LE DOUTE PRIMAIRE I7I
propositions telles que : « La terre est habitée » et : « Mars est habité ». Il est vrai, en effet, qu'on peut, des lèvres, ou même avec une conviction naissante, affirmer sous forme de proposition le possible aussi bien que le réel. Mais, au point de vue du psychologue, cette énonciation verbale ne saurait se confondre avec l'adaptation intégrale de Tattention au donné qui nous a paru le propre du jugement. Du moment où l'attention est divisée entre objets possibles, il y a vraiment « suspension du jugement », s^^X.^, doute absolu.' Il n'y a donc pas, au sens psychologique du mot, de jugements problématiques. Tout jugement, exprimé ou muet, est une adaptation réelle et complète de l'attention à un objet ; il exclut le doute et enferme la croyance (i).
Croyance et doute se définissent suffisamment par leur contraste. Les mêmes représentations ne peuvent être à la fois, et au même point de vue, objet de doute et de croyance. Il nous faut maintenant préciser la nature de ce contraste. Revenons, à cet effet, à notre métliode génétique; demandons-nous comment se développe cette opposition de deux attitudes mentales, et d'abord si elle est primitive.
§ /f. — Pour autant que nous pouvons pénétrer la conscience de Tenfant, nous n'y trouvons rien, à l'origine, qui ressemble au doute, ni, par suite, à la croyance. Douter, c'est concevoir qu'une représentation est le signe simplement possible d'une réalité ; c'est donc introduire une dualité entre le réel et le représenté. Or, la conscience de l'enfant est, à son éveil, incapable d'une pareille distinction. Elle est tout entière
(i) Cf. Stuart Mill, f^hilos, de Hamilton, Irad. fr., p. 897 et suiv. ; Brentano, Psychol. vom empir. Standp,^ p. 271 et suiv. ; BrunsciiviGG, La modalité du jugement^ Paris, 1897, p. 29.