I. HISTORIQUE DU PROBLÈME
§ I . — On peut concevoir et, en fait, on a proposé bien des définitions et bien des théories du jugement ; mais il n'y a guère que deux méthodes possibles pour aborder Tétude de cette opération mentale.
On peut, tout d'abord, considérer le jugement sous sa forme achevée, tel que nous le trouvons dans la science, dans la littérature, dans les dogmes religieux ou simplement dans les affirmations du bon sens. Ces jugements s'expriment tous par des propositions, et ces propositions se composent, dans presque tous les cas, de plusieurs termes. Un premier travail d'analyse, tout grammatical, consiste alors à distinguer et à définir les fonctions verbales des termes, à réduire ces fonctions au plus petit nombre de types possibles : sujet, attribut, copule, et à découvrir les relations de ces termes entre eux. Un second travail, analogue au premier, distingue ensuite entre les jugements eux-mêmes des types généraux et, entre ces types eux-mêmes, des relations rationnelles telles que les luis étant donnés, d'autres plus particuliers ou plus généraux, positifs
OU négatifs, peuvent être légitimement dérivés des premiers. Il établit les lois de cette dérivation et détermine le degré de certitude qu'elle comporte. Ce premier point de vue, tout formel, est celui du logicien.
Tout autre est le point de vue du psychologue. Celui-ci, au lieu de rechercher ce que doit être le jugement pour être valable en raison, se demande ce qu'il est en tant qu'opération mentale et comment îl se fait. Derrière les termes, il retrouve des idées et, au delà des idées, des représentations, c'est-àdire des données de la conscience ; derrière la proposition, il aperçoit un pouvoir d'analyse et de synthèse capable de dissocier les éléments que l'expérience présente liés, d'unir ceux qu'elle présente isolés, et recherche l'origine de ce pouvoir ; il distingue, dans la genèse de l'affirmation, des étapes, et des degrés dans la certitude. En un mot, le psychologue considère le jugement, non plus comme un produit, mais comme une fonction dont il décrit les organes et l'activité.
§. 2. — Qu'il soit légitime et profitable de se placer à l'un et à l'autre de ces deux points de vue, c'est ce que personne ne songe à contester. Mais on s'explique aisément que le point de v\ie de la forme ait, le premier, sollicité l'attention des philosophes et que la logique du jugement ait été presque achevée bien avant que la psychologie eût été constituée comme science indépendante. C'est ainsi que la gymnastique et l'hygiène ont de longtemps devancé l'anatomie et la physiologie, parce qu'il n'est pas plus nécessaire, pour se mouvoir harmonieusement et se nourrir sainement, de connaître le mode d'attache des muscles ou les réactions chimiques de la diges-
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tion, qu'il n'importe, pour penser juste, d'avoir étudié les opérations de Fàme. En revanche, « Fart de penser », les règles de la démonstration et de la réfutation devinrent nécessaires du jour où Tusage de la parole put modifier le verdict d'un tribunal ou l'opinion d'une assemblée politique ; et l'on comprend que les premiers professeurs d'éloquence, les Sophistes, aient, les premiers aussi, tenté de débrouiller les règles de la pensée juste, de même qu'ils discernèrent les règles grammaticales et les parties du discours dont, avant eux, tout le monde se servait sans le savoir. Mais leur recherche, tout intéressée, s'arrêta aux procédés extérieurs qui permettent à volonté de fortifier ou d'ébranler une thèse donnée ; ils négligèrent l'étude du réel pour de subtiles discussions sur le possible, et ces maîtres de « l'art de persuader » en arrivèrent à nier la possibilité de toute affirmation. Toute chose est vraie, dit Protagoras, dans la mesure où elle apparaît telle. — Rien n'est coimaissable, réplique Gorgias, et le connaissable ne saurait être communiqué, puisqu'une seule et même idée ne saurait être présente en plusieurs esprits ; — si d'ailleurs le jugement affirme d'un sujet plusieurs attributs, ce sujet est à la fois un et plusieurs, ce qui est contradictoire. En un mot, les sophistes n'avaient isolé les concepts du langage que pour proclamer la vanité des liaisons, opérées entre eux par la parole.
§ 3. — Aussi la préoccupation des grands successeurs des Sophistes fut-elle de résoudre ce problème importun de l'un et du plusieurs, de rétablir la possibilité du jugement et, du même coup, l'objectivité compromise de la comiaissance par concepts. Que ridée soit, comme le veut Platon, la réalité, même
des choses, ou qu'elle en exprime, selon la doctrine d'Aristote, la forme essentielle, le jugement qui unit les concepts n'est plus étranger à ce qui est ; il saisit même ce qu'il y a de plus réel dans le sujet et en exprime le degré de généralité. Aussi la théorie du jugement est-elle, pour les deux grands Socratiques, la préface indispensable de la métaphysique (i) ; et à cette préface ils ont donné le développement que l'on sait. Mais leur théorie est loin d'être encore dégagée du point de vue logique, et même grammatical, des Sophistes. Pour Platon, comme pour Aristote, les termes ne sont par eux-mêmes ni vrais ni faux ; c'est quand ils entrent dans le discours 0<6^o<i), qu'ils désignent la vérité ou l'erreur (2). La division aristotélicienne des catégories est même directement inspirée de la division des formes verbales de l'aflirmation (3).
§ 4 . — Après Aristote , l'ère des hardiesses dialectiques semble close. Les successeurs immédiats d'Aristote, Tliéophrasle et Eudème, et l>ienlôt les Epicuriens, et surtout les Stoïciens, perdent le sentiment de l'unité des sciences philosophiques : ils font de la logique une discipline à part, purement formelle et grammaticale. Ils écrivent des manuels d'école surchargés de classihcations subtiles des termes et des propositions, hérissés de formules et de règles ; ils instituent toute une science de mots que Télève peut s'assimiler par simple effort de mémoire, la « scolaslique ». Et la
(i) Arist. Métaph. iv, 3 ; ioo5 b. 4'
(2) 5op/iisf., p a6i,E sq. Dans Thiéty p. 190 A, Socratedit: « Juger, selon moi, c'est parler ». ("EYfoye tô 5oÇaî^£'.v ÀsyEiv xaX65 xa\ TTjV ôoÇav Xoyov Eipr^fievov, où (x^vioi r:p6ç aXXov oùSe «wvf,, kXkk aiyf, 7:p6; auiôv). Cf. De Intepret. I, i6a, la.
(3) De Catef., c, 4 ; Metaph., v. 7, 1017 a a3.