‹ Essai sur l'évolution psychologie du jugementChapitre 15 sur 103 · INTERPRETATION · texte numérisé non relu

INTERPRETATION

§ 6. — Est-il possible maintenant de donner de cet ensemble de faits manifestement analogues une explication systématique? Il faut avouer, tout d'abord, que riialûtude, en tant que fait primaire, est inexplicable dans l'état actuel de nos connaissances. Elle est la donnée même de la vie. Précisément par ce que l'adaptation ne peut se greffer que sur un habitas primordial, cet habitas est la matière biologique fondamentale au-delà de laquelle, par une transition que nous ignorons, la science rejoindra peul-ètre un jour la matière inorganique. Le seul problème que nous puissions aborder ici est celui-ci : comment s'opère le passage de l'habitude à l'adaptation ?

Deux explications se trouvent actuellement en présence.

D'une part, la théorie mécaniste représentée par Lamarck et, plus récemment, par Hieckel. Ce dernier

INTERPRÉTATION 6i

suppose que la masse protoplasmique originaire, — le» cytodes, dont la monère est le cas le plus typique, — est très instable et susceptible de ressentir les moindres changements d'un milieu. Or les conditions dans lesquelles deux « plastides-fiUes » nées de la division d'une même « plastide-mère », continuent à vivre différent toujours plus ou moins. lien résulte que les nouvelles plastidules (éléments de la plastide), qui se forment constamment aux dépens des liquides nutritifs absorbés, ne seront pas de tout point semblables aux plastidules déjà existantes. Si la variation du milieu persiste ou se répète, Tafflux de plastidules différentes des premières modifiera et fixera le caractère nouveau de la cellule. Et l'hérédité, si elle n'est contrariée par d'autres variations plus fortes ou plus répétées, fixera cette première « habitude » de la matière vivante. En d'autres termes, l'adaptation à de nouvelles excitations n'est qu'une addition d'habitudes réalisées par des hasards heureux, (i) ' Cette explication, à vrai dire, n'en est pas ime, car elle se réduit à constater le fait universel de 1' « habitude » ou « mémoire » organique. Or, toute la question est précisément de savoir si les variations d'un milieu qu'on suppose à tout moment également ins-

(i) Cf. HiBGKEL, Essais de psychologie cellnlaire, trad. Soury, Paj^ig, 1880, p. 47 ^^ suiv., et p» 76 et suiv. Cf. du même, Anthropogénie, trad. Letourneau, Paris, 1877, 6* leçon ; et Le Règne des Protistes, trad. Soury, Paris, 1879. On peut s'éionher que Hœckel, si soucieux d'exclure tonte idée' de iinaliié, prenne si volontiers à son compte des expressions aussi vagues que l*«àme de Fatome», la «volonté », la « mémoire» de la cellule. « Sans l'hypothèse d*une âme de Tatome, écrit-il, les phénomènes les plus vulgaires et les plus généraux de la chimie ne s'expliquent point». (Psjychol. cellul., p. 4o)* Mais il ne faut point oublier qu'à tous les degrés la vie et la pensée ne sont, à ses yeux, qu'une « ondulation ramifiée ».

HABITUDE Et ADAPTATION ORGANIQUES

table pieuvent mécaniquement engendrer des habitudes solides dans une matière plastique également très mobile, si l'on ne suppose pas dans cette dernière une virtualité capable de tirer profit des excitations les plus avantageuses, une spontanéité qui ne réagira pas indifféremment à tous les stimulants. « A des propriétés externes spéciales, dit Spencer, il faut que viennent s'opposer des propriétés internes spéciales ». (i)

§ 7. — C'est le plus grand mérite de la théorie spencérienne d'avoir transporté du dehors au dedans la cause de l'adaptation. Spencer suppose bien, luf aussi, à l'origine, un protoplasma contractile soumis à des excitations très variées, qui produisent daiïs la masse contractile des mouvements dilfus, également très variés. (2) Mais, parmi ces mouvements,ceuxquise trouvent s'adapter le plus exactement à ces contacts du milieu ambiant, déterminent par ce fait même des réactions plus énergiques. Cet excès d'énergie produit dans la masse protoplasmique des « canaux de moindre résistance». (3) Par suite, tonte excitation qui a réussi à ébranler l'organisme trouvera, si elle se répète, une voie d'action plus facile, c'est-à-dire un germe d'habitude nouçelle, une adaptation. Dans les organismes supérieurs, l'hypothèse se vérifie encore en se compliquant. Darwin, le premier, n'a-t-il pas montré qu'à mesure que la structure nerveuse se complique, les excitations fortes dusensorium sont suivies, outre les contractions musculaires appropriées, de réactions

(i) Spkxcer, Principes de biolog^iCf trad. Gazelles, 5^ 28, t. 1, p. 91, Paris 1880.

(a) Spencer, Premiers principes, trad. Gazelles, 4* éd., Paris i885, p. 370 et suivantes.

(S) lbi(L § 78, p. 209.

tNTERPRléTl.TÎON 63

diffuses « sans objet » (i) ? Il se produit ainsi un accroissement d'énergie nerveuse aboutissant à un accroissement d'énergie potentielle disponible pour de nouvelles acquisitions.

Cette théorie, on le voit, ne supprime pas, mais elle réduit au minimum le rôle des accidents heureux. Qu'un organisme dépérisse faute de lumière, si, parmi les mouvements diffus qu'il accomplit sous la pression intérieure de son énergie d'excès, il s'en trouve qui l'amènent à la lumière, le large flot d'énergie qui en résultera favorisera le retour du mouvement utile. Mais il reste à expliquer la fixation en habitude de cette adaptation naissante. C'est ici qu'intervient chez Spencer et chez Bain la loi du plaisir et de la douleur. (2) « Après le succès, dit » Spencer, viendront immédiatement certaines sen- » sations agréables accompagnées d'un courant d'é- » nergie nerveuse dirigé vers les organes employés... » Les lignes de communication nerveuse à travers » lesquelles le courant passe dans ce cas ont » ouvert une nouvelle route vers certains canaux » inoccupés, et, en conséquence, elles donneront » désormais naissance à une plus grande quantité de » mouvements moléculaires, et seront plus pénétrables » qu'auparavant. » (3) Bain, qui ne prend point à son compte l'hypothèse de l'énergie d'excès, et se contente d'admettre la spontanéité primitive du vivant, pense également que le plaisir sufïit à inviter

(i) Darwin, Expression des émotions, trad. française Pozzi et Benuit, chap. m, Paris, 1890, p. 69 et suiv. Cf. Spencer, Premiers principes. § 169, p. 395, et Principes de biologie^ § 67, t. i, p. aa4 et suiv.

(a) Bain, Emotions et volonté, trad. franc., p. 3o4 et suiv. où l*on trouvera les principales citations de Spencer à ce sujet.

(3) Cité par Bain, ibid», p. 308-9.

rorganisme au prolongement ou au renouvellement de la réaction agréable, (i) En d'autres termes, pour ces deux représentants de Tévolutionisme, le plaisir présiderait à la cristallisation de l'adaptation accidentelle en habitude durable.

§ 8. — On a objecté à cette théorie (2) qu'elle expose l'organisme à un risque par trop considérable. Il n'est guère, en ellet, de stimulants invariables, et les changements d'un milieu instable menacent à tout instant de détruire l'adaptation avant le retour du stimulant corrélatif. Mais l'objection nous semble, sinon détruite, du moins très atténuée, si l'on songe que la variabilité du milieu est, en fait, très relative, et nous verrons plus tard à quel point cette constance relative du milieu est importante pour l'explication du jugement. Il faut, d'autre part, noter ce fait, tout en faveur de la thèse spencérienne, que les organes les plus rudimentaires, en l'absence des excitations propres à les ébranler, demeurent dans un état de vie sourde et de mort apparente, qui leur peroiet de se réserver jusqu'au retour du stimulant favorable. Certaines bactéries se conservent indéfiniment à l'ombre pour se raviver au premier rayon de soleil.

Mais l'intervention de la loi du plaisir prête à des critiqu,es autrement graves. Tout d'abord cet élément d'explication a l'inconvénient de ne convenir qu'aux organismes très développés ; car, ou les mots de plaisir et de douleur ne veulent rien dire, ou ils désignent, avec toutes les atténuations qu'on voudra, un état psychique conscient. L'explication ne vaut donc

(1) Oavr,cité, p. 309.

(a) Baldwin, ouvr. cité, p. 161.

iKTfiRPRéTATION 6S

que pour les organismes doués d'un système nerveux central. D'autre part, comment peut-on, même chez ces derniers, supposer que le plaisir résultera d'un stimulus accidentel ? Une dilatation, ime contraction, n'est pas par elle-même agréable ou pénible. Elle ne Test qu'en taiit qu'elle satisfait ou contrarie une disposition antérieure, une habitude primordiale, un besoin. L'oxygène, les sucs nutritifs, la lumière ne provoquent pas dans les bactéries ou dans les plantes des mouvements quelconques, mais des mouvements nécessaires à la vie, et c'est à ceX accroissement de vitalité au centre de l'organisme qu'on peut intelligiblement attribuer l'accroissement de la décharge motrice. Les mouvements qui résultent de cette décharge se trouvent, à leur tour, utiles ou nuisibles ; et la sélection fonctionnelle, l'adaptation, est la résultante de cette série de décharges favorisées ou contrariées. Sans doute, le plaisir peut, ultérieurement, chez les vivants conscients, devenir un sous-agent de sélection, parce qu'il est en général le signe de la dépense normale et utile, comme la douleur est le signe de la dépense insuffisante, excessive ou nuisible. Mais c'est là un développement tardif, qui suppose avant lui l'existence, — en elle-même inexpliquée, — des premières « réactions circulaires » indisdispensables à la vie. Tout ce qu'on peut concéder à Spencer et à Bain, c'est que suivant l'heureuse expression de M. Baldwin, « toute excitation qui accroît la » vitalité donne une base organique au plaisir, » c'està-dire crée, dans la vie organique, le corrélatif de ce qui sera, dans la vie psychique, la conscience du plaisir.

En d'autres termes, les excitations du milieu externe peuvent être accidentelles ; mais les réponses qu'y fait l'organisme ne le sont pas et ont pour condi-

tion une première aptitude défensive, et même, ainsi que nous Favons vu plus haut, une capacité de sélection discriminative qui permet de choisir, parmi les stimulants, ceux auxquels il lui est le plus utile de répondre. Un individu ou une race, à quelque moment de révolution qu'on les considère, ne peuvent s'adapter à une modification du milieu qu'à la condition d'être déjà, dans la mesure que nous venons d'indiquer, accommodés à ce milieu. Dans le conflit avec un milieu nouveau, ceux-là survivront dont les réactions circulaires favoriseront le mieux le retour des excitations utiles et repousseront les contacts les plus dangereux.

§ 9. — Malgré cette correction, il reste de Fhypothèse évolutioniste une conception féconde qu'il nous faut retenir, et dont nous aurons le plus grand profit à tirer : celle de la réaction d'excès. Les excitations utiles provoquent dans l'organisme im.e décharge diffuse qui- déborde, en quelque sorte, la satisfaction immédiate que le vivant en éprouve. Cette loi d'accroissement se réalise sous nos yeux d'une façon saisissante. Chez tous les vivants, l'accroissement de vitalité engendre des réactions motrices plus riches, qui, à leur tour, multiplient la vitalité. Tout ce qu'on demande, c'est d'étendre aux organismes les plus simples ce pouvoir de féconde initiative qui, greffé sur la tige solide de l'habitude, va permettre à l'organisme de pousser vers le monde extérieur, comme autant de rameaux vigoureux, de nouvelles adaptations.

Page 1