LE JUGEMENT MORAL
politiques. Mais Hermione ne discute même pas. Elle crie son amour et sa colère :
« Ne vous suffit-il pas que je Fai condamné ? « Ne vous suffit-il pas que ma gloire ofTensée « Demande une victime à moi seule adressée ; « Qu Hermione est le prix d'un tyran opprimé ; « Que je le hais ; enfin, seigneur, que je Taimai...?
Oreste « Mais, Madame, songez
Hermione
« Ah, c'en est trop, seigneur,
« Tant de raisonnements offensent ma colère. »
§ 20. — Mais parfois aussi la passion combat l'habitude en lui empruntant sa livrée, c'est-à-dire qu'elle se déguise sous les dehors d'une thèse générale. Racine n'a pas fait un usage moins heureux de ces sophismes du cœur par lesquels nous cherchons parfois à nous duper nous-mêmes. Quand Pyrrhus, rebuté par Andromaque, se résoud à livrer sa captive
aux Grecs, il dit à son confident :
« Considère, Pliœnix, les troubles que j'évite,
» Quelle foule de maux l'amour traîne à sa suite !
» Que d'amis, de devoirs j'allais sacrifier,
» Quels périls....! Un regard m'eût fait tout oubUer » (i).
Ce que certains littérateurs modernes se sont plu à appeler les « droits de la passion » ne représente rien déplus, au fond, que cet effort de Tégoïsme cherchant
(i) Acte n, scène V.
*2*2fi LA CROYANCE ABSTRAITS
à élever, en face des règles ou des préjugés, des atfirmations générales capables de les contrebalancer dans les conflits du « sens propre » et de la morale commune. Nous sommes si habitués à traduire dans nos actes les habitudes qui constituent le fond de notre caractère, que nous éprouvons le besoin de rattacher nos actes les plus capricieux à un système qui dépasse le cas particulier. Les chroniques judiciaires sont pleines de ces sophismes ; quantité d'accusés, beaux parleurs, s'ingénient à faire la théorie justificative de leur crime. Certains enfants même inventent, avec une singulière fertilité, de mauvaises raisons pour innocenter les fautes qu'ils ne peuvent nier. Or, de même qu'on a pu voir dans l'hypocrisie un hommage rendu à la vertu, de même on pourrait dire que cette dialectique de l'égoïsme rend hommage au caractère social et rationnel de la morale. Sincères ou non, nous justifions nos actes passés ou à venir en les adaptant à un principe admis d'avance , ou en leur adaptant un principe artificiel érigé pour les besoins de la cause en règle.universelle. Ce principe joue, dans les problèmes pratiques, le même rôle que Thypothèse dans la recherche scientifique ; il rend possible Tidentification provisoire de Texpérience et des concepts , et assure à la conscience pratique une unité provisoire, dont elle n'est pas moins avide que la pensée.
§ 21. — Autrement spontané, autrement dégagé des liens de Thabitude semble, à première vue, le jugement esthétique. Il s'est même trouvé des artistes et des théoriciens pour soutenir la supériorité des intui-
Au reste celle iinilalion d'aulrui esl loujours, plus ou moins, une imilalion de soi-même, la répélition d'une habilude. Ceux qu'on appelle les « hommes de goùl » sont nécessairemenl les hommes d'un goût, d'une habitude. Parfois, il esl vrai, le goût personnel ne coïncide pas avec le goût social. C'est ainsi que les experts en œuvres d'art arrivent à évaluer avec une étonnante sûreté la valeur marchande des toiles, des faïences, des meubles recherchés par les amateurs, sans éprouver auciui plaisir personnel à l'examen de ces objets. Ils imitent le goùl public sans s'y adapter, comme une femme d'esprit peut consentir, par timidité, à porter un vêtement à la mode dont elle avoue la coupe déplaisante ou incommode. Mais ce dédoublement de l'habitude est Texception ; l'expert et la mondaine arrivent, le plus souvent, à se duper eux-mêmes et à se créer périodiquement un mode d'admiration sincère, imité des engouements périodiques du milieu. Souvent aussi cette imitation réagit sur le critique d'art et sur l'artiste eux-mêmes. Savoir qu'une œuvre d'art ou une critique de cette œuvre sont destinées à l'examen d'une catégorie spéciale d'amateurs, de lecteurs ou d'auditeurs, c'est déjà adopter une attitude, une « manière », un « style », susceptibles d'être compris de cette catégorie. C'est imiter, si l'on peut dire, l'imitateur prévu. Certains industriels de la palette ou de la plume exploitent ainsi à leur prolit un public dont ils entretiennent soigneuseinent les préjugés paresseux et les routines. De là l'incroyable durée des réputations acquises et la tardive lenteur de certaines réparations (i).
8 '^3. — Mais il y a aussi, en matière d'art, les cherclieurs et les inventeurs; et le juge éclairé, quand il
(i) Cf. V, Stapfer, Les Réputations littéraires f séries I et n.
apprécie la beauté, sent parfois rimpatience des traditions et le désaccord de ses habitudes avec ses sentiments. Certaines œuvres d'art satisfont d'emblée nos préférences ; d'autres nous déconcertent et nous inquiètent. C'est ce trouble éprouvé par le vieux Maître Chanteur, en face d'un art plus jeune, qui fait la protonde beauté et la valeur philosophique de la méditation de Hans Sachs :
« Ich fûhl's, und kann 's nicht versteh'n ;
» Kann' s nicht behalten, doch auch nicht vergessen ;
» Und fass' ich es ganz, kann ich's nicht messen...
» Kein Regel wollte dapassen,
» Und war doch kein Fehler drin,
» Es klang so ait, und war doch so neu ! » (i).
Il surgit ainsi, pour qui veut être équitable envers l'effort de l'artiste, de véritables « cas de conscience» esthétiques. En quoi consistent-ils? Comment se résolvent-ils ?
Ce qui fait la difficulté très spéciale de ce problème, c'est que le plaisir y devient, non plus le moyen, mais la fin même de l'affirmation. On n'aime pas une œuvre parce qu'on la reconnaît conforme à une règle d'art, et Kant a montré profondément qu'on ne la goûte pas davantage quand on l'a fait « rentre^ sous un concept », c'est-à-dire quand on l'a «comprise», classée dans un «genre» ou dans un «style», Aucune identité ne paraît poursuivie ni atteinte par l'affirmation esthétique, ni aucune fin utilitaire. Il semble donc que cette affirmation ne traduise pas, comme les précédentes, une adaptation ou une habitude de l'attention à un cas donné de Texpé-
(i) R. Wagner, Les Maîtres Chanteurs, ActeU, scène a, p. 172-3 de rédition française.
rienec, et qu'il faille admettre ici rintervention d'un principe nouveau d'explication.
§ 24. — Il n'en est rien cependant, car nous n'avons pas de peine à reconnaître dans Témotion esthétique l'application d'une loi dont nous avons tiré parti dès le début de cette étude, telle de l'excès moteur. Nous avons vu, en effet, (jue toute excitation, du moins chez un être en voie d'évolution, tend à mettre en liberté une quantité diffuse d'énergie motrice favorable à la genèse des réactions les plus appropriées. Dès l'origine, en d'autres termes, la vie nous apparaît comme une spontanéité débordante qui ne s'épuise pas tout entière dans la fixation des habitudes utiles. Bien au contraire, la sélection d'une liabitude utilitaire nouvelle rend disponible une cpiantité d'énergie qui se dépensait jusque-là au profit de cette sélection. L'iiabitude réalise le maxinmm de l'effet utile avec le minimum d'attention, d'effort et dé peine. Il en résulte que, pour un organisme sain, le capital d'énergie motrice disponible est toujours supérieur à la dette immédiatement exigible. Pourquoi la dépense de cette énergie d'excès est-elle un plaisir, le plus vif de tous? On ne peut guère faire mieux que le constater. Cependant les lois de l'habitude et de l'attention trouvent encore ici leur application. On peut dire, en efl'et, qu'en vue des adaptations éventuelles que pourrait exiger une expérience plus complexe, il est bon pour l'organisme d'entretenir ses réserves en les exerçant, sans toutefois les épuiser en un travail utilitaire. C'est ainsi qu'un acrobate a besoin d'accomplir des mouvements diffus inutiles, marche, exercices d'assouplissement, autres que les mouvements spéciaux à son talent ; c'est ainsi encore qu'un intellectuel ne délasse qu'imparfaitement son esprit en
LE JUGEMENT ESTHETIQUE 22^
se livrant à la sculpture pu à rescrime, qui réclament des adaptations attentives, précises et fatigantes, et que la marche vagabonde est le meilleur des repos. Or cette dépense d'énergie d'excès, appliquée à un objet sans utilité pressante, nous vaut un plaisir d'autant plus vif que la sécurité éprouvée quant au résultat permet à l'attention de se porter moins sur l'objet que sur le geste lui-même, moins sur la fin cherchée que sur le plaisir même de la poursuite. En d'autres termes, la dépense de l'énisrgie d'excès est un besoin, mais un besoin qui ne correspond à aucun stimulus externe, un besoin dont la satisfaction vaut moins par ses effets externes que par son effet interne de détente reposante et d'équilibre sans effort. On peut donc dire que cette xàSapat?, non plus des passions, mais de l'excès d'énergie, a une valeur utilitaire, mais une utilité lointaine, éventuelle, et dont, en tout cas, le sujet n'est nullement conscient. L^enfant croit jouer aux barres pour gagner la partie : « On aime mieux, dit Pascal, la chasse que la prise (i). »
On comprend dès lors que le plaisir de l'exercice soit particulièrement vif chez ceux qui ont beaucoup à dépenser, que le jeune chien aime à gambader, l'enfant à voir de vives couleurs, à jouer d'assourdissantes fanfares ; et surtout on s'explique que, dans l'échelle des êtres, le plaisir de la dépense désintéressée soit le privilège du vivant qu'un riche organisme cérébral, instrument puissant de défense et de prévision, a soustrait à la préocccupation immédiate du besoin. L'homme est capable d'art parce qu'il peut se souvenir de loin, et, par suite, prévoir aussi de loin le besoin, en assurer d'avance la satisfaction, et réserver une dose d'attention infiniment plus con-
(i) Pensées, édition Brunschwicg, p. 891.
sidérable que la brute au jeu intérieur de toutes ses énergies. Dans Thumanité même, le jeu et Vart ne plaisent également ni à tous, ni à tous les moments d'une même existence, ni même à toutes les heures d'une même journée. La maladie, la fatigue, Tanémie obligent le vivant à garder toutes ses réserves pour Teffort même de vivre. De même, toute concentration utilitaire de Tattention exclut la joie de la dépense sans objet. On ne joue pas par profession, on n'invente pas, on ne crée pas par métier ; ou plutôt Tart perd toute sa vertu réparatrice ou purifiante quand il n'est plus que le métier.
§ 25. — Tel est donc le point de départ de tout jugement esthétique : lesentimesnt que notre attention s'est adaptée de telle sorte à un objet, image, percept, couleur, son, que l'énergie diffuse se dépense sans effort intéressé. Mais on serait loin de compte si l'on s'en tenait à cette définition. En effet notre énergie diffuse ne tarde pas, elle aussi, à subir la loi rétrécissante de l'habitude. A l'origine, l'enfant s'amuse de tout, non seulement parce qu'il dispose de sources d'énergie abondantes et promptement renouvelées, mais aussi parce que, dispensé par l'éducation de choisir lui-même ses adaptations utilitaires, il peut disperser son attention sur une plus grande variété d'objets d'une excitante nouveauté. Mais cette heureuse insouciance est promptement altérée par les absorbantes accommodations nécessaires à la vie du civilisé ; l'habitude alors s'empare à tel point de tout notre organisme physique et mental, que notre énergie d'excès ne peut plus se dépenser que par les canaux tracés par l'habitude elle-même. De très bonne heure, on se lasse des jeux, des sports nouveaux et Ton se complaît aux anciens, en raison
même de Taisaixce avec laquelle s'y dépense la médiocre surabondance de nos énergies absorbées par l'habitude ou usées par Tâge. Les vieillards jouent encore, mais toujours aux mêmes jeux, comme ils font les mêmes promenades, à la même heure et dans le même sens.
Il n'est pas jusqu'à la fiction qui ne réponde aux exigences de l'habitude en matière d'art ; elle reste toujours, si libre soit-elle, une imitation de la réalité primaire à laquelle nos habitudes sont adaptées. La fiction nous plaît dans l'art, parce qu'elle est lui simulacre du vrai et que notre attention s'y adapte sans qu'aucun besoin l'y astreigne ; l'énergie d'excès trouve l'occasion de s'y dépenser par une voie familière, en même temps que l'attention utilitaire est en repos. Aussi la première qualité que nous exigeons de la fiction est-elle une vraisemblance qui ne confine de trop près ni au réel, ni aux fantasmagories du délire. Il va sans dire que la limite de cette exigence varie infiniment suivant le tempérament, l'éducation, l'imagination de chacun ; mais le réaliste le plus scrupuleux et l'idéaliste le plus dédaigneux du vrai sont également enfermés en deçà du pur réel et de l'irréel absolu. L'un et l'autre sont tenus d'offrir à notre attention habituelle une imitation désintéressée, portrait, caricature ou transfiguration de l'expérience.
a. § 26. — Il résulte de cette théorie que le jugement estliétique doit être le plus souvent, chez les personnes peu familières avec l'art, un jugement de ressemblance. Il suffit d'avoir écouté, dans un musée ou au théâtre, des enfants, des ouvriers ou des campagnards, pour se convaincre que l'art ne les touche guère que par sa vérité, lors même que cette vérité,
23o LA CROYANCE ABSTRAITE
aux yeux de l'amateur plus exercé, semble mesquine, artificielle, obtenue à coups de procédés vulgaires. A celte qualité de ressemblance se rattac!>ent évidemment d'autres caractères essentiels à l'œuvre d'art : la perspective, l'exactitude et la gradation des tons, la justesse du langage, le naturel des passions.
b, § 27 . — Après la ressemblance, c'estle plus souvent la vigueur de reffet produit, — bien distincte de celle de Texécution, — qui sert de critérium au jugement des personnes ignorantes des procédés de l'art. Ce caractère corrige ce que le précédent aurait de trop analogue à ceux du réel. L'exagération voulue de certains traits, l'élimination du médiocre et de l'habituel contrarient la confusion totale du fictif et du réel ; elles dispensent l'attention de pousser la reconnaissance jusqu'à ridentification et provoquent la dépense de l'énergie d'excès. Ainsi l'art grossit à la fois en simplifiant et en accentuant, et ce double grossissement, absolu et relatif, est, pour les esprits de culture médiocre, un indice suffisamment clair de son irréalité. Aussi la mesure et la simplicité manquent-elles constamment, dans Thistoire, aux débuts des littératures ou des arts plastiques. Palais de l'Inde, sculpture égyptienne, légendes épiques de la Grèce, de la Germanie, ou de l'ancienne France, trahissent un goût enfantin de l'énorme et du surhumain. Sous nos yeux, au théâtre et au musée, c'est aux vastes panneaux, aux formes athlétiques, aux violences de couleur et de dessin, aux déclamations les plus banales sur les lieux communs de l'amour paternel ou du patriotisme, aux gestes outrés, aux éclats de voix du fort ténor que vont les applaudissements de la foule. Or les trépignements, le rire débordant, les clameurs de la foule enthousiaste démontrent préci-
LE JUGEMENT ESTHÉTIQUE lîSl
sèment que rémotion esthétique a atteint sa fin inconsciente, qui est de mettre en liberté une réserve insoupçonnée d'énergie motrice. Sans doute nous n'allons pas au théâtre pour battre des mains et acclamer des artistes ; mais nous n'irions pas non plus si la fatigue, la maladie ou le chagrin avaient profondément entamé les réserves qu'une excitation à la fois vive et sans valeur utilitaire nous permettra de dépenser sans compter.
c. § 28. — Un troisième élément peut se mêler au jugement esthétique : l'admiration pour la difficulté vaincue. Les délicats pourront bien afficher quelque mépris pour le virtuose qui ne cherche qu'à éblouir son public. Il n'en est pas moins vrai que cette forme de l'admiration est l'indice d'un progrès considérable dans le goût, car, avec elle, le jugement dépasse l'œuvre et atteint l'auteur ; elle révèle, au sens étroit du mot, une sympathie naissante entre l'artiste et le public. Aussi bien cette appréciation comporte-t-elle des degrés sans nombre. Au cirque, l'acrobate, au théâtre, l'acteur, au concert, le soliste, déploient leur virtuosité sous les yeux mêmes de leur public. Or on sait que tout mouvement observé avec attention éveille, par suggestion, chez l'observateur une sourde tendance à l'imitation ; nous sommes tentés de reproduire dès gestes et des trilles que nous serions incapables d'esquisser. De là ce sentiment très spécial d'inquiétude que nous inspirent les tours de force du gymnaste ou du jongleur, ainsi que les traits du violoniste et les roulades de la cantatrice ; de là ce soulagement très spécial éprouvé quant le virtuose s'est bien tiré de ses prouesses. L'impression d'étonnement est donc puissamment complétée, en ce cas, par une instinctive comparaison avec nos propres moyens. L'architecture,
elle aussi, çt les constructions mécaniques inspirent au gros public un vague respect pour une supériorité manifeste. La tour Eiffel paraît belle pour autant qu'elle stupéfie ; à un autre point de vue, certains ivoires du Moyen Age déconcertent par le labeur d'infinie patience que suppose leur prestigieuse fragilité. On a beau jeu, sans doute, de traiter de haut et de laisser aux badauds cette forme de l'admiration ; en fait, aucun art ne saurait y renoncer. La poésie, la musique, la peinture, et, plus encore, la sculpture et la gravure, ne laissent indifférents un si grand nombre de personnes que parce que la virtuosité de l'artiste s'y efface davantage, s'incorpore à l'œuvre même et n'est discernée que par les confrères ou les connaisseurs. Mais, en vérité, ceux-ci, s'ils prétendaient faire abstraction du talent et du « savoir-faire » dans une tragédie de Racine, dans une toile de Raphaël, dans une symphonie de Mendelssohn, se priveraient gratuitement d'une source de joies très vives ; et ces joies sont loin d'être médiocres. Car analyser une œuvre avec compétence, en deviner la facture intime, c'est s'associer, dans une certaine mesure, au travail créateur de l'artiste; c'est imiter, dans la mesure du possible, l'activité la plus libre qu'il soit possible de réaliser et dépenser soi-même, avec moins d'effort, l'énergie que l'expérience pratique n'a point accaparée.
§ 29. — Un dernier progrès est possible enfin, auquel conduit le précédent. L'intelligence de l'œuvre ouvre la voie à une plus large expansion de la sympathie ; après avoir compris l'une, nous nous pénétrons du sentiment qui l'a inspirée, notre sympathie embrasse l'âme même du créateur. Comment se découvrent, entre l'artiste et le public, certaines affinités mystérieuses? Ne faut-il pas voir encore, dans ce cou-
rant de réciproque sympathie, une forme de Timitation ? Un poète philosophe a dit :
« Nos poèmes parfois nous reviennent bénis,
» Chauds d'un accueil lointain d'âmes hospitaUères.
»... Car si Thumanité tolère encor nos chants,
» C'est que notre élégie est son propre poème,
» Et que seuls nous savons, sur des rythmes touchants,
» En lui parlant de nous, lui parler d'elle-même » (i).
SU est peu de joies plus pénétrantes que celle de communier avec l'âme d'un grand artiste, c'est bien qu'il nous aide à développer, mieux que nous ne ferions nous-mêmes, le langage intérieur de nos émotions. L'artiste imite par sympathie les sentiments d'imt public déterminé, et, par un juste retour, celui-là rencontre la plus large admiration qui a su s'adapter aux sentiments les plus profonds, les plus essentiels à la nature humaine, et les traduire clairement. Aussi la sincérité dans l'inspiration est-elle le plus haut critérium sur lequel puisse se régler le sentiment esthétique. Est-il besoin d'ajouter que ce critérium varie avec les esprits mêmes ? Des poètes, des romanciers, des peintres ont exprimé avec sincérité des sentiments médiocres ; ils ont pour clientèle assurée les esprits simples et à courte vue. Et^ après tout, il est lieureux que chaque public trouve, en dehors des industriels littéraires qui l'exploitent à bon escient, les artistes de bonne foi qu'il mérite. D'autres ont été agités de rêves gigantesques ^ de curiosités inépuisables, de passions surhumaines; et presque toujours la forme, austère ou maladroite, est demeurée chez eux en-deçà de l'inspiration. Ceux-là aussi
(i) Sully-Prudhommb, Les Vaines Tendresses (Aux amis inconnusj, p. 4*
rencontrent parfois le public qu'ils méritent, tous ceux qui derrière un mot, une image, une ligne d'horizon, dans un clair obscur, dans une attitude entrevoient un au-delà infini de pensées, de sentiments et d'efforts. Ces juges préfèrent à certaines œuvres achevées, qui ne révèlent rien de plus que leur propre contenu, les œuvres « suggestives » des génies inspirés, celles qui ouvrent à notre attention des perspectives si vastes que tous les trésors de libre énergie dont nous disposons ne sauraient suffire à les parcourir.
§ 3o. — Cette analyse était nécessaire, parce qu'elle nous permet enfin d'expliquer la nature des conffits intérieurs en matière de goût, des doutes esthétiques. Le vulgaire ne connaît pas ces doutes. Accoutumé aux promptes décisions de la vie pratique, qui révèlent la solidité de ses habitudes morales et mentales, il juge d'emblée celles des qualités de Tœuvre d'art qui frappent et fixent immédiatement son attention: la ressemblance avec un modèle familier, Tintensité de l'émotion et de la surprise éprouvées. Sans hésiter, il affirme ou conteste la vérité d'iui drame, la vigueur propre d'un geste ou d'une situation. Or ces qualités, et plus encore la virtuosité et la sincérité, peuvent fort bien n'être discernées qu'à la longue. C'est faute d'information souvent qu'un coucher de soleil d'Orient paraît outré, que les drames de Wagner peuvent sembler obscurs et trop longs ; il faut non seulement une grande délicatesse, mais beaucoup de lecture pour comprendre que Racine a fait « difficilement des vers faciles », que les Provinciales ont été écrites dix à douze fois, que certaines symphonies de Beethoven, d'une facture si ferme et si lumineuse, ont germé avec effort et ont subi de savantes
retouches. L'intention, d'autre part, la signification totale et suggestive d'une œuvre complexe , peut n'apparaître que dans la fréquentation patiente des maîtres. Qui peut se vanter de pénétrer d'emblée tout le génie d'Eschyle, de Rembrandt, de Shakespeare, de Wagner? On ne saurait donc s'étonner qu'en présence d' œuvres originales et de tentatives nouvelles, tandis que le vulgaire se moque ou se fâche , les délicats eux-mêmes soient troublés dans leurs habitudes , qu^ils suspectent une virtuosité superficielle, là où ils reconnaîtront plus tard une sincérité profonde et originale. Ce doute est d'autant plus naturel que l'art est , par définition, liberté, invention, et que nos goûts ont beau s'élargir avec notre expérience, notre adaptation aux essais imprévus des chercheurs peut toujours se trouver en défaut. La sympathie peut tarder à circuler entre la façon de sentir très individuelle de l'artiste et la nôtre. N'entendons-nous pas dire tous les jours qu'il faut « s'habituer » à une forme nouvelle d'art pour la goûter ? Certaines antipathies d'art restent même irréductibles et les conversions du goût ne sont guère plus aisées à déterminer que les conversions morales ou religieuses. P]n revanche, elles suscitent, quand elles se produisent, des enthousiasmes passionnés, de véritables croyances, souvent exclusives, mais parfois aussi largement libérales ; car les chercheurs sincères de beauté peuvent rencontrer plus d'une fois leur chemin de Damas et admettre plus d'un Dieu nouveau dans la piété d'un culte aussi fervent que tolérant.
§3i. — Si longue qu'elle soit, cette analyse peut sembler incomplète, car elle ne s'applique qu'à l'œuvre d'art et laisse de côté le jugement porté sur la beauté naturelle. Mais serait-il paradoxal de soutenir
que ce dernier procède du premier et que nous devons à Fart la révélation de la nature? Une belle contrée, pour le paysan,' est la terre fertile et bien cultivée ; im beau temps c'est aussi du « bon temps », c'est la neige ^près les semailles, la pluie au printemps, le plein soleil à la moisson ; le « beau temps » du marin est, qu'il pleuve ou qu'il vente, c^elui qui permet d'aller en mer et de pêcher ; si la côte est bordée de rochers sauvages, il déclare qu'elle n'est «point jolie», car elle est d'abord périlleuse. Il est difficile de voir dans l'attachement du terrien à la glèbe et du marin à la mer autre chose que le sentiment profond d'une habitude générale qui commande toutes les habitudes particulières et toutes les adaptations essentielles à la vie pratique. Au contraire, r« admiration de la nature » ne devient un sentiment profond qiie dans les sociétés cultivées ; et encore celles-ci attendent-elles, pour éprouver avec sincérité ce sentiment, le signal donné par ceux que Ruskin appelle « les révélateurs de la beauté naturelle » (i). Ceux-là sont bien des maîtres, au sens propre du mot, chefs d'école et éducateurs du goût; c'est en réalisant de premier jet la beauté qu'ils en ouvrent l'intelligence à autrui. Les noms d'Eschyle, de Dante, de Rousseau, dans la littérature; de Giotto, de Rembrandt, de Corot, en peinture ; de Palestrina, de Bach, de Wagner en musique, et bien d'autres encore, pourraient servir de titres aux chapitres d'un livre qui reste à écrire sur l'éducation du sens de la nature par les inventions du génie. Ainsi notre affirmation de la beauté naturelle n'est pas une adaptation spontanée de notre attention, mais d'abord une imitation analogue à la plupart de nos affirmations morales et scientifiques. C'est la poésie, et
(i) Modem PainterSt^* éd., Londres, a vol. in-ia, 1894* t.ii,p.a43*
LE JUGEMENT ESTHÉTIQUE îiSj
peut-être aussi la danse, qui ont ouvert nos yeux sur la beauté de la formé humaine et créé un préjugé tenace en faveur de la supériorité esthétique de la femme. C'est le peintre qui analyse et dégage pour nous la beauté des lignes et des couleurs que notre regard utilitaire ne saurait discerner dans le paysage. Ne nous arrive-t-il pas, pour exprimer le charme d'une matinée vaporeuse de mai, de dire : <( C'est beau comme im Corot? » Ne disons-nous pas d'une femme qu'elle a des épaules « sculpturales » ou un « profil de camée » ? Ne parlons-nous pas de « drames » domestiques, de « romans vécus», de batailles « épiques »? tant nous sommes habitués à interprêter le réel avec les formules esthétiques que l'art propose à notre attention !
§ 32. — Est-ce à dire, d'ailleurs, que chacim de nous apprenne personnellement des œuvres de l'art à ouvrir les yeux sur les choses ? Il n'en est rien. Mais on peut dire que, en vertu du caractère social de l'art, l'idée de la beauté naturelle est devenue l'une des plus essentielles aux rapports sociaux, l'une des sources les plus riches d'émotions collectives. C'est cette influence ambiante que nous subissons et que nous grossissons à notre tour par l'expansion sympathique de nos propres émotions. On peut dire, à ce titre, que le sens de la beauté naturelle, aussi bien que le sens moral et le souci du vrai, naît et se développe par une éducation sociale de l'attention. Mais l'origine première de cette adaptation désintéressée aux facteurs les moins utiles de l'expérience est dans l'imagination et dans la sensibilité des initiateurs qui nous ont révélé une seconde nature, plus pénétrée que la première de pensée, de sentiment et de vie. Après eux, grâce à eux, nous apercevons dans le réel plus qu'il n'offrait à nos besoins et à notre activité :
un tableau, une architecture, une symphonie. Si Ton a pu dire avec raison qu' « un paysage est un état d'âme », c'est précisément que notre vision du réel est, pour une bonne part, une imitation de nousmêmes, — non pas du moi égoïste qui se replie dans une attitude défensive, mais du moi qui s'épanouit quand il trouve à la fois hors de lui le stimulant de sentiments collectifs puissants et l'objet d'une dépense désintéressée de l'énergie d'excès.
§ 33. — Ce double caractère, collectif et désintéressé, du jugement esthétique fournit, croyons-nous, la solution psychologique de l'apparente contradiction que Kant y a le premier aperçu. Le jugement esthétique semble à la fois luiiversel et singulier. Un homme de goût ne peut concevoir qu'iuie chose soit belle pour lui seul, et, d'autre part, il ne saurait prétendre démontrer la justesse de ses appréciations ; il désespère de gagner à sa foi l'adhésion d' autrui. C'est même pour les délicats un intime tourment que de sentir le choc de leur enthousiasme contre une froideur ou luie aversion irréductibles. Cette antinomie est psychologiquement réelle et s'explique, selon nous, par la double origine du jugement esthétique. Dune part, ce jugement procède d'une éducation collective du goût, d'émotions ressenties par d'autres avant nous, et que la sympathie rend infiniment plus fortes et plus douces ; d'autre part, ces émotions répondent aux excitations les moins utiles, à celles qui n'exigent pas que tout homme s'y adapte d'une façon uniforme et commiuie à toutelarace. Au contraire des affirmations scientifiques et morales, dont le caractère propre est de tendre à l'unité nécessaire de l'habitude, l'affirmation esthétique comporte une variété infinie, à laquelle, par définition même, aucune contrainte
utilitaire ne nous oblige à renoncer. Nos propres gqùts sont souvent contradictoires entre eux ; comment seraient-ils d'accord avec ceux d'autrui? L'individualité du jugement esthétique est ime revanche de la liberté contre luniformité des habitudes utiles. Et cependant, nous ne pouvons oublier tout à fait l'origine imitative de ce Jugement. Notre sens social tend à imposer à autrui, même en matière d'art, les arrêts de notre sens individuel ; et ce désaccord de la libre attention et de l'habitude imitatrice explique également la résistance opposée par autrui, en matière d'art, aux efforts de notre dialectique impatiente de convaincre.
CHAPn^RE XI
§ I. — Il est peu de questions plus controversées que celle de Tinfluence de la volonté et du sentiment sur le jugement ; il n'en est guère aussi qui aient été aussi mal posées. La psychologie traditionnelle se trouvait, sur ce point, engagée dans une véritable impasse. Quand on a une fois divisé Y « âme » en « facultés », il est malaisé de rétablir dans ce tout une imité organique. Soit qu'avec Descartes, Malebranche et Spinoza, héritiers, à cet égard, de la scolasticpie, on considère la vérité comme une réalité achevée, existant en dehors de Tintellect qui la découvre par son effort propre et la contemple : {Veritas contemplatio çeri, soit qu'avec Kant on voie dans cette vérité un produit de l'activité de Tentendement lui-même, appliquant à la matière de l'expérience des catégories à priori ; qu'on suppose, en un mot, les lois rationnelles dans l'objet ou dans l'esprit, ou dans Tun et l'autre à la fois, on n'en explique pas moins la connaissance par Tintervention d'un principe absolu : idées éternelles. Dieu, catégories, raison. Or si ces théories sont d'un haut intérêt philosophique, en ce sens qu'elles décrivent le type et
24^ FACTEURS EXffRA-LOGIQUKS DE LA CROYANCE
déterminent les conditions du savoir le plus parfait, il faut reconnaître qu'elles n'expliquent pas la genèse de ce savoir, et, notamment, ne peuvent rendre compte du caractère affectif et volitif de la croyance. Sans doute plus d'un psychologue (i) a décrit avec finesse ou profondeur V « influence » de la sensibilité ou de la volonté sur le jugement; mais ce terme même d' «influence», d'allure moyenâgeuse, institue derrière les faits décrits une véritable entité, c'est-à-dire tout le contraire d'une explication scientifique. Aussi bien, si la plus haute connaissance est un acte pur d'une faculté qui se suffît à elle-même, comment rendre compte des cas où il semble bien que nous croyons ce que nous désirons et même ce que nous voulons? Et n'est-il pas naturel que les sceptiques ou les fidéistes aient tiré de ces cas, où la raison s'incline devant
les raisons du « cœur » et du vouloir, des arguments redoutables contre la raison elle-même?
§ 2. — Peut-être la théorie que nous proposons permettra-t-elle de lever une partie de la difficulté. Nous avons, en effet, dans les pages qui précèdent, considéré la connaissance comme un processus, non plus logique, mais dynamique, non comme la contemplation ou comme la production d'une vérité pure de toute attache sensible ou pratique, mais comme une adaptation de tout l'organisme physico-mental à une donnée externe dont la pression nous stimule à
(x) Notamment J.Mill, dans Analysis of human Mind. — J. Sully, dans Sensation and Intuition, Londres, 1874. — A. Bain, dans Emotions et volonté, chap. xii.
raction. Toute adaptation suppose donc un double processus de passion et de réaction; savoir, dès la plus humble forme de la connaissance, c'est sentir pour agir.
§ 3. — Mais il importe de préciser cette formule très générale. A cet effet, nous pouvons tirer parti de la distinction établie plus haut entre les jugements stéréotypés et les jugements vécus. Les premiers rééditent des adaptations antérieures et ne coûtent aucun effort à notre activité. Ces accommodations sont devenues des habitudes de l'attention qui ne nous servent qu'en nous emprisonnant, et notre volonté n'a que faire d'intervenir dans la plupart des réactions ou affirmations utilitaires qui constituent le fond même de notre vie pratique, sociale et même spéculative ; l'habitude suffit à assurer le retour des modes d'attention déterminés par une sélection répétée et progressive.
De son côté, la sensibilité semble médiocrement intéressée à ces adaptations usuelles. Je n'éprouve pas de plaisir particulier à me tenir en équilibre ; aussi n'ai-je nullement besoin d'éprouver un sentiment spécial de sécurité pour réaliser et maintenir cet équilibre ; les muscles de mes jambes, de mon torse et de ma tête adoptent spontanément l'attitude apprise grâce aux tâtonnements du premier âge. Mais si je glisse, ou si le plancher se déplace brusquement sous mes pas, j'éprouve un sentiment subit et 1res vif d'angoisse et de doute qui m'oblige à tenter de nouvelles adaptations ; de là la maladresse des terriens sur un bateau qui roule et qui tangue. De même, je n'éprouve aucim plaisir à affirmer que le tout est plus grand que la partie, ou que le spectre solaire comprend sept couleurs ; l'assurance de mon affirmation ne
*j44 facteurs extra- logiques de la croyance
suppose aucun sentiment agréable de sécurité. Dans ces cas, auxquels se ramènent Timmense majorité de nos atïirmations, la valeur émotive de nos croyances semble très faible ou nulle. Nos croyances font alors partie de cette armature rigide par laquelle je demeure en contact utile avec Texpérience.
§ 4. — Faite d'habitudes, cette armature joue son rôle dans une inconscience quasi-complète, comme une locomotive suit docilement les courbes et les déviations de la voie ferrée. Mais que la contradiction se produise, si elle se présente avec les apparences du sérieux et de la conviction, si elle apporte surtout avec elle im commencement de preuve , elle nous cause une peine étrange, un véritable sentiment de déséquilibre mental et suscite en nous Tirrésistible besoin de nous assurer si le contradicteur mérite les honneurs de la discussion. Cette angoisse , nous Tavons déjà décrite; elle est celle du doute même, caractérisé par la division de Tattention entre une habitude et un percept auquel cette habitude ne s'adapte plus. Si donc le plaisir de l'adaptation réussie n'est pas, dans les cas de jugements stéréotypés, im indice subjectif de vérité, en revanche, une gêne très caractéristique, encore qu'elle puisse être sourde, est le signe émotif certain d'une disconvenance de l'habitude et du percept. En uu mot, nous retrouvons ici cette loi très générale que l'habitude émousse le plaisir de l'exercice, mais que l'habitude contrariée éveille une peine d'autant plus vive qu'elle est elle-même plus invétérée et plus inconsciente.
Insistons sur la nature de cette peine, encore qu'il soit plus aisé de la discerner que de la décrire. Si je trouve dans un journal du soir le démenti d'une nouvelle, pour moi sans intérêt, que j'ai lue dans mi
journal du matin, Je n'éprouve, à vrai dire, aucune contrariété. Il m'est indifférent, par exemple, si je ne connais ni lun ni Tautre, d'apprendre que c'est X et non pas Y qui s'est noyé dans la Seine. Les images, en ce cas, s'équivalent et se succèdent sans heurt dans la conscience, comme des passants inconnus que je croise dans la rue avec des visages, des vêtements également banals. C'est que la nouvelle indiflërente du matin n'a provoqué de ma part aucune réaction attentive; elle a seulement bénéficié de l'attention générale assez flottante que j'accorde à la lecture quotidienne de mon journal, mais elle n'a déterminé de ma part ni la réédition spéciale d'une adaptation antérieure, ni l'adaptation d'une attitude nouvelle d'imitation ou d'attente. Nombre de représentations effleurent ainsi la surface de la conscience sans modifier, ni même utiliser en rien les habitudes acquises, de môme qu'une pierre jetée dans un fleuve produit, en un point donné, des ondulations superficielles qui ne modifient ni le sens ni la vitesse générale du courant.
Dans quelles conditions, au contraire, la contradiction produit-elle en nous une protestation violente de tout notre être? C'est quand elle sollicite le déplacement soudain d'une attention prédisposée par des habitudes solides à certaines réactions déterminées. Or la solidité de cette habitude peut provenir de l'anciehneté même ou de la multiplicité de leurs applications. Si, par exemple, l'affirmation de l'identité est la plus fondamentale de nos croyances, et si le défi au principe de contradiction nous paraît le plus insupportable des paradoxes, c'est que la recherche de l'unité a été, dès l'origine, en vertu de la loi unifiante de l'attention, la condition la plus constante de notre activité dans ses manifestations les plus
variées, aussi bien techniques que morales, scientifiques et religieuses. Dans ces conditions, la contradiction logique ne contrarie pas seulement nos traditions intellectuelles, mais nos habitudes morales les plus chères et jusqu'à nos habitudes motrices. Gomment marcher, en effet, dans un monde où les lignes droites ne seraient pas contenues tout entières dans les plans ? D'autres contradictions, qui parfois laissent les uns indifférents, peuvent, au contraire, mettre enjeu chez les autres la continuité de leur vie tout entière. Les profanes ont peine à croire aujourd'hui que l'addition au credo du mot Jilioque ait ensanglanté Byzance et suscité, entre les théologiens, d'Orient et d'Occident, deux siècles de querelles et dix siècles d'un schisme qui dure encore ; ils ne s'expliquent pas qu'im esprit de l'envergure d'Arnaud ait épuisé les efforts de la dialectique la plus passionnée à soutenir que les « cinq propositions » ne sont pas dans Jansénius. C'est que, pour Arnaud, comme pour Pascal, au-delà des cinq propositions, au-delà de leur « sens propre», — c'est-à-dire de façons individuelles de penser dont il n^est donné à personne de faire pleine abnégation, — il y avait, sans qu'ils s'en rendissent compte peut-être, l'honneur d'une maison et d'un parti qui leur étaient chers, l'intérêt même de la foi qu'ils croyaient défendre et mille autres attaches invisibles, habitudes intimes du cœur et de l'esprit, qui tracent à chacun le cadre rigoureux de son activité pratique et mentale. Toute l'armature d'habitudes à laquelle nous devons l'imité et la sécurité de notre vie se trouve ainsi engagée dans certains débats, en apparence très limités, et l'énergie de la défense se mesure à la multiplicité des habitudes que déroute la contradiction.
§5. — Ce que nous avons ditplus haut de larésolution du doute nous permet maintenant d'entrevoir le rôle
du sentiment dans la genèse de la croyance. Il serait absurde de prétendre que nous croyons ce qui nous plait, si Ton entend par sentiment ime qualité émotive qui s'ajouterait à telle ou telle représentation isolée, comme un rayon lumineux projeté par un réflecteur mobile colore diversement les objets. Sans doute im grand nombre de sentiments légers et fugitifs, variables avec rheure , les dispositions, l'état de santé ou l'âge, peuvent prêter aux objets un attrait passager qui trouble un instant notre adaptation ; car nous ne sommes pas à tout moment figés dans la même attitude rigide. Cependant ces lueurs vacillantes et isolées ne sauraient fixer définitivement Tattention, car une affirmation véritable implique la mise en jeu d'habitudes incorporées à notre organisme physique et mental tout entier. Mais il est d'autres sentiments plus profonds, d'autant plus secrets parfois qu'ils nous sont plus intérieurs, qui peuvent imposer à nos adaptations nouvelles une empreinte indélébile.' Il faut seulement se garder de voir, dans cette « influence », l'intervention d'une sorte d'agent indépendant qui ajouterait à notre insu des poids dans l'un des plateaux de la balance. Le sentiment n'est, en ce cas, que le coefficient émotif de nos propres habitudes, soudainement mis en relief et arraché de l'inconscience par la contradiction. Si j'apprends, par exemple, qu'un ami en qui j'ai pleine confiance est soupçonné d^un crime odieux, je proteste de toutes mes forces contre une imputation que je ne puis admettre ; mais il serait d'une psychologie à courte vue de dire que je nie sa culpabilité parce qu'il m'est pénible d'y croire; la révolte douloureuse de tout mon être exprime simplement la multiplicité organique des habitudes qui refusent de s'adapter au cas proposé.
En d'autres termes, nous retrouvons ici ce que nous
avons dit plus haut du plaisir et de la douleur, à savoir qu'ils ne sont pas la condition, mais le signe conscient de la réussite ou de Téchec de l'adaptation.
§ 6. — Cette complicité d'habitudes multiples, condition du rejet vigoureux de certaines affirmations, est celle aussi de la cristallisation soudaine dans la conscience des croyances nouvelles. C'est ainsi que les natures passionnées prennent, en matière de croyance, rapidement l'avance sur les routinières. Mais qu'estce donc qui fait la force de la passion, sinon, comme l'a montré avec profondeur une philosophie récente (i), la pénétration intime grâce à laquelle cette passion colore dé sa nuance propre une foule d'états psychiques, notamment, ajouterons-nous, de réactions habituelles ? L'exemple le plus frappant de cette contagion passionnelle des états de conscience est sans doute la conversion religieuse. Celle-ci ne serait qu'un banal échantillon de la croyance intégrale, si elle n'était qu'une adhésion intellectuelle aune formule, si elle n'imprégnait pas, du même coup, toute la conscience dans ses modes les plus habituels de sentir et d'agir. Si certaines consciences désemparées s'attachent à une église établie avec une sorte d'emportement qui déconcerte les esprits réfléchis, c'est que, par la précision de leurs dogmes, des pratiques qu'elles imposent, des liens sociaux qu'elles établissent, des espérances qu'elles font concevoir, ces églises offrent aux modes les plus multiples de l'attention un objet à la fois cohérent et varié, par rapport auquel toutes les attitudes les plus essentielles à la vie pratique, spéculative et sociale de l'homme s'organisent en un système homogène. La foi religieuse peut d'ailleurs, à l'origine,
(i) Bergson, Données immédiates de la Conscience^ p. a3 et suiv.
satisfaire plus particulièrement l'une ou Tautre des tendances morales, spéculatives, sociales, esthétiques même, du croyant, et cette variété dans la genèse du sentiment religieux explique sans doute l'embarras des psychologues et des sociologues à s'entendre sur la définition de cet état d'àme. Mais, quelles que soient les voies suivies, l'effet commun de ce sentiment, comme de l'amour, est de teindre d'une même nuance tous nos sentiments et d'unifier toutes nos adaptations en habitudes simples et prédominantes.
On s'explique ainsi que la conversion religieuse se présente parfois avec un caractère de soudaineté irrésistible. Il arrive que le converti se sente illuminé d'une clarté subite. La violence d'une émotion imprévue peut cristalliser en un instant une attitude définitive d'adhésion à des conceptions qui, la veille, semblaient absurdes ou incohérentes. A certaines heures de crise, les sentiments profonds de notre nature, l'amour, la crainte de la mort, l'horreur delà solitude morale, suffisent à précipiter vers une solution libératrice toute l'ardeur désespérée du besoin de savoir, d'aimer et d'agir, et Tardeur même de cette réaction, excluant du champ de l'attention toutes les solutions adverses et les objections possibles, vivifie et illumine telle affirmation qui semblait naguère factice et téméraire. « Toutes les heures de notre vie, écrit pro- » fondement Emerson, n'ont ni la même autorité ni les » mêmes conséquences. Notre foi naît en un moment. . . » mais il y a, dans ce court moment, une profondeur » qui nous contraint à lui attribuer plus de réalité » qu'à toute autre expérience » (i). En de tels moments, c'est la vie tout entière, à sa surface et dans ses profondeurs, qui s'organise sur un type nouveau.
(i) Cité par W. James, ouvr. cité. H, p. 807.
aSo FACTEURS EXTRA-LOGIQUES DE LA CROYANCE
Psychologiquement, la conversion est vraiment une « renaissance ». C'est ainsi que l'apôtre Paul a eu son « chemin de Damas », que Pascal a versé des « pleurs de joie » dans la nuit mystique qui soudain lui apporta « certitude, sentiment, joie, paix ». Et l'on comprend que ces transformations profondes aient paru aux croyants assez mystérieuses pour qu'ils les aient attribuées à l'action d'une grâce surnaturelle.
§ 7. — Mais si certaines âmes vont à la foi, religieuse par passion, d'autres y aboutissent par des chemins plus lents et moins heurtés, et les deux formes de la conversion, à vrai dire, diffèrent plus en apparence qu'en réalité. L'habitude, en effet, réalise à la longue ce que la passion crée en un instant de crise. Nul n'a décrit avec plus de force que M. Renouvier le « vertige mental » auquel succombent les esprits longtemps préoccupés d'une idée. « Toute re- » présentation prolongée ou répétée devient une ten- » tation ; donc celui-là même qui réfléchit est natu- » Tellement conduit de la pratique à la théorie, dans » chaque ordre de conceptions. L'imagination prend » peu à peu les formes appropriées aux objets dont » on la frappe, et la pensée s'exerce à découvrir des » motifs de faire ce qu'on fait, d'assurer ce qu'on » assure et de s'en persuader. Il suffît de mentir un » peu d'abord ; on est de bonne foi plus tard. Qui » veut croire croira » (i). « Faites comme si vous » croyiez, pliez la machine », disait déjà Pascal.
(i) RBJfouviER. Psychologie rationnelle f 2' éd. Paris', 1875, t. 11, p. 25. — Cf. ibid. p. II. — Ces pages étaient entièrement écrites quand a paru le beau livre de M. W. James : The Varieties of Religious Expérience, Londres et New- York, 190a, 5° éd., 1908, où Ton trouve sur la conversion deux chapitres particulièrement intéressants et documentés (chap. ixet x). L'auteur distingue également
CROYANCE ET SENTIMENT 25l
Au reste, les croyances d'origine passionnelle subissent à leur tour la loi de l'habitude. La joie, qui peut être si profonde, de s'être réconcilié avec soimême, c'est-à-dire d'avoir rétabli l'unité dans sa pensée et dans son activité, finit par devenir inconsciente comme toutes les satisfactions coutumières, comme la santé, comme la jouissance des affections paisibles.
§ 8. — On s'explique, d'autre part, que certains ordres d'affirmations semblent exclure toute intervention du sentiment, et, par suite, toute crise passionnelle. On peut être passionné pour les mathématiques, c'est-à-dire faire de la recherche de l'unité dans la quantité et dans la figure l'objet le plus habituel de son attention : mais la passion n'improtise pas la solution des problèmes mathématiques. La raison est que, si ardente qu'elle soit, la passion du géomètre n'affecte pas, comme les passions morales, sociales ou religieuses, la masse profonde des habitudes motrices ou intellectuelles les plus indispensables à sa vie physique et mentale. Le mathématicien peut être indifféremment bon ou mauvais citoyen, père de famille tendre ou bourru, habile ou maladroit de ses mains. Aussi avons-nous vu que l'hypothèse, c'est-àdire le doute, n'est, en mathématiques, qu'un procédé méthodique, qui n'intéresse pas le système général de nos croyances pratiques ni même scientifiques. De même, l'hypothèse de la gravitation universelle reste dans l'esprit du savant une affirmation provisoire
deux types de conversion : graduelle et soudaine. L'un et l'autre cas s'expliquent, d'après l'auteur, par l'intervention d'une activité mentale subconsciente {subliminal), capable, comme dans les autres cas d'automatisme, de faire brusquement invasion dans la vie psychique normale (5* éd., pp. 206 et 236.)
toujours révocable : car il n'importe de raffirmer que dans la mesure ou elle unifie l'ensemble des connaissances cosmo logiques, tandis qu'elle n'affecte pas le système des croyances pratiques, morales, sociales ou même métaphysiques du savant. Le doute scientifique n'est pas de ceux dont on souffre et dont on meurt. Il est, au contraire, de? actions qui, selon la forte expression de Descartes, « ne souffrent aucun délai », c'est-à-dire qu'elles exigent un choix irrévocable et nous dispensent « de tous les repentirs » et les remords qui ont coutume d'agiter les con- » sciences des esprits faibles et chancelants » (i). On n'ajourne pas indéfiniment les affirmations auxquelles la vie même est suspendue : et si, en définitive, la passion et l'habitude tranchent bon nombre des conflits que nous sommes tenus de résoudre, c'est que l'une et l'autre poussent des racines, d'ailleurs inégalement profondes, dans toutes les régions de notre organisme mental, et qu'elles s'assurent la complicité agissante d'une foule de souvenirs obscurs et de sourdes tendances qui émergent du passé, comme les plus durables et les plus personnelles de nos adaptations.
§9. — Parfois cependant, à défaut du sentiment, n'est-ce pas la volonté même qui résout les conflits intir mes de la conscience ? Si certaines croyances portent la marque incontestable de la passion, n'est-il pas, au contraire, des affirmations longuement réfléchies où le psychologue retrouve tous les caractères de la dé-
(i) Discours de la Méthode, Ul* partie.
libération qui précède et justifie Tacte libre? Cette analogie de la croyance réfléchie et de l'action volontaire a frappé plus d'un psychologue (i). Et pourtant le bon sens proteste énergiquement contre une assimilation qui aboutirait logiquement à cette conclui^on qu'on peut croire ce qu'on veut ; il distingue clairement des objets de la croyance, dont l'existence est indépendante des dispositions de l'esprit, les objets de l'action, qui ne se réalisent qu'en vertu de ces dispositions même. Je s^eux mettre une lettre à la poste,^et je crois qu'elle arrivera demain matin à destination. Quoi de plus différent ?
Mais, qu'on ne s'y trompe pas, si l'exemple invoqué donne raison au sens commun, c'est parce qu'il oppose à un acte de la volonté une croyance devenue habituelle et dont l'origine volontaire a disparu dans l'inconscient. C'est par habitude que je crois que ma lettre arrivera à destination dans le délai ordinaire, et il est clair que cette habitude ancienne diffère profondément de la résolution actuelle que je prends de jeter une lettre à la poste, en vertu même de cette habitude. Il n'en est pas moins vrai que nos croyait' ces, si l'on cherche à les saisir dans leur genèse, apparaissent, aussi bien que nos habitudes actives, comme Tobjet d'une véritable adhésion, que quelques-unes mêmes ont été « délibérées », pesées, choisies comme nos actes libres.
Une différence demeure, il est vrai : une croyance peut demeurer tout intérieure, et un acte libre se traduit, le plus souvent, au moyen de l'effort musculaire, par un effet extérieur ; mais ce con-
(i) Notamment Rbnouvibr, ouv. cité, II, p. 140 et suiv. — V. Egoer, Le principe psychol, de la certit. scient., dans : Annales de la Fac. des lettres de Bordeaux, 1879, 1, p. 117-126.
traste, si important soit-il au point de vue pratique, n'est pas absolu, puisque, — nous aurons à le montrer, — nous croyons le plus souvent pour agir, et que parfois, en revanche, nous voulons sans pouvoir agir. En tous cas, cette différence est purement physiologique et n'intéresse qu'indirectement le psychologue. Supprimons, en effet, de l'acte volontaire l'exécution opérée par les muscles, laquelle dépend de conditions purement nerveuses, il ne resté qu'une attitude de l'esprit à l'égard de ses propres représentations, et cette attitude ne diffère pas, selon nous, de celle qui constitue, non pas les jugements d'habitude , mais les affirmations nouvelles , les croyances réfléchies.
§ lo. — Cette identité profonde de l'acte libre et de la croyance devait échapper, on se l'explique, à la plupart des représentants de la psychologie traditionnelle. Celle-ci, en isolant la volonté de l'entendement, est amenée à discerner des « moments » successifs dans l'acte indivisible de la volition. C'est ainsi qu'elle distingue avant Vexécution, — qui est bien distincte, en effet, mais, à vrai dire, n'est plus d'ordre psychique, — une conception de l'acte, une délibération, une résolution, et c'est dans la résolution qu'on fait intervenir soudain l'acte du vouloir : sorte dejiat souverain d'une puissance sans contrôle, qui accepte ou rejette en dernier ressort les raisons de la raison et donne le branle à l'organisme. Sans doute il est possible, une fois l'acte accompli, de découper rétrospectivement un processus qui se présente au souvenir comme une série continue ; on peut, de même, en ce qui concerne la croyance, rappeler comment, après une série de débats intérieurs, est intervenue soudain la paix reposante de l'affirmation. Mais si nous tentons, par un effort plus vigou-
reux d'analyse, de revivre, autant qu'il est possible, la genèse progressive d'une croyance qui a coûté im effort à notre réflexion , nous sentons clairement l'inexactitude, et aussi l'inutilité, de ces divisions.
§ II. — Analysons,^ en effet, un de ces cas où la croyance semble décrétée par une sorte de coup d'Etat de la volonté. Evidemment, il s'agit des cas où l'aflirmation intervient après une période de doute, c'est-àdire de dwision de Vattention, Mais, en employant cette expression commode, nous devons nous garder de la prendre à la lettre, c'est-à-dire de considérer l'attention comme une sorte de miroir concave divisible, extérieur aux faits de conscience, sur lesquels il aurait le pouvoir de projeter un ou plusieurs faisceaux de rayons convergents pour éclairer le choix de la volonté libre. Nous risquerions ainsi de donner de la croyance luie explication mécaniste et de la définir comme un équilibre stable obtenu, après quelques oscillations, par la victoire d'une évidence « plus forte ». L'attention a, sans doute, ce caractère constant de redoubler l'intensité de nos états de conscience. Mais en quoi consiste cette intensité dans le cas de la délibération? Un taureau furieux se précipite au galop vers moi. Que faire? Si quelques secondes sont laissées à ma réflexion, et si je ne perds pas la tête, mon acte ne sera évidemment que l'exécution d'un planque j'aurai rapidement délibéré. Vais-je m'esquiver à droite, à gauche , grimper à cet arbre , sauter cette haie ou simplement prendre la fuite? L'attention, en ce cas, est caractérisée par la multiplicité des efforts de tout mon système musculaire, prêt à se dépenser en des sens divers, et par la multiplicité plus mouvante encore des images qui se pressent dans ma conscience. Or, cette multiplicité n'est pas division, elle est seulement
complexité ; et si nous pouvons parler d'unjDar^ag-^ de l'attention , c'est que notre organisme , divisé en régions motrices bien distinctes, esquisse déjà des réactions spéciales qui, très souvent même, se traduisent par une oscillation haletante du corps, prêt à bondir dans des directions difTérentes. Mais, derrière cette diversité motrice, nous n'apercevons qu'une tension générale suscitée par tous les états de conscience de la peur. De ces états, les uns sont immédiatement connexes au cas présent ; ce sont des souvenirs visuels qui s'ajoutent au percept et le précisent, et des tendances motrices qui s'apprêtent à se produire en mouvements appropriés, et ce sont ces états qui dériveront vers la réaction utile : fuite, saut d'une haie, ascension d'un arbre, l'énergie diffuse soudainement empruntée aux réserves de l'organisme. Mais, très souvent aussi, comme il arrive aux personnes qui se voient en danger de mort, un grand nombre de représentations défilent hâtivement, sans lien visible, et surtout sans utilité prochaine, à l'arrière fond de la conscience. Des souvenirs oubliés surgissent, des sentiments assoupis se réveillent. Il peut arriver, même, que ce débordement diffus d'états de conscience profonds se mêle si intimement à la perception qu'elle en paralyse l'effet moteur utile et que la terreur se traduise par luie immobilité stupide. Tous les sentiments violents peuvent ainsi paralyser les adaptations spéciales que le sujet aurait le plus grand intérêt à utiliser dans un cas donné.
§ 12. — Ainsi, dans ce cas de délibération très simple, nous apercevons déjà à la fois l'unité du processus conscient et la présence dans la conscience de plans d'inégale profondeur. Il en est de même dans le cas
de la délibération complexe qui précède Téclosioii des croyanc'es les plus élevées. Là encore, l'apparente division de l'attention cache une complexité d'états qui, bien loin de s'exclure les ims les autres comme les objets aperçus dans l'étendue, se pénètrent profondément. Il est vrai que l'habitude que nous avons prise de vivre et d'agir dans lui monde d'objets étendus distincts nous a enseigné des procédés de recherche que nous risquons de confondre avec Tattention elle-même. C'est ainsi que la méthode prescrit de « diviser les difficultés », de sérier les questions ; c'est ainsi encore qu'un juge d'instruction classera en divers chapitres, rangera même dans divers cartons le dossier d'iuie affaire, et qu'iui savant appliquera les principes de Bacon sur la « division de l'expérience ». Nous-mêmes, dans la vie pratique, nous nous figurons volontiers un problème moral comme une controverse entre deux avocats. Mais qu'y a-t-il au-dessous de ce dualisme apparent ? Nous y trouvons, non pas deux actes totalement distincts d'attention, mais, à propos de deux percepts ou de deux problèmes différents, une même tension générale qui se communicjue à tous les états actuels de la conscience. Cette attitude générale, nous la renouvelons à l'occasion de toutes les données différentes, contradictoires même, qui sollicitent notre choix ou notre adhésion. En d'autres termes, nous retrouvons ici la loi, signalée plus haut, en vertu de laquelle les mêmes réactions motrices suffisent à assurer, en se répétant, l'adaptation de l'organisme à des excitations très différentes. Derrière chaque acte particulier d'attention, nous apercevons l'habitude même de l'attention, habitude qui s'incorpore à notre caractère et commande de loin à toutes nos manières d'agir, de penser et de sentir. Chez tout homme que le métier
même oblige à «juger», savant, magistrat, expert, critique, professeur, directeur de conscience, l'attention finit par contracter un pli professionnel d'adaptation occasionnelle. Le magistrat reste juriste et le professeur pédagogue jusque dans les détails de la vie privée ou mondaine.
§ i3. — Mais toute l'attention s'épuise-t-elle dans l'exercice de cette habitude? Il faudrait, pour le croire, n'avoir jamais ressenti les troubles profonds qui, dans certains cas, même chez le professionnel, contrarient l'exercice de l'attention habituelle. Tout homme qui s'efforce de penser loyalement doit s'épouvanter parfois de l'insuffisance des catégories habituelles qui président à ses affirmations, de Tétroitesse des formules auxquelles il aime à ramener les verdicts de sa parole. C'est alors qu'il sent le besoin d'examiner plus à fond les cas soumis à son jugement. Mais estce une seconde attention qui vient se substituer ou même s'ajouter à la première? En aucune façon : les procédés habituels d'investigation restent utiles, indispensables même ; aucune attention intérieure ne peut se substituer à TefTort nécessaire pour mieux voir, mieux palper, mieux se rappeler. Mais cet effort peut se grossir d'une foule d'éléments surgis de l'arrière plan de la conscience ; une émotion ardente peut teindre Tacte normal de l'attention d'une nuance nouvelle et souvent faite d'éléments très multiples, car cette émotion peut être l'écho d'une foule d'autres émotions, inégalement anciennes et inégalement intimes.
Il est sans doute malaisé de décrire ces faits, et le mieux serait peut-être de s'en remettre à l'expérience personnelle du lecteur. Sans faire appel aux expériences si intéressantes, mais souvent si mal décrites,
et si follement interprêtées, des mystiques, personne ne contestera, après réflexion, que nos états psychiques superficiels, les représentations et les habitudes qui forment le train extérieur de la vie quotidienne, n'aient d'ordinaire ce que M. W. James appelle lui « appendice mental » {Mental eue), ou encore un « halo ». Dans mi chapitre admirable (i), ce pénétrant psychologue montre que les images définies, qui sont, pour lui Berkeley ou un Hume, toute la matière de la vie mentale, n'en constituent, en fait, que la moindre partie ; que chaciuie est plongée dans un courant indéfini qui l'enveloppe, l'entraîne, la baigne et la colore. Il serait, croyons nous, plus précis encore de dire, en reprenant la métaphore, que nos états de conscience les plus définis et les plus clairs, ceux qui servent à nous défendre vis-à-vis du monde sensible et à assurer nos rapports sociaux, flottent à la surface de la conscience, si nombreux et si serrés qu'un observateur superficiel peut aisément méconnaître la profondeur du courant subjacent. Ces épaves ont entre elles des rapports mécaniques ; elles se rencontrent, se repoussent ou parfois s'agglomèrent solidement, comme ces morceaux de liège que l'on voit sur les rivières, en aval des villes, flotter en masses cohérentes, sans que les remous causés par le passage des bateaux arrivent à les séparer ; et pourtant ces radeaux fragiles sont entraînés par la direction générale du fleuve et peu à peu d'invincibles courants arrivent à en modifier les contours.
Que sentons-nous, en effet, se passer en nous dans certains cas de délibération laborieuse, quand nous
(i) Principles 0/ Psychology, (The Stream of Thought), t. I, chap. IX, p. 2a4'-i>90.
26o FACTEURS EXTRA-LOGIQUES DE LA CROYANCE
nous apprêtons à prononcer un verdict gros de conséquences? L'attention, dira le bon sens, devient a plus forte », et la réponse n'est pas inexacte dans les cas où la nécessité de nous résoudre à bref délai provoque en nous une agitation qui se traduit par une tension musculaire périphérique plus étendue. Cette tension peut, nous l'avons vu, envahir tout l'organisme et, à ce titre, il est loisible de la dire plus forte qu'une tension limitée au crâne, au vertex ou au thorax (i). Mais il suffit, pour se rendre compte de l'insuffisance de cette explication, de remarquer que certaines délibérations à longue échéance n'impliquent qu'un minimum inappréciable d'effort musculaire. Nous pouvons nous donner des jours, des semaines, des années, pour prendre parti sur une hypothèse scientifique, sur un système métaphysique, sur une croyance religieuse ; et nous sentons obscurément qu'à vouloir violenter notre adhésion, nous n'arriverions pas à nous affranchir totalement de l'inquiétude du doute. C'est d'un travail tout intérieur que nous attendons Tapaisement et le repos. En quoi consiste ce travail? C'est dans les cas de décision rapide qu'il est encore le moins difficile de le saisir ; car, au-dessous de la tension superficielle, qui est pour nous le signe et la mesure d'un intense labeur interne, nous sentons sourdre des profondeurs les moins explorées de notre conscience une multiplicité d^états, souvenirs, sentiments, tendances, qui viennent compliquer le mode d'attention que nous allions, par habitude, accorder au cas proposé. Non pas qu'il faille considérer ce grossissement comme une addition d'états de conscience ajoutés en série les uns aux autres. C'est un processus tout dynamique, une péné-
(i) Cf. Bbrgson, Données immédiates de la conscience^ p. i8 et suiy.
tration mutuelle, dansFétroitessedu moment présent, d'un nombre d'états de conscience plus nombreux et moins définis que ceux qui suffisent d'ordinaire à nos ad^tations les plus usuelles. Parfois, c'est notre vie tout entière , avec les souvenirs et les espérances qui en tracent la continuité, qui semble s'éveiller et se condenser dans une crise de conscience.
§ 14. — Aussi ce qui caractérise ces crises, ce n'est pas l'entrée subite en scène d'un motif décisif, d'une « ratio dirimens » qui simplifierait le débat en éclipsant les motifs adverses ; c'est, au contraire, le grossissement parallèle, et souvent très lent, de tous les éléments qui favorisent ou contrarient la décision. Le pour et le contre s'amplifient également. Le cœur et la raison plaident à la fois innocent et coupable : car nous raisonnons nos désirs, et nous colorons nos raisons des nuances de notre désir. De là vient que, dans les conflits de la « passion » et du « devoir », il est souvent malaisé de discerner les mobiles sentimentaux des motifs rationnels. Si l'âme des héros cornéliens nous paraît si peu humaine, c^est précisément qu'elle est trop simple et que la raison n'y joue pas im seul instant le personnage du cœur. Qu'on se rappelle, par exemple, la scène célèbre où Polyeucte a si tôt fait de se rassurer contre le trouble qu'il ressent à l'approche de son dernier entretien avec Pauline:
« Monde, pour moi tu n*es plus rien !
Je porte en un cœur tout chrétien
Une flamme toute divine.
Et je ne regarde Pauline
Que comme un obstacle à mon bien. . .
... Je la vois ; mais mon cœur, cVun saint zèle enflammé,
N'en goûte plus l'appât dont il était charmé ;
Et mes yeux éclairés des célestes lumières
Ne trouvent plus aux siens leurs grâces coutumières ».
Les problèmes moraux, où sont mis en question nos plus chers intérêts, nous agitent à des profondeurs que le génie candide de Corneille n'a pas soupçonnées. Ils précipitent vers la solution tout le courant de la vie intérieure ; on ne saurait donc dire qu'ils partagent notre « moi », mais qu'ils suscitent dans ce moi tout entier un concours d'énergies insoupçonnées qui pourront modifier singulièrement les réactions habituelles apprises au cours de l'expérience.
Quel est, en effet, le résultat de cette complication interne? Evidemment de neutraliser les habitudes acquises et de retarder l'adaptation. Nous signalions naguère, à propos de la frayeur, cette action paralysante des tendances diffuses multiples. L'énergie d'excès, en ce cas, se dépense sans effet utile, comme le mouvement de translation de deux projectiles qui se heurtent en ligne droite se transforme en mouvement vibratoire, c'est-à-dire en repos apparent. Un phénomène analogue se passe dans les cas de doute -intense : l'afïlux des pressions qui remontent, si Ton peut dire, de l'arrière-fond à la surface de la conscience, a pour effet de suspendre l'exercice normal des habitudes mentales qui suffisent aux affirmations requises par l'expérience cpiotidienne. A vrai dire, cette inhibition, à l'origine du moins, n'est pas lui procédé volontaire , au sens classique du mot volonté ; on ne veut pas délibérément, — à moins que l'êTco^rî ne soit devenue déjà une méthode, c'est-à-dire une habitude, — s'empêcher de juger ; la suspension du jugement n'est pas une^/i, mais un effet. Ce n'est pas /)Ottr mieux choisir que l'enfant reste en arrêt, la
main en suspens devant une collection de jouets ; c'est parce que trop de désirs, d'espérances, de craintes se pressent en lui, qui sollicitent concurremment le geste de son bras. Présentez-lui lui seul jouet , la réaction s'opère, sûre et immédiate. De même, le doute ne devient que tardivement un procédé voulu de recherche : Taffirmation est le geste naturel de l'être pensant, mais cette affirmation n'est le plus souvent qu'un geste tout extérieur qui réédite les adaptations utilitaires du passé.
§ i5. — Parfois, cependant, une poussée secrète d'énergies latentes rend le geste hésitant, faible et inefficace, et c'est en ce sens, croyons-nous, qu'il est possible d'accorder à la volonté et à la liberté un rôle dans la formation de certaines croyances. Cellesci sont libres et volontaires dans la mesure où une attention plus intime, plus riche d'éléments empruntés au plus profond de la conscience, peut suspendre les réactions habituelles de l'attention superficielle. Nous définissons cette attention profonde comme volontaire et 'libre par opposition à ce que, dans l'attention superficielle, nous trouvons, de mécanique et d'impersonnel. Celle-ci, en efl*et, ainsi que nous avons tenté de l'établir, s'est constitué, sous l'empire de la nécessité externe, des cadres rigides : habitudes musculaires, espace à trois dimensions, concepts, principes rationnels, qui permettent à l'organisme physico-mental de répondre, par un système relativement simple de réactions, à la complexité débordante du monde extérieur, et nous avons vu que la
condition du succès de cette adaptation au non-moi est le retour des excitations favorables et la répétition des réactions utiles. Or la répétition est essentiellement un processus mécanique ; une fois la sélection opérée entre les tentatives d'adaptation, le plus grand intérêt de Tètre consciçnt est de renouveler la même attitude en présence des mêmes excitations. Par là même, le mécanisme du monde extérieur imprime son empreinte sur toute la surface de notre vie consciente; le mécanisme de notre armature externe, habitudes motrices, lois de la mémoire, de Tassociation des idées, relations logiques, est lui essai dlmitation du mécanisme universel.
Que cette armature, qui satisfait à nos besoins les plus urgents, à nos préoccupations les plus usuelles, emprisonne dans ses mailles rigides la vie intérieure au point que celle-ci se dissimule et semble abdiquer toute autonomie, cela n'est pas douteux. On voit ainsi des maîtres subir les habitudes de leurs serviteurs et leur abandonner toute initiative. Mais parfois aussi le maître reprend ses droits, et ses résistances ou ses caprices jettent le désarroi dans toute la maison. Ainsi la vie intérieure se définit comme libre en tant qu'elle oppose à la nécessité des relations ordinaires établies entre le monde extérieur et la surface du moi, une expansion d'états multiples et profonds qui suspendent l'exercice normal des habitudes mentales.
§ i6. — . Est-ce à dire que ce moi libre soit en état d'improviser des décisions arbitraires qui s'interposent purement et simplement au milieu des affirmations constitutives de notre savoir? Pourronsnous discerner, au milieu de nos croyances nécessaires, un petit nombre d'affirmations de la liberté pure? En aucune façon. Quelle qu'en soit l'origine.
une affirmation ne se traduit au dehors, et. ne devient mèhie clairement consciente, qu'autant qu'elle se revêt de gestes, de paroles, de concepts, en un mot qu'elle subit l'empreinte mécanique de l'habitude. C'est pourquoi le déterministe, quand il cherche, après coup, à rendre compte de la genèse d'une croyance, n'a pas de peine à la réduire à un jeu nécessaire de représentations et d'habitudes mentales. Cependant, à y bien réfléchir, la solution du doute pourra être très différente , contradictoire même, selon qu'elle exprimera une attention superficielle ou luie attention profonde. Tel magistrat qui condamnait par habitude de juriste assujetti à la lettre du Code, pourra, ému un jour d'une compassion sincère, « juger en équité » et acquitter un misérable. Or l'une et l'autre solutions sont également intelligibles et le magistrat ne manquera ni de raisons ni de mots pour les justifier ; mais, dans le second cas, c'est sous une sorte de pression émergée du plus profond de sa conscience que les faits et la loi auront pris, aux yeux du juge, une physionomie nouvelle ; et, en ce sens, son moi libre aura été l'initiateur lointain d'une décision qui se traduit au sein du nécessaire en empruntant les dehors d'une habitude. En matière religieuse, de même, force est bien au croyant qui réfléchit sur sa foi d'en définir l'objet et d'en discuter la valeur au moyen des concepts extraits de la perception, et c'est, comme l'a si fortement marqué Fichte, le danger propre de cette transposition d'induire le croyant à concevoir Dieu sur le modèle des substances et des causes naturelles et à lui prêter les passions dont nous avons l'expérience (i). Mais si celui qui vit d'une vie intérieure
(i) Cf. X. LéoN, La philosophie de Fichte, Paris, 190a, p. 371 et suiy.
intense se garde, autant qu'il le peut, de l'asservissement des habitudes logiques et verbales, il sentira que, sous la poussée de sa conscience intime, les symboles et les mots, identiques dans leurs formes extérieures, cessent d'avoir pour lui la même physionomie et le même contenu. Combien l'idée de Dieu n'est-elle pas plus riche pour un Pascal ou un Wesley que pour la foi du charbonnier ou le déisme du pharmacien Homais ! Aussi bien la vie quotidienne nous offre parfois des cas frappants de ce contraste entre la routine des affirmations superficielles et la spontanéité des croyances réfléchies. Quand nous discutons avec certains esprits formalistes et étroits, il nous arrive de sentir l'inutilité presque absolue de l'argumentation? C'est que, par les mêmes mots et les mêmes concepts, nous n'entendons plus identiquement les mêmes choses ; ou bien, si le contenu en est le même, le coefficient efllectif en est différent : les uns sont décolorés; d'autres, chatoyants et vibrants, éveillent des tendances intimes, décident de l'affirmation, et entraînent à l'action comme des
arguments.
§ 17- — Qu'on ne s'imagine pas, d'ailleurs, que la liberté intérieure ne se révèle, comme un Deus ex machina psychologique, qu'au terme le plus élevé de l'évolution mentale, pour ajouter au système de nos adaptations utilitaires un petit nombre de croyances que la sélection et la répétition n'expliqueraient pas. Il serait trop commode de faire endosser à une liberté, par elle-même inexplicable, la paternité des croyances embarrassantes, comme certains médecins rejettent sur les « nerfs » toutes les maladies qui les déconcertent. Nous avons, il est vrai, pour la commodité de l'exposition, évité à dessein d'insister sur le
rôle de la liberté dans révolution mentale, et cette méthode n'était pas arbitraire, puisque nous avions surtout à décrire la formation de la croyance comme une adaptation et, par suite, à étudier la vie mentale moins dans ses profondeurs qu'à la surface où nous retrouvions, de plus en plus détaillée et solide, l'empreinte de la nécessité extérieure. Et pourtant, dès le premier terme de cette évolution, nous avons aperçu le rôle d'une réceptivité active. Nous avons dû admettre, avec les biologistes, une spontanéité, c'est-à-dire un pouvoir d'opposer aux excitations externes des réponses spécifiques avantageuses à la conservation de l'organisme. La vie, dos l'origine, n'est pas pure passivité ; elle est déjà une manière d'être propre à la cellule vivante. Nous avons vu aussi que les réactions circulaires les plus simples ntî pouvaient se concevoir sur le type d'un échange purement mécanique d'actions ou de réactions, mais que les réactions utiles provoquent la mise en jeu d'une énergie d'excès favorable à la sélection d'adaptations nouvelles et, par suite, avantageuse au progrès du vivant ; nous avons utilisé ce principe de l'excès nerveux pour expliquer les réactions de plus en plus complexes dont est capable l'organisme pourvu d'un système nerveux. Plus tard, à l'aube de la vie mentale proprement dite, nous avons aperçu dans la conscience du plaisir un appel à des réactions dilïuses plus vigoureuses encore, et, par suite, l'indice d'une énergie expansive, tendue vers l'action. Enfin, dans l'attention, à laquelle nous avons cru pouvoir attribuer tout le travail de sélection des images génériques et des concepts, nous avons noté un effort diffus aboutissant, par élimination, à des habitudes motrices de plus en plus précises et, plus tard, à des substituts abstraits plus simples en-
cope et plus généralement utiles de ces mêmes réactions.
§ i8. — Ainsi, jusqu'à cette dernière étape de notre exploration, la vie intérieure nous est déjà apparue dans son fond comme libre et expansive, et c'est à cette énergie, et non à l'action d'un monde extérieur qui semble se répéter indéfiniment, que nous avons attribué la genèse des adaptations toujours plus riches et plus parfaites auxquelles se ramène l'affirmation scientifique, morale ou esthétique. Mais, d'autre part, il semble que l'activité mentale subisse à tout instant l'action paralysante de ses propres créations. Une fois réalisées les grandes adaptations utilitaires, l'habitude semble prendre le pas sur la plasticité. Nul n'a exprimé avec plus de force que M. Bergson cette déchéance apparente dé la liberté : « Elle est prise au piège... Elle devient prisonnière des mécanismes qu'elle a montés » (i). En d'autres termes, si, par la conscience, l'homme s'est rendu le maître de la nature, il faut avouer que, par l'habitude, la nature le lui a bien rendu. C'est précisément ce que nous avons cherché à montrer, en distinguant, à côté des jugements vécus et nouveaux, les jugements stéréotypés, répétitions de formules inventées à la suite d'un effort personnel ou reçues toutes faites de l'entourage social. Nous avons vu à quel point ces derniers, consolidés par d'incessantes applications, prétendent suffire à tous les cas proposés par l'expérience. Tout homme arrive ainsi, de très bonne heure, à un moment où s'émousse la plasticité de la première jeunesse ; il cherche à vivre paresseusement sur un mai-
(i) Bulletin de la Société française de philosophie, V* année (1901), p. 56.
gve capital de croyances sociales ou individuelles. Quelques-uns, moins par vanité que par inertie, semblent devenus incapables de réformer d'eux-mêmes aucun de leurs jugements et d'avouer une erreur. Mais aussi ces défaites nécessaires de la liberté sont parfois suivies d'éclatantes revanches, et le psychologue ne peut guère, à ce propos, que constater la prodigieuse et inexplicable différence de tempéraments et de caractères. C'est le privilège de certains esprits de demeurer presque indéfiniment jeimes, mobiles et souples. D'autres ne ressentent que de loin en loin, au choc de certaines expériences, les sursauts de leur moi intime. C'est dans ces crises que la vie intérieure retrouve son expansion créatrice. C'est qyiand le moi tout entier tressaille dans la passion, qu'il est prêt à opposer à l'expérience des réactions mieux appropriées. L'énergie d'excès arrive alors à déborder les habitudes, l'attention profonde réussit à envahir et à dérouter l'attention coutumière ; le doute naît alors, mettant aux prises une habitude avec un essai nouveau d'adaptation. Ainsi, de proche en proche, on peut conclure que la croyance est libre dans la mesure où l'éveil de notre moi le plus intime suspend le jeu habituel de nos affirmations et provoque un effort de réadaptation.
§ 19. — Est-il possible de pousser plus loin l'analyse ? Nous bornerons-nous à concevoir le moi libre comme comme un pouvoir investi du rôle tout négatif de désorganiser les adaptations usuelles de la conscience ? Sans doute la liberté ne se laisse envelopper
et définir par aucun concept, puisque nos concepts eux-mêmes ne sont que des limitations subies par la liberté au contact de la nécessité. L'intelligence saurait-elle se faire une idée claire de la volonté dont elle est, disait avec raison Schopenhauer, à la fois le produit et Tinstrument ? Aucun langage ne saurait traduire Tin^effable originalité de l'être libre.
§ 20. — Peut-être cependant donnerait-on du moi une définition approximative en le caractérisant comme un pouvcïir libre de synthèse progressive. Si, en effet, nous ne pouvons, par définition, étudier la conscience pure de toute représentation des choses sensibles, nous pouvons, du moins, examiner comment elle se comporte à Tégard de ces représentations, quand elle est, vis-à-vis du monde extérieur, dans un rapport de moindre dépendance. Tel est le cas du rêve, de la rêverie, et, en général, de tout travail d'imagination. Certains rêves, ceux qui se ressentent le moins des préoccupations pressantes du sujet, présentent ce caractère frappant que la pensée y va du tout à la partie, et que les détails s'y organisent dans un cadre posé d'avance. Pour notre part, nous avons conservé de rêves semblables des souvenirs très nombreux et très précis (i). La rêverie, elle aussi, ne consiste pas seulement en une série d'images associées par un lien plus ou moins lâche de conti-
(1) Un exemple entre cent : Je rêve que je dois aller à New-York, alors que je n'ai jamais traversé TAtlantique. Ce « thème général » une fois posé, les images s'y subordonnent correctement. De ces images, quelques-unes sont absolument fantaisistes ; par exemple, je rêve que le bateau passe devant une île à hautes falaises rouges ; mais ces images mêmes s'insèrent dans la série logique commandée par l'idée générale : le bateau part du Havre, — c'est un grand paquebot, — il va à l'ouest, — il porte des Américains, etc.
guïté OU d'analogie ; très souvent, aussi, elle est une variation très riche sur un thème posé d'avance : projet défini d'avenir, reconstruction du passé irréparable, tel qu'il aurait pu arriver si telle catastrophe, telle faute avait été évitée. Enfin, l'imagination poétique procède égalemeùt de l'ensemble au détail. M. W. James (i) cite une déclaçiation bien caractéristique de Mozart sur sa manière de composer un opéra. Après quelques tâtonnements, « je puis voir le » tout d'un seul coup d'œil de mon esprit , comme » une belle peinture ou une belle créature humaine ; » et alors je n'entends pasToeuvre dans monimagina- » tion comme une succession, — ceci viendra plus » tard, — mais pour ainsi dire tout entière à la fois. » C'est un régal exquis ! » M. François de Curel, dans les lettres qu'il a écrites au même sujet à M. Binet, et où il fait preuve d'un rare talent d'analyse intérieure, dit également : « J'ai une vue d'ensemble de ma » pièce, dont je ne connais guère ni les moyens ni les » personnages » (2).
§ 21. — La genèse de l'hypothèse scientifique ellemême présente parfois ce caractère de soudaineté intuitive. Oken rencontre im jour, sur le sol d'une forêt duHarz, le crâne blanchi d'une biche. «Ramassé, » retourné, regardé, écrit-il ; ce fut fini ! L'idée tra- » versa mon cerveau comme un éclair : c'est ime » vertèbre ! ». Et nous-mêmes, si nous faisons eflbrt pour nous abstraire des attitudes automatiques qui assurent nos relations avec le non-moi, ne sentonsnous pas, dans les cas de réflexion ardente, qu'une orientation, ime tendance générale domine notre eflbrt mental et commande le travail intérieur des
(i) Ouv. cité, t. 1, p. 255.
(a) Année psychologique (1895), t. I, p. i58.
^'ja FACTEURS EXTRA-LOGTQUES pE LA CROYANCE
images, des sentiments et des efforts isolés ? Ne sentons-nous pas fortement, parfois, que la solution définitive d'un doute est proche, sans que nous la puissions indiquer, qu'une option est déjà faite au plus profond de nous en faveur d'une thèse ou d'un parti à prendre? Ne nous semble-t-il pas alors que les raisons justificatives du parti adopté, quel qull soit, se subordonneront, après coup, en système cohérent, à la décision une fois formulée ?
§ 22. — Une remarque semble confirmer ces observations sommaires. La liberté, avons-nous dit, ne peu t assurer ses relations avec la nécessité ambiante que sous forme d'habitude; et, sans doute, cette condition est pour elle un asservissement, une « chute )).Mais elle est aussi le signe et le gage d'iui affranchissement relatif. L'habitude économise les réactions inutiles ; elle substitue un mécanisme à l'effort de l'attention, libère l'énergie d'excès et ménage ainsi de nouvelles adaptations plus hautes et plus délicates. Or, plus une habitude est générale, plus aussi est aisée l'acquisition de nouvelles adaptations. L'Iiommc qui a des exercices physiques une habitude générale s'assouplira plus facilement à lui sport nouveau que celui qui est simplement excellent patineur ou nageur accompli. Le polyglotte qui possède, même imparfaitement, dix langues étrangères, en acquerra plus aisément dix autres qu'un Français qui sait bien l'anglais n'apprendra l'espagnol. L'habitude de vivre dans des milieux très divers rend le voyageur aussi sociable que la routine de la communauté rurale rend maint paysan gauche et malheureux à la caserne ou à l'atelier. En un mot, la généralité de nos habitudes diminue d'autant l'obsédante pression des choses sur notre liberté.
Et il n'en va pas axitrement de nos habitudes men-
taies, de nos concepts. « La généralité que je crois voir » dans Tobjet, écrit M. Fouillée, est simplement la » liberté individuelle que je me suis donnée à moi- » même » (i). On peut dire ainsi que la généralité la plus haute est Tinstrument par excellence de la liberté dans ses rapports avec le réel et l'expression symbolique la plus parfaite de sa nature intime. Abstraire, c'est s'abstraire soi-même du monde des sens et de Taction. Si, vu du dehors, dans son application au réel, le concept semble tracer le réseau des lois nécessaires qui rendent ce réel intelligible et maniable, vu du dedans, dans sa genèse progressive, il exprime le mouvement d'expansion créatrice propre à la liberté. Si, dans Tordre de la connaissance expérimentale, nous remontons du particulier au général, dans Tordre de l'action, c'est l'idée la plus générale qui commande et précède les plus particulières. En d'autres termes, il semble que nous retrouvions, dans toutes les manifestations de la vie intérieure, quand nous cherchons à la pénétrer à la plus grande distance possible de la surface où elle rejoint le sensible, un même procédé d'organisation synthétique. Le rêve, la rêverie, l'intuition artistique et scientifique nous apparaissent, à ce point de vue tout interne, comme une puissance féconde de production déductive, posant le simple avant le complexe, allant du principe aux conséquences. C'est peut-être Timagination créatrice, telle qu'elle se manifeste a nous dans les œuvres les plus spontanées de l'art, qui aymbolise le moins imparfaitement, pour notre réflexion alourdie par l'automatisme de Thabitude, le mouve- ' ment d'expansion de la liberté pure.
(i) Liberté et déterminisme , a* éd., Paris, 1884, p. a66.
§ 23. — Il n'est donc pas contradictoire de prétendre que, non seulement nos croyances les plus réfléchies et les plus personnelles, mais toutes nos affirmations, sont, à quelque degré, nécessaires et libres. Elles sont nécessaires en ce sens que tout jugement est une adaptation et, par suite, Timitation d'une nécessité externe et que le modèle inflige à la copie la rigueur de sa propre loi. Mais, dès Torigine, elles sont libres aussi, en ce sens, d'abord, que le sujet, loin d'être une matière amorphe passivement off^erte à l'action modelante de l'objet, s'offre à lui avec la spontanéité qui lui est propre ; — et elles sont libres encore en ce sens que l'adaptation, loin de se réaliser mécaniquement au premier contact du sujet et de l'objet, est une sélection opérée grâce à l'effort répété d'une énergie d'excès qui se dilate en face des .obstacles et se multiplie dans ses échecs.
§ 24. — Ainsi tous les mouvements de la vie, depuis le réflexe jusqu'au concept, traduisent l'expansion d'un libre effort. Seulement cette traduction est très imparfaitement expressive, car la liberté semble perdre son élasticité dans ses propres victoires ; elle s'empêtre dans les habitudes les plus stables et les plus utiles qu'elle s'est données pour commander aux choses. Et cependant, jusque dans l'exercice des fonctions les plus automatiques, se trahit la tension intérieure qui en a provoqué la genèse et soutenu l'évolution. Car l'instabilité relative du milieu ambiant exige du vivant, même du mieux adapté, une spontanéité toujours en éveil qui assure l'exercice régulier et le perfectionnement éventuel des adaptations acquises.
Toutefois, cette plasticité qui, jusque dans nos habitudes les plus rigides, témoigne de leur libre origine.
LE Mol 2^5
demeure très inégalement répartie à travers tout le système de nos adaptations. L'adaptation motrice est, en général, la moins souple, parce qu'elle assure, entre la liberté et la nécessité externe, le contact le plus immédiat. Celle, au contraire, qui trahit le plus visiblement Teffort de la liberté, est le jugement réfléchi, c'est-à-dire l'attitude de l'esprit qui renonce délibérément à une habitude pour tenter de se réadapter à l'objet et se fait une méthode du doute luimême. Par le doute, on peut dire que la liberté s'affirme elle-même; par lui, l'esprit proclame son droit à s'affranchir des contraintes qu'il s'était imposées pour serrer de près le réel ; il témoigne de son aptitude à choisir des adaptations à la fois plus adéquates à la nécessité du dehors et moins ruineuses pour la liberté du dedans.