‹ Essai sur l'évolution psychologie du jugementChapitre 55 sur 103 · I. OBJET DU CHAPITRE · texte numérisé non relu

I. OBJET DU CHAPITRE

§ I . — En passant du monde des percepts et des souvenirs à celui des concepts, nous ne pénétrons pas dans une région absolument nouvelle. Tout souvenir tend à se simplifier en image générique, à se fixer en habitude générale ; et, réciproquement, le concept, dans lequel se rejoignent les expériences passées et et présentes, est toujours une habitude susceptible de réveil et d'action.

Cette parenté devient plus frappante encore si Ton songe à quel point s'applique aux croyances abstraites la distinction, maintes fois signalée plua haut, de la foi et de la croyance proprement, dite. Nos affirmations les plus usuelles sont presque toujours les plus impersonnelles, celles qui ont coûté le moins d'eff*orts à notre invention. Elles sont une monnaie d'échange social que nous avons reçue toute frappée et que nous rendons inaltérée. Vérités scientifiques ou historiques, maximes empiriques du bon sens, principes moraux, dogmes religieux, toutes ces for-

igS LA CROYANCE ABSTRAITE

mes banales de raffirmation sont, au sens propre du mot, des traditions, que bien peu de nous peuvent se vanter d'avoir accrues ou simplement repensées. La découverte originale est le privilège enviable du génie. Au surplus, nous verrons bientôt que cette originalité créatrice émerge toujours d'un fonds commun de traditions.

§ 2. — Il n'en reste pas moins vrai que toute affirmation a son origine première dans une conscience individuelle. Et d'ailleurs, s'il n'est donné qu'au très petit nombre de découvrir ime loi naturelle, de fonder luie loi morale ou un dogme, tout être pensant se trouve mis en demeure, par les nécessités de l'action, de faire l'épreuve personnelle d'im certain nombre d'articles de foi scientifiques, moraux ou religieux. Cette épreuve peut aboutir à la confirmation de la tradition, qui, dès lors, devient croyance réfléchie, ou à l'abandon formel de cette tradition, et cet abandon est encore une croyance. De toute façon, nous allons de la foi à la croyance en passant par le doute.

Il nous reste donc, avant d'étudier l'origine sociale de la croyance abstraite, à rechercher :

1° Gomment la foi, en se vérifiant, devient croyance ;

2» Gomment la croyance, à son tour, se grossit de croyances originales.

§3. — De ces deux questions, la première est sanç doute la plus obscure. Car, s'il y a aujourd'hui des méthodes connues pour avancer dans la découverte de rinconnu, le passage de la foi traditionnelle à la

croyance réfléchie dépend avant tout des circonstances et des caractères ; aucune méthode ne règle les obscures et souvent insensibles transformations de la foi en croyance.

Interrogeons cependant nos souvenirs d'enfance. Les « leçons de choses » nous ont appris, si nous ne l'avions pas déjà constaté nous-même, que des bateaux d'acier d'un poids énorme flottent sur la mer, alors qu'un clou du même métal tombe au fond d'un verre d'eau. Le fait nous a peut-être étonnés, mais nous n'avons pas douté de sa réalité, car l'expérience et l'éducation nous ont habitués à croire nos yeux et nos maîtres. Mais nous y croyons comme on croit à l'invérifiable, d'une foi brute , fondée sur des habitudes sensibles et morales. Toutefois, la division de l'ajttention, partagée entre deux phénomènes d'apparence contradictoire, institue dans notre conscience un doute implicite , et ce doute devient explicite dès qu'il nous vient à l'esprit de demander à nos aînés le pourquoi du phénomène. Toute interrogation exprime précisément l'oscillation de l'attention qui cherche à se fixer, c'est-à-dire un doute, et l'inquiète curiosité des enfants, leurs questions incessantes, prouvent à l'évidence que, pour eux aussi, la croyance est désirable parce qu'elle libère du doute. Si, en réponse à ma question, on m'explique le principe d'Archimède, j'y trouve un moyen d'unifier dans un même acte d'attention la chute du clou dans le verre d'eau et la flottaison du bateau sur la mer ; je sais que tous deux sont allégés d'im poids égal à celui de l'eau qu'ils déplacent, que le clou flotterait s'il était creux, que le navire coulerait s'il était plein. Or toutes les démonstrations, dans les laboratoires d'école, ont de même pour fin d'assurer le passage de la foi à la croyance, en fournissant à l'attention le moyen de

s'adapter également, d'une façon imprévue par l'élève, à deux cas en apparence irréductibles. C'est ainsi que la loi relative au rapport inverse des y >li:nics et des pressions des gaz parait évid(Mile, du moment où l'on aperçoit dans l'expérience de Mariotte ime simple application du principe déjà connu des vases communicants. Aussi bien ces expériences sont-elles toutes subordonnées à cette habitude primordiale de l'attention, dont noua avons indiqué plus haut la condition psychologique, et que les métaphysiciens appellent principe de raison suffisante . L'attention, avide d'unité, cesse de se diviser du moment où elle retrouve, toutes clioses égales d'ailleurs, les mêmes causes sous les mêmes effets; elle s'adapte fortement au semblable et néglige l'accidentel, tant que celui-ci ne la contraint pas à des essais nouveaux.

On pourrait, en lui mot, renverser ici la définition des logiciens : « démontrer, c'est tirer l'inconnu du connu » (i) et dire: « démontrer, en matière d'enseignement, c'est retrouver par l'attention le connu dans l'inconnu ».

§ 4» — Il en est de même en mathématiques. L'enfant apprend d'abord d'autorité, ou par des procédés intuitifs, à mesurer l'aire d'un triangle. Aussi ce premier degré du savoir est-il pur empirisme ou pur psittacisme. Mais, entre le moment où cette vérité géométrique lui sera proposée comme l'énoncé d'un théorème, et le moment où il aura compris clairement la démonstration de ce théorème, la formule de l'aire du triangle sera pour lui l'objet d'une altitude mentale toute nouvelle ; il croira, sans doute, d'avance que la démonstration est vraie ; il le croira par habitude morale,

(i) Cf. Stuart Mill. Logique, H, i, 3.

parce qu'il a conliance en ses livres et en ses maîtres. Mais, pendant toute la durée de la démonstration; — quelques secondes s'il est apte ou exercé à la réflexion mathématique, de longues heures s'il y est rebelle, — le pourquoi rationnel de cette vérité sera pour lui l'objet d'un doute très caractérisé ; son attention sera divisée entre les- données déjà acquises et la thèse à démontrer, et la démonstration consistera précisément, par une série de substitutions^ à retrouver dans le cas proposé une application d'im théorème connu: dans le triangle, j'aperçois la moitié d'un parallélogramme , dans celui-ci l'équivalent d'un rectangle, équivalent lui-même à un nombre de carrésunités exprimé par le produit de la base par la hauteur. Dès lors, le doute est résolu par le retour de Tattention à une attitude habituelle.

Cette métliode analytique est exactement l'application logique du travail réducteur de l'attention. Dans les sciences de la nature, l'identification n'est que partielle, c'est-à-dire que la croyance naît dès que l'attention a découvert, sous le particulier, des analogies qui suffisent à la ramener de la dispersion à la concentration, dès que l'accidentel se prête au jeu des habitudes acquises ; en mathématiques, elle résulte de l'identification régressive totale de la figure ou de la formule aux éléments générateurs.

§ 5. — Ces exemples ont été à dessein empruntés à l'enseignement scientifique, parce qu'ils mettent très simplement et très clairement en évidence le rôle du doute dans le passage de la foi brute à la croyance réfléchie. Aussi bien le travail intérieur de la réflexion semble-t-il être le même quand l'expérience individuelle se charge de nous donner ses dures et incohérentes leçons. Ce travail mental est très obscur, sans

doute, parce qu'il se produit à Taube demi-consciente de la vie. Nous aurions peine à dire avec précision pourquoi nous croyons que le feu brûle, que les plantes naissent du grain, que Texercice est salutaire à la santé du corps. Nous nous contentons sans doute de rééditer renseignement anonyme du milieu social, comme notre organisme « récapitule » le type général de notre race. Mais il n'est pas impossible de saisir, chez Tenfant surtout, des exemples précis de la formation de pareilles croyances. L'enfant qui s'est brûlé grièvement n'oubliera pas cette leçon, qui aura pour lui la valeur d'une maxime générale ; non pas qu'il pense le moins du monde les concepts abstraits désuet de brûlure ; mais cette expérience, unique ou répétée, déterminera chez lui une attitude défensive définitive à regard de tout ce qui brille, crépite et fume. Invitez-le à planter lui-même un haricot dans un pot-à-fleurs et à suivre, de jour en jour, l'évolution de la plante. Peut-être, s'il a foi en vous, escompte-t-il d'avance le résultat de l'expérience ; mais cette prévision confuse laisse encore l'attention indécise sur le détail de la germination de la graine ; le rôle de l'expérience est précisément de résoudre ce doute en fixant l'attention sur une série solide d'images. Dès lors, la foi deviendra une croyance précise et forte , car elle ne sera plus l'imitation d'une pensée étrangère, mais une adaptation définie de l'attention à une expérience personnelle. Et cette adaptation prépare la voie à de nouvelles. Croire que la plante ne naît pas de rien, mais de la semence, c'est se sentir prêt, dans des circonstances analogues, à réadapter un souvenir, c'està-dire une habitude, àunpercept. La force de cette croyance est celle même de cette habitude.

§ 6. — Mais c'est surtout en matière morale que nous saisissons sur le vif l'évolution de la foi à la croyance. Nul n'ignore que les avis de leurs aînés ne suffisent pas toujours à convaincre les enfants et les jeunes gens. La menace d'un mal possible est souvent même im puissant stimulant de l'activité, car elle institue, dans la conscience, un doute que l'enfant ou Tadolescent est anxieux de résoudre au plus vite, surtout si ce doute le balance entre une joie et une peine également pressenties. L'attrait du « fruit défendu » est dû, croyons-nous, pour une bonne part, à cet urgent besoin de résoudre toute incertitude. Défendez à un enfant de démonter sa montre, parce qu'il ne saurait pas remettre les rouages en place : vous le rendez du même coup curieux d'essayer si, après tout, il est si difficile de refaire ce qu'on a défait; s'il en risque l'aventure et qu'il casse sa montre, le doute institué par votre affirmation sera résolu , et l'enfant croira davantage à la maladresse de ses doigts, même si le plaisir du risque l'emporte une fois de plus sur l'amertume de l'humiliation. Mettez un adolescent en garde contre l'indélicatesse d'un camarade : si celuici fait habilement preuve un jour de générosité et de probité, d'indécise, la camaraderie deviendra amitié crédule et confiante. Au reste, les crises morales qui décident de l'orientation des croyances n^épargnent pas l'homme fait. Ce que le bon sens appelle si fortement les « épreuves » de la vie, modifie, avec notre humeur, nos plus intimes convictions. Si nous nous croyons trahis par un ami, nous devenons injustes non seulement pour sa conduite présente, mais pour son passé même. Qu'est-ce à dire, sinon que notre attention se déplace brusquement de ses qualités à ses défauts? Nous n'épargnons aucune faiblesse et, de bonne foi peut-être , nous décorons ce jaloux

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examen du nom de clairvoyance désabusée. Molière, après Lucrèce, a peinl en vers célèbres l'influence inverse de la bienveillance et de l'amour sur le jugement (i).

A plus forte raison, les habitudes et les dispositions individuelles décideront-elles de la croyance dans les cas où aucun contrôle décisif n'est possible. Ce cas est, en général, celui des croyances morales et religieuses. C'est ainsi que l'optimisme et le pessimisme ne sont, dans l'immense majorité des cas, que des attitudes habituelles de rattention appliquée à ne retenir des (Choses que ce qu'elles^ oilrent de plaisant ou de douloureux. Il n'est personne , au reste, qui n'ait ses heures d'optimisme et de pessimisme; c'està-dire que nos théories sur la valeur des choses et de la vie ne sont le plus souvent que la traduction consciente du sentiment obscur que nous avons de notre puissance d'action ou de notre débilité du moment. Nous croyons à la bonté de la vie quand notre effort, habitué à s'adapter avec succès aux excitations du monde extérieur, éveille en nous une riche aptitude à renouveler indéfiniment la dépense de notre énergie triomphante. Le pessimisme, au contraire, est l'habitude de l'insuccès ou le sentiment profond de l'inaptitude à réussir.

§ 7. — Quant aux croyances religieuses, elles sont, à l'origine, œuvre d'autorité et de tradition, et Ton doit s'attendre à ce qu'elles présentent le plus souvent un caractère de foi irréfléchie et purement imitative. Cependant la foi religieuse est, comme toute autre, susceptible de subir le contrôle de l'expérience

(i) Lucrèce, De Nat. rer.y Liv. iv, vers iî4i et suiv. —Molière. Misanthrope, acte 11, se. v.

et de s'élever par cette épreuve à la croyance proprement dite. Les campagnards auxquels on demande pourquoi ils croient au loup-ga:rou, aux revenants ou au diable, ne manquent jamais d'invoquer, avec force détails, leur expérience ou le témoignage de victimes de ces fâcheux visiteurs. Il y a toujours dans le voisinage « quelqu'un qui a vu » le diable, un revenant ou leloup-garou, et l'existence de ce témoignage, souvent anonyme et, en quelque sorte, difTus, suffit à prêter une sorte de réalité redoutable à ces fantômes. A

degré plus relevé, le dévot qui, ime première fois,, invoque à tout hasard Saint- Antoine pour retrouver ' sa bourse égarée, n'est encore qu'un demi-crédule. Sa prière est en même temps une interrogation. Mais que la bourse se retrouve dans des circonstances vraiment extraordinaires, l'attention en suspens se fixe sur une donnée définie et la foi devient croyance contrôlée. Un seul miracle suffît à fonder une croyance définitive, parce qu'il donne une prise solide à l'attention en un ordre de choses qui , par définition, échappe normalement à toute attention expérimentale ou à tout contrôle décisif.

Enfin, si nous nous élevons plus haut encore dans l'ordre des croyances religieuses, c'est encore le doute, un doute intégral et pleinement conscient, avec toutes ses angoisses et ses déchirements , que nous trouvons à Torigine des croyances les plus fermes. Un écrivain chrétien , dont le nom nous échappe, a dit que qui n'avait jamais souffert du doute ne pouvait se vanter d'en supporter l'épreuve. Ce doute peut avoir des origines très diverses : difficultés d'exégèse ou d'histoire, irrationalité du mystère, protestation de la conscience morale contre la dureté de certains textes ou de certains dogmes, impatience de la discipline religieuse, respect humain, etc. ; mais

il semble bien que la solution en soit toujours du même ordre, qui est Tordre pratique. « Voilà, dit » Pascal, ce que c'est que la foi, Dieu sensible au cœur, » non à la raison » (i). Qu'est-ce à dire, sinon que le doute religieux se résoud moins par une démonstration de ta raison, que par une adaptation intime du cœur et de la volonté à l'objet de la croyance?

§ 8. — Or cette adaptation peut, comme toute autre, se réaliser de deux manières : sous l'empire d'une émotion forte ou par habitude pure et simple (2). L'émotion forte, c'est l'intervention, dans un moment de détresse morale, d'un sentiment puissant : terreur de l'isolement moral, souci de Téternité, sympathie pour les souifrances du Christ , admiration pour l'œuvre historique ou pour la fécondité esthétique du christianisme, entraînements de l'amitié ou de l'amour, tous sentiments si profonds, si complexes et si obscurs qu'on a pu identifier leur action soudaine à celle d'une « grâce » transcendante. Quant à l'habitude, nul n'en a mieux défini la puissance que l'ardent croyant qui a écrit les Pensées : « La coutume est » notre nature. Qui s'accoutume à la foi, la croit » (i). Si donc le cœur est rebelle à la foi, il faut agir sur ce cœur lui-même, qui est modifiable comme le fond même de notre nature : « Vous voulez vous guérir de » l'infidélité : apprenez de ceux qui ont été liés comme

» vous Suivez la manière par où ils ont commencé :

» c'est en faisant tout comme s'ils croyaient , en » prenant de l'eau bénite, en faisant dire des messes.

(i) Pensées, édition Brunschwicg, p. 458.

(3) Cf. supra, chap. ix et x.

(3) Ed. Brunschwicg, p. 371.

» Naturellement, même, cela vous fera croire et vous » abêtira » (i).

Réciproquement l'incrédulité religieuse, qui est encore une croyance, résoud le doute de deux façons.. Tantôt, c'est un sentiment violent qui trouble la sécurité de la foi ; telle cette pauvre femme, ordinairemèùt pieuse, qui suivait le cercueil de son enfant mort en répétant avec colère ; « Il n'y a pas de bon Dieu » ; tels ces prêtres que le remords d'une faute grave jette dans rincrédulité qui les rassure contre la terreur de Tenfer. Le problème même du mal, qui suscite dans les consciences religieuses la confiance en un Dieu équitable et Tespoir des compensations à venir, peut aussi bien être résolu en un sens négatif; car le spectacle de l'injuste douleur peut scandaliser la conscience au point de tuer la foi avec l'espérance. On connaît les beaux vers de Guyau :

« S'il est des malheureux, il n'est pas de bourreau, » Et c'est innocemment que la nature tue » (2).

D'autres fois , et plus souvent sans doute, llncrédulité est affaire d'habitude, d'oubli pur et simple. Il suffit de jeter les yeux autour de soi pour se rendre compte que les neuf-dixièmes des incroyants n'ont pas plus réfléchi leur incrédulité que les croyants leur foi. Tel homme qui, né dans un milieu pieux, pratiquait par coutume et par imitation, se déshabituera de la pratique s'il vient à vivre dans un milieu incrédule ou indifférent ; la foi que les actes n'entretiennent pas cesse d'être im objet pour l'attention ; elle s'oblitère et s'oublie, comme une leçon qu'on néglige de répéter ; la croyance non vécue est une croyance morte.

(i) Id.f p. 441. — Cf. E BouTROUx, Pascal, p. 76.

(a) Vers d'un philosophe, (Question), p. 65, a* éd., Paris, 1896.

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