessions en Asie, ne lui laissant dans l’Inde que le territoire de Goa. Dès lors le cap de Bonne- Espérance assura aux hollandais la route de l’Europe, comme Malacca leur assurait la route de l’Extrême-Asie. Leur politique était une politique de marchands. Préoccupés d’écarter toute concurrence, ils ne reculaient devant aucun moyen pour perdre leurs rivaux. Pressés de jouir, ils ne cherchaient pas à faire des conquêtes et préféraient se concilier la protection des souverains indigènes. Désireux de gagner le plus possible, ils réduisaient le peuple au servage.
La prospérité fit perdre aux hollandais les qualités acquises pendant la guerre des Gueux. Le développement de la marine anglaise sous Cromwell et les campagnes de Louis XIV marquèrent la fin de leur puissance. Saut les îles de la Sonde, la Hollande perdit toutes ses colonies d’Asie. Si les anciennes villes portugaises ont conservé leur caractère portugais avec leur population de métis aux noms glorieux, leurs églises somptueusement décorées, rien dans l’Inde ne rappelle l’occupa-
tion hollandaise que les ruines de quelques vieilles maisons dans de petits ports presque abandonnés aujourd’hui.
Enfin les anglais et les français qui se disputèrent la suprématie dans la première moitié du dix-huitième siècle. Des institutions, des besoins différents donnèrent à la politique des deux peuples des tendances différentes, En France, point d’initiative privée; les compagnies fondées par des ministres qui rêvent un empire oriental, mais ces ministres trop préoccupés d’assurer la suprématie de la France en Europe pour s’intéresser longtemps aux affaires de l’Inde. Puis soudain les projets fantastiques de Law; tous, grands seigneurs, banquiers, commerçants, jusqu’aux ouvriers, persuadés que l’Asie est la terre des merveilles et que la compagnie des Indes doit les enrichir. Bientôt la banqueroute, les spéculateurs si pressés de vendre leurs actions qu’ils prennent en échange des bijoux, de la vaisselle plate et que le gouvernement restreint le commerce des joailliers et des orfèvres. Cependant la Compagnie des Indes a reçu d’importants privilèges en France, comme le monopole des tabacs ; elle possède l’ile de France et la Réunion, le port de Pondichéry. Mais depuis la banqueroute de Law il est défendu de parler des colonies. Dans l’Inde les affaires changent tout à
L’INDE MODERNE
coup. Pourquoi? le gouverneur Dupleix a conçu une idée de génie : créer un empire indien avec des éléments indiens. Ses titres, il ne les tiendra pas de la conquête, mais des brevets accordés par le Grand Mongol ou le nawâb du Karnâtik. Son armée sera une armée de mercenaires indiens avec quelques officiers français . Son administration sera une administration indigène avec quelques surveillants français. D’ailleurs il ne veut pas déposséder les souverains musulmans ou hindous, mais faire d’eux ses vassaux ou scs alli és : il se mêle aux affaires des États, présente son candidat dans toutes les querelles de succession et fournit à ce protégé des troupes, de l’argent ou des munitions; un résident français avec une garde de soldats payés par lui veillera sur la fidélité du monarque ami.
Un moment Dupleix est le maître du Deccan : les principaux souverains, même le nizàm, ont recours à ses services. Mais l’œuvre de Dupleix est celle d un homme; c’est si peu une œuvre nationale que la France 11e veut pas s’y intéresser. Pour les autres chefs, même pour l’héroïque La Bourdonnais, perdre Dupleix, c’est perdre un rival, ce n’est pas compromettre les intérêts de la patrie. Les discordes des chefs ruinent la cause de la France ; Dupleix est rappelé, son empire disparaît.
Tout, au contraire, dans la conquête de l'Inde
par les anglais, révèle le caractère particulier qui leur a permis de fonder des colonies dans le monde entier. L’empire britannique n’est pas l’œuvre de quelques hommes supérieurs, c’est l’œuvre patiente de tout un peuple. La mer défend à l’Angleterre d’agrandir son territoire : ses flottes, ses colons lui conquerront de lointains royaumes. Bien pourvue en mines de fer et de charbon, l’Angleterre doit devenir une puissance industrielle ; son commerce trouvera des débouchés pour les produits de son industrie. Enrichie par l’un et l’autre, elle cherche un placement de ses richesses : en fournissant à ses colonies les capitaux qui leur manquent, elle s’assurera des revenus rémunérateurs.
La prospérité amenant l’accroissement de la population, l’Angleterre trop petite a recours à l’émigration. Et le tempérament même de l’anglais le pousse à s’expatrier : il sait se faire obéir des indigènes sans devenir jamais familier avec eux; il ne craint point la solitude. Robinson Grusoe est le type de l’émigrant anglais. Jeté par la tempête sur une île déserte, il se met résolument à l’œuvre pour s’y rendre la vie supportable et conçoit même l’idée d’un canal dont le creusement lui coûtera des années. Loin de s’énerver dans la solitude, il écrit :
Alors je commençais à comprendre combien ma vie misérable d’à présent était plus heureuse que ma vie débauchée d’autrefois. Dans les premiers temps de mon exil, quand je sortais pour chasser ou pourvoir le pays,
L’INDE MODERNE
l’angoisse de ma condition me prenait tout à coup et je sentais mon cœur mourir en moi à la pensée de ces bois, de ces montagnes, de ces déserts où l’océan me retenait prisonnier... Mais maintenant d’autres pensées commençaient à m’occuper, chaque jour je lisais la parole de Dieu... Un matin que la tristesse me prit j’ouvris la Bible et je lus : «Jamais Je ne t’abandonnerai, ni ne te renierai»... Dès lors je conclus dans mon esprit qu’il m’était possible d’être plus heureux dans cette condition solitaire et perdue que je n’aurais été probablement dans aucune autre condition sur la terre, et, plein de ces pensées, je remerciai Dieu de m’avoir conduit en ce lieu.
Individualiste, l’anglais n’a cependant aucune ambition personnelle au propre sens du mot. Pour lui-même il ne désire que le confort. Toute grande oeuvre lui apparaît comme une œuvre collective. Jamais un anglais n’a rêvé d’ériger une colonie en royaume indépendant comme Iturbide voulut être empereur du Mexique. Ceux-là même qui, comme le raja Brookfc et Cecil Rhodes, conquirent des royaumes sans l’aide de la métropole, lui demandèrent son protectorat.
Et la grandeur de l’empire britannique est due aussi aux institutions libérales de l’Angleterre. Elle n’a jamais cherché à fondre tous les peuples de cet empire ou à leur imposer les mêmes institutions. L’on y trouve, avec les races les plus diverses, toutes les formes de gouvernement naturelles à ces races : hindous, chinois, malais, arabes, nègres, européens ont conservé leurs coutumes, leurs lois et dans une grande mesure leurs
anciens principes politiques. Et chaque colonie conserve aussi l’esprit de ceux qui l’ont créée : puritains ou convicts, bourgeois de la Cité ou chercheurs d’or. Seul un pareil éclectisme permet à cet empire complexe de se maintenir et de prospérer. Mais les anglais n’ont pas suivi l’exemple des hollandais ; ils s’efforcent de civiliser les indigènes, et de les civiliser par les institutions libérales de l’Angleterre. Presque partout l’indigène a les mêmes droits politiques que l’anglais, mais les droits de l’un et de l’autre dépendent de la constitution particulière de chaque colonie. Partout l’indigène a les mêmes droits civils, et ces droits, l’anglais ne consent nulle part à les sacrifier longtemps.
L’expansion coloniale de l’Angleterre ne présente pas de ces brillants coups de fortune que cherchent les Colomb, les Yasco da Gama, les Pizarre, les Dupleix. Elle ne présente même pas de ces larges projets d’avenir comme on en trouve exposés dans le Testament de Richelieu ou le prétendu Testament de Pierre le Grand. C’est une œuvre au jour le jour. Jugée du point de vue philosophique, elle paraît pleine de contradictions : tantôt des accès de découragement, tantôt de folles audaces qui amènent la déroute; aujourd’hui la philanthropie, demain la brutalité. Mais cette œuvre inconsciente rappelle les œuvres de la nature; dans ses contradictions mêmes nous retrouvons la force et la sûreté de l’instinct.
Les autres peuples ont fondé des colonies par
l’inde moderne
esprit d'imitation, par vanité, ou même par un juste désir d’augmenter leur puissance politique, d’étendre l’influence de leur langue et de leurs mœurs. Gomme les phéniciens d’autrefois, les anglais ont fondé des colonies parce que c’était une question de vie ou de mort pour l’Angleterre, une question de vie ou de mort pour chacun des émigrants en particulier.
Toutes les grandes possessions européennes de l’Afrique australe et de l’Asie furent conquises par les portugais ; les hollandais les leur enlevèrent et durent eux-mêmes les céder aux anglais. Les systèmes de ces trois peuples sont en effet les trois grands systèmes de la colonisation : la conquête militaire, l’exploitation commerciale, l’organisation administrative. Et ces trois systèmes correspondent à des développements successifs de la civilisation. Ainsi les trois peuples dont les tempéraments représentent le mieux ces périodes différentes de civilisation, devaient fatalement se succéder dans les colonies européennes de l’Asie et de l’Afrique.
De même l’Angleterre devait l’emporter dans l’Inde sur les autres puissances européennes et seule elle devait la conquérir tout entière.
En effet seule l’Angleterre voulut s’attacher à l’Inde, y faire les sacrifices nécessaires, subordonner ses projets de grandeur européenne à ses projets de grandeur asiatique, parce que seule l’Angleterre avait à la possession de l’Inde un intérêt vital : il lui fallait cette base pour ses conquêtes d’Asie et
d’Océanie, cet immense marché pour les produits de ses manufactures, cette administration aux places lucratives pour les enfants aventureux de sa bourgeoisie.
Plus riche que les autres pays d’Europe, seule l’Angleterre pouvait apporter à l’Inde les capitaux nécessaires. En trente ans la Hollande n’a pu pacifier la province d’Atchin dans l’île de Sumatra, et la partie hollandaise de Bornéo est habitée par des anthropophages. Pourquoi? Parce que la Hollande ne peut dépenser les sommes nécessaires pour défricher les jungles de ces îles, en drainer les marais, y construire des routes et des chemins de fer. Ce sont les milliards de l’Angleterre qui ont fait de l’Inde une terre anglaise.
Seule aussi l’Angleterre pouvait former la race d’hommes capables de conquérir l’Inde et de la gouverner. Des hommes qui ne connussent aucun scrupule pour arrivera leurs fins et qui cependant ne se laissassent jamais griser par leur puissance; on peut reprocher aux conquérants de l’Inde trop de hauteur ou de sévérité; on nepeut leur reprocher aucun acte de tyrannie ou de cruauté. Des hommes qui, pour des salaires médiocres, s’exposassent, au soleil des tropiques, aux fièvres de la jungle, non pas pendant les quelques jours d’une campagne glorieuse, pendant les années qu’exigent la construction de canaux, de lignes ferrées ou de réseaux télégraphiques. Des hommes qui résistassent à l’énervement du climat et aux vices des sociétés asiatiques. Sans doute les mœurs des anglo-
indiens étonnent souvent les anglais d’Angle terre, mais pour comprendre la force du caractère anglais, il faut après l’Inde visiter Sumatra et Java, où les hollandais s’allient aux indigènes, vivent comme les indigènes, s’habillent comme les indigènes.
Enfin de tous les peuples européens les anglais étaient les plus avancés dans la voie de l’individualisme et de la liberté. Et ces principes sont les seuls qui puissent briser la suprématie des brahmanes et détruire le régime des castes (1).
(1) Les Portugais dans l’Inde. — Vasco da Gaina double le cap de Bonne-Espérance et aborde à Calicut (1498). Expédition de Cabrai et découverte du Brésil (1500). Bulle du pape conférant aux portugais le monopole des expéditions dans l’Afrique du Sud et l’Extrême-Orient (1502). Première expédition d’Albuquerque (1503). Almeida le premier vice-roi de l’Inde (1505). Défaite de la flotte égyptienne (1509). Albuquerque, vice-roi (1509), établit sa capitale à Goa (1510), conquiert Malacca à l’est, Ormuz à l’ouest et meurt en 1515. Nuno da Cunlia (1528- 38) ouvre le Bengale au commerce. Joan da Castro (1545-48). Le Portugal uni à l’Espagne (1580-1640). Apogée du commerce portugais à la fin du seizième siècle. Ruine de la puissance portugaise attaquée par les hollandais et les marathes (première moitié du dix-septième siècle).
Les Hollandais dans l’Inde. — - Cornélius Iloutman double le Gap et atteint Sumatra et Bantain (1596). Fondation de la Compagnie des Indes (1602). Etablissements de factoreries dans l’Inde, àCeylan, à Sumatra, dans le Golfe Persique, dans la mer Rouge, conquête desMoluques. Fondation de Batavia (1619). Massacre des Anglais à Amboyna (1623). Suprématie des hollandais dans l’Extrême-Orient. Conquête de Formose (1635), de Malacca (1640). Fondation de la colonie du Cap (1651), de Pâlakollu sur la côte de Madras (1652). Les portugais chassés de leurs dernières colonies (excepté Goa, Diu, Macao) avant 1669. Décadence de l’empire hollandais au dix-huitième siècle. Clive s’empare de Chinsura sur l’Hugli et met fin à l’influence des hollandais dans
L’histoire (le la transformation de l’Inde par la
flnde (1759). L’Angleterre conquiert toutes les colonies hollandaises pendant les guerres de la Révolution et de l’Empire; mais ellerend Javaen 181Get enl824 échange Sumatra contre Malacca.
Les Français dans l’Inde. — Fondation de compagnies des Indes en 1604, 1611, 1615, 1642, 1664. Occupation de File de France (1652), de Pondichéry (1674), de Chandernagor (1688). Compagnie de Law (1719). Perpétuelle compagnie des Indes (1719), abolie en 1790. Dumas, gouverneur de Pondichéry (1735), acquiert Karicâl (1739), secourt le nawâb du Karnatik contre les marathes (1740), est créé nawâb et amîr par le Grand Mongol. Dupleix, gouverneur en 1741, hérite des titres de Dumas. Guerre entre la France et l’Angleterre (1743). Prise de la ville anglaise de Madras par La Bourdonnais (1746) ; les Anglais la recouvrent par le traité d’Aix-la-Chapelle (1748).
Les français et les anglais se disputent la suprématie dans le Deccan (1750-61). Prise d’Arcot par Clive (1751). Le marquis de Bussy rend l’induence française prépondérante à la cour du nizâm d’Haidarâbâd (1751). Il bat les marathes et administre les Circars septentrionaux, capitale Masulipatam. Rappel de Dupleix fl756), qui est remplacé par Godeheu. Guerre de Sept ans. Lallva Tollendal, gouverneur (1758). Succès dans le Karnatik (1759), Echec au siège de Madras (1759). Défaite de Wandewash : Bussy est fait prisonnier (1760). Siège et capitulation de Pondichéry (1760-61). La France recouvre Pondichéry, Chandernagor, etc., avec une faible partie de leur ancien territoire par le traité de Paris (1763). Elle les perd de nouveau en 1778 et les recouvre par le traité de Versailles (1783). Perdus en 1793, rendus par le traité d’Amiens (1802). Perdus encore sous l’Empire, rendus en 1814-1815.
Les Danois dans l’Inde. — Compagnies fondées en 1612 et 1670. Tranquebar et Serampur fondés en 1616, vendus en 1845 aux anglais.
Lus Allemands dans l’Inde. — Compagnie d’Ostende (172 2j. Factoreries de Cobloin dans le Karnatik et de Bûnkipur sur 1 llùgli. L'empereur abandonne la Compagnie (1727). Les mahoinétans détruisent la factorerie du Bengale (1733). La Compagnie fait banqueroute en 1784 et disparaît en 1793.
Frédé lie Il de Prusse londc en 1750 une Compagnie Asiatique qui échoue.
L’INDE MODERNE
conquête anglaise se divise en trois périodes : progrès de la civilisation européenne, conflit entre la civilisation européenne et la civilisation hindoue, défaite de la civilisation hindoue et fusion lente mais continue des deux civilisations.
P R E M I È R E PÉRIODE La Compagnie de L’Inde Orientale.
Dans la première période de cette histoire il faut distinguer trois époques.
P remière époque
Etablissement de factoreries anglaises clans l’Inde.
Voici la première époque.
Ignorant encore des principes économiques et politiques qui feront la grandeur de leur pays, les anglais s’établissent dans l’Inde sans but déterminé : ils apprennent ce qu’est l’Inde et cherchent ce qu’ils doivent y faire. Les indiens confondent ces marchands avec les autres marchands européens et, forts de la centralisation mongole, ne voient dans les étrangers que d humbles serviteurs et pas des ennemis.
Peu peuplée, affaiblie, appauvrie par la guerre
des Deux Roses et les luttes de la Réforme, l’Angleterre entra tardivement dans la voie de l’expansion coloniale. De Portugal se réservait la route du Gap : pour pénétrer en Asie les marins anglais devaient traverser le détroit de Magellan; plusieurs périrent en cherchant un passage par l’Océan Glacial ou le détroit de Behring. Au dix-septième siècle les hollandais s’emparèrent des colonies portugaises : leur surveillance fut plus jalouse encore; les marchands de la Cité qui commençaient à s’enrichir achetaient en Hollande tous les produits d’Orient, surtout les épices alors si recherchées. Forts de leur monopole, les hollandais haussèrent constamment leurs prix malgré les réclamations des anglais. Quand, en 1599, ils demandèrent pour le poivre huit shillings au lieu de trois, les marchands de la Cité n’y tinrent plus; quelques risques qu’ils courussent, ils enverraient des bâtiments dans l’Inde et dans les îles de la Sonde. Telle fut l’origine de l’empire anglais de l’Inde.
Les hollandais ne reculèrent devant aucun moyen pour écarter leurs rivaux; en 1623, ils massacrèrent la garnison anglaise d’Amboina dans les Moluques. Chassés de l’Archipel, les anglais s’établirent dans l’Inde. A la fin du dix-huitième siècle leurs factoreries s’y répartissaient en trois groupes: factoreries de la côte de Malabar, qui, en se développant, formèrent la présidence de Bombay; factoreries de la côte du Coromandel qui formèrent la présidence de Madras; factoreries
L’INDE MODERNE
établies sur l’Hûglî, qui formèrent la présidence du Bengale.
Les marchands anglais appartenaient à la solide race des hommes de la Révolution ; religieux, honnêtes, les dignes concitoyens des émigrés qui fondèrent les colonies américaines Le grand Mongol appréciait leurs qualités, mais sous Aurangzeb, il ne pouvait être question de conquérir aucun territoire ou d’exercer aucune influence morale.
La Restauration de 1660 amena une réaction contre l’austérité des puritains : partout la débauche, la corruption, même le crime. Telles étaient les mœurs des anglais en Angleterre et telles furent leurs mœurs dans ITnde. Mais avec l’orgueil du libertinage la haine du mysticisme produisit un esprit pratique et soucieux des faits; alors se constituèrent les sciences modernes et se développa la méthode expérimentale. L’anglais comprit sa véritable vocation, qui est de faire du commerce et de l’industrie et de fonder des colonies.
Mais de l’Angleterre nouvelle la vieille Compagnie de l’Inde ne voulait rien admettre que les mœurs relâchées; les progrès l’intéressaient peu ; elle défendait jalousement son monopole et refusait d’augmenter le nombre de ses membres. Pour briser sa résistance, le ministre fit décider qu’à l’expiration de la période fixée dans la Charte une autre compagnie recevrait le privilège royal. Dans
l’Inde et en Angleterre les deux sociétés rivales se combattirent avec acharnement; enfin elles se fondirent; de cette époque commence l’histoire véritable de la Compagnie de l’Inde Orientale (1708). En même temps, la mort d’Aurangzeb amenait la chute de l’empire mongol : crimes, complots, révoltes, les plus belles provinces érigées en royaumes indépendants, tous les fonctionnaires pressurant le peuple et se vendant au plus offrant. Corrompus par les mœurs anglaises, les marchands anglais le furent bien plus par les mœurs indiennes. Jusqu’alors l’Angleterre n’avait exercé aucune influence sur l’Inde, mais l’Inde en avait exercé une fâcheuse et sur les anglais établis dans l’Inde, et sur l’Angleterre elle-même, car, dans leur lutte, les deux Compagnies rivales achetèrent électeurs, députés, ministres et contribuèrent beaucoup à la décadence des mœurs politiques.
Seconde époque : La compagnie devient l’une des grandes puissances politiques de la péninsule : Clive, Warren llastings, lord Cormvallis.
Comme la première époque nous a montré un empire indien fortement constitué avec des établissements anglais encore faibles, la seconde nous montre l’Inde tombée dans l’anarchie et l’Angleterre, pleinement consciente de sa force,
MADURA GRAND G O P U R A
( x v 1 1 c siècle)
Nioholas (Madras)
devenant toute-puissante dans la péninsule.
Le développement de l’industrie et du commerce, les progrès des colonies européennes révélèrent à l’Angleterre le rôle qu elle devait jouer. Ses victoires sur les marines de la France et de la Hollande lui permirent d étendre son empire dans le monde entier. L Inde la préoccupa tout d’abord. Dans un pays où des centaines d’aventuriers pouvaient fonder des royaumes, comment une grande puissance européenne ne conquerrait-elle pas de vastes possessions? Mais la Compagnie de l’Inde était une association de marchands préoccupés des dividendes qu’ils devaient à leurs actionnaires ; ce fut un français, Dupleix, qui trouva le seul moyen pratique de constituer un empire indien : une armée d indigènes, les souverains indiens rendus vassaux ou alliés, la compagnie européenne étendant son influence sans augmenter ses possessions. L’indifférence de la France empêcha Dupleix de mener à bien ses projets; Clive les reprit et les développa. Vainqueur dans le Deccan, il se rendit dans le Bengale; à Plassey (1 757) , avec 3,200 anglais et sepoys, il mit en déroute les 50,000 hommes du nawâb du Bengale; la Compagnie était maitresse du delta.
Ce prodigieux coup de fortune grisa des mar-
chands qui venaient acheter des épices et trouvaient soudain un empire à exploiter. Seule l’autorité de Clive tenait en respect les agents de la Compagnie ; mais il voulut retourner en Angleterre.
Voici comment s’exprime Macaulay :
Pendant les cinq années, qui suivirent le départ de Clive, le mauvais gouvernement des anglais atteignit un degré qui semble incompatible avec l’existence même d’une société... Le Bengale connut la force de l’Angleterre avant de connaître la moralité de l’Angleterre. Il y eut un intervalle entre le moment où les bengalis devinrent nos sujets et le moment où nous réfléchîmes que nous étions obligés de remplir à leur égard les devoirs du souverain. Pendant cette intervalle la seule préoccupation d’un agent de la Compagnie était d’extorquer aussi vite que possible deux ou trois cent mille livres... Les exactions des fonctionnaires anglais firent oublier et celles des proconsuls romains qui pressuraient une province pour élever des palais de marbre, des villas en Campanie, boire dans l’ambre, exhiber des armées de gladiateurs, et celles des vice-rois espagnols qui, laissant derrière eux les malédictions de Mexico ou de Lima, rentraient à Madrid avec un cortège de carrosses dorés, de chevaux caparaçonnés et ferrés de sabots d’argent (1).
Bientôt cependant l’ivresse tomba, le sentiment de leur responsabilité fit de ces marchands des hommes d’État. Sans doute forcés d’obéir à leurs actionnaires, ils soumettaient toute leur politique aux exigences financières ; dans un pays
(1) Macaulay, Essais sur Clive et sur Warren Ilastings.
L’INDE MODERNE
en décadence, le commerce ne pouvait prospérer ; il fallait lever des impôts, exiger des tributs, vendre des corps de troupes, des provinces, des royaumes (1). Mais, formés par l’expérience, les agents de cette compagnie commerciale trouvèrent le système qui, avec peu de modifications, permit à l’Angleterre de gouverner l’Inde pendant un siècle.
Trois étapes.
Sous lord Clive le protectorat. Il revint en 1765 pour administrer le Bengale; les établissements de Madras et de Bombay n’avaient qu’une importance secondaire. Clive obtint de l’empire mongol le divan! du Bengale, c’est-à-dire le droit de toucher la rente et l’impôt foncier; le nawâb conserva le nizâmat, s’entend l’administration et la justice; ses fonctionnaires continuaient à percevoir les impôts, mais ils en versaient le produit entre les mains des anglais qui donnaient euxmémes 420,000 livres au nawâb pour l’entretien de sa cour et les frais du gouvernement (2) .
(1) Quand, après la bataillé de Plassey, en 1757, la Compagnie mit Mir Jafar sur le trône du Bengale, elle exigea 2, 697, 750 livres, la moitié seulement put être payée et il fallut accepter qu’un tiers du payement fût fait en bijoux et en vaisselle plate. Warren Hastings vendit Âllahâbâd et Kora au vazir de TOudb pour un demi-million de livres (50 lacs de roupies), plus tard il exigea de lui une somme plus considérable encore (55 lacs).
(2) Cette somme fut bientôt réduite.
Ce régime du protectorat impliquait que la Compagnie devenait une puissance politique. Clive voulut que les agents fussent des fonctionnaires et non des marchands : il augmenta leurs salaires trop faibles et leur défendit de faire le commerce. Sans chercher de nouvelles conquêtes, Clive établit la suprématie de la Compagnie dans le nord-est en cédant ou en vendant des provinces, des royaumes : ainsi l’Oudh et Allahâbàd (1).
(1) Clive (Robert), né à Styche, près de Market-Drayton, le 29 septembre 1725, envoyé clans l’Inde comme secrétaire an service de la Compagnie (1743). Prend part à la guerre contre la France (174G-51) et se signale à la prise d’Arcot (1751), puis à la défen se de cette ville. Victoires (l’Arni et de Kaveripak ; prise de Kovilam et de Chingalpat. Se marie en 1753 avec Margaret Maskelyne et retourne en Angleterre. De nouveau à Madras en 1755. En 1756 d ans le Bengale. Prise de Chandernagor. Victoire de Plassey (23 juin 1757). Retourne en Angleterre (1760). Membre du Parlement pour Shrewsbury (1761). Pair d’Irlande «avec le titre de baron Clive de Plassey (1762). Gouverneur du Bengale, arrive a Calcutta ^l/6o). Quitte définitivement l’Inde (1767). Le Parlement examine ses actes et le censure (1772-73)* Cl ive se suicide en 1774.
IIastistgs (Warren) né à Churchill, dans le comté d’O.xford, le G décembre 1/32. Envoyé dans I Inde par la Compagnie (1750), résident aVIurshidabad (1758-6 L), puis membre du conseil à Calcutta. En Angleterre (1764-69), à Mad ras (1769-72). Gouverneur du Bengale (1772). Gouverneur général (1773). Rivalité entie Ilastings et la majorité de son conseil conduite par Philip Francis. Nuncomar, le chef des brahmanes du Bengale, l’allié de Francis et l’auteur de fausses accusations contre Ilastings, est poursuivi pour faux devant la cour anglaise de justice (favorable à Ilastings), condamné à mort et pendu (1775). (Pour les actes du gouvei nement de Ilastings, voir texte et note générale à la fin du chapitre). Départ de Francis, que Ilastings a blessé en duel;
L’INDE MODERNE
La seconde étape sous Warren Hastings, le pre mier gouverneur général. Au protectorat il subs titua le gouvernement direct.
Hastings a dès lors la majorité dans le conseil (1780). Démission de Hastings (1784). Il est poursuivi devant la chambre des lords pour ses actes comme gouverneur, son procès dure de 1788 à 1795. Il est acquitté à runanimité, mais son procès Ta ruiné (l’on en évalue les frais à plus de deux millions de francs) . La Compagnie lui fait une pension. Conseiller privé en 1814. Mort en 1818.
Les libéraux anglais ont montré contre Hastings la plus grande injustice. D’abord Burke, son principal accusateur. Inconsciemment peut-être, Burke n’hésite pas à dénaturer tous les faits pour perdre Hastings. Ainsi Hastings avait réduit la pension énorme du nawâb du Bengale, ce qui s’imposait puisque les malversations et la tyrannie des fonctionnaires du nawâb le forçaient à leur retirer l’administration pour la confier à des fonctionnaires anglais : d’ailleurs, dans toutes les colonies, il arrive une époque où la métropole doit substituer le gouvernement direct au protectorat; laisser au souverain dépossédé un budget égal à celui qu’il avait pour gouverner produirait deux conséquences désastreuses : le peuple succomberait sous le poids d’impôts doublés et les sommes énormes remises au souverain dépossédé lui permettraient de fomenter des insurrections. Non seulement Burke ne cherche pas à discerner les raisons qui ont forcé Hastings a substituer le gouvernement direct au protectorat, mais voici de quelle manière fallacieuse il présente cet acte capital qui a fondé la domination anglaise dans l’Inde (neuvième rapport, p. 51-53, OEuvres com plètes , vol. III) :
u Pendant un certain temps après l’obtention (par la Compagnie) du droit de percevoir l’impôt foncier (dans le Bengale), elle versa chaque année 420,000 livres au nawâb du Bengale pour les frais de l’administration ; cette somme était stipulée par traité. Pour mesquine qu’elle fût en comparaison des revenus de la Province, cette somme, répartie entre les divers départements de l’administration civile, servait dans une certaine mesure à
Voici dans leurs grandes lignes les principes de son administration.
Trois gouverneurs à Fort William (Bengale), Bombay, Madras. Le premier exerçant son autorité dans les trois présidences pour les affaires diplomatiques et militaires avec le titre de gouverneur général. Assisté d’un conseil de quatre membres, il a seulement voix prépondérante en cas de partage. Cette disposition malheureuse, qu’impose un acte du parlement, est la cause de discordes
préserver d’une ruine complète les indigènes des classes supérieures, principalement les mahométans. Ceux-ci s’adonnent rarement au commerce; en s’emparant du Bengale, ils n’ont pas dépouillé les hindous de leurs terres; aussi leur part dans tous les emplois civils et militaires (une part modérée sans doute pour des conquérants), tel était leur principal, sinon leur seul moyen de subsistance. Mais votre comité a trouvé que cet arrangement dura peu. Sans le moindre souci des besoins de gens innocents ni de la foi due au traité qui les faisait les sujets du gouvernement britannique, on réduisit par un nouveau traité la somme stipulée à 320,000 livres, bientôt même à 160,000, sous prétexte que le navvâb régnant était mineur et qu’il fallait séquestrer temporairement une partie de ses revenus pour payer ses dettes ; mais quand ce prince atteignit sa majorité, quand on eut payé ses dettes (à supposer qu’on les ait jamais payées), la séquestration continua et, autant que les dernières communications permettent de comprendre la situation, le nawâb ne touche encore que 160,000 livres. »
Tout V Essai de Macaulay sur Warren Hastings montre le même parti pris. Et cependant il est obligé de conclure ainsi :
«• Nous ne pouvons considérer sans admiration l’amplitude et a fertilité de son intelligence, ses rares talents pour le commandement, 1 administration, la controverse, son inébranlable courage, son honorable pauvreté, la ferveur de son zèle pour les intérêts de 1 Etat, sa noble égalité d’âme que ni la bonne, ni la mauvaise fortune ne purent ébranler. »
L’INDE MODERNE
continuelles et Warren Hastings doit longtemps prendre des mesures illégales pour gouverner contre la majorité de son conseil.
Le nawâb du Bengale perd toute autorité; sa pension est réduite. Hastings crée une administration nouvelle. Le pays est divisé en districts. Des collectors anglais perçoivent les impôts; des indigènes rendent la justice et font la police
Voici d’autre part la politique de Hastings. L’empereur et la plupart des souverains sont des princes sans autorité ; leurs firmâns peuvent donner une apparence de légitimité à d’illégitimes prétentions. Mais dans peu d’années leur prestige même aura disparu. Or il faut à l’Inde un maître : sera-ce la confédération des marathes, le sultan du Mysore ou la Compagnie? Warren Hastings comprend qu’il s’agit pour la Compagnie d’être tout ou de n’être rien. Elle sera tout, Hastings le veut, et la première guerre contre les marâthes (1778-81) annonce le triomphe futur de l’Angleterre.
La troisième étape sous lord Cornwallis (1786- 93). Hastings avait substitué le gouvernement direct au protectorat. Cornwallis régularisa et développa les institutions créées par Hastings. Un acte de 1786 donna au gouverneur du Bengale le droit d’imposer son opinion aux membres de son
conseil et fortifia son autorité comme représentant de la Compagnie dans l’Inde tout entière. L’administration de la justice fut retirée aux indigènes et attribuée d’abord à des magistrats spéciaux, plus tard aux collectors. Dans le Bengale l’impôt foncier fut assis sur une base nouvelle. Les fermiers généraux, les zamindârs devinrent de véritables propriétaires, des landlords ; les paysans, autrefois tenanciers de l’État, les tenanciers des zamindârs. Ces derniers payèrent à l’État une somme fixe, comprenant la rente et l’impôt ; l’État s’engageait à ne jamais augmenter cette somme. Ce contrat porte le nom à' Etablissement perpétuel du Bengale.
Dans cette seconde période l’influence de l’Angleterre commence à s’exercer sur l’Inde, mais d’une manière tout indienne. Pour réussir dans l’Inde les agents de la Compagnie ont adopté les mœurs des indiens, le même goût de l’intrigue, la même cupidité. Cependant ces marchands, devenus contre leur volonté des souverains, doivent défendre et gouverner leur empire. Ils donnent à leurs possessions une administration européenne; dans l’anarchie générale, l^i Compagnie apparaît comme la seule puissance organisée ; la victoire ne saurait lui échapper.
L’INDE MODERNE
Troisième époque. — Maîtresse de l’Inde, la Compagnie la gouverne d’abord dans l’intérêt exclusif de l’Angleterre, puis elle s’efforce de satisfaire aux besoins des indiens. — Conquête morale de l’Inde par la bonne administration, la législation, l’instruction, l’influence des idées et des mœurs anglaises. — Conquête économique de l’Inde.
La troisième époque est celle où l’Angleterre conquiert l’Inde tout entière et lui impose la civilisation européenne.
Dans la seconde moitié du dix- huitième siècle, l’esprit de l’Europe se transforma. Aux mœurs débauchées, à la sécheresse de cœur, au scepticisme de l’aristocratie succédèrent d’abord l’amour de la nature et la sentimentalité de Rousseau, puis la passion révolutionnaire, enfin le romantisme, un retour aux idées sociales et religieuses du moyen âge. En même temps, les guerres du Grand Frédéric, de la Révolution et de Napoléon inspiraient à tous les États une politique de conquêtes.
L’évolution de l’esprit anglais correspond à celle de l’esprit européen. Mais les idées et les sentiments européens prirent en Angleterre une tournure tout anglaise.
La prédication des wesleyiens, l’horreur qu’excitaient les violences des révolutionnaires français, le romantisme changèrent l’irréligion en bigoterie et le cynisme en cant. Ce changement eut une heureuse influence sur les mœurs des marchands et des hommes politiques. Au lieu d’aventuriers, l’Angleterre envoya dans l’Inde de bons et solides fonctionnaires, capables d’administrer un empire et de se faire obéir par des millions d’hommes.
D’autre part, les guerres de l’Angleterre contre Louis XIV, Louis XV, la Révolution et Napoléon lui donnèrent la pensée de s’assurer la suprématie maritime et de fonder des colonies dans le monde entier; l’indépendance américaine lui apprit que les colonies veulent être bien gouvernées; les intrigues des agents français à la cour du nizâm et des autres princes musulmans la tenaient sans cesse en éveil comme les rêves de Napoléon, qui pensait recommencer l’expédition d’Alexandre. Dès lors la politique anglaise eut pour premier but d’éloigner de l’Inde toute puissance rivale. Dans la Méditerranée, occupation de Gibraltar et de Malte, intervention en Égypte, en Asie Mineure, à Constantinople : d’où la question d’Orient. Dans le Pacifique, conquête de Sainte- Hélène et du Cap.
Maîtresse des deux routes qui conduisent dans l’Inde, l’Angleterre voulut soumettre la péninsule tout entière. Deux noms marquent les grands
L’INDE MODERNE
moments de cette œuvre de conquête, ceux de lord Wellesley (1798-1805) et de lord Dalhousie (1848-1856).
En 1798, Lord Wellesley trouvait trois pouvoirs dans l’Inde : l’un purement nominal, celui de l’empereur mongol; deux autres réels, la confédération des marathes et le royaume musulman
du Mysore. Ce royaume fut conquis : Tipu Sultan mourut sur la brèche de Seringapatam. La confédération des marathes fut vaincue : l’empereur mongol et le peshwà devinrent des princes sans autorité, sans possessions, dont la personne et la capitale furent gardées par des soldats anglais (1798-1804).
Les guerres que firent les successeurs de lord Wellesley eurent pour seul but de consolider son œuvre ; deux annexions seulement : l'Assam (1826) et le Sind (1843). Mais lord Dalhousie acheva la conquête de l lnde, en brisant la confédération des Sikhs, en annexant le Panjàb (1849), la Birmanie méridionale (1852), le Nàgpur (1853) et l’Oudh (1856). Tous les États des rajas restés indépendants se trouvèrent englobés dans les territoires anglais; eux-mêmes ne furent plus de fait que des vassaux de la Compagnie (1) .
(1) Wellesley ( Richard Cowley ), né à Dublin en 1760, comte de Mornington, dans la pairie d’Irlande, par la mort de son père (1781) , membre du Parlement (1784) , lord of the Treasury (1/86), gouverneur général de l’Inde (1797). (Pour les actes de son gouvernement, voir texte et les notes, p. 88.) Fait marquis de Wellesley. Quitte l’Inde en 1805. Ambassadeur à Madrid (1808).
Pour cet empire nouveau il fallait des principes d’administration nouveaux.
L’Angleterre voulut rendre plus étroites ses relations avec sa colonie, surveiller la compagnie commerciale qui lui avait conquis un empire.
Dès 1784, Pitt avait enlevé la direction des affaires indiennes au conseil des directeurs pour la confier à un conseil de contrôle, qui représentait le gouvernement et dont plusieurs membres étaient ministres. De ce conseil de cinq membres il ne resta bientôt que le président; celui-ci homologuait toutes les mesures proposées par les directeurs ; en cas d’urgence il correspondait directement avec le gouverneur de l’Inde; les di-
Ministre des Affaires étrangères (1809-12). Lord lieutenant d’Irlande en 1821 et 1833. Mort le 26 septembre 1842.
Corn WALLis ( Charles ) né à Londres en 1738, M. P. (1760), major général (1771). Fait la campagne d’Amérique (1780-81), est obligé de capituler à Yorktown en Virginie (19 oct. 1781). Gouverneur général de l’Inde (1786-93). Créé marquis (jusque-là comte Cornwallis) . Lord lieutenant d’Irlande, il écrase la révolte de 1798. Négocie la paix d’Amiens avec la France (1802). Gouverneur général de l’Inde en 1804. Mort à Ghazipur (5 oct. 1805).
Dalhousie ( J . A . B . B.) né à Dalhousie Castle (Écosse), 1812. M. P. (1837). Comte Dalhousie à la mort de son père (1838). Président du Board of trade (1845). Gouverneur général de l’Inde (1847). (Pour les actes de son gouvernement, voir texte et la note, p. 85.) Marquis (1849). Quitte Calcutta en mars 1856. Mort le 19 décembre 1860.
L’INDE MODERNE
recteurs ne pouvaient le faire en dehors de lui.
Par contre les directeurs conservaient le droit de nomination à tous les emplois civils, même celui de gouverneur général, à tous les emplois militaires, fors quelques commandements importants. D’où la faveur, les intrigues, la corruption. Chaque directeLir recevait sa part de places à donner. Point de chances pour les indiens, ni même pour les anglais non protégés, d’occuper aucun poste important. Deux lois de 1813 et de 1833 interdisaient à la Compagnie de faire le commerce; son esprit n’en était pas moins celui d’une compagnie commerciale. Les riches salaires donnés à des parents ou des fidèles remplaçaient les profits d’autrefois.
En Angleterre , la Compagnie était mise sous la tutelle des ministres ; dans l’Inde, les gouverneurs de Madras et de Bombay furent subordonnés au gouverneur du Bengale, devenu le gouverneur général de l’Inde (acte de 1833). Le gouverneur général administrait encore la présidence du Bengale, mais bientôt cette présidence fut divisée en plusieurs provinces distinctes sous des lieutenants gouverneurs. Avec le pouvoir exécutif, le pouvoir législatif. Jusqu’en 1833, ce droit appartint aux gouverneurs des trois présidences assistés de leur conseil, mais il était mal défini. Le bill de 1833 l’accorda pleinement au gouverneur et au conseil du Bengale, et pour 1 Inde entière, tandis que les autres présidences perdirent leurs pou-
voirs. (Ce fut seulement en 1861 que ces présidences recouvrèrent une part d’autorité législative.) Le gouverneur général eut un Conseil législatif distinct du Conseil exécutif.
L’organisation militaire avait été refondue en 1796. Outre les troupes métropolitaines deux armées : l’une européenne; l’autre indigène avec des officiers anglais, des officiers subalternes et des sous-officiers indigènes. Ces armées appartenaient à la Compagnie et les directeurs y nommaient à presque tous les grades. Les effectifs furent sans cesse augmentés : en 1808, 154,500 hommes dont 24,500 anglais et 130,000 indiens; en 1857, 233,000 indiens et 45,322 anglais (1).
(1) Clive fonda l’armée indienne en formant à Madras un petit corps de sepoys (sipâhâ) sur le modèle des corps indigènes de Dupleix; plus tard il organisa l’armée du Bengale.
Il y avait trois armées complètement séparées, une pour chaque présidence; toutes augmentèrent rapidement. Année du Bengale en 1772 : 3,500 européens; 24,000 indiens; 600 officiers; 21 bataillons indigènes, 3 bataillons européens, 4 compagnies d’artilleurs. Sept brigades commandées par des field ofjîcers 9 toute l’armée commandée par un general officer. L’armée bientôt refondue et augmentée (36 bataillons indigènes). Armée de Bombay en 1772 : 2,500 européens, 3,500 sepoys, 200 officiers. Armée de Madras en 1772 : 3,000 européens, 16,000 sepoys, 600 officiers. En 1794, pour l’Inde entière 70,000 hommes, dont 13,500 anglais.
Dans 1 armée européenne il fallait distinguer les régiments de l’Angleterre (peu nombreux) et les régiments de la Compagnie, recrutés parmi les aventuriers de tous les pays. Ces derniers se révoltaient constamment; la révolte la plus importante sous le premier gouvernement de Clive. La Compagnie donnait ou vendait les brevets d’officiers. L’avancement des officiers se faisait
L’INDE MODERNE
yjfc.
Tels étaient les principes de la Compagnie considérée comme puissance politique. De 1774 à 1857, ces principes se développèrent sans que leur esprit variât. Il n’en fut pas ainsi des prin-
a rancienneté, d’abord sur toute une armée, puis sur chaque régiment (le régiment composé de deux bataillons, mais les bataillons de fait indépendants; le bataillon était l’unité tactique de l’armée). Le commandant en chef, la plupart des généraux de division et quelques généraux de brigade nommés par le gouvernement britannique.
Les sepoys étaient aussi divisés en bataillons (d’abord deux, puis un seul par régiment). Le recrutement se faisait surtout parmi les agriculteurs, dans la présidence du Bengale toujours des musulmans ou des hindous de haute caste. Tous les officiers commandant des unités ou des sous-unités étaient des anglais. Les sous-officiers étaient des indigènes, comme aussi certains officiers subalternes qui n’avaient de fait point de rôle précis a la guerre. Les sous-officiei « pouvaient passer officiers. Comme sousofficiers le naik (caporal) et le liavildar (sergent). Comme officiers le jemadar et le subâdai' ; le plus ancien subadar avait le rang de subàdar-major. Tout l’avancement se faisait à l’ancienneté et par régiment.
II y avait des régiments de cavalerie régulière constitues sur le modèle des régiments d’infanterie et des régiments de cavalerie irrégulière, recrutés parmi les agriculteurs aisés ou les petits gentilshommes : chaque homme fournissait son cheval et avançait au régiment la somme nécessaire a son équipement. L avancement se faisait au choix. Il n’y avait que trois officiers anglais par régiment et les officiers indiens commandaient des unités.
En 1856, il y avait dans l’Inde 4 régiments de cavalerie britannique, 22 bataillons d’infanterie britannique, 9 bataillons d’infanterie européenne au service de la Compagnie, 24 bataillons d’artillerie (européens et indiens), 155 bataillons d infanterie indienne, 21 régiments de cavalerie indienne. (Général Ghesney, Indian Polity .)
cipes qui dirigèrent la Compagnie dans ses rapports avec ses sujets indigènes.
Pour comprendre sa politique nous y distinguerons plusieurs phases.
Au début du dix-neuvième siècle, l’Angleterre, devenue antilibérale depuis la Révolution française, prétendit gouverner l’Inde dans son propre intérêt.
Pour cela trois règles générales :
La première était d’assurer aux indiens une vie facile qui leur fît apprécier les avantages de la domination anglaise. Aucune invasion, les guerres plus rares, localisées, de courte durée et conduites d’après les principes du droit des gens. Les bandes de brigands exterminées, qui s’étaient formées dans l’anarchie du dix-huitième siècle : d’abord les Pindârîs, puis les Thags. Une administration forte et juste ( 1) .
(1) Les bandes des pindârîs, qu’on peut comparer aux grandes compagnies de l’Europe au moyen âge, se composaient de gens de toute race et de toute religion, principalement jâts, afghans et marathes. Leur quartier général était dans le Mâlwâ et dans les quinze premières années du dix-neuvième siècle ils devinrent les maîtres de l’Inde centrale. Le principal des chefs pindârîs Amir Khàn avait une armée bien organisée de plusieurs régiments avec plusieurs batteries. En 1817 lord llastings réunit contre les pindârîs une armée de 120,000 hommes ; encore pour en venir à bout dut-il traiter avec Amir Khan, qui reçut la principauté de Tank. — Les I hags étaient une association de voleurs et d’assassins qui étranglaient leurs victimes; ils adoraient la déesse Kâli. On
L’INDE MODERNE
La seconde règle était de respecter toutes les coutumes indiennes. Au dix-huitième siècle la Compagnie forçait les missionnaires méthodistes à se rembarquer pour l’Europe. Depuis, aucune coutume, si barbare fût-elle, que la Compagnie ne protégeât. Ses agents devaient s’enquérir si une veuve consentait à être brûlée ; dans le cas où elle en marquait le désir, eux-mêmes présidaient à la cérémonie.
Mais il y avait une troisième règle, qui était de gouverner l’Inde exclusivement par des anglais : à ceux-ci tous les emplois emportant une part quelconque de responsabilité ; aux indigènes, les offices subalternes. Il ne suffisait pas d’exclure les indiens du gouvernement, il fallait détourner leur attention des affaires publiques, empêcher qu’il se formât une élite, entraver les efforts que faisaient les hommes intelligents pour s’enrichir.
Un fonctionnaire de la Compagnie ne craignait pas d écrire :
Il convient de supprimer dans l’Inde cette hauteur d’esprit, cette indépendance, cette profondeur de la pensée que donne souvent la possession d’une grande fortune. De pareils sentiments seraient directement contraires à notre puissance et à nos intérêts... Nous n’avons pas besoin de généraux, d’hommes d’Etat et de législateurs; nous avons besoin de bons agriculteurs.
les trouvait surtout dans le nord du Deccan et dans l’Inde Centrale. Lord William Bentinck détruisit l’association. De 1826 à 1835, 1,562 thags furent arrêtés.
Si nous désirions des esprits hardis, ambitieux, sans repos, nous en trouverions assez dans le Malabar pour subvenir aux besoins de toute la péninsule; mais de pareilles gens sont au moins une gêne, peut-être pire encore; ils ne peuvent faire aucun bien; à tout le moins ils consomment beaucoup sans rendre au public des services équivalents à leur consommation. Évitons donc d’en créer encore, tout en nous soumettant à la nécessité de supporter ceux qui existent (I).
Depuis 1815 un esprit nouveau se manifesta en Angleterre. Les tories firent eux-mêmes voter l’émancipation des catholiques; les whigs imposèrent à la Chambre des Lords la réforme électorale, et la première assemblée élue d’après le nouveau système montra des tendances inconnues aux assemblées qui l’avaient précédée. C’était d’ailleurs l’époque où les philosophes enseignaient l égalité de toutes les races humaines ; où YVilberforce, après avoir contribué à l’abolition de l’esclavage dans les colonies anglaises, s’efforcait d’obtenir sur cette question un accord international.
Le même esprit se marqua dans la politique indienne. Dans le bill de 1833, qui renouvelait la charte de la Co «agnie, un article proclamait qu’aucun sujet de Sa Majesté, natif de l’Inde ou
(1) William Tuackeray, fonctionnaire de la présidence de Madras, Fifth report, select committee^East India Commission^ 1812) p. 990-991. Appendix.
L’INDE MODERNE
Vf
y résidant, ne serait pour raison de religion, lieu d’origine, descendance ou couleur, réputé incapable de tenir aucune place, charge ou emploi du gouvernement. Macaulay développa la mesure en ces termes :
Je d irai quelques mots sur l’un des articles de ce bill. J’entends cette sage, cette noble, cette bienveillante disposition, qui établit qu'aucun sujet de notre empire indien ne sera réputé incapable d’exercer des fonctions publiques en raison de sa couleur, de sa classe ou de sa religion; au risque de mériter un surnom, ridicule entre tous dans l’opinion des égoïstes et des personnes d’esprit étroit, au risque de mériter le surnom de philosophe, je dirai que jusqu’au dernier jour de ma vie, je serai fier d’avoir contribué à la rédaction du bill où se trouve une pareille clause... Maintiendrons-nous le peuple de l’Inde dans l’ignorance pour le mieux maintenir dans la soumission? Ou nous imaginerons-nous qu’il est possible de donner l’instruction sans éveiller l’ambition? ou prétendrons- nous éveiller l’ambition sans lui accorder aucune satisfaction légitime?... L’esprit public peut se développer dans l’Inde sous notre présent système de gouvernement jusqu’à dépasser ce système; notre gouvernement peut être si bon qu’il rende nos sujets dignes d’un gouvernement meilleur; instruits dans les sciences de l’Europe, les indiens réclameront peut-être dans l’avenir des institutions européennes. Un pareil jour viendra-t-il? Je l’ignore. Mais sûrement je ne ferai rien pour empêcher l’apparition de ce jour, rien même pour la retarder. En quelque temps qu’il vienne, ce jour sera le plus glorieux de l’histoire d’Angleterre. Avoir trouvé les membres d’un grand peuple au plus bas degré de l’esclavage et de la superstition, les avoir rendus par notre gouvernement désireux et dignes de tous les privilèges des citoyens, voilà sans
doute un beau titre de gloire qui serait bien à nous. Nous pouvons perdre notre sceptre, voir les plus profonds desseins de notre politique contrariés par des accidents imprévus, la victoire devenir infidèle à nos armes. Mais il y a des triomphes que ne peuvent suivre des revers. Il est un empire à l’abri de toute cause naturelle de décadence. Ces triomphes sont les triomphes pacifiques de la raison sur la barbarie; cet empire est l’impérissable empire de nos arts, de notre morale, de notre littérature et de nos lois (1).
Le bill de 1833 n’impliquait pas seulement que la Compagnie attribuerait aux indiens plus de postes dans l’administration, et des postes plus élevés. Il emportait deux autres conséquences : le gouvernement interviendrait dans les mœurs privées des indiens pour leur défendre des coutumes barbares ou nuisibles ; il leur donnerait une instruction qui leur permît d’occuper les emplois promis. Ainsi le système des libéraux différait radicalement de celui des conservateurs. Dans leur désir d’éduquer une race, ils ne craignaient pas de se montrer intolérants, de condamner des usages auxquels cette race semblait invinciblement attachée. Un pareil système, qui fut celui de la Révolution française, ruine des peuples dont la civilisation est insuffisamment développée. Chez des peuples plus policés il faut encore l’appliquer avec prudence, car s’il n’existe qu’une civilisation humaine et qu’une évolution de cette civilisation, encore chaque race la comprend-elle suivant le
(1) Macaulay, Discours.
génie que lui ont fait le sol et le climat des lieux habités, les événements de son histoire et peutêtre certaines qualités naturelles.
Un décret de 1829 avait inauguré la nouvelle politique; il défendait aux veuves de se brûler sur le corps de leur mari. De six à huit cents satîs montaient annuellement sur le bûcher dans la seule province du Bengale; cependant la mesure n’amena aucune insurrection et rares furent les cas où des princes eux-mêmes osèrent y désobéir (l).
(1) Voici une lettre de Lady Amherst (octobre 1825) :
« Un jeune homme étant mort du choléra, sa veuve résolut de monter sur le bûcher. On fit les préparatifs ordinaires et Ton obtint l’autorisation du magistrat. Les parents les plus proches mirent le feu au bûcher, mais quand la flamme atteignit la femme, elle perdit courage ; cachée par la fumée, au milieu des cris assourdissants de la foule et du bruit des tambours, elle réussit à se glisser au bas du bûcher et à gagner la jungle voisine. D’abord personne ne remarqua sa fuite, mais quand la fumée tomba l’on découvrit qu’elle n’était pas sur le bûcher; la foule, devenue furieuse, se rua dans la jungle, découvrit la pauvre jeune femme, la traîna jusqu’à la rivière, des gens la mirent dans un bateau, qu’ils poussèrent au milieu de la rivière, ils la jetèrent par-dessus bord : elle s’enfonça pour ne plus reparaître. » (Fie de Lord Amherst par Anne Thackeray Ritciiie et Richardson Evans-) Voici d’autre part des extraits de la minute du 8 novembre 1829 où Lord William Bentinck expose à son Conseil les raisons qui le déterminent à interdire l’usage des satîs.
« Que nous continuions à permettre ou que nous supprimions l’usage des satîs, notre décision présente une grave responsabilité. Consentir chaque année à la mort cruelle et prématurée de centaines d’innocentes victimes, alors qu’il est possible de l empècher, voilà sans doute un parti qu’aucune conscience ne peut envisager sans horreur. D’autre part, s’il faut attribuer quelque valeur aux opinions reçues jusqu’à ce jour, abolir une coutume
D’autres décrets interdirent les sacrifices humains, les suicides religieux et les pénitences exagérées.
Un acte de 1845 abolit et le servage et l’esclavage.
jusqu’ici tolérée, ce serait exposer la sécurité de l’empire britannique dans l’Inde, anéantir toutes les espérances de progrès que nous formions pour le sort de millions d’hommes, car ces espérances ne peuvent se concevoir que par le maintien de notre suprématie. >»
Puis Lord W. Bentinck discute les opinions de ses prédécesseurs, il donne l’avis des fonctionnaires qu’il a consultés et arrive à cette conclusion que l’usage criminel est surtout répandu dans le Bengale, que la population du Bengale est trop énervée pour se révolter jamais, que par suite on ne doit redouter aucun soulèvement. D’ailleurs, dans tous les districts où les fonctionnaires empêchent les satis, il ne se produit aucun désordre.
Reste l’armée du Bengale, recrutée exclusivement dans les hautes castes et dont on peut redouter le mécontentement. Lord W. Bentinck a consulté nombre d’officiers, qui ne croient pas à la possibilité d’une insurrection.
La conclusion de Lord W. Bentinck exprime de nobles et sages idées. J’en citerai seulement ce passage :
« Le premier objet (pie j’aie en vue est le bien des hindous. Rien ne peut contribuer davantage à leur progrès dans l’avenir que l’adoption d’une morale plus pure. Pour y atteindre, il faut d’abord affranchir leurs croyances religieuses de toute pratique
sanglante et meurtrière J’affirme qu’en prenant cette mesure
je n’ai nullement le dessein de les convertir à notre foi. J’écris, je sens comme un législateur hindou, et sans doute nombre d’hindous éclairés pensent et sentent comme moi. >»
Lord W. Bentinck avait doublement raison. Nombre d’hindous éclairés avaient adopté les vues du grand écrivain bengali Ram Mohan Rai, qui, depuis 1818, demandait la suppression des satis. D’autre part le décret du gouverneur général (Régulation XVII, 4 décembre 1829) n’amena aucun soulèvement. Des bengalis de haute caste en appelèrent au Conseil privé. Ram Mohan Rai déposa lui-même devant la chambre des Lords. Le 11 juillet 1832
En même temps, le gouvernement s’occupait de répandre l’instruction d’abord dans les idiomes classiques, le sanscrit, le persan et l’arabe ; puis en anglais ; enfin dans les langues populaires : hindî, bengali, tamul, etc. Mahométans et hindous, brahmanes et membres des basses castes pouvaient recevoir l’enseignement à tous les degrés. Les anglais achevaient ainsi la révolution qu’avaient commencée les écrivains populaires, les réformateurs vishnuites et les souverains musulmans : entre le brahmane et le non-brâhmane, la véritable inégalité consistait en ceci que l’un était instruit et que l’autre n’avait pas le droit de s’instruire; de cette inégalité il ne restait plus qu’un souvenir.
Sans doute cette réforme de l’enseignement demanda des années ; ce fut seulement vers 1850 que l’on en arrêta les principes : l’enseignement secondaire donné en anglais, l’enseignement primaire donné dans les langues populaires (1). Sans doute la plupart des paysans sont encore illettrés, et les paysans forment les neuf dixièmes de la population. Mais les jeunes bengalis de la classe moyenne saisirent avec empressement l’occasion qu’on leur offrait de s’instruire. Ce fut
l’appel contre la décision du gouverneur général fut définitivement rejeté.
(1) Y. l’appendice I.
chez eux comme une folie d’apprendre l'anglais; sir Charles Trevelyan écrivait en 1838 que les bateaux du Gange étaient pris d’assaut par des enfants mendiant des livres. En 1834 la société des livres d’école à Calcutta vendait 31,500 livres anglais contre 52 livres arabes ou sanscrits (1).
La loi de 1835 favorisa le développement de la presse anglaise et de la presse indigène. Dans le Bengale, quelques journaux conquirent une grande influence : ainsi le Sambad prabhaka r, fondé par Iswar Ghandra Gupta en 1830, et le Tatwabodhini palrika (1843), dirigé par Akhay Kumar Datta.
Ce mouvement produisit d’importants résultats : et dans la religion, où Ram Moham Rai prêchait le théisme, combattait les préjugés des hindous et fondait la secte du Brahma Samaj ; et dans la politique : nombre d’hindous réclamaient des institutions libérales ; et dans les mœurs: combien de jeunes gens renonçaient à leur caste, se vêtaient comme des européens, mangeaient du bœuf, s’engageaient à laisser sortir leurs femmes (une promesse qu’ils tenaient rarement) !
Entre 1840 et 1850, quiconque savait lire et écrire n’aimait, n’admirait rien qui ne fût anglais. Madhu Sudan, plus tard le plus grand poète du Bengale, composait alors ces vers anglais :
Albion, Albion, je soupire de voir tes lointains ri-
(1) En 1838, le persan cessa d’être la langue officielle; les tribunaux durent se servir des langues vernaculaires.
L’INDE MODERNE
vages, tes vertes vallées, tes hautes montagnes. Des parents, des amis, je n'en ai point sur cette terre lointaine et cependant je brûle de franchir l'Atlantique pour y trouver la gloire ou une tombe sans nom (l).
Pour achever une conquête qu’avaient commencée les expéditions militaires et l’organisation politique, que développaient l’instruction, la presse et le livre, les anglais comprirent qu’il fallait de grands travaux publics. Longtemps la Compagnie avait craint de s’endetter en entreprenant des œuvres coûteuses et d’un rapport incertain. L’Inde n’avait point de routes; pendant la saison des pluies l’on ne voyageait pas; pendant la saison sèche on allait à travers champs, tantôt dans un char à bœufs, tantôt dans un palanquin porté par des coolies, tantôt à dos de cheval, de chameau ou d’éléphant. Tout au contraire, lord Dalhousie fit construire des routes, des voies ferrées , des lignes télégraphiques , des canaux qui permettraient de cultiver de
(1) I sigh for Albion’s distant shore,
Its valleys green, its moutains higli;
Thougli friends, relations I liave none In tliat far clime ! Yet oh! I sigli To cross the vast Atlantic wave For glory or a nameless grave.
Literature of Bengal, p. 196’.
larges territoires brûlés par la sécheresse (1),
Telle est l’œuvre de l’Angleterre à cette troisième époque, où dans l’Inde entière elle est
(1) HISTOIRE DE LA COMPAGNIE DE L’iNDE ORIENTALE.
Les hollandais élèvent le prix du poivre (1599). Charte constituant la première compagnie de l’Inde Orientale (1600) (125 actionnaires; un capital de £ 70,000 porté à £400,000 en 1612-13). Fondation de la compagnie rivale « Société pour le commerce dans les Indes Orientales. •» (1698). Fusion des deux compagnies (1708-9).
Premiers voyages dans l’Inde et les îles de la àSonde (1601-1610). Fondation de factoreries à Masulipatam, au Siam, dans la péninsule malaise, à Surât. Victoire de Surât sur les portugais (1615). Surât, chef-lieu des colonies anglaises jusqu’en 1687. Ambassade de Sir Thomas Roe à la cour de Jahangîr (1615). Luttes contre les hollandais (1618-23). Traité de défense entre les colonies anglaises et hollandaises (1619). Les anglais chassés de l’Archipel malais (1620-24). Massacre d’Amboina (1623). (Les hollandais torturent et exécutent contre le droit des gens neuf anglais, neuf japonais et un portugais. Ils paient aux héritiers des anglais une indemnité de £3,615.) Dès lors la compagnie anglaise se borne presque exclusivement au commerce de l’Inde. Fondation d’établissements sur la côte de Coromandel (1625-1632). Firmân de l’empereur mongol accordant aux anglais le droit de commercer dans le Bengale (1634). Fondation de Fort St-George (Madras) (1639), érigé en présidence (1653). Factorerie de l’Hûgli (1640). Etablissement d’autres factoreries dans le bassin du Gange (1640- 1658). Bombay cédé à l’Angleterre comme dot de Catherine de Bragance (1661-65). La présidence de Surât transportée à Bombay (1684-87). Le Bengale détaché de la présidence de Madras (1681).
Première guerre entre les anglais et les français dans le Decean (1743). Prise de Madras par La Bourdonnais (1746) : le traité d’Aix-la-Chapelle rend Madras à l’Angleterre (1748). — Seconde .guerre entre les anglais et les français dans l’Inde (sans qu’il y
L’INDE MODERNE
devenue prépondérante. Prépondérante par lesarmes : tous les États de l’Inde sont vaincus. Prépondérante par l’administration : partout sur le territoire de la Compagnie une administration européenne et les souverains indiens doivent eux-
ait guerre entre les métropoles). Prise et défense d’Arcot par Clive (1751). Rappel de Dupleix (1756). Godeheu et le gouverneur de Madras signent une suspension d’armes. La guerre de Sept Ans éclate cette même année 1756. Défaite des français à Condore et prise de Masulipatam (1760). Lally et Bussy défaits à Wandewash (1760). Prise de Pondichéry (1761).
Fondation de la présidence du Bengale (1681) . Fondation de Fort William (Calcutta) (1696) . Murshid Kuli Khan, un brahmane renégat, nawâb du Bengale à la mort d’Aurangzeb; il se rend presque indépendant et fonde une dynastie, renversée par l’usurpateur Ali Vardi Khan (1740-56). Le petit-fils d’Ali, Sirâj-ud- Daulâ, lui succède à Page de dix-huit ans. Il fait périr 123 anglais dans la prison de Calcutta (Black Hole) (1756). Clive défait le nawâb à la bataille de Plassey, le détrône et donne la souveraineté du Bengale à Mir Jafar (1757).
Premier gouvernement de Clive dans le Bengale (1758-60). Second gouvernement (1765-67). Pendant l’absence de Clive, Mir Kâsiuij mis sur le trône de Mir Jafar en 1761, se révolte contre les anglais et en fait massacrer deux cents à Patnà (1763) ; il est battu et s’enfuit dans l’Oudh. Première révolte des sepoys (1764). Les anglais battent le nawâb d’Oudli à Baxàr et font prisonnier l’empereur mongol (1764). Clive partage la vallée du Gange entre des souverains indiens et obtient de l’empereur le diwâni du Bengale (1765); il réorganise l’administration (1766) .
Gouverneurs : Harry Verelst (1767-69) . John Cartier (1769-72)* Warren Hastings (1772-85) , gouverneur général des établissements anglais depuis 1774. (V. la note p. 64.)
Bill réformant le gouvernement de l’Inde (1773).
Vente au vizir d’Oudli d’AlIahâbâd et de Kora (1773). Guerre contre les Afghâns Rohillà (1773-74). Tributs imposés au raja de Bénarès Chait Sinh et à la begam de l’Oudh (1780-82). Première guerre contre les marâtkes (1778-81). Traite de Salbâi (1782).
mômes adopter quelques principes de cette administration. Prépondérante par l’influence morale :
Guerre contre Ilaidar Alî, sultan de Mysore (1780-84), mort d’Alî(1782). La paix signée avec son fils Tipû (1784).
Gouverneurs : Sir John Maepherson (1785-86). Lord Corn- ^vallis (1786-93).
Réforme de l’impôt foncier dans le Rengale (1789-93). Seconde guerre du Mysore (1790-92).
Gouverneurs : Sir John Shore (1793-98). Sir Alured Clarke (1798). Marquis de YVellcsley (d’abord comte de Mornington), (1798-1805).
Traité, qui rend le nizâm allié, bientôt vassal des anglais (1798). Troisième guerre du Mysore et prise de Seringapatam (1799). Seconde guerre contre les marathes (1802-4). Traités de 1801. 1802, 1803 qui donnent à la Compagnie les provinces du INord- Ouest et lui livrent l’empereur mongol et le peshvvâ.
Gouverneurs : Lord Cornwallis (1805). Sir George Rarlow (1805-7). Lord Minto (1807-13). Comte de Moira (plus tard marquis de 1 Iastings') (1813-23). John Adam (1823). Lord Amherst (1823-28). Lord William Cavendish Bentinck (1828-35).
Révolte des sepoys de Madras (1806). Guerre contre le Nipâl (1814-15). Traité de Segauli (1815). Destruction des bandes des Pindârîs (1815-17). Troisième guerre contre (es marathes (1817- 18), Première guerre contre la Birmanie (1824). Annexion de l’Assam (1826). Conquête de Bliartpur dans l’Inde Centrale (1827). Abolition de la règle qui forçait les veuves à devenir des salis (1829). Suppression des brigandages des Thags (1826-35) Renouvellement de la Charte de la Compagnie par le bill de
Gouverneurs : Sir Charles Metcalfe (1835-36). Lord Auckland (1836-42). Lord Ellenborough (1842-44). Sir Henry Hardinge (1844-48). Lord Dalhousie (1848-56). Lord Canning (1856-62).
Les anglais interviennent dans les affaires de l’ Afghanistan , détrônent lJost Muhammad et installent Shah Shujn à Kabul (1839). Occupation de Kabul par les anglais (1839-41). Massacre de la garnison anglaise (1842). Les anglais réoccupent Kabul la même année. Guerre du Sind, l’annexion (1843). Première guerre contre les Sikbs (1845). Seconde guerre (1848-49). Annexion du Pan-
(Bournc et Shepherd)
L’INDE MODERNE
l’instruction se répand, la presse et la littérature se développent, les hindous instruits se font un
jâb (1849). Seconde guerre de Birmanie et annexion de la Birmanie inférieure (1852). Annexion des Etats de Sâtâra (1849), Karauli (1849), Jhànsi (1853), Nâgpur (1853), Oudh (185(3). Le Nizàm cède aux anglais la province de Beràr pour l’administrer (1853).