CROYANCE AU SOUVENIR
de nos rêves ou de nos lectures ? Pourquoi n'arrivet-il jamais, en dehors des cas morbides, qu'on s'imagine avoir été le témoin réel d'une scène dont on a été vivement ému au théâtre ? La réponse est aisée : nos souvenirs réapparaissent avec le coefficient de réalité qui leur est propre. Au théâtre, — et c'est l'élément même de l'émotion dramatique, — mon attention se trouve violemment disputée aux adaptations habituelles nécessaires à ma défense ; — disputée, mais non pas « divertie » entièrement ; car, malgré la « distraction» que je viens volontairement demander au théâtre, je ne perds pas im instant le sentiment plus ou moins confus du réel ; le cadre du tableau, les décors du papier, la chute du rideau, le voisinage de témoins impassibles comme moi, pour ne rien dire des invraisemblances nécessaires de l'action et de l'outrance des gestes, retiennent vers le réel une large part de mon attention. Je ne confonds donc jamais les fictions de l'art avec mes souvenirs personnels, parce que ces fictions se sont, dès Tabord, présentées avec un caractère suffisant d'irréalité, c'est-à-dire d'inaptitude à s'adapter à mon présent, qui en est désormais inséparable.
Il n'en est pas moins vrai que, pour les amateurs de roman et de théâtre, les fictions littéraires finissent par devenir im véritable monde à part, qui redouble le monde réel, et parfois lui fait concurrence. Il y a im monde homérique, un monde shakespearien, un « Pays de Tendre », une société ibsénienne. Ces mondes ont leur cadre, leurs conventions, leurs vertus et leurs vices. A la suite des grands évocateurs, nous nous transportons au milieu des héros et nous endossons, pour quelque temps, leurs croyances et discutons leurs jugements. Cette puissance suggestive des œuvres littéraires, cette « communication contagieuse
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des imaginations fortes», dont Malcbranchc a décrit les eilets en traits ineffaçables (i), a parfois donné au génie son orientation. La lecture de Walter Scott et de GhAteaubriand a révélé à Augustin Thierry sa vocation d'historien. En revanche, on comprend que dans des esprits moins vigoureux, chez une Gatlios, une Knmia Bovary, la suggestion littéraire puisse, au sens propre du mot, « pervertir » le jugement, en détournant l'attention du monde réel oii elle a pour fonction de ncms guider.
(i) Recherche de la Vérité, livr. U, part. H.