I. LA CONNAISSANCE DE l'eSPAGE
§ 2. — Jusqu'à la cinquième ou sixième semaine, l'enfant semble ne faire aucun eflÇort pour saisir les objets qu'il voit; lors même que ceux-ci la stimulent,
son attention ne se traduit qu'en réactions diffuses. Les mouvements des yeux ne sont pas coordonnés (i), de sorte que les axes optiques ne se coupent que par accident. Aucune réaction ne permet encore de conjecturer que l'enfant ait la notion de la distance et de la profondeur (2). En admettant même, avec quelques psychologues, que les plus élémentaires impressions visuelles se représentent, dès Tabord, dans un espace à trois dimensions (3), il est aisé, en tout cas, de constater, que l'évaluation de la distance et de la profondeur ne devient exacte, ou même approximative, chez l'enfant, que du jour où elle lui est utile, c'est-à-dire dès qu'il est en état de répondre par des réactions appropriées à certaines excitations lointaines, agréables ou pénibles. Dans les quatre premiers mois, l'enfant a saisi, par réflexe
(i) Cf. Preyer, ouvr. cit., p. a3 el suiv.
(2) Est-ce à dire que la cœnesthésie ne fournisse pas déjà à Tenfant quelque vague notion d'étendue, c'est-à-dire une simultanéité d'impressions senties comme extérieures les unes aux autres ? Nous ne le pensons pas et nous avouons n'avoir pas été convaincu, sur ce point, par la pénétrante discussion de M. J. Lachelier {L'observation de Plalner, dans : Rev. de Méiaph. et de Mor., nov. 1903, p. 684 et suiv.). Un battement de cœur ne nous paraît pas extérieur à une crispation de l'estomac d'une manière simplement « qualitative », et je n'ai pas besoin, pour sentir cette extériorité de me représenter la situation respective des organes affectés dans l'espace visuel ; de ce que cette dernière représentation soit, en fait, devenue pour nous l'équivalent commode de toutes les autres, il ne résulte pas nécessairement que nous n'ayons pas la conscieifte réelle, quoique obscure, d'une « extension » musculaire et tactile. Mais il reste vrai que cette sorte d'extension est absolument irréductible à l'étendue visuelle, comme la résistance, le son et l'amer sont hétérogènes à la couleur ; de sorte que les sensations cœnesthésiques de l'enfant ne sauraient lui fournir aucune donnée pour l'acquisition de la notion de l'espace visuel par rapport auquel s'organiseront bientôt ses principales adaptations.
(3) C'est notamment l'opinion soutenue par W. James, Principies of Psychotogy, p. i34 et suiv., aia et suiv. Cf. Paul Janbt, La perception visuelle de la distance, dans : Rev, philos., 1879, 1. 1, et DuNAN, Un nouveau cas de guérison d'aveugle-né, ibid,, 1888, t. I.
LA CONNAISSANCE DE l'eSPACE lit
musculaire, les objets à portée de sa main. L'habitude qu'il prend de les porter à son visage, pour les sucer comme son biberon, les introduit dans son champ visuel, établissant une relation imprévue entre les mouvements de la main et les réactions accommodatrices des muscles de ses yeux. Et nous trouvons, dès lors, une application du « choc en retour» caractéristique de Tattention : vers les couleurs vives, vers les objets aux contours très arrêtés, Tenfant tend les bras. Non pas qu'il ait déjà le sens de la direction et de réloignement : les mouvements de ses bras et de son torse continuent simplement à s'accorder avec ceux de ses yeux. Mais l'appréciation des distances lui échappe. A dix-sept semaines, dit Preyer (i), il cherche à atteindre les objets placés à deux fois la longueur de son bras. Moins précoce, mon enfant ne tendit pas la main vers les objets avant la vingt-et-unième semaine, et, jusqu'à la vingt-neuvième semaine exactement, son effort se limita aux objets situés à portée de son bras. Trois ou quatre centimètres d'éloignement suffisaient à lui rendre les objets indifférents, encore qu'il les reconnût. Je n'ai jamais observé, contrairement à la croyance courante, qu'il cherchât à saisir des objets pratiquement inaccessibles : un lustre, la lun^, les étoiles.
§ 3. — De son côté, Baldwina institué, sur un sujet unique, il est vrai, sa propre lille, âgée de neuf mois, une série d'expériences d'une remarquable précision (2). L'enfant est assise sur sa chaise, immobilisée par un lien passé autour de sa poitrine et fixé au dossier. Les bras sont nus et laissés libres de leurs mouvements. Une baguette horizontale graduée est
(i) Preyer, Die Seele des Kindes, 4' éd., p. 34. (2) Ouvr. cité, p. 47-5i.
lia ÉTUDE DE QUELQUES ADAPTATIONS
fixée perpendiculairement au dossier de la chaise, à la hauteur des épaules, dans la direction du bras. Une seconde baguette est installée de façon à pouvoir glisser le long de la première, tout en restant parallèle à la ligne des épaules. C'est sur ces baguettes que des morceaux de papier sont fixés et présentés successivement, à des distances différentes, aux prises de Tenfant. L'auteur a bien soin de noter que l'expérience, bien loin d'être une épreuve pour Tenfant, devint pour elle un véritable jeu. Voici les résultats. L'enfant ne \o\û\ii jamais essayer de saisir un objet placé à plus de i6 pouces (i). A quinze, elle refuse quatre-vingt-dix fois sur cent les couleurs, et quatrevingt-treize fois un journal choisi comme exemple d'objet terne. A quatorze pouces, il n'y a plus que quatorze refus sur cent expériences, à treize, sept refus seulement; à dix pouces, enfin (c'est-à-dire environ à vingt-cinq centimètres), il n'y rj amais refus. On saisit ici sur le vif la condition génératrice de la notion d'espace. L'enfant tient compte, avec une régularité absolue, des objets qui sont, comme on dit, « à bout de bras » ; avec plus d'hésitation déjà, il s'intéresse aux objets situés à une distance qu'il peut, avant de savoir marcher, parcourir avec l'extension du bras et la flexion du torse. Au-delà de cette distance, les objets sont pour lui indifférents, bien qu'il les voie ; leur recul est impeu pour lui ce qu'est pour l'adulte celui des étoiles : lui « au-delà » pratiquement inaccessible et inappréciable pour les sens.
§ 4- — Au bout de quelques mois, la marche élargit l'horizon visuel pratique de l'enfant, dans la mesure où elle agrandit la zone de son activité.
(i) Le pouce anglais vaut à peu près o"oa5.
LA CONNAISSANCE DE l'eSPACE Ii3
Avant même de savoir marcher seul, habitué à se déplacer sur le sol avec Taide d'autrui, mon enfant, âgé de II mois, ne tarda pas à savoir entraîner la personne qui le soutenait vers les différents points de la salle qui lui était familière. Dans une autre salle, il s'orientait mal et changeait à tout instant de direction. En outre, Tenfant apprécie les dimensions verticales supérieures à la portée normale de son bras plus tard que les dimensions horizontales qu'il peut parcourir dès qu'il sait marcher. Preyer, par la fenêtre d'un second étage, lance un papier à un enfant de près de deux ans. Celui-ci ramasse l'objet et le lui tend avec le désir visible de recommencer ce jeu. Il n'avait donc pas encore la claire notion des distances verticales. On sait d'ailleurs à quelles bévues grossières s'exposent les adultes dans l'estimation « à vue de nez » de la hauteur d'un phare, d'une tour, d'une nef d'église. Les marins, habitués à grimper dans les cordages, ont l'œil autrement juste.
§ 5. — Les observations faites sur les aveuglesnés opérés de la cataracte aboutissent au même résultat (i). Que leurs premières sensations visuelles leur semblent, ou non, étalées sur un même plan vertical, il est incontesté que les objets leur apparaissent situés dans une région mal définie, sans profondeur appréciable. Aussi leurs sensations visuelles sont-elles pour eux plutôt ime gêne qu'un secours, et ils montrent peu d'empressement à en faire usage. (2) Les deux enfants opérés par MM. Vurpas et Eggli, l'un de quatre ans et demi, l'autre de cinq, ont mon-
(i) Voir dans Bourdon, Perception visuelle de Vespace, Paris, 190a, chap. xin, une intéressante analyse des principales observations faites sur les aveugles opérés de la cataracte.
(2) Ihid. p. 388.
Il4 ÉTUDE DE QUELQUES ADAPTATIONS
tré la plus grande répugnance à se lier à leurs yeux pour saisir une orange : « L'enfant âgé de cinq ans » voit, mais ne veut pas se servir de sa vue... Au » delà de 25 centimètres, il est impossible d'obtenir » de lui l'effort nécessaire. » (i)
§ 6. — Peu à peu, cependant, l'iiorizon visuel de l'enfant et de l'opéré se creuse ets'amplilie. Les mouvements de l'œil nécessaires à la vision distincte s'organisent sous le contrôle du tact et des mouvements coutumiers des membres. (2) Et non seulement l'enfant et l'aveugle opéré arrivent à voir les objets à des distances que le sens de la vue interprète sûrement, mais les objets sur lesquels se porte l'attention visuelle sont toujours aperçus, avec plus ou moins de clarté, en un point défini d'un milieu plus vaste dont, cependant, tous les points solides n'ont été vérifiés au moyen du tact. Au moment où j'écris, je ne puis séparer la perception du papier, de la plume et de ma main, d'une représentation continue de mon corps, de la table et de la chambre toute entière, y compris le plafond et le mur qui est derrière moi. Qu'est-ce à dire? C'est qu'en vertu d'une sélection utilitaire, les acconnnodations motrices des yeux se sont peu à peu substituées dans la pratique aux accommodations moins rapides des organes du tact et du mouvement. Notre attention s'oriente de préférence dans l'espace visuel (3) parce qu'il est infiniment plus riche que les données de l'ouïe, du tact et du sens musculaire en menaces claires et en promesses infaillibles d'excitations de tout ordre, proches ou lointaines. En revanche, nous perdons dans une
(i) Année psychologique (IIV) Paris, 1897, p. 384-89.
(q) Bourdon, ouvr. cité, p. 388 et suiv.
(3) Cf. W. James, ouvr. cité, t. U, i). 23^ et suivantes.
LA CONxXAlSSAKCE DE L ESPACE Il5
obscurité profonde presque toute l'habileté manuelle qui nous étonne chez les aveugles.
Ajoutons que cet horizon, dont nous avons en quelque sorte Idi sensation, \dLvie singulièrement avec retendue de notre expérience. Celui de l'enfant est des plus restreints. A quatre ou cinq ans, n'ayant jamais voyagé, je ne pus malgré tous mes efforts, quand on me décrivit comme infinie la mer où se jetait la rivière de ma ville natale, me la représenter que comme une pièce d'eau carrée de 4 à 5 mètres de côté. Et pourtant la rivière dont je parle était bien large d'une cinquantaine, de mètres. J'ai conservé l'impression la plus nette de l'embarras pénible ou me jeta longtemps cette contradiction. Chez l'adulte, l'amplitude de l'horizon imaginé varie avec la profession et le genre de vie. On ne se fait pas la même image de la grandeur de la France quand on a vécu dans ime échoppe ou voyagé au long cours. On peut donc dire que l'habitude des réactions musculaires propres aux modes habituels de l'attention nous donne la mesure de notre représentation de l'espace sensible.
§ 7. — D'autre part , si les points Imnineux dont nous faisons l'objet de notre « vision distincte » se rattachent à un ensemble continu dont, en fait, nous n'avons qu'une vue partielle et imparfaite, on peut en conclure que notre perception de l'espace est faite bien moins de sensations que de souvenirs, en d'autre» termes, que les accommodations nouvelles requise» par un intérêt actuel s'organisent sur un fond commun et, en quelque sorte, général, de vieilles habitudes , Quand j'entre dans un appartement clos que je ne connais pas, mais où je me propose d'accomplir une action précise, saluer quelqu'un, chercher un objet.
Il6 ETUDE DE QUELQUES ADAPTATIONS
etc., mes axes visuels se mettent d'eux-mêmes à converp:er et me disposent à percevoir utilement les objets dans mie direction précise, et dans un rayon restreint. Mais si je suis oisif, fatigué ou inattentif, le regard se perd, la vision se dédouble fréquemment et je perds plus ou moins la notion du lieu où je me trouve. Dans une promenade à la campagne, ma vue s'égare d'elle-même sur les lignes reposantes d'un horizon lointain. Rien n'est fatigant, en revanche, pour beaucoup de personnes habituées aux plaines, comme un séjour prolongé dans une vallée profondément encaissée. On peut dire, en un mot, que l'habitude a créé en nous des classes d'attention visuelle, grâce auxquelles notre regard s'adapte très rapidement au milieu coloré dans lequel nous sommes appelés par l'habitude à chercher de préférence nos plaisirs et nos joies.
§ 8. — L'habitude de vivre en société crée, au sein de l'espace coloré, une sorte de second milieu avec lequel nous soutenons des relations moins constantes, mais beaucoup plus riches en émotions qu'avec le milieu spatial. L'importance des adaptations requises par cette ambiance sociale est telle qu'il nous faut en observer de près la genèse.
Il est de toute évidence que les premières de ces adaptations sont assez tardives. Elles sont, d'ailleurs, solidaires de la connaissance de l'espace. Les êtres humains sont pour l'enfant des objets mobiles, extérieurs à son corps, avant de lui paraître des personnes conscientes, analogues à la sienne. M. Bald win cepen-
dant (i) croit pouvoir affirmer que T enfant , la nuit, reconnaît, par un accueil différent, le tour de main de sa novirrice ou celui de sa mère. Le fait est exact et très instructif ; mais il paraît difficile d'y voir, avec ce psychologue, une a suggestion de personnalité », car l'enfant distinguerait pareillement deux machines à bercer différentes. Il n'y a, dans l'espèce, comme dans le cas de certains enfants qui ne s'endorment que dans leur berceau ou dans une demilumière, qu'un cas très précis d'adaptation sensorimotrice.
§ 9. — M. Baldwin, en revanche, a bien vu que la répétition, en même temps que la variété des mouvements des personnes qui s'occupent de l'enfant, l'amène à différencier clairement ces personnes de tout le milieu ambiant. Très certainement, la femme qui l'allaite et le soigne devient la première, pour le nourrisson, un être à part bienfaisant, et formidable à la fois, tandis que le père, la mère même, si elle n'est pas nourrice, demeurent quelque temps des images sans intérêt. Presque tous les plaisirs et presque toutes les douleurs de l'enfant ont pour antécédent immédiat un mouvement de la nourrice. Or ces mouvements, malgré leur fréquence régvilière, présentent de frappantes variations. La nourrice sourit ou gronde, donne du lait ou des drogues, caresse ou bouscule. Et il en est de même des expériences qui mettent peu à peu l'enfant en contact avec ses proches et les étrangers. Elles con tiennent tovij ours, dans un cadre habituel, lui élément d'iihprévu et de contradiction. Aussi rien de plus expressif que la physionomie d'un enfant auquel le commerce d'une personne a valu des émotions
(i) Ouvr. cité, p. iio et 3o6,
Il8 ÉTUDE DE QUELQUES ADAPTATIONS
discordantes. Si le père, de retour au logis, est tantôt maussade, tantôt disposé à jouer, l'accueil de l'enfant sera lisiblement indécis, jusqu'à ce qu'un symptôme : son de la voix, pli de la bouche, geste du bras, ait ouvert la voie aux réactions appropriées. « Ma fille, » écrit M. Baldwin, observe spécialement le visage des n gens pour en tirer les indications sur ce qu'elle peut » en espérer et pour savoir comment agir avec » eux ». (i) Evidemment, l'attitude de l'enfant n'est pas la même vis-à-vis de ses jouets, ni même des animaux qui lui sont familiers et qui n'ont guère de caprices dans la bonne ou la mauvaise humeur.- Nous trouvons donc ici, non plus un simple processus de réactions associées ou substituées , comme dans la genèse de la perception spatiale, mais, en outre, une véritable compétition entre des réactions possibles, une sorte de sélection dans l'avenir. Des réactions différentes sont associées à des connexions nerveuses qui ont un ou plusieurs points de coïncidence; et comme l'énergie ne peut se dépenser à la fois en deux sens différents, comme un muscle ne peut à la fois se contracter et s'étendre, le geste reste indécis, tant qu'une indication précise n'a pas donné le signal et le sens du mouvement.
§ lo. — On comprend que ce travail de sélection variée, auquel la vie sociale astreint l'enfant, soit éminemment favorable à la naissance d'émotions et d'attitudes nouvelles et, par suite, au progrès de l'intelligence. L'enfant a le plus grand intérêt à se mettre sans retard d'accord avec un milieu très mobile dont il peut attendre tant de jouissances ou de mécomptes. Et nous voyons précisément apparaître, entre le sixième et le dixième mois, c'est-à-dire à la
(i) Ibid; p. 119.
même date que riiésitation entre deux attitudes visà-vis des per^oimes, une forme d'adaptation proprement sociale : rimitation (i).
§ II.. — Les philosophes ont reconnu tardivement à rimitation la place qui lui revenait dans la psychologie, tant individuelle que sociale. Mais la réparation a été éclatante, peut-être même excessive. N'y a-t-il pas abus, par exemple, à voir dans l'imitation un des trois cas de la « répétition universelle », les deux autres étant l'ondulation et la génération (2) ? Trouverons-nous même, avec M. Baldwin, le type de l'imitation dans la répétition des processus physiologiques qui est, avons-nous dit, à la base de l'adaption organique (3) ? Pour éviter toute fausse analogie , nous emploierons le mot imitation au sens courant de répétition consciente d'un phénomène extérieur (4).
(i) Preykr (ouvr. cité, p. i85) a cru remarquer chez son enfant une imitation de la protrusion (Zuspitzen) des lèvres à la fin de la i5* semaine. Mais il avoue n'avoir pu réussir une nouvelle expérience et n'avoir constaté l'imitation avec évidence qu'après le 6* mois. Em. Egger (Obseiv. sur le dévelop. de Vintell. et du lang. chez les enfants, Paris, 1879), la constate à 9 mois, ce qui, d'après mes observations, est beaucoup trop tardif. Il importe, en effet, ici, de distinguer des espèces. L'imitation vocale est très précoce. A partir de la 88 semaine, mon enfant se mettait régulièrement à pleurer en entendant un autre enfaùt pleurer ; à 9 semaines, il reproduisait le son « rrreii » que sa mère, à dessein, prononçait devant lui à la façon des enfants ; à 12 semaines, il répondait régulièrement au sourire par le sourire.
(2) Tarde. Lois de Vimitation, 2* éd., Paris, 1895, chap. I.
(3) Baldwin, ouvr. cité, p. 287 et suiv. L'auteur reconnaît (p. aSi, note) que l'emploi qu'il fait du mot imitation est large et criticable et s'excuse de n'en pas trouver de meilleur. Mais il y a, semble-t-il, plus d'inconvénients que d'avantages à appliquer à la biologie une expression qui implique si clairement un élément représentatif. Cf. du même. Imitation, a chapterin the nntural History o/Consciousness, (Mind, janv. 94).
(4) Nous aurons plus loin (chap. 9), à propos de l'origine sociale de la croyance, à déterminer plus exactement la nature de l'imitation et notamment ses rapports avec la suggestion.
laO éTUDB DE QUELQUES ADAPTATIONS
§ 12. — Aucun psychologue de l'enfance n'a, que nous sachions, attaché d'importance à ce fait que l'enfant commence par s'imiter lui-même. Les mouvements symétriques des bras et les mouvements symétriques ou alternatifs des jambes, par lesquels se dépense son énergie surabondante, se répètent exactement comme les ondulations d'un corps vibrant. Ce processus, rigoureusement conforme à la loi des réactions circulaires, est sans doute, à l'origine, indépendant de toute conscience. Mais il suffît d'observer un enfant qu'on vient de démaillotter pour se rendre compte qu'il prend bien vite à ces mouvements rythmiques un très vif plaisir. 11 est bien vraisemblable , en effet , que , pour l'enfant, les mouvements rythmiques sont les plus aisés, puisqu'ils dessinent, dès la première répétition, une habitude naissante. Pour l'adulte même, ces mouvements resteront, sous forme de danse, de marche, de natation, etc., les mieux appropriés à la dépense désintéressée de l'excès d'énergie diffuse.
Le ramage de l'enfant ne tarde pas à lui fournir une joie nouvelle (i) ; car, en même temps qu'il joue avec ses cordes vocales, l'enfant s'entend, et bientôt il s'écoute avec le plus évident plaisir ; sans se lasser, il se berce lui-même au bruit d'interminables « é-é-é, gue-gue-gue. » (2) Cette imitation de sa propre voix est, pour l'enfant, un exercice très efficace qui le
(i) Cf. J. Sully, Etudes sur Venfance, trad. fr. de A. Monod, p. 198.
(2) Em. Eggbr, (ouvr. cité, p. 23), Paris, 1898, remarque, et j'ai observé^ moi-même, que, durant les premiers mois, La voix des enfants n'est nullement caractérisée par un timbre individuel. Elle n'est qu'un cri plus ou moins intense. Mais, vers Tàge de six mois, la voix s'articule et prend un timbre personnel de plus en plus riche en nuances expressives. C'est précisément à cette époque que l'enfant commence à s'écouter et à prolonger son ramage pour le plaisir évident d'amuser ses propres oreilles.
prépare à d'autres imitations moins égoïstes. Car il n'a, à cette période de son développement, aucune idée de son unité personnelle, et le son de sa voix est, en quelque sorte, pour son oreille, un agent extérieur comme la voix de sa nourrice. Ainsi l'éducation de son attention le dispose promptement à prêter l'oreille à tous les bruits répétés, tic-tac de la montre, sonnerie du coucou, jappements du chien, chant du serin, et surtout au langage volontairement enfantin, et constellé de répétitions que lui adressent instinctivement les personnes qui s'occupent de lui : bébé, nounou, mimi, etc. Les premiers mots des enfants sont toujours des répétitions : papa, maman. Les noms même que l'on prononce correctement devant eux : poule, coq, Hélène, deviennent invariablement dans leur bouche : pou-poule, co-co, nenène. Bref, la répétition vocale nous paraît, non pas Tunique, mais la plus utile des imitations qui révèlent à l'enfant la réalité extérieure du modèle qu'il imite. En effet, il reproduit d'abord indifféremment les sons de sa voix et les sons étrangers répétés. Mais ces derniers ne se reproduisent pas au gré de l'enfant, et lui-même n'arrive à les reproduire qu'après de longs essais. Il y a dès lors conflit entre les sons qui se reproduisent spontanément et sans effort, et ceux qui varient de timbre, d'intensité et ne sont imités qu'au prix d'un effort ; de là un dédoublement de l'attention, dirigée tantôt vers une excitation d'origine interne, tantôt vers une cause extérieure de plaisir.
§ i3. — Et Ton peut en dire autant des autres réactions. Il y a des mouvements réguliers liés au besoin de dépenser Ténergie d'excès, et dont l'effet en retour est toujours également agréable ; tels sont les mouvements des jambes délivrées du maillot. D'autres, au
contraire, trouvant hors d'eux un modèle qui peut être variable et passager, sont difficiles à reproduire ; par exemple les mouvements du père traçant un dessin sous les yeux' de renfant(i). L'imitation est précisément un essai de fixer le geste variable du modèle, de renouveler cette attitude disparue, et de reproduire ainsi, avec un succédané de l'excitation, un succédané du plaisir obtenu. Ici encore, la sélection se fait plus ou moins vite, à coups d'ébauches maladroites, jusqu'au moment où la réussite cristallise en habitudes plus ou moins durables et en attention définie un processus moteur, d'abord indécis et mal localisé (2).
§ 14. — L'imitation a donc cet effet, pour nous capital, d'introduire une différenciation, d'abord toute motrice, et plus tard consciente, entre les réactions dont l'enfant trouve en lui-même le modèle, et celles qui se façonnent sur d'autres exemples. Progrès dont il est difficile d'exagérer les conséqviences. D'abord, il met l'enfant en mesure de distinguer efficacement les personnes des choses. Les choses sont, en
(i) Cf, sur les dessins des enfants, les intéressantes observations de Baldwin, (ouvr. cité, p. 75 et suiv.), et de J. Sully, ouvr. cité, « L'évolution du dessin chez l'enfant, écrit ce dernier, a de frap- » pantes analogies avec l'évolution organique : c'est évidemment » un passage du vague et de l'indélini au défini, un procédé de » spécialisation graduelle ». (P. 526).
(a) 11 va sans dire que chez, le sourd-muet, l'imitation visuelle s'établit directement, sans le concours de l'ouïe. Mais la formation de l'attention visuelle, si précoce chez ces sujets, avec le concours de l'attention tactile, explique aisément que le sens social ne semble pas chez eux beaucoup en retard sur celui des voyants. Notons, d'ailleurs, que les sujets observés ont reçu, en général, de très bonne heure une éducation spéciale et systématique des sens. Cf. Prkyer, ouvr. cité, p. 241 ^t suiv., et Hgbffding, ouvr. cité, p. 329.
général, silencieuses et immobiles. Leurs . bruits ou leurs mouvements sont d'une imitation difficile ou peu amusante ; et, d'ailleurs, c'est par l'intermédiaire des personnes que, le plus souvent, l'enfant jouit ou pâtit du contact des choses. Les personnes, au contraire, constituent pour lui une classe très nettement tranchée d'excitations comportant des imitations possibles et particulièrement intéressantes.
Ajoutons que cette instinctive copie suscite, dans la conscience, un élément nouveau de joie et de souffrance, qui est l'émotion sympathique. Il est déjà vrai de l'enfant^ comme il le sera de l'adulte hypnotisé, que diriger son attention sur une attitude, c'est lui suggérer l'émotion que cette attitude exprime (i). Car, une fois de plus, le choc en retour de la réaction détermine une stimulation interne, qui, à son tour, accentue et précise la réaction. Rire et chanter comme papa, c'est, à bref délai, oublier la faim, le chagrin et se sentir joyeux.
On se rend compte ainsi sans peine de certaines imitations, à première vue, inexplicables. Pourquoi l'enfant, dès le quatrième mois, répond-il au sourire par le sourire ? (2) Il ne semble pas y avoir ici imitation directe , comme dans le cas du chant ou des mouvements du bras, car l'enfant ignore évidemment la ressemblance de son sourire avec celui qvi'il perçoit.
(i)Cf. Spinoza, jE^^/i i(jrue, III, prop. »7 : «Par cela seul que nous » nous représentons un objet qui nous est semblable comme affecté » d'une certaine passion, bien que cet objet ne nous en ait jamais fait » éprouver aucune autre, nous ressentons une passion semblable à » la sienne. »
(a) Le sourire apparat V chez Tenfant dès la deuxième semaine. Mais il n'est longtemps qu'une réaction spontanée, provenant du bien-être général de l'organisme, et nullement un signe volontaire. — Voir à ee sujet les observations précises de Preyer, ouvr. cité, p. 193 et suiv.
Tl UE DE QUELQUES ADAPTATIONS
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...aiii . v>ilo sourire est l'expression naturelle de cette
V i*».- jo\euse , expression atténuée et simplement
-.^uisc^iv \nxv la partie la plus mobile du visage. Réci-
>.v^|uomoiiL le sourire de Tentant rend la nourrice
»iv-n\oillanto. Ainsi les attitudes de ces deux êtres
V iuleiàt à se modeler Tune sur Tautre, et cette simili-
ude ilaus les gestes engendre une véritable simili-
uule ilaus les sentiments.
iîi ir>. — La sympathie de Tenfant reste d'ailleurs longtemps incertaine. Il lui arrive, jusqu'à un âge assez avancé, de prêter des sentiments aux choses, de dire des injures à la chaise contre laquelle il s'est hourlé. Mais voici que les choses ne répondent pas à .st»s gt»stes ni à ses cris ; elles ne partagent pas ses jeux, tandis que les personnes rient, pleurent, se l'Aelient, jouent, mangent comme lui-même et avec lui. De sorte que les êtres qui lui apparaissaient tout à l'heure comme des modèles d'attitudes imitables, dc»viennent maintenant à ses yeux des agents capables de l'imiter. Le fait a son importance. C'est un très srtr instinct qui fait prendre aux mères les intonations et les jeux de physionomie du bébé, tandis que, dc^ son côté, l'enfant cherche à faire partager ses jeux (ît ses émotions aux personnes qui lui sont familières. Ainsi la sympathie de l'enfant qui, à l'origine, se passait d'objet précis et répondait à n'importe quel appel répété, bruit ou mouvement, se choisit dans le monde extérieur des groupes délirfis et indissolubles, à la fois actifs et passifs à l'égard de ses propres émotions.
§ i6. — Il y aurait lieu même, dans une étude approfondie de ce sujet, de tenir compte de certaines réactions qvii semblent, au premier abord, Tantithèse de l'imitation, et n'en sont, comme l'a si bien démontré M. Tarde (i), que la réciproque. Déjà Darwin avait distingué, avec beaucoup de pénétration, un groupe d'expressions antithétiques (2), et il admettait, pour les expliquer, une « disposition primitive et générale à » accompagner certains sentiments de gestes contrai- » resàceux qui expriment les sentiments opposés ». Les physiologistes ont abandonné aujourd'hui cette explication purement hypothétique (3). Mais M. Fouillée (4) remarque, avec raison, que le principe de Fantithèse conserve une valeur psychologique dont Darwin n'a pas su tirer parti. Il est conforme à la nature même du plaisir et de la douleur que leur antithèse fondamentale se traduise par des réactions motrices contraires. Le froid sec crispe et fait trembler le membre qu'une tiédeur humide détend et engourdit. De même, si les dispositions de l'enfant se trouvent en contraste violent avec celles qu'on voudrait faire naître en lui, il est possible que le résultat soit exactement l'inverse des attitudes suggérées. L'enfant malade pleure quand on le berce. S'il est de mauvaise humeur, au lieu de se pencher et de diriger son regard vers la personne qui lui tend les bras, il se replie en arrière en détournant la tête. Cette imitation à rebours devient souvent même, pour l'enfant, une véritable source de plaisir, et il n'est que trop vrai que le caractère « contrariant » de certains enfants fait le désespoir de leurs éducateurs. Mais faire le contraire
(i) Cf. L'Opposition universelle, Paris, 1897,
(2) L'Expression des émotions, p. 53 et suiv.
(3) Cf. DuMONT, Théorie scientijique de la sensibilité, p. a36.
(4) A. Fouillée, Psychologie des Idées-Forces, t. I, p. 167-9.
lïlO ÉTUDE DE QUELQUES ADAPTATîON?l
(U» et» qui lui est suggéré, n'est-ce pas encore, pour l'entant, une façon de s'adapter à l'attitude d'autrui?
§ 17. — L'intervention de Témotion sympathique lrac(» donc entre les personnes et les choses qui intéressent l'enfant une démarcation de plus en plus précise. Les personnes, comparées aux choses, sont des groupements d'expériences très instables, très douces ou très pénibles ; et en même temps, dans cette variété, l'enfant retrouve, plus que sous la rigidité des choses, quelque chose de lui-même. Il peut en espérer ou en craindre davantage, et il peut à son tour agir sur ces groupements. Il en résulte que l'acquisition de la notion de personnes étrangères est, pour l'enfant, inséparable du développement de sa propre personnalité. Par rapport aux choses qui se déploient dans l'espace, les mouvements de son corps se coordonnent en groupes indissolubles ; par opposition aux attitudes émotionnelles, si diverses, des personnes qui l'entourent, ses attitudes mentales s'unifient en systèmes définis. Ses premières acquisitions motrices, diffuses et, en quelque, sorte, générales, se spécifient en modes d'expression plus précis et plus délicats. Et comme l'émotion , analogue sous ce rapport à l'attention, ne peut indéfiniment trouver des cmnaux de dérivation motrice nouveaux, connue des joies et des douleurs très diff'érentes suscitent à peu près des rires ou des pleurs semblables, l'unité de la conscience s'organise, se cristallise peu à peu sur le modèle de l'unité physiologique. La mouvante diversité du moi s'unifie, grâce à la simplicité nécessaire de ses manifestations expressives : c'est dans l'action que le moi tout à la fois réalise et aperçoit son unité personnelle.
LE LA.NGAGE ïà^
§ i8. — Et, réciproquement, la connaissance plus précise du moi enrichit la notion que l'enfant se fia.it des personnes étrangères. Chaque progrès vers le dedans prépare un progrès vers le dehors. Aux systèmes expressifs, causes extérieures de ses principales émotions, il prête ce « sentiment de soi», le dernier venu de tous, le premier en importance et en étendue, cette « subjectivité » qui est là marque propre de toute vie psychique supérieure. Son moi n'est accapareur que pour déborder ensuite en manifestations sympathiques. Non seulement il sent comme autrui, mais il veut qu' autrui sente comme lui. Heureux, il caresse ; irrité, il égratigne pour « faire du bien » ou « faire du mal » ; il a besoin, non seulement d'imitation, mais dé sympatiiie : il est un « animal social » ; car il n'agit plus, et bientôt ne pourra pas juger, sans prendre position par rapport à ce milieu moral que la pratique a dessiné autour de lui.