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III. LE LANGAGE

§ 19. — L'étude de l'imitation et de l'expression nous permettra d'abréger celle de Tacquisition du langage. Nous avons noté, en effet, que le son a ce privilège d'être, de toutes les sensations de l'enfant, celle où il se saisit le plus vite comme actif et passif. Il est auditeur et auteur à la fois de son propre chant. Ainsi se consolide en lui l'association sub-corticale entre le centre moteur de la parole et le centre auditif. Bientôt son oreille, exercée à discerner de sa propre voix les sons extérieurs, lui fournit d'autres types sonores à imiter. Enfin, parmi les modes de l'expression sympathique d'autrui, c'est la voix humaine,

avec ses nuances si variées de hauteur, de timbre et d|intensité, qu'il observe de préférence ; car c'est elle qui lui annonce d'ordinaire les joies ou les peines les plus vives, et ces nuances auditives s'associent étroitement à l'image visuelle des autres modes d'expression. L'enfant dispose donc, vers la fin de la première aimée, de toutes les habitudes auditives, visuelles et motrice^ nécessaires à l'élaboration de la parole.

§ 20. — Comme toutes les précédentes, cette acquisition procède par tâtonnements. L'enfant qui s'essaie à parler sait déjà répondre à un son par un son ; mais il ne sait pas encore porter son attention vers telle ou telle région définie de son appareil vocal. Dans la violence de son effort, il agite à la fois la langue, les lèvres, le pharynx et le larynx. De cette confiision émerge, de par leur réussite même, certains efforts heureux, et l'auto-imitation assure la fixation de l'habitude. Agé de 11 mois, mon enfant, ayant entendu appeler « Black » un chien qu'il aimait fort, dépensa des efforts véritablement inouïs pour prononcer ce mot, le premier de son vocabulaire qui ait clairement désigné un objet. Il s'y exerçait de luimême dès son réveil. Du milieu d'approximations plus ou moins confuses : iak, diak, guiak, etc., émergeait, de temps à autre, un hak^ ou même un blak triomphant. Nous trouvons ici im cas nouveau et très saisissant de la spécialisation graduelle de l'adaptation motrice.

On s'explique fort bien, d'ailleurs, que l'enfant de douze à quinze ou vingt mois comprenne beaucoup plus de mots qu'il n'en peut énoncer et que quelques enfants même semblent répugner assez longtemps à tout effort verbal. Du onziènle au treizième

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mois, en dépit de toutes les suggestions qui furent tentées sur lui, mon enfant n'acquit pas Tusage d'un seul mot nouveau, et fît même du mot Black un usage de moins en moins fréquent. Or, à treize mois, il comprenait parfaitement ime- vingtaine de phrases, impératives (Dis bonsoir. — Donne la main. — Fais bravo, etc.), ou interrogatives (As-tu faim? — Pour qui la bouillie ? — Où sont tes pieds? etc.), et y répondait par des gestes appropriés, très nettement différenciés. Il est reconnu, en effet, que les réactions motrices spéciales sont, en général, en retard sur les réactions sensorielles ( i ) . Dans le cas spécial du langage , notamment, Tenfant est obligé de reproduire syllabe par syllabe, c'est-à-dire par une sorte d'attention analytique, les mots que sa mémoire auditive reçoit en blocs massifs. Preycr (2) compare fort heureusement la gauclierie de Tenfant qui s'essaie à parier à l'attitude des malades frappés de « dysphasie », chez lesquels les centres moteurs de la parole sont lésés sans altération des centres auditifs.

§ 21. — Après ces tâtonnements, et à des époques fort variables, le langage de l'enfant prend soudainement un développement et une consistance extraordinaires. Il semblerait, à première vue, que cette impulsion dût avoir pour origine le développement même de rintelligence, e^ que l'enfant fit avec joie usage de son nouvel instrument, du jour où il a compris l'utilité des signes. Partiellement exacte, cette explication, est insuffisante. Il ne faut voir, croyons-nous, dans la brusque préférence accordée par l'enfant au mode

(i) Cf. L. Lange, Neue Experim, ûb. den Vorgang der einfachen Reaktion auj Sinneseindr'ùcke, dans les Philos. Studien de Wundt, t. rV., 1888.

(a) Ouvr. cité, p. 374-75.

l3o ÉTUDE DE QUELQUES ADAPTATIONS

verbal d'expression, qu'un symptôme de rachèvement des habitudes verbo-motrices dans le centre moteur du langage, et de rétablissement de solides liaisons sub-eorticales entre ce centre et le centre auditif. L'aphasie motrice, la plus fréquente précisément, semble bien prouver que Tacquisition, la j)erte ou le trouble des coordinations verbo-motrices n'a rien de commun avec l'état de santé ou d'anémie intelleclectuelle. De môme qu'un léger trouble suflit à mettre hors d'usage cet appareil délicat, de même il ne peut fonctionner avec aisance en-deça d'iui certain degré de perfection organique. En fait, Teniant possède bien avant de savoir parler l'usage des signes et l'intelligence de quantité de termes et de propositions. Certaines classes de percepts visuels, sonores ou tactiles, sont pour lui suggestives d'émotions et, par suite, de réactions délinies. Et par là-mème un progrès intellectuel inappréciable se trouve déjà réalisé. En ellet, ces réactions, si nombreuses et si nuancées soient-elles, le sont beavicoup moins encore que les émotions qu'elles traduisent; les mouvements de l'enfant se diversifient infiniment moms vite que ses perceptions, et des réactions identiques ou semblables, doivent répondre de la même manière à des excitations provenant d'objets partiellement différents. Dès lors, il faut reconnaître que, de très boime heure, l'enfant oppose à la multiplicité des choses ime simplicité organique d'habitutudcs. N'est-ce pas dire, d'mi mol, qu'il est déjà capable de généraliser ?

LA GÉNÉRALISATION l3l

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