‹ Essai sur l'évolution de la civilisation indienneChapitre 26 sur 104 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

En arrivant à la fin de cette étude, essayons de résumer ce qu’elle nous apprit de l’Inde du passé; nous en tirerons des conclusions sur l’Inde de l’avenir.

Il faut d’abord poser les principes généraux de la méthode d’évolution appliquée aux sciences historiques.

La civilisation humaine est une et son évolution est fatale. Mais il ne faudrait pas prendre ces mots dans un sens hegelien, entendre par civilisation « le développement de l’esprit universel » ; par évolution fatale » la marche rationnelle et

nécessaire de cet esprit dont la nature en soi est toujours une et la même, mais qui se développe, se déroule pour ainsi dire dans l’existence du monde. » Nous appelons civilisation humaine la succession des civilisations particulières; nous disons que cette civilisation est une parce que, après avoir suivi des procès identiques, les civilisations particulières tendent à se fondre dans une civilisation générale, et si l’évolution nous en paraît fatale, c’est que, étant données la nature de l’homme et la configuration de la terre, nous ne saurions imaginer une évolution différente des sociétés humaines. L’on peut comparer les facteurs qui ont déterminé cette évolution à ceux qui déterminent l’évolution des espèces animales : soit les variations individuelles, la sélection naturelle et volontaire, la lutte pour la vie sous ses formes multiples.

En effet, si les enfants ne possédaient aucun caractère qui ne se retrouvât chez leurs parents, l’on ne conçoit pas comment l’humanité pourrait jamais se modifier. Mais l’union de deux êtres dissemblables produit un être qui diffère de l’un et de l’autre. Tous les enfants apportent en naissant leurs variations individuelles que la vie développe. Parmi ces variations il en est qui sont favorables à l’homme sous un certain climat ou dans un certain état social; celles-là tendront à devenir héréditaires. Non pas sans doute qu’un fils hérite directement de son père des muscles plus gros ou une plus grande immunité cohtrè

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certaines maladies. Mais les modifications profitables à la race ne sauraient être l’effet du hasard; il faut en chercher l’origine dans l’influence du climat ou du mode de vie. Par suite elles apparaîtront chez un certain nombre d’individus; à chaque génération, le nombre des individus ainsi modifiés s’accroîtra. Mieux doués pour l’existence particulière que leur imposent le sol et leurs moyens d’existence, ils vivront plus vieux, auront plus d’enfants, élimineront progressivement les hommes du type primitif : dès lors ces modifications d’abord individuelles deviendront des caractères de la race, par suite des caractères héréditaires.

Chez l’homme la sélection artificielle ou volontaire accompagne toujours la sélection naturelle. Dans les nations barbares, ces hommes, qu’une variation individuelle aura rendus plus forts, prendront les femmes les plus saines et les plus belles, ils massacreront les autres hommes ou les réduiront en esclavage, enfin ils abandonneront ou ils tueront leurs enfants délicats et mal conformés. Dans les nations plus civilisées les faveurs des femmes et de la foule, le succès, la richesse récompenseront les hommes dont la constitution physique se conformera le mieux aux exigences d’un état social particulier. C’est ainsi que la combinaison de la sélection naturelle et de la sélection volontaire donne aux peuples et aux races des tempéraments différents. A cette sélection de

certaines qualités physiques se joindra la sélection de certaines qualités intellectuelles ou morales. Dans les tribus nomades et pillardes, le vol et le meurtre sont tenus en honneur, mais sitôt que ces tribus deviennent agricoles et sédentaires, le meurtrier, le voleur subissent la peine de mort, leurs enfants sont massacrés ou réduits en esclavage. Ceux qu’une disposition particulière a rendus plus adroits ou plus inventifs découvrent des métiers dont ils gardent le secret. Par ce nouveau procédé de sélection il se constitue des classes sociales distinctes où chaque génération accuse davantage les tendances héréditaires. Comme son tempérament physique, chaque peuple se formera ainsi son caractère moral qui se marquera dans la religion, le gouvernement, les lois, les mœurs et la constitution générale de la société.

Si la sélection agit plus fortement chez l’homme que chez les animaux et tend par suite à rendre permanent le type d’une race ou d’un peuple, d’autre part les variations individuelles sont plus nombreuses et plus importantes.

De ces variations les unes ont un caractère nettement individuel; par suite elle ne sont héréditaires ni physiquement ni moralement. L’on peut penser avec Nietzsche que l’humanité a pour mission de former des génies. Encore est-il que les génies n’ont point d’action sur l’humanité par

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ces qualités proprement originales qui les font des génies, mais seulement par ces qualités qui synthétisent les tendances de beaucoup d’hommes à une époque donnée.

En nous tenant aux variations utiles à la race, combien de différences physiques, surtout combien de différences morales !

Ce sont des individus qui ont trouvé l’usage du feu et des métaux, appris à cuire les aliments, et, dans les temps modernes, fait toutes les découvertes de la science ; des individus qui ont donné aux langues leur caractère définitif et imprimé à l’évolution des littératures une direction particulière.

Plus l’humanité progresse, plus les modalités individuelles sont multiples et tranchées ; d’autre part, la complexité croissante de la civilisation permet qu’une plus grande proportion de ces modalités profite à la communauté. C’est pourquoi la lutte entre la permanence et la variabilité de l'espèce qui se retrouve dans toute la nature prend dans l’histoire de l’humanité une importance capitale.

Tout caractère acquis est maintenu et par la sélection naturelle (adaptation de l’organisme au climat d’un lieu donné comme à certaines habitudes imposées par la tradition) et par la sélection volontaire (religion, lois, hiérarchie sociale, système politique). Mais les caractères nouveaux réussissent pourtant à s’établir. D’abord par la sélection naturelle : conditions différentes de la

vie matérielle, émigration de lieux trop peuplés. Ensuite par la sélection volontaire : les révolutions religieuses et sociales, les conquêtes, les inventions qui augmentent la richesse et transforment les mœurs.

L’une et l’autre tendances sont également utiles. Sans les variations individuelles l’humanité dégénérerait au lieu de progresser ; mais chez l'homme les variations affectent souvent un caractère trop personnel ; de plus le génie peut imposer par la persuasion ou par la force des mœurs et des croyances contraires à l’intérêt de la collectivité; mais grâce à la fidélité de la masse aux caractères acquis, une influence nuisible ne peut longtemps prédominer.

Née de l’une et de l’autre tendances, la civilisation humaine procède par synthèses toujours plus générales et plus complexes. Leurs principaux facteurs sont l’augmentation de la population, le développement de la civilisation morale et le développement de la civilisation matérielle. C’est l’augmentation de la population qui a rapproché les tribus, puis les peuples ; c’est le développement de la civilisation matérielle qui a permis de conquérir et d’administrer de grands empires, d’établir entre les lieux les plus distants duglobedes communications régulières etfaciles. Mais il faut mettre sur la même ligne l’influence

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de ces grands mouvements intellectuels et moraux qui ont donné aux peuples les plus éloignés, aux races les plus diverses, les mêmes idées, les mêmes sentiments, jusqu’à de communes qualités physiques en agissant et sur les individus pris isolément et sur les foules (dont la mentalité diffère de la mentalité des individus qui les composent), par le désir de l égalité, de la liberté, l’amour, la pitié, la foi dans l’Au-delà.

Chacune de ces synthèses de l’humanité s établit de deux manières. D’abord par la transformation ou l’élimination progressive des caractères qui ont marqué le type humain dans les synthèses moins complètes qui l’ont précédée, ensuite par la sélection naturelle et volontaire de caractères nouveaux. Ainsi les types, les croyances, les mœurs des tribus et des clans se sont fondus dans ceux des provinces, puis dans ceux des grandes nations, et aujourd’hui, tout en conservant leur originalité, les grandes nations du monde adoptent une commune civilisation (1).

(1) Aucun système proposé pour expliquer l’évolution ne peut être considéré comme définitif. Survivance des plus aptes et procès d’intégration ne sont-ils pas plutôt des résultats de l’évolution que l’évolution elle-même? Peut-être l’évolution, qui ne peut se comprendre sans la vie (s’entend la vie, au sens général et non pas seulement la vie organique) restera-t-elle inexplicable comme la vie. Peut-être l’évolution, qui est de fait l’action dit temps sur l’espace, n’est-elle pas une donnée de l’expérience ainsi que nous le supposons, mais, comme le temps et l’espace, l’une des formes irréductibles de la raison ou mieux de la perception humaine, à moins encore que l’évolution ne doive représenter pour nous la donnée fondamentale de l’expérience,

Appliquons maintenant les principes ainsi formulés à l’histoire de l’Inde.

Cette histoire, comme celle de toutes les nations, nous présente au début de petits peuples indépendants et presque sans rapports avec le monde. Sans doute, quand ils envahissaient la péninsule, kolariens, mongols, dravidiens étaient déjà façonnés par des civilisations diverses etleurs invasions étaient continuelles; puis les tribus, les clans épars dans l’Inde devaient échanger les produits de leurs territoires et ceux de leurs industries naissantes. Cependant nous pouvons dire que la première période est celle des civilisations locales indépendantes. Et le caractère de semblables civilisations est une lente évolution par suite d’une faible variabilité.

La seconde période est celle où se forment d’abord une race, puis une civilisation indienne.

auquel cas le principe de causalité serait seulement la forme imposée par la raison au principe d’évolution, au devenir.

Les différentes races de l’Inde conservèrent leurs qualités distinctes qui n’ont pas disparu, mais elles furent obligées de s’adapter au milieu. Climat, faune, flore, l’Inde propre diffère en tout de l’Asie centrale dont ces races sont originaires. En s’établissant dans l’Inde, les envahisseurs devaient changer leur manière de se loger, de s’habiller, de se nourrir. Le pays, les mœurs modifiaient le tempérament. Les aryens, par exemple. Dans l’Asie centrale, grands, forts, mangeant de la viande, buvant de l’alcool, soldats, chasseurs, s’exposant aux intempéries : seuls les plus vigoureux résistaient. Dans l’Inde, tout le contraire. Quiconque buvait ou mangeait trop et se plaisait aux exercices violents tombait frappé par la chaleur; les faibles, les prudents s’acclimataient.

Avec des qualités physiques nouvelles, de nouvelles qualités morales. Dans un corps plus grêle et plus mou une âme plus tendre. Avec des habitudes sédentaires et pacifiques un caractère de moins en moins farouche. Bientôt la souplesse et la ruse ; cette imagination que donnent la vue de spectacles grandioses, l’oisiveté subite d’une race habituée à la lutte et au travail.

La transformation des races indiennes par un commun procès de sélection rendit leur union

possible : dans la vallée du Gange, apparut bientôt un type général, l’hindou.

Cependant les éléments ethniques étaient trop disparates pour se fondre jamais dans une population homogène. Ces éléments se juxtaposèrent, puis il se constitua une hiérarchie. Au sommet, d’une part les chefs devenus des rois, d’autre part les prêtres ou brahmanes. Au-dessous les corporations des différents métiers, les tribus sédentaires ou nomades, les villages , les clans des aryens etdes dravidiens, classés d’après la dignité qui semblait s’attacher à leurs occupations. Un pareil régime est tout ensemble très complexe et très simple. Très complexe, puisque la population se trouve morcelée en petites nations indépendantes ou môme hostiles. Très simple, puisqu’ une seule formation sociale remplace dans l’Inde les formations si variées auxquelles les autres peuples ont dû avoir recours : État, Église, classes sociales, administration, magistrature, police, corps de métier, institutions de prévoyance et de crédit, etc. Non pas que ces formations n’aient jamais existé dans l’Inde. Mais elles n’y remplirent qu’un rôle secondaire et passager et la plupart s’y établirent sous l’influence de l’étranger. La religion hindoue s’est confondue avec la caste, et la caste aurait permis à l’Inde de n’avoir point de gouvernement.

Dès que le régime des castes fut établi, il exista une civilisation indienne. L’Inde ne fut plus seulement une expression géographique, mais une

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expression politique. Malgré la diversité des races et l’hostilité des nations, l’Inde tout entière reconnaissait les mêmes principes religieux, la même organisation économique et sociale. Et ces principes, cette organisation, elle seule les posséda. Aucun autre pays n’en eut de semblables.

Dans le même temps la vie sédentaire amenait la division du travail ; chaque caste tendit à n’avoir qu’une seule occupation. Ceux-là prospéraient dont le caractère et l’intelligence s’adaptaient le mieux à cette occupation héréditaire; les autres étaient exclus de la caste ou mouraient de misère. Formés par leurs parents, les enfants leur étaient supérieurs dans une profession toujours exercée; une éducation exclusive leur donnait une mentalité particulière. A chaque génération le brahmane était plus brahmane, le guerrier plus guerrier, l’artisan plus artisan et l’agriculteur plus agriculteur.

Les effets d’une pareille organisation sociale se marquèrent d’abord et surtout dans la religion. Celle des aryens était familiale etpopulaire : point d’autres prêtres que les pères de famille, et tous les pères de famille étaient prêtres. La division en castes produisit au contraire un culte purement sacerdotal et des dogmes ésotériques. Et la religion des aryens était simple et forte comme leur race encore jeune : des dieux ivrognes et batailleurs mais pleins de santé, de belle humeur, de courage, fidèles à leurs amis, secourables à leurs adorateurs. LJne religion bon enfant : im-

mortels et mortels se rendant service pour service, en égaux, presque en amis. L’homme semait le grain, les dieux le faisaient germer; on partageait la moisson; pour vivre, les dieux, comme les hommes, n’avaient-ils pas besoin de farine et de riz? Sans les offrandes des sacrifices que deviendraient leur vigueur et leur gaieté? Quand la sélection eut donné aux brâhmanes une mentalité toute brahmanique, les dieux aryens leur semblèrent trop laïques et trop humains. Ils divinisèrent le sacrifice; les dieux se nourrissant des offrandes, la théologie conçut le sacrifice comme la cause ou même l’essence du monde : les dieux n’étaient que des émanations ou même de fausses apparences de l’Être Unique qui s’identifiait avec la prière sacerdotale.

Et les mêmes effets apparurent dans la philophie et la littérature : seuls les brâhmanes et quelques princes de famille royale avaient le droit de les cultiver. Littérature et philosophie perdirent tout caractère populaire. Des tendances constantes s’y marquèrent : dans les écoles on apprenait une certaine manière de penser et de composer ; ceux qui pensaient autrement étaient tenus pour des hérétiques, ceux qui composaient autrement étaient tenus pour des ignorants et des hommes sans talent. Tous s’efforcèrent donc d’avoir les mêmes qualités que l’on vit se développer, puis s’exagérer, enfin tomber en décadence.

C’est ainsi que dans les derniers siècles de l’ère

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ancienne, il tendait à se former dans le nord une race indienne et dans toute la péninsule une civilisation indienne.

Dans tous les pays maritimes de l’Europe et de l’Asie la société s’était développée de la même manière que dans l’Inde. L’accroissement de la population, les progrès de la civilisation matérielle et de la civilisation morale avaient amené la constitution de grands États, qui, eux-mêmes, s’unifiaient ou tendaient à s’unifier dans de grands empires. En poussant leurs conquêtes, ces empires se touchèrent; plusieurs débordèrent leurs frontières. De nouvelles conditions d’existence suscitèrent bientôt de nombreuses réactions individuelles dont plusieurs tendirent à se transformer en caractères permanents. Les peuples étaient devenus pacifiques et sédentaires ; l’établissement de grands empires développa le goût des conquêtes et le commerce. Au lieu de paisibles cultivateurs, d’artisans routiniers, des soldats, des marins, des banquiers, des marchands, des ouvriers désireux de trouver des métiers nouveaux ou de perfectionner les anciens métiers, par suite d’autres qualités physiques comme une mentalité différente. Or les races qui possédaient cet

esprit et ces vertus n’étaient pas celles qui avaient possédé les vertus nécessaires à la civilisation de l’époque précédente; ce furent donc de nouveaux peuples qui prirent le premier rang. Et ce furent aussi de nouvelles doctrines religieuses, philosophiques, littéraires et sociales, des doctrines moins nationales et plus largement humaines.

Deux peuples montrèrent la plus grande faculté d’expansion : les perses en créant une monarchie centralisée qui fit de leur empire le plus puissant de l’Asie, en formulant dans leur religion de profonds principes de métaphysique et de nobles principes de morale; les grecs en développant les vertus militaires, qui leur permirent de conquérir le monde, en donnant dans l’hellénisme cette théorie de l’harmonie et de la dignité humaine qui influença profondément les mœurs de beaucoup de pays, l’art et la littérature de tous.

Formé d’éléments très disparates, qu’une commune civilisation n’avait pas suffisamment fondus, le peuple hindou avait encore une grande puissance d’adaptabilité. Inspirés par l’exemple des perses et d’Alexandre, Candragupta et Açoka réunirent les nations de l’Inde dans un seul empire. En même temps, sous l’influence de la Grèce, tous les genres artistiques et littéraires se développèrent : peinture, sculpture, épopée, tragédie, tandis que la Perse et la Babylonie donnaient les grandes lignes de l’architecture.

Les tendances nouvelles de l’Inde se marquent mieux encore dans le bouddhisme. Sans doute, si

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l’on s’en tient aux doctrines, le bouddhisme est l’aboutissement logique de la philosophie indienne, mais l’originalité du bouddhisme n’est pas dans son enseignement doctrinal, il est dans son enseignement moral. Or la morale du bouddhisme est l’opposé de la morale brâhmanique. Celle-ci nous montre un caractère anciennement acquis, l’esprit de tradition, de hiérarchie, fortifié h travers les siècles par un procédé de sélection tout particulier, le régime des castes. Le bouddhisme, au contraire, nous apparaît comme une adaptation du caractère hindou à de nouvelles conditions de vie. D’abord la conquête du Sud, l’influence des dravidiens, le désir de cette unité politique que réalise Açoka, une réaction générale contre la tyrannie des castes; sous ce premier aspect le bouddhisme devient une religion d’égalité monastique et de pitié universelle, une religion indienne. Puis l’influence du mazdéisme, de l’hellénisme, du confucianisme, peut-être de la religion hébraïque connue par les marchands et les navigateurs, enfin du christianisme; sous ce second aspect, le bouddhisme, religion de pureté, de foi, de charité, devient une religion asiatique et presque une religion humaine.

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Ce premier effort des peuples pour s’unir était prématuré. Pendant cinq siècles les romains défendirent la civilisation européenne contre les attaques des barbares, mais en Asie les invasions des scythes et des huns isolèrent bientôt les nations quelque temps mises en rapports. L’Inde, que sa situation fait un monde à part, perdit presque toute communication avec les empires civilisés.

Gomme la religion brahmanique avait produit le bouddhisme par l’absorption d’éléments étrangers, elle produisit la religion hindoue par l’absorption d’éléments populaires. Les brâhmanes n’avaient pas cherché à convertir le peuple non plus qu’à l’éduquer; ils lui avaient laissé ses fétiches et son culte grossier. Encore qu’inéduqué, le peuple sut avec le temps se policer luimême : sa religion suivit son évolution particulière et finit par s’imposer aux brâhmanes. Génies naturels et mânes des héros se changèrent en dieux, ces dieux furent hiérarchisés; dans le nord, l’un d’eux apparut comme le dieu suprême. Sorti du peuple hindou, Krishna en avait gardé le caractère : insouciant, rusé, secourable à ses fidèles, mais sans respect pour la vertu de leurs femmes ; par un nouveau procès d évolution, le dieu popu-

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laire devint le dieu des mystiques, ses amours libertines furent tenues pour des symboles de Punion idéale de l’âme avec la Divinité.

Entre le bouddhisme et l’hinduisme la lutte dura plusieurs siècles. Le bouddhisme succomba : religion humaine, le bouddhisme voyait sa mission finir dès que les invasions des barbares séparaient la péninsule du monde et lui refaisaient une civilisation nationale. Chassé de l’Inde, il se répandit à travers l’Asie, non pas cependant sans avoir modifié l’hinduisme, qui ne put ainsi échapper à l’influence de l’étranger.

L’évolution de la civilisation tout entière traversa les mêmes phases que celle de la religion. Le régime des castes : ébranlé par le bouddhisme, élargi par le développement de la civilisation matérielle, ce régime se resserra bientôt et se fit plus rigoureux. De même pour les lois, les mœurs, la littérature, les arts : à la période de l’expansion avait succédé la période de la consolidation.

Mais, après plusieurs siècles, la sélection constante des mêmes caractères empêcha toute éclosion de variations individuelles : il se produisit une évolution régressive. Pour progresser un peuple doit constamment s’assimiler des éléments étrangers ; sous l’action de ces éléments, les individus apparaissent avec des caractères nouveaux mais profitables à l’humanité, par suite héréditaires. Au contraire la tyrannie des castes amena le traditionalisme exagéré, la haine de toute originalité, la convention, la décadence.

L’Inde s’isolait du monde. Mais le monde était trop peuplé; pour les nations du vieux continent, le temps de l’isolement avait cessé. Corrompue, affaiblie par l’esprit de routine, l’Inde devint la proie des barbares. D’où plusieurs siècles d’invasions et de massacres. Cependant les barbares renouvelèrent la race et la société déchues et leur permirent de poursuivre leur évolution.

Il faut distinguer deux apports des barbares à la civilisation indienne.

Le premier, celui de leur propre sang et de leurs propres mœurs. Établis dans l’Inde, ils se mêlèrent avec la race hindoue et la transformèrent. D’où un triple résultat : la création de nations nouvelles par l’union des barbares avec les peuples de l’Inde ancienne ; le régime féodal divisant le peuple en nobles et en serfs; le morcellement des castes. Et ces variations, d’abord individuelles, se changèrent, grâce à la sélection, en caractères généraux. Les génies des diverses nations de l’Inde allèrent toujours s’accusant; les nobles et les serfs se constituèrent avec le temps

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des tempéraments distincts, les uns par la sélection des plus braves et des plus énergiques, les autres par la sélection des plus humbles et des plus doux. Enfin le morcellement des castes réussit à rompre la forte organisation de l’Inde ancienne et rendit ainsi à la société en décadence une vitalité nouvelle.

Le second apport des barbares est l’islam. Dans le même temps qu’ils commençaient d’envahir l’Inde, l’Asie antérieure avait subi la conquête musulmane.

Le rôle de l’islam fut de répandre de communs principes de civilisation dans les pays de b Asie antérieure et du bassin de la Méditerranée et de continuer ainsi l’œuvre des phéniciens, des grecs, des perses, des romains et des byzantins. Il sembla même que l’islam soumettrait l’Asie et l’Europe tout entières. Mais l’islam échoua en Europe ; dans l’Extrême-Asie il n’obtint jamais la prépondérance; recrutés dans les races inférieures, ses nouveaux adhérents déformèrent ses doctrines. Dans l’Asie antérieure elle-même l’islam corrompu perdit les nations qui lui restèrent fidèles. C’est que l’islam oublia son principe le plus fécond, son principe vraiment humain, le seul qui pouvait susciter de nombreuses réactions individuelles et en faire des qualités permanentes, s’entend le principe de l égalité. Tout au contraire les premiers peuples qui se convertirent à l’islam exagérèrent par la sélection cer-

tains de ses principes secondaires : ainsi le fatalisme, le devoir de convertir les infidèles par le sabre, la confusion de l’autorité religieuse et de l’autorité civile, d’où sortit le despotisme. D’une religion qui aurait pu être humaine ces peuples firent ainsi une religion locale, et l’expansion de l’islam fut suivie d’une rapide décadence.

Dans l’histoire de l’humanité, l’islam ne représente donc que la civilisation de certains peuples, mais dans l’histoire de l’Inde il représente l’influence de la civilisation humaine tout entière : à l’Inde qui s’était isolée du monde il apprit l’hellénisme, les lois et les arts de Rome, de Byzance et de l’Europe occidentale; à l’Inde tyrannisée par le régime des castes et par la féodalité, il se présenta vraiment comme une doctrine d’égalité, qui tendait à rendre plus forts, plus nobles le caractère et l’intelligence de ses fidèles.

Le moyen âge est une période d’opposition entre la civilisation hindoue fortifiée par une sélection vingt fois séculaire et la civilisation asiatico-européenne répandue parles musulmans. Le même conflit recommençait qui s’était produit entre le brahmanisme et le bouddhisme. Cette fois la civilisation générale remporta de plus grands avantages. Dans le bouddhisme le caractère hindou prédominait; l’islam est une religion asiatique. Et, si l’islam ne s’étendit pas autant que le bouddhisme, il s’établit plus solidement; ses adhérents sont purement musulmans, tandis que dans

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le peuple il n’y eut peut-être jamais de bouddhistes exclusivement bouddhistes.

De plus l’influence de l’Asie et de l’Europe bouleversa la société indienne tout entière. Le régime des castes tendait à supprimer toute réaction individuelle; les invasions, la féodalité , la formation de nationalités et de langues nouvelles commencèrent d’en susciter, l’islam les multiplia : sectes religieuses aux doctrines égalitaires et mystiques, castes nouvelles, métiers nouveaux, les littératures populaires si différentes par leur ton de la littérature sanscrite.

Dans l’histoire des nations modernes le quinzième et le seizième siècles correspondent à la période de l’expansion grecque et romaine dans l’histoire des nations anciennes. Les peuples morcelés par la féodalité se réunirent dans de grands États qui conçurent des projets de politique universelle. Une pareille révolution fut féconde en variations de toutes sortes : plusieurs restèrent particulières au seizième siècle ; d’autres devinrent par la sélection des tendances héréditaires : ainsi l’administration centralisée, les armées permanentes, l’expansion coloniale, le libre examen,

l'art classique, le goût du luxe et du bien-être.

Depuis lors, la terre tout entière se trouvant partance entre quelques nations, l’évolution de l’humanité est plus facile à suivre. Au dix-septième siècle, le classicisme et le gouvernement absolu; au dix-huitième, la hardiesse de la pensée et le goût des idées générales; au dix-neuvième, les progrès de la démocratie. Et il est aisé de voir comment se succédèrent ces divers états sociaux. Le seizième siècle semble avoir jeté le désordre dans les esprits et dans les consciences, mais dans les mœurs, le gouvernement, la législation, il commença d’établir l’ordre; ce fut même la fondation de la monarchie absolue qui, en détournant de l’action les hommes les plus hardis, les contraignit de penser et causa la confusion des idées. Un procès de sélection des plus aptes produisit au dix-septième siècle l’ordre parfait dans les mœurs et dans la pensée. Puis la belle organisation de la société fit se relâcher la tyrannie, dont elle était sortie, la loi et la paix amenèrent l’augmentation de la richesse, d’où l’ascension des classes inférieures qui réclamèrent leur part dans le gouvernement et apportèrent dans la littérature des idées nouvelles. Ce sont là les causes xlu mouvement intellectuel qui se manifesta au dix-huitième siècle, mais ne produisit qu’au dix-neuvième siècle toutes ses conséquences pratiques.

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Sans doute en Asie révolution des quatre derniers siècles ne se présente pas aussi nettement; le progrès lent de certains éléments, la décadence rapide des autres rendent la formule plus complexe. Cependant dans tous les Etats de l’Asie, et notamment dans l’Inde, nous retrouvons les grandes lignes du même procès que nous avons suivi en Europe. Au seizième siècle la fondation de l’empire mongol; un mouvement religieux, philosophique et littéraire. Au dix-septième la monarchie centralisée et le style classique. Au dix-huitième la chute de l’empire, la disparition des tendances classiques, l’anarchie. Au dixneuvième les mêmes changements économiques qu’en Europe, mais grâce à l’action de l’Europe elle-même.

Le développement constant des sociétés européennes pendant les quatre derniers siècles a produit un grand mouvement d’émigration, de conquête et d’expansion commerciale. L’Inde se retrouve en face du problème déjà posé par le bouddhisme et l’islam; il lui faut choisir entre ses propres institutions particularités, hiérarchisées et des institutions égalitaires, humaines. Mais, quelque longue que puisse être la lutte, le résultat n’en est pas douteux, tant la civilisation moderne suscite de variations individuelles, tant ses moyens de sélection sont puissants.

Moralement. Dans aucun temps s’est-il produit autant de réactions qu’en provoquent les doctrines des penseurs et des savants contemporains? Aucune civilisation ancienne a-t-elle disposé de moyens de sélection comparables à l’école obligatoire, au service militaire, au système administratif, à la législation, à la police des États modernes?

Matériellement. Les variations causées par les découvertes de la science. La sélection imposée par la régularité des lois économiques, le régime fiscal, le système rigoureux des contrats.

L’Inde est arrivée à l’époque où sa civilisation propre doit commencer à se fondre dans la civilisation générale de l’humanité. Une pareille transformation n’exige pas de révolution. Car lentement l’Inde s’est déjà modifiée par le développement de ses propres institutions et sous l’influence de l’islam. En réalisant l’œuvre de son unité sous la dynastie mongole, en acceptant la domination de l’Angleterre, en créant les sectes vishnuites, en morcelant ses castes, l’Inde a d’elle-même accompli la plus grande partie de l’œuvre que l’empire britannique achèvera.

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