‹ Essai sur l'évolution psychologie du jugementChapitre 60 sur 103 · LE JUGEMENT MORAL · texte numérisé non relu

LE JUGEMENT MORAL

d'exemples de cas de conscience purement théoriques. On demande à des enfants de bourgeois ou de paysans : « Auriez-vous pardonné à Cinna, si vous aviez été Auguste ? Excusez-vous Horace, assassin de sa sœur, ou Charlotte Gorday, patriote et meurtrière ? » Et, de fait, rien n'est plus difficile que d'inventer un cas de conscience vraiment actuel pour des enfants et des jeunes gens encore étrangers aux complications de la vie : il est toujours plus aisé de disserter sur un cas littéraire ou historique que sur la vie. Mais aussi rien n'est plus vain que ces jeux dialectiques auxquels manque l'élément propre aux cas de conscience : le sentiment d'xm intérêt personnel engagé dans le débat. Les vrais problèmes pratiques sont ceux qu'on ne peut éliminer par indifférence pure et simple, parce qu'une de nos habitudes y est aux prises avec un mode réel, et non fictif, d'attention, et qu'il importe toujours de préparer l'unité de l'action par l'adaptation la plus parfaite de l'habitude à toute la diversité, immédiate ou prochaine, du réel : <r Nostra res agitur ! »

§ 19. — Or le conflit entre l'attention et l'habitude peut, en matière morale, se présenter sous im double aspect. Ou bien l'intensité de l'attention atténue la force de l'habitude, ou bien c'est l'attention prêtée à l'expérience qui subit la pression de l'habitude. Par exemple, le spectacle des misères morales et des inégalités économiques engendrées par la concentration des richesses entre les mains d'une minorité peut faire douter de la légitimité même du droit de propriété ; mais, d'autre part, l'attachement de l'économiste orthodoxe au principe de la propriété individuelle peut l'amener, et, en fait, l'amène fréquemment à voir dans la misère une infortune méritée, dans le

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chômage un simple refus de travailler, et, dans la richesse même, moins un privilégie qu'une fonction sociale nécessaire. Le plus souvent, d^ailleurs, le cas de conscience se présente sous une forme moins théorique, avec une ui^ence qui ne tolère point d'atermoiements. Mais le conflit se ramène toujours à l'embarras éprouvé pour identifier une règle avec un cas donné. On connaît les Idées de Afn>« Aubrcty (i) d'Al. Dumas lils. Cette chrétienne d'un haut caractère professe qu'un homme peut, sans déchoir, épouser une jeune femme qu'un séducteur a rendue mère par surprise. Mais quand son propre lils lui demande l'autorisation d'épouser une de ces victimes de la brutalité masculine, elle se révolte et trouve contre ses propres principes des arguments indiscutables dont elle ne s'était pas avisée quand il s'agissait d'un autre : « Je me suis trompée « en quelque chose, et, pour la première fois de ma a vie, je ne m'entends pas avec moi-même » (i).

Ainsi posés, comment se résolvent les cas de concience? De deux façons qui correspondent aux deux seuls moyens qui peuvent lixer l'attention : par passion ou par habitude. La passion, comme une habitude instantanée, crée un monoïdéisme plus ou moins durable, suffisant, en tout cas, pour déterminer la série logique des actes. Elle résoud le doute en dérobant à l'attention l'un des termes du problème. Qu'on relise l'admirable scène du quatrième acte d! Andromaqne, où le « délicat » Racine a mis la langue la plus vigoureuse au service de la plus pénétrante psychologie. La jalousie d'Hermione réclame le meurtre de Pyrrhus; Oreste, un passionné cependant, cherche à discuter. Il invoque la prudence, l'honneur, les intérêts

(i) Al. Domas, Théâtre complet, t. IV, (p. 336 337), acte IV, sc.ffl.

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