‹ Essai sur l'évolution psychologie du jugementChapitre 10 sur 103 · DIFFICULTÉS · texte numérisé non relu

DIFFICULTÉS

fuyantes et les rend, à mes propres yeux, plus claires et plus résistantes. Mais il n'en reste pas moins que ma puissance de juger déborde les moyens d'expression que me fournit le langage. Tous ceux qui, sans posséder à fond une langue étrangère, sont cependant en état d'exprimer couramment les idées les plus familières de la vie quotidienne, connaissent bien l'état d'esprit qui se produit quand un mot vient à leur manquer. L'énonciation du jugement est brusquement arrêtée, mais non pas le jugement lui-même, et le plus souvent, en vertu du pouvoir qu'ont les mots d'une même langue de s'attirer, de se tenir entre eux, ce n'est pas le terme correspondant de la langue maternelle qui se présente pour combler cette lacune, mais lUie image visuelle ou auditive, ou le sentiment d'une tendance, qui pourront se traduire par une mimique appropriée. Il arrive, au reste, que tel mot de notre propre langue, terme technique, philosophique, parfois même expressiondes plus familières, nous échappe soudainement au cours d'une conversation animée, sans que le courant de la pensée en soit immobilisé. Bien au contraire, l'efTort pour retrouver, au besoin pour créer l'expression adéquate, active la succession des représentations et en multiplie la variété. — Et quelles sont, en définitive, les affirmations que nous avons le plus de peine à traduire par des mots ? Ce sont précisément celles qui sont vraiment nôtres. Les banalités de la vie courante : formules de politesse, lieux commiuis de la politique, de la morale et de l'esthétique, questions familières de métier ou de commerce, s'expriment sans effort et mécaniquement. C'est quand, au contraire, à nos risques et périls, nous prenons l'initiative de l'affirmation, que parfois les mots et les tournures viennent à nous manquer. De là les tâtonnements de l'improvisation,

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les lenteurs et les perpétuels recommencements de récrivain original, et, sans doute aussi, les hésitations du penseur que décourage la nécessité de fixer par des mots une pensée toujours mobile : cogitationes volant, scripta marient, (i)

§ 7. — Qui ne voit qu'ainsi débarrassé de ses limites verbales, le domaine du jugement s'étend hors de la pensée abstraite et réfléchie à toute l'activité mentale ? Les actes que nous prenions pour exemples : saut du promeneur, mouvements du joueur de billard et du dessinateur, et cent autres analogues, sont bien, comme le jugement, des attitudes intelligentes prises par l'esprit en face des choses. Faut-il donc étendre cette n'emarque à tous les cas analogues et apercevoir un jugement dans tous les gestes heureux, dans tous les mouvements appropriés à une fin ? Peut-on, en un mot, négligeant le caractère représentatif de toute affirmation, n'en retenir que la manifestation motrice ? Peut-on définir le jugement une action ?

Préoccupé d'un souci pratique ou absorbé par un problème abstrait, je parcours, dans une grande ville, une rue qui m'est familière. Je ne perçois clairement qu'un très petit nombre des qualités des objets qui m'entourent, tout juste le minimum indispensable à l'orientation et à la régularité de mes mouvements. Je descends un trottoir, contourne un arbre, et, à moins de distraction complète, m'en-

(1) Descartes a médité sa « méthode » pendant dix-huit ans. La préparation de rA/>o/o^ie inachevée de Pascal a rempli au moins les dix dernières années de sa vie. Montesquieu a mis vingt ans a écrire VEspril des Lois ; Kant, dix années à achever la Raison pure qull n*a publiée qu'à 57 ans. Cf. à ce sujet, V. Egger, La parole intérieure, chap. V, § 4 et 5.

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gage au momenl opportun dans une rue transversale. La complexité précise des mouvements accomplis n'a d'égale que la simplicité obscure des états de conscience correspondants. Pure habitude, dira-t-on, mécanisme analogue à l'instinct de la bête qui regagne son gîte. Nous le voulons bien, si l'on consent à accorder à ce terme d'habitude la valeur et le caractère d'une véritable opération mentale. Car cette habitude comporte une richesse d'adaptation et une souplesse qui la différencie du mécanisme pur. C'est ainsi que l'habitude de circuler à travers la foule servira au Parisien de passage à Londres ; dans son quartier même, d'ailleurs, il ne rencontre pas exactement à la même place les mêmes badauds ni les mêmes fiacres. De leur côté, le pianiste qui déchiffre à première vue, le peintre qui dessine sûrement un portrait nouveau, ou simplement l'enfant qui lit sans hésiter une leçon nouvelle, accommodent constamment une disposition, un pouvoir intérieur à l'excitation du moment. Entre cette accommodation active et l'attitude mentale qui constitue l'affirmation, aperçoit-on aucune différence essentielle ?

A vrai dire, les exemples ne prouvent rien, et Ton doit convenir que l'assimilation du jugement à l'action paraît autrement artificielle quand il s'agit d'affirmations abstraites et sans application concrète immédiate, telles qu'une formule algébrique ou une sentence morale. Ce sera précisément l'objet de ce travail, d'établir que l'adaptation de l'esprit aux choses ne se borne pas à établir entre l'organisme et les résistances extérieures les relations les plus efficaces, mais que les images, les souvenirs, les habitudes individuelles et la vie sociale créent autour du moi, en quelque sorte, une série de milieux secondaires auxquels le sujet doit s'accommoder sans trêve ni relâche.

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Si donc, au total, le jugement ne se ramène ni au jeu mécanique des représentations, ni à Fagencement coutumier des mots, c'est qu'il est, à nos yeux, une attitude active, im geste, achevé ou ébauché, visible ou effacé, peu importe, mais réel ; c'est qu'il est, comme toute* attitude, une réaction défensive ou agressive de l'organisme contre un milieu ambiant plus ou moins proche, ou une attitude également active de l'esprit à l'égard de ses propres modifications internes ; — et c'est cette attitude qu'il s'agit d'expliquer, c'est de ce geste qu'il nous faut retrouver le mécanisme.

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