DEUXIÈME PARTIE
Le jugement que l’étude de l’histoire indienne et la méthode de l’évolution nous ont permis de porter sur l’avenir de l’Inde, cherchons maintenant à le confirmer en résumant brièvement ce que nous avons dit de l’Inde actuelle, en examinant ce que l’état du pays, les tendances des habitants nous permettent de prévoir.
Deux questions se posent de suite.
Voici la première. L’Inde s’insurgera-t-elle? fera-t-elle un dernier effort pour repousser la civilisation occidentale?
A cette première question l’on peut répondre avec certitude qu’une révolte est impossible.
Sans doute, il existe encore dans l’Inde tous les éléments qui produisent les révoltes : hostilité entre les races, fanatisme religieux, famines, obligation pour le gouvernement de réformer les mœurs privées.
Mais, la situation n’est plus la même qu’en
1857. La grande insurrection fut écrasée; un pareil effort ne se renouvelle pas. Entre les différentes parties de 1 Inde, entre 1 Inde et 1 Angleterre, les communications sont beaucoup plus faciles et plus régulières; le gouvernement britannique pourrait compter sur l’aide de l’Australie, du Canada, de l’Égypte, et du Cap. La civilisation européenne a définitivement triomphé dans l'Inde et les indiens le sentent, et les indiens jouissent de cette civilisation, si bien qu’aujourd lmi il n’en est presque aucun qui ne souffrit de s’en passer. Et la civilisation européenne est aussi toutepuissante dans l’Asie entière. En 1857, l’Europe ne possédait en Asie que la Sibérie et l’Inde. Aujourd’hui la Russie a conquis l’Asie centrale, l’Angleterre, l’Afghanistan et le Baluchistan. La France et l’Angleterre se partagent l’Indo-Chine. Le Japon a réformé ses mœurs et scs institutions. Les puissances européennes interviennent dans les affaires intérieures de la Turquie, de la Perse, de la Chine. Chaque jour des vaisseaux de tous pays touchent dans les ports de l’Inde; les indiens ont compris que leur civilisation est vaincue et qu’à défaut de l’Angleterre, les Etats-Unis, la Russie, la France ou l’Allemagne leur imposeraient la civilisation occidentale.
Voici la seconde question.
Cette transformation de la civilisation indienne
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en civilisation indo-européenne, comment s’accomplira-t-elic?
Une solution se présente tout d’abord : les indiens secouant prochainement le joug de l’Angleterre et accomplissant eux-mêmes cette transformation à l’exemple des japonais. Au lieu d’une insurrection, ce serait une révolution. Assurément l'Inde a ses révolutionnaires : les jeunes gens qu’élèvent les écoles anglaises. Chassés de leur caste ou du moins hostiles à leur caste, la plupart n’ont qu’une ressource, les emplois du gouvernement, et le gouvernement ne peut en donner à tous, et, parmi ceux qui en obtiennent, beaucoup 11e doivent espérer que peu d’avancement, les plus favorisés n’obtiennent jamais les plus hautes fonctions. Candidats malheureux et fonctionnaires dégoûtés se font journalistes, conférenciers, tribuns; ils souhaitent, ils réclament un changement de régime, quel qu’il soit. Mais pour réussir, les démagogues doivent entraîner le peuple et le peuple 11e fait de révolution que pour une question agraire ou une question sociale. Or dans l’Inde, il n’y a pas de question agraire. Dans les provinces de Bombay et de Madras la terre appartient au paysan ; dans la province du Bengale les droits du fermier sont assurés contre le zamîndàr; en cas de conflit, ce dernier n’obtiendrait pas l’appui du gouvernement. Que si la question sociale se posait jamais dans l’Inde, ce serait contre la hiérarchie des castes et non contre le gouvernement britannique. L’Angleterre n’a point
d’intérêt â défendre le régime des castes ; sans l’obstination des indiens elle 1 aurait détruit.
D’ailleurs un mouvement commencé dans le Bengale trouverait peu de sympathies à Bombay ou dans les Provinces du nord-ouest, et moins encore dans le Deccan dravidien. Les mahométans lui seraient hostiles et les rajas le combattraient.
Pour secouer la domination anglaise, il faudrait que l’Inde s’unifiât. Mais trop grande, trop peuplée, composée d’éléments trop disparates, l’Inde ne réussira jamais à réaliser son unité par une brusque révolution analogue à celle du Japon. L’unité de l’Inde ne pourra se faire que lentement et sous l’influence d’une puissance occidentale.
Cette puissance sera-t-elle l’Angleterre? Cela semble probable.
D’abord l’Angleterre possède l’Inde, et c’est pour avoir montré dans la colonisation des qualités supérieures à celles des autres peuples : seule, elle est assez riche pour y apporter les capitaux nécessaires ; sa puissance maritime, l’étendue de son empire, l’indépendance presque complète des différentes parties de cet empire lui permettent de conserver l’Inde sans chercher à la rendre anglaise.
Ensuite, aucune autre nation ne semble désireuse de conquérir l’Inde. On prête cette ambi-
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tion à la Russie. Mais, si l’on étudie la question, l’on verra que cette conquête difficile ne lui rapporterait aucun avantage.
L’Inde est l’un des pays les plus pauvres du monde et la Russie ne fabrique aucun produit qu’on y puisse importer.
Sans courir les dangers d’une guerre implacable avec l’Angleterre, la Russie peut annexer le Turkestan chinois, la Mongolie, le nord de la Chine, l’Arménie, la plus grande partie de l’Asie mineure et le nord de la Perse, pays que leur situation géographique fait rentrer dans la sphère d’influence de la Russie et dont les populations seraient facilement assimilées à celles de l’empire.
La situation géographique de l’Inde la sépare du reste de l’Asie aussi nettement que l’Espagne, l’Italie et la Grèce sont séparées de l’Europe. Et l’Inde conservera longtemps encore une civilisation trop originale pour se fondre dans la civilisation russe. L’Inde peut être la colonie d’un pays distant, elle ne peut faire partie d’un empire continental : toute son histoire en fournit la preuve. Enfin l’Inde a reçu des anglais un régime libéral contraire au régime autocratique qui est nécessaire à la Russie pour la conquête de l’Asie nomade et de l’Asie musulmane. La Russie supprimeraitelle dans l’Inde la liberté de la presse, le droit d’association et de réunion si largement octroyé comme on en peut juger par le Congrès national? excluerait-elle les indiens des conseils législatifs? Ce serait là une étrange manière de s’atta-
cher un empire nouvellement conquis. Ou bien le gouvernement russe donnerait-il aux indiens l’autonomie qu’il refuse aux finlandais et aux polonais? des libertés que les russes eux-mêmes n’ont pas? L’Inde est restée trop indienne et elle est déjà devenue trop anglaise pour que la Russie trouve aucun intérêt à se l’incorporer. D’ailleurs le gouvernement britanique peut élever entre l’Inde et la Russie une barrière infranchissable en donnant aux hindous des libertés politiques qu’avant longtemps les russes ne sauraient même espérer.
Pour l’Inde tout changement de régime retarderait son développement de plusieurs siècles. Les anglo-indiens connaissent bien l’Inde, ses langues, ses lois, ses mœurs, et les anglais commencent à comprendre les questions indiennes. D’autre part, des millions d’indiens ont appris à parler l’anglais, quelques centaines de milliers d’entre eux l’écrivent couramment (1). La civilisation anglaise les a pénétrés. Combien faudraitil de temps avant que la Russie eût formé les fonctionnaires destinés à gouverner un empire de trois cent millions d’hommes? avant que des millions d’indiens eussent appris le russe et que le
(1) Le recensement de 1891 ne porte que quelques centaines de ni ni îers indiens comme parlant l’anglais, mais assurément ceuxlà seuls se sont fait inscrire comme parlant l’anglais qui le parlent habituellement. Car il y a plus de trois cent mi lie enfants ou jeunes gens dans les écoles où l’enseignement tout entier est donné en anglais.
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pays se fût assimilé la civilisation russe au point où il s’est assimilé la civilisation anglaise?
Resterait encore la question financière. Gomment la Russie, qui a besoin de capitaux étrangers pour la mise en valeur de son empire, paierait-elle les dettes contractées envers l’Angleterre et avancerait-elle à l’Inde les milliards que, pour sortir de la crise actuelle, l’Inde devra encore emprunter?
Si jamais un conflit éclatait entre l’Angleterre et la Russie, l’Inde n’en serait pas la cause mais la Perse. La Russie n’a rien à gagner à la conquête de l’Inde, mais il serait avantageux pour elle de trouver un débouché sur le Golfe Pcrsiquc.
Or l’annexion de la Perse à l’empire russe serait périlleuse pour l’empire britannique. Une question européenne ou asiatique peut amener une guerre entre les deux puissances : dans ce cas, la Russie menacerait d’envahir l'Inde non pour la conquérir d’une manière définitive, mais pour la ravager ou la garder en gage jusqu’à la paix. Menace sans grand danger tant qu’une armée russe, transportée par chemin de fer à Merv, devrait franchir par étapes les défilés de l’Afghanistan. Mais que la Russie soit fortement établie en Perse : voici une armée du sud pour aider l’armée du nord avec une base d’opérations plus forte, et voilà surtout une flotte russe, appuyée sur un arsenal, qui en moins d’un jour
peut attaquer Karachee ou bombarder Bombay.
S’ensuit-il que l’Angleterre doive considérer comme un casus belli l’établissement des russes sur le golfe Persique (1)?
Le 22 janvier 1902, Lord Granborne, interpellé sur la question perse, répondait avec beaucoup de justesse :
Un point est cependant capital, que l’on ne devrait pas oublier. Nous ne sommes pas la seule puissance qui ait du prestige en Asie. D’autres nations qui possèdent des ressources importantes, une grande énergie et de remarquables facultés administrativives, y développent continuellement leurs intérêts. Et la situation de la
(1) La frontière de l’Inde est aujourd’hui assez mal gardée. L’on ne compte pas défendre la passe du Peshawar ; seul, le camp fortifié de Rawal Pindi> situé en deçà des monts, arrêterait quelque temps les envahisseurs. L’armée anglo-indienne se masserait en arrière de Kandahar, prête à se porter sur Hérat et à prendre l’ennemi en queue ou en flanc. Cette armée serait ravitaillée par une flotte qui débarquerait vivres et munitions à Karachee, aux: bouches de l’Indus. Ce plan peut avoir une réelle valeur stratégique : dans l’état de l’armée anglaise et de l’armée angloindienne, il serait singulièrement téméraire en face d’un adversaire aussi bien organisé que la Russie.
Tout au contraire, si l’on fortifiait les monts, si l’on développait encore le réseau ferré, la frontière indienne deviendrait infranchissable pour une armée russe, qui pourrait difficilement opposer cent mille hommes aux trois cent mille hommes de l’armée anglo-indienne et qui serait fatiguée par une marche pénible à travers l’Afghanistan. L’on recule devant cette dernière solution faute d’argent. Sans doute on ne doit pas imposer a un pays aussi pauvre que l’Inde plusieurs milliards de dépenses militaires, mais ces dépenses, l’Angleterre pourrait les prendre à sa charge : la conservation de l’Inde vaut bien quelques milliards.
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Grande-Bretagne à l’égard de ces pays doit fatalement se modifier.
Cette observation estjuste mais trop modérée . En Afrique, les puissances européennes sont devenues voisines. Le vingtième siècle verra le même état de choses en Asie. Loin d’éviter les guerres, les États-tampons les précipitent, car l’une et l’autre nations qu’ils séparent cherchent sans cesse à y augmenter leur influence. Tous les ministres européens prétendent qu’ils maintiendront le statu quo en Asie, mais le statu quo est impossible. La Chine, la Perse, la Turquie, le Siam ne subsistent que par la tolérance ou l’aide de l’Europe. Tôt ou tard ces États seront démembrés ou, déchirés par les guerres civiles, ils se placeront sous le protectorat des diverses puissances civilisées. L’empire britannique aura des voisins en Asie et verra des flottes rivales sur la mer des Indes. Peutêtre serait-il plus habile pour l’Angleterre d'accepter franchement cette situation et de chercher à s’étendre elle-même sans prétendre arrêter l’expansion de ses voisins.
L’Angleterre ne perdra donc pas l’Inde, mais pourrait-il advenir qu’elle l’abandonnât?
Si l’Inde se développait assez pour avoir une administration purement indienne, pour rivaliser dans l’industrie du coton avec les manufactures du Lancashire et pour frapper les marchandises
britanniques cle droits éle vés, b Angleterre ne se lasserait-elle pas de subordonner à l’Inde toute sa politique étrangère?
Les libéraux ont souvent parlé de « l’Inde aux indiens « , mais les énormes capitaux engagés dans l’Inde et le prestige de l’empire empêcheront toujours que leur politique ne soit appliquée.
L’Inde restera donc anglaise jusqu’au jour encore lointain où il se sera formé une civilisation anglo-indienne et où l’Inde sera capable de se gouverner elle-même, soit comme État indépendant, soit plutôt comme Etat confédéré de l’empire britannique.
Mais le développement de l’Inde peut être plus ou moins rapide. Mais l lnde peut être une colonie prospère, dévouée, influente, ou une colonie pauvre, opprimée, mécontente, un danger plutôt qu’un secours.
Aujourd’hui l’Ind e souffre économiquement et politiquement.
Économiquement. Le pays est pauvre. Sans être considérables, les impôts sont lourds, parce
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qu’une partieen est employée à payer les pensions des fonctionnaires anglais ou l’intérêt des énormes dettes contractées par l’Inde envers l’Angleterre.
Politiquement. Malgré les bons résultats produits, le régime imposé par la Grande-Bretagne à l’Inde est un régime injuste : trois cents millions d’hommes sont gouvernés despotiquement non pas même par un souverain d’origine étrangère, mais par les fonctionnaires responsables d’une démocratie étrangère ; sur toutes les questions vitales pour leur avenir, sur ces questions mêmes où leur intérêt peut être directement opposé à l’intérêt des anglais, ce ne sont pas les indiens que l’on consulte, mais les anglais.
Pour venir en aide aux maux économiques de l’Inde, un double devoir pour le gouvernement. D’une part, diminuer les dépenses de l’administration et les dépenses militaires, pousser les travaux publics, mieux répartir l’impôt foncier. D’autre part, encourager l’enseignement technique, favoriser toutes les réformes sociales qui peuvent aider à l’accroissement de la richesse (l).
Pour rendre les institutions politiques à la fois plus libérales et plus indiennes, les reviser résolument d’après les principes adoptés : autonomie
(lj Le Victoria Technical Institute de Bombay fondé par Lord Reay est la meilleure école technique de l Inde. Le savant hindou le plus connu est un physicien, M. Bose.
des provinces, extension progressive du système représentatif, admission des indiens à tous les postes de l'administration.
Mais il se pose pour l’Angleterre un problème plus grave encore : le temps approche où les lois de l’Inde ne pourront plus être des lois exclusivement indiennes.
Au dix-huitième siècle les rationalistes, dans le commencement du dix-neuvième les libéraux admettaient le principe que, semblables, tous les hommes doivent être gouvernés de même : d’où l’octroi du droit de suffrage aux indigènes des
colonies françaises. Dans la seconde moitié du
dix-neuvième siècle, il se produisit une réaction : l’ethnologie voulut reconnaître entre les races humaines des différences foncières, soutenir qu’une civilisation était l’effet direct et nécessaire du pays où elle apparaissait. Aujourd’hui la doctrine de l'évolution a prévalu; l’on tend à considérer les diverses civilisations comme des moments de l’évolution d’une seule civilisation humaine. D’autre part l’exemple du Japon a montré qu’un pays asiatique pouvait accepter les institutions politiques et les progrès matériels de l’Europe aussi rapidement que l’ont fait les pays d’Europe le plus récemment développés. C’est pourquoi les puissances occidentales ne devront plus gouverner certaines de leurs colonies d’après la méthode dite scientifique, assurer l’ordre matériel et laisser les peuples vivre de leur vie ancienne. Bonne pour les premières années qui suivent la
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conquête, cette méthode se fonde sur uneerreur; elle admet que les sociétés asiatiques et africaines sont en quelque sorte immuables. Or tout change puisque tout est temps, mais certaines sociétés progressent, d’autres rétrogradent, et celles qui progressent le font plus ou moins rapidement. Depuis que l’on sait mieux l’histoire de l’Asie, l’on a dû reconnaître que les croyances et les mœurs s’y étaient profondément modifiées. Entre
la société d’Akbar et celle d’Acoka les différences
sont aussi grandes qu’entre la société de Louis XIV et celle d’Alexandre le Grand. Le développement économique de l’Europe n’est pas antérieur à la seconde moitié du siècle dernier, et sous l’influence de l’Europe, quelques États de l’Asie se sont également développés. Le gouvernement dit scientifique serait de fait le moins scientifique de tous, puisqu’en érigeant les coutumes en lois, il tendrait à immobiliser des sociétés qui ont toujours évolué.
Cherchons maintenant ce que deviendra la société indienne sous l’influence de l’Europe. Deux tendances sont déjà manifestes.
D’abord la fusion des éléments divers qui composent la société indienne.
Les religions. — Longtemps encore les différentes religions de l’Inde continueront de se combattre, mais l’instruction donnée dans les écoles et les progrès de la civilisation matérielle de l’Europe feront petit à petit s’affaiblir l’idolâtrie des hindous, tandis que la décadence de tous les États musulmans rendra moins intraitable l’humeur des mahométans indiens.
Les peuples. — L’Inde étant une unité géographique bien délimitée, ses peuples ont des intérêts communs. C’est à la grandeur du pays qu’il faut attribuer leurs divisions. Télégraphes, bateaux et chemins de fer feront de l’Inde une nation. Si ses peuples continuent à parler des langues différentes, du moins ils auront une langue commune, l’anglais, et cette langue leur permettra d étudier toutes les sciences de l’Europe.
Une œuvre d’unification plus importante est celle qui résulterait de la disparition des castes. Le régime des castes a remplacé dans l’histoire de l’Inde les formations politiques et sociales des autres pays. Dans le dévouement de l’hindou à sa caste des sentiments se confondent qui, chez les occidentaux, sont indépendants ou même hostiles : religion, préjugés de la naissance, considération accordée à la fortune, patriotisme local, culte des légendes et des traditions provinciales, goût des langues locales et des patois, attache-
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ment aux corporations, devoirs familiaux. De fait, si une révolution détruisait brusquement le régime des castes, les hindous se trouveraient sans organisation sociale, sans religion et sans morale.
Mais l’œuvre d’unification qu’aucune loi ne pourrait imposer, l’évolution même de la civilisation l’accomplit par le morcellement des castes. Ainsi la société d’autrefois se dissoudra lentement, pendant que, sous l’influence de l’Europe, il se fondera progressivement une société nouvelle.
Ensuite la réconciliation des idées européennes et des idées asiatiques, des sentiments anglais et des sentiments indiens.
D’une part, le sens pratique des anglais, leur amour des faits, excluant et la méthode et l’imagination.
D’autre part, l’imagination désordonnée des hindous et leur goût de la classification.
Au point de vue politique, l’une et l’autre mentalités peuvent s’unir. L’esprit systématique des hindous permettrait de donner à l’Inde un gouvernement central; grâce à l’esprit pratique des anglais, les provinces conserveraient leur autonomie.
Au point de vue économique, les anglais feraient
partager aux indiens leur esprit d’initiative etleur amour de la liberté, mais, bien que amoindri, transformé, le système des castes continuerait longtemps encore à donner une organisation du travail à trois cents millions d’agriculteurs et d’artisans pauvres et peu instruits. Seule la caste protégera l’ouvrier hindou le jour où le bon marché de la main-d’œuvre engagera des patrons européens à fonder dans l’Inde de nombreuses manufactures.
Dans la littérature, dans la philosophie, l’empirisme des anglais, leur précision, leur profonde sincérité réussiront peut-être à maîtriser la fantaisiè de l’indien : il cessera de confondre l’abstrait et le concret, les idées et les images; il comprendra que le raisonnement le plus subtil ne prévaut pas contre les faits et que les généralisations à priori sont d’inutiles passe-temps.
Gomme l’esprit, le caractère se modifiera. Peutêtre l’influence de l’Europe donnera-t-elle le goût du travail, l’instinct de la vie pratique, la compréhension des affaires à quelques races restées énergiques, les panjabîs, les marâthes et les tamuls; les habitants du Gujarat ont déjà montré qu’ils pouvaient devenir d’habiles commerçants. Jusqu’à présent les bengalis n’ont guère recherché que les professions libérales ; civilisé depuis trop longtemps, l’hindostanî semble avoir perdu sa vigueur et sa brillante intelligence.
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Le trait distinctif de la nouvelle société indienne sera celui qui marque toutes les sociétés actuelles, l’individualisme. Que les indiens s’instruisent seulement à l’exemple de leurs maîtres! qu’ils se demandent comment cent mille hommes peuvent si facilement gouverner trois cents millions d’hommes, une race aussi intelligente que les bengalis, des races aussi belliqueuses que les râjputs, les panjabîs, les baluchîs, lesnipalais! Ils comprendront que les vieilles sociétés traditionalistes et communautaires ne peuvent résister aux jeunes sociétés individualistes ; qu’elles doivent imiter ces dernières sous peine d’être asservies, de perdre leur originalité intellectuelle et morale et d’être ruinées économiquement. Mais ils comprendront aussi que l’individualisme théorique n’est rien sans l’éducation, qui forme le caractère ; que le véritable individualisme enseigne la véritable discipline, le respect des lois qu’on s’est données, des chefs qu’on s’est choisis, et que le véritable individualisme enseigne la véritable solidarité, le dévouement aux associations qu’on a librement fondées, la fidélité aux engagements qu’on a librement souscrits, le respect de soimême et le respect des autres qu’inspire le respect de soi-méme.