‹ Essai sur l'évolution psychologie du jugementChapitre 37 sur 103 · II. IMAGES GENERIQUES · texte numérisé non relu

II. IMAGES GENERIQUES

§ 5. — M. Ribot rappelle, tout d'abord, avec raison, que la perception est déjà « une ébauche grossière de, ce qui sera plus tard Tabstraction » (i) ; car toute perception suppose ime sélection plus ou moins consciente de quelques caractères qui, pour l'esprit, constituent durant un moment toute la réalité de l'objet. La plupart des psychologues contemporains. MM. W. James, HœfTding, Wundt, sont d'accord sur ce point, et nous-même avons indiqué naguère (2) dans quelle mesure les sens pouvaient être considérés comme des inslruments d'abstraction. L'image, à son tour, accentue cette simplification de l'objet et le réduit à des caractères pratiquement, sinon logiquement, essentiels. D'mi cheval, le palefrenier, le peintre et le vétérinaire retiendront des images toutes plus pauvres que la perception, mais sensiblement différentes, et appropriées à leurs préoccupations habituelles. En d'autres termes, la généralisation est préparée par une dissociation opérée dans les données brutes de l'expérience, et dont les causes, dit M. Ribot*

(2) V. supra, p. i5?.

IMAGES GÉNÉRIQUES l4l

(( se réduisent linalement à rattention » (i). Comme l'auteur a amplement démontré ailleurs (2) la parenté de l'attention avec les phénomènes d'ordre musculaire, notre thèse s'accorde jusqu'à ce point avec la sienne.

Mais il y a plus, et M. Ribot nous semble n'avoir pas été aussi loin qu'il l'aurait pu dans l'application de ce principe iccond et n'en avoir pas dégagé cette conséquence, que la généralisation commence, elle aussi, par (les distinctions opérées dans les données de l'expérience au moyen de l'appareil musculaire. Il définit la généralisation, à ce premier stade, « une condensation,... un résidu de ressemblances conmmne8))(3), et les exemples d'images génériques qu'il étudie chez l'enfant semblent bien répondre à cette définition (4). Ce sont les cas bien connus, rapportés par Taine, Preyer et Romanes. L'enfant de Preyer, âgé de trente et une semaines, s'intéresse exclusivement aux bouteilles, carafes et autres vases transparents dont le contenu est blanc, couleur caractéristique du lait dont il est nourri : image générique visuelle. Un autre enfant, après avoir écouté attentivement le tic-tac d'une montre placée contre son oreille, tend joyeusement le bras vers la pendule placée sur la cheminée : image générique auditive. Dans tous ces cas il se produit, dit M. Ribot, ime <( condensation de ressemblances », une « fusion » des percepts en une image qui ne garde de chacim ([ue les caractères commims à tous.

§ 6. — Présentée en ces termes, l'explication ne semble plus suftisante. Les termes mêmes de condensation ^

(2) Ribot, Psychol. de V Attention, Paris, 1888, p. 3a et suiv. {3) P. i3.

(4) P. 38 et suiv.

l4îi LA CONSCIENCE RÉFLÉCHIE

Ae fusion et de synthèse, que M. Ribot emploie tour à tour, ne sont rien moins que clairs. Us ont le grave inconvénient de conférer luie sorte de réalité à une véritable chimie mentale qui réduirait la vie mentale à n'être qu'une composition mécanique, pour nous inintelligible, d'éléments psychiques simples et conduisent à méconnaître l'origine active de l'idée générale. Aussi bien M. Ribot estime-t-il lui-même que cette première ébauche du concept est une « assimilation passive » (i). L'esprit n'est plus, en ce cas, — l'expression est encore de M. Ribot, — qu'un « creuset», au fond duquel une énergie mystérieuse amalgame les données, préalablement épurées, de l'expérience. De quelle nature est cette énergie ? Comment agit-elle sur les images de façon à les fondre en im schéma composite ? Autant de questions laissées sans réponses.

§ 7. — L'avantage de la théorie que nous proposons est précisément, croyons-nous, de rendre inutile l'hypothèse d'une fusion des images en une seule. Nous apercevons la source première de la généralisation dans l'inégale différenciation de notre réceptivité sensible et de notre activité motrice. Comme nous avons cherché à l'établir plus haut, nos façons d'agir sont inlîniment moins diverses que nos façons de sentir. L'enfant ne crie ni ne gesticule de façons diverses quand il s'est piqué, (juand il a faim ou quand on lui enlève un objet qui l'aurnse. Toutes ces excitations rentrent pour lui dans la classe des objets qui font pleurer. D'autre part, la différenciation spécifique de ses sens distingue pour lui, dans le sensible, des qualités auxquelles devra s'adapter lui

IMAGES GÉNÉRIQUES l43

mode d'attention divers : attention visuelle, auditive, olfactive. Enfin, dans chacune de ces divisions qualitatives, il ne peut encore opposer que des réactioni^ relativement simples à la complexité des excitations. La nécessité pratique de vivre, c'est-à-dire de s'adapter aux conditions les plus stables et les plus commîmes du milieu, l'oblige à acquérir et à conserver à titre d'habitudes les réactions les plus appropriées à sa défense. C'est ainsi qu'il n'y a qu'un petit nombre de façons utiles d'écouter, de regarder, de saisir, encore que la qualité des sons, des couleurs et des modes de résistance puisse varier à l'infini. Il se constitue aussi, avons-nous dit, pour l'enfant , une classe d'objets sonores, une autre de formes visibles, une autre des résistances proches ou des objets lointains, une autre des personnes, une autre d'états qu'il appelle siens, une autre des signes expressifs, etc. Le premier « acte synthétique de fusion » (i) qui groupe les excitations diverses en vertu des ressemblances partielles n'a donc rien d'analogue à l'aflinité chimique qui précipite au fond de la cornue tous les cristaux d'un même sel : elle est une sélection opérée par le vivant au mieux de ses intérêts, grâce à la simplicité organique et motrice qu'il oppose , dès l'origine, à la diversité des excitations.

§8. — Or il est manifeste que cette analyse du concept, sous sa forme la plus humble d'image générique, est celle même du jugement au premier terme de son développement, tel qu'on peut l'observer chez l'animal et chez l'enfant. Le bébé qui tend également les bras vers la montre et la pendule, qui porte la main vers tous les liquides blancs, affirme, à sa manière,

(i) RiBOT, Idées générales, p, i3.

l44 t.A QONSOiENCE RKFLicHtl^

d'une façon purement musculaire, une ressemblance L'écureuil qui saute d'uji arbre à Tautre évalue une distance ; les fourmis qui creusent un tunnel sous les rail* d'un tramway, pour éviter le sort de leurs cbmpagneô écrasées par le véhicule, font, ou plutôt réalisent, une série de jugements de cause et de fin. Qu'observons-ilX)us dans ces cas, sinon une formation d'habitudes motrices nécessaires pour adapter l'individu et l'espèce aux conditions varial>les du milieu? Or toute habitude est nécessairement générale ; elle oppose l'uniformité d'un mode défini de réaction à la variété d'expériences indéfiniment diverses ; elle constitue pour le vivant de véritables catégories d'action, et c'est le premier effort de l'intelligence enfantine , — peut-être aussi le plus élevé de Tintelligence animale, — que de tenter l'application constante de ces catégories à la diversité du donné.

Cette simplicité des premières adaptations motrices s'altère, sans doute, à mesure que de nouvelles adaptations heureuses rendent possibles des réponses à des excitations plus variées. Mais cette action dissolvante du milieu est largement compensée par l'action unifiante de l'habitude. Exposé à plus d'attaques, l'organisme est aussi mieux armé pour la résistance. Examinons, en étudiant la deuxième et la troisième phases de l'évolution du concept, ce double travail de complication et de simplification.

Page 1