III. ABSTRAITS MOYENS
§ 9. — M. Ribot appelle abstraits moyens les concepts de la seconde phase, ceux qui supposent la collaboration, souvent inégale d'ailleurs, du mot et
ABSTRAITS MOYENS l45
de l'image. L'enfanl, et sans doute les animaux supérieurs, ont une inwige générique du cheval : l'homme seul a l'idée de vertébré. La première est obtenue, d'après ce psychologue, par la fusion spontanée de caractères communs nombreux et très apparents ; la seconde par la dissociation d'un nombre considérable de différences très apparentes, auxquelles ne survit qu'une minorité de ressemblances cachées. La première opération est une synthèse presque passive ; la seconde une analyse active ; ou plutôt ces deux procédés sont enchevêtrés ; mais le progrès de l'abstraction est marqué par la prépondérance croissante d'un travail actif d'analyse (i).
D'une étape à l'autre, M. Ribot estime, avec raison, qu'il y a progrès continu. Le concept n'est qu'un extrait de l'imago générique, qui est elle-même un extrait du percept. Un instant, cependant, M. Ribot semble apercevoir une rupture dans cette continuité, quand il décrit, avec Romanes, l'apparition du « signe dénominatif », c'est-à-dire « l'emploi intentionnel du signe comme tel », du mot, comme un « pas définitif», une sorte do coup d'Etat psychologique. A ce moment apparaît, dit-il, le «véritable concept». Mais aussitôt il rectifie l'explication trop simpliste du^ nominalismo strict : « La vraie cause du vrai concept,
» c'est la réflexion Il y a possibilité de concept
» quand il y a possibilité pour l'esprit de détacher un » caractère (ou plusieurs), extrait entre beaucoup » d'autres, de le poser comme entité indépendante, » de l'ériger en objet connu, c'est-à-dire déterminé » dans ses raj)ports avec nous et avec les autres » choses. » Au reste, la réflexion n'est que « le plus » haut degré de l'attention, c'est-à-dire d'une attitude
(i) P. io3.
l46 LA CONSCIENCE RÉFLÉCHIE
» de Tesprit qui se rencontre même très bas dans Té- » ehelle animale » (i).
Ces expressions nous paraissent énoncer la vérité même, mais une vérité à peine esquissée et qu'il importe de dégager.
§ lo. — Il est évident que le progrès de Tabstraction et de la généralisation est, entre autres caractères, marqué par Teffacement de l'élément moteur. Si à certaines images génériques correspondent bien, chez Tenfant, ou même chez Tadulte, des attitudes habituelles très définies, il paraît difficile de déterminer le geste distinctif propre àFidée de sapin, de vertébré, ou, plus encore, à Fidée d'espace ou de cause.
•Et cependant il est certain que ces idées, — à moins d'avoir été acquises tardivement et de toutes pièces par la lecture ou l'audition, — ont été dégagées de nos perceptions. Est-il donc vraisemblable que , de l'image générique aux concepts les moins abstraits, nous perdions si vite la trace de Faction imifiante de l'action motrice ? Or nous rencontrons, entre le percept et le concept, lui intermédiaire indispensable, qui ne présidait point nécessairement à la genèse de l'image générique : c'est le soutenir. Ce que nous en avons dit plus haut nous prépare à trouver dans la mémoire l'instrument par excellence de la formation des abstraits. Se souvenir , écrivionsnous (2), c'est reconnaître, et reconnaître, c'est s'adapter, en vertu d'habitudes relativement simples et stables, à des excitations relativement complexes et changeantes. A ce titre, on peut dire que le souvenir est déjà une simpliiication de l'expérience et, parfois.
(2) V. supra, p. 100 et suiv.