V. — ANALYSE DE LA IV* ÉGLOGUE
Tout le problème revient à discerner le thème fondamental que le poète emprunte à la Sibylle et Tapplication qu'il, en fait, avec la forme personnelle qu'il lui donne.
Ce qui appartient à la personnalité de Virgile, à ses intentions^ à son style, n'est pas difficile à saisir. Nous sommes en Tan 714 de Rome, soit 40 ans avant J.-C. La paix de Brindes, entre Antoine et Octave, venait d'être conclue. Les peuples la saluèrent avec une joie universelle, comme la fin des guerres civiles et le retour de Tâge d'or. Au milieu de cette allégresse, il est assez naturel que Virgile ait songé aux vers sibyllins qui annonçaient une ère prochaine de paix, do justice et de bonheur. Pollion, à qui Tcglogueest dédiée, était le premier lieutenant d'Antoine et tenait le consulat. Il avait été le principal artisan de cette heureuse paix. 11 se rejouissait d'avoir un fils dont la naissance coïncidait avec ce commencement de r&ge nouveau. Quoi d'étonnant que le poète, jeune encore, voulant faire sa cour à Pollion, ait rattaché à cette naissance le commencement des temps heureux prédits. par la Sibylle et, par une ingénieuse invention de l'esprit de flatterie, ait fait correspondre les progrès, de l'âge d'or renaissant ;i ceux do la vie même de l'enfant depuis sa naissance jusqu'à sa pleine maturité, en sorte que le bonheur du monde atteindra son apogée quand ce rejeton consulaire arrivera au sommet de la vie et des honneurs?
Voilà la part évidente du poète. 11 y a, dans la pièce de Virgile, une disproportion sensible entre lu haute matière de poésie qui, un moment, a saisi et soulevé son génie et l'application que son esprit de flatterie en a voulu faire. On sent si bien cette dualité de deux données inégales, que les commentateurs ont grand'peine à croire que Venfant du miracle soit ici le flis de Pollion. Rien n'est plus certain^ cependant^ et
c'est pour cela qu'il y a comme une chute, quand, après un magnifique essor à travers un monde idéal, la muse du poète revient, à la fin, à Tenfant du consul. Ces quatre derniers vers, si obscurs et si faibles, sont la rançon que le poète a payée au courtisan.
Les commentateurs qui trouvaient trop médiocres lespe^ sonnages de PoUion et de son fils pour supporter dételle» louanges, ne se trompaient qu'en voulant leur substituer celui d'Auguste. A ce moment, en 714 de Rome, Octave n'était pas encore Auguste. Ce n'est pas lui, c'est Antoine qui occupait le premier rang sur la scène publique. Pollion était le premier lieutenant de ce dernier, en sorte que. s'il va quelque flatterie secrète dans le tuusjamrcgnat Apollo^eWe va non à Octave, mais à Antoine, ainsi nommé peut-être parce qu'il venait de l'Orient, d'où vient le soleil. Mais, en réalité, rien de cela n'est fondé ; le retour de l'âge d'or n'est rattaché à la personne d'aucun homme politique en vue. car il ne saurait être l'effet du triomphe exclusif d'aucun des rivaux en présence qui venaient de signer le traité de Brindes. Avec un tact exquis et un sentiment très vif de l'idéal qu'il célèbre, Virgile a préféré choisir un enfant qui vient de naître, absolument étranger aux compétitions du jour, et dont la vie est encore une page entièrement blanche sur laquelle tous les rêves d'idéal peuvent s'écrire. L'enfant naissant (nascenti puero castafave Lucina) est bien moins l'instrument que le symbole de l'éclosion laborieuse, mais si profondément désirée, d'un âge et d'un état social nouveaux. Je crois entendre la prière de Virgile : « O chaste déesse, sois propice et veille sur cette double naissance, celle de l'enfant et celle du monde qui recommence! »
Le poète est en plein idéal. Son espérance, excitée par la paix de Brindes, repose non sur la fortune d'un homme politique, mais sur la prédiction du poème sibj^llin qu'il paraphrase. Notez que, dans ses vers, il n'est pas même question de Rome et de son empire. Sans doute cet empire est sup-
isé; mais Virgile chante non l'orgueil de Rome, mais le ve et le désir de l'humanité. Il y a dans ses vers non un uffle national^ mais un souffle moral humanitaire. C'est la ix et le bonheur parmi les hommes et dans la nature qui nt l'objet de .son rêve. Cet idéalisme universaliste a séduit, spire la muse du poète latin; mais il venait d'ailleurs, est ici un reflet lointain des prophéties messianiques. Le ème cuméen qu'invoque Virgile en était certainement nétré. Ce n'était pas un poème étroitement romain ni •ictement politique, mais un poème religieux qui renferiit des traits comme ceux-ci :
Magnus ab integro sœclorum nciscitur ordo. . . Mc toto surget gens auvea mundo.
Un second trait provenant de la même source sibylline, «t l'optimisme, c'est le cri de joie et d espérance, ce îssaillement tout nouveau dont frémit ici l'âme antique en :ouant les chaînes de la fatalité qui l'opprime. Virgile n'a >uvé cette philosophie optimiste de Thistoire ni dans ^siode qui, après Tàge de fer, en attend de plus mauvais core et n'espère aucun remède au mal toujours croissant*. dans les oracles de la sibylle païenne qui d'après Heraclite Plutarque « ne faisait jamais sortir de sa bouche convulsée e des paroles sinistres, sans beauté ni charme*. Horace, nàe, tous les contemporains de Virgile désespèrent de venir de la race humaine*. Tous, avec Hésiode*, désirent
l. Hésiode, Les Traoaux et les Jours, vers 175 : toO 81 xâxou oix
itat àXxirJ.
J. Plutarqoe, De Pyth. Orac. : SiSuXXa 8g jiaivofxivq) otofiati, xx6*
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