DIFFICULTÉS
Or, on ne saurait trop se garantir contre cette illusion nominaliste , singulièrement forte • de Fintérêt accordé par la logique à la proposition. S'il est entendu, depuis Aristote, qu'on ne peut penser sans images, ce vêtement matériel, qui précise les contours de toute pensée, est-il toujours et nécessairement le le langage? Preyer a reconnu de bonne heure chez • l'enfant une « logique sans paroles », qui précède de beaucoup le développement intégral du langage. L'enfant qui se détourne avec vivacité de la bougie à laquelle il s'est brûlé la veille, n'a-t-il pas opéré un véritable jugement de reconnaissance (i) ? Chez l'adulte même, est-il impossible d'observer dans l'expérience familière une logique muette des images et des mouvements ?
§ 6. — Je me promène seul à travers champs, et je m'arrête une seconde au bord d'un fossé plein d'eau que je dois franchir: j'en « apprécie» la largeur, je «mesure» mon effort et j'arrive sans encombre sur l'autre bord. Je joue au billard et, en silence, je « calcule » la direction et la force de l'impulsion que je vais donner à ma boule. Dessinateur, « j'évalue » la dimension que chaque détail devra recevoir dans mon esquisse pour prendre place à son plan respectif. Professeur, je corrige des copies d'élèves et je les « classe » d'après un ordre que je crois juste. Ces opérations, à n'en pas douter, impliquent, non pas un acte, mais ime série d'actes silencieux, de jugements, au sens rigoureux de la définition classique, car elles réalisent un accord entre mi sujet pensant et un objet aperçu.
(i) Prrybk, Die Seele des Kindes, 4' édition allemande, Leipzig, 1895, p. 234 él suiv. Cf. p. a4i ^^ suiv. les observations sur les enfants sourds-muets.
44 POSITION DU PROCLAME
D'autres fois, ce jugement muet implique un déroulement, en apparence tout intérieur, d'images visuelles. Au moment où j'écris ces lignes, vers neuf heures du matin, au bord de la mer, le ciel, radieux depuis l'aurore, commence à se charger à l'ouest de lourds nuages gris qui s'avancent lentement vers la terre ; je me rends très nettement compte qu'à cette heureci, la marée est au plus bas, et qu'aujourd'hui, comme les jours précédents, le flot montant va sans doute démentir les promesses du matin et amener un cortège de «grains», de vent glacé et de pluie; je songe même que nous touchons à la pleine lune, et que le temps irrégulier et maussade de cette semaine durera sans doute jusqu'à la grande marée prochaine. Voilà une série de jugements complexes. Je puis affirmer cependant qu'aucun d'eux ne s'est déroulé en moi sous forme de proposition. Si les mots : pleine lune, grande marée, ont confusément bourdonné dans mon oreille, je m'aperçois clairement que cette « parole intérieure » n'a pas constitué toute ma pensée. Elle s'est insérée simplement dans le tissu des représentations, visuelles pour la plupart, qui se sont succédé dans ma conscience, comme les fils d'une broderie s'insèrent dans la trame du canevas.
Il est vrai que, pour communiquer ces affirmations à mou lecteur, les mots se présentent maintenant et s'enchaînent sans effort ; et la clarté, la cohésion des représentations verbales est telle que j'ai peine, après avoir énoncé ma pensée, à en reconstituer intégralement le contenu purement visuel. Aussi n'avons nous garde de contester la double fonction du langage verbal : fonction sociale, puisqu'il est de beaucoup le plus puissant instrument de communication de la pensée, — fonction individuelle, en ce sens qu'il immobilise en formules stables mes pensées les plus