I. OBJET DU CHAPITRE
§ I . — Il nous a paru d'une bonne méthode d'étudier jusqu'à présent la genèse de la croyance à im point de vue purement individuel. Nous nous sommes contentés de supposer le sujet au sein d'un milieu à la fois fixe et variable, simple et complexe, auquel sa spontanéité s'adapte à ses risques et périls, à la suite d'épreuves qui résolvent ses doutes en affirmations. Cette simplificationn'étaitpas arbitr^ire,puisque notre dessein était de suivre, dès le premier âge, la genèse du jugement. Or l'enfant n'est pas, à sa naissance, un être social ; il ne distingue des choses, par aucune réaction appropriée, les personnes qui constituent son plus proche milieu social ; c'est, au contraire, ce milieu qui s'accommode à lui pour favoriser ses réactions les plus utiles, en lui fournissant la chaleur, la nourriture, l'ombre et le bercement, le silence ou le chant rythmé propices au sommeil. A ces sollicitations préventives et savamment calculées, Tenfant répond sans précision et sans calcul, de la même façon qu'il
répond aux excitations mécaniques .11 sourit au rayon de soleil, au bruit de l'horloge, aussi bien qu'aux caresses de sa mère. Alors qu'il ne distin^f^c pas la résistance de ses propres membres de celle des corps étrangers, comment discernerait-on déjà im caractère social dans le commerce tout passif qu'il entretient avec les personnes ? Peut-être même pourrait-on tirer de cette considération un sérieux argument contre la théorie organiciste de la société. Si, en effet, les sociétés sont des organismes, comment les réactions propres à la vie . sociale nous apparaissent-elles à leur minimum au moment où la parenté physiologique de la mère et de l'enfant est à son maximum? Sans doute l'enfant est déjà une société pour sa mère, mais une société fictive, comme la poupée est luie société pour la fillette, comme une photographie est une société pour un amoureux. Mais la réciproque n'est pas vraie ; et peuton définir la vie dans la réciprocité ?
§ 2. — Au reste, nous avons eu soin de signaler (i), parmi les principales adaptations de l'enfance, la genèse de la sociabilité. Nous avons cru pouvoir l'expliquer par l'imitation d'autrui , dérivée elle-même de l'autoimitation. Nous avons vu comment ce double processus imitateur, subjectif et objectif, amène l'enfant à réagir de façon très différente aux excitations purement mécaniques et à celles qui proviennent des personnes. Celles-ci sont le plus souvent, pour l'enfant, promesses de joies ou présages de contrariétés, suggestives, par conséquent, d'attitudes prévenantes ou défensives, très différentes de celles qu'il a besoin de prendre vis-à-vis des corps inanimés. D'autre part, avons-nous ajouté, l'enfant s'aperçoit de bonne heure
(i) V. supra, chap. VI, § 2.