‹ Essai sur l'evolution psychologique du jugementChapitre 1 sur 115 · BIN · texte numérisé non relu

BIN

« La coutame est notre nature. Qoi s*accoutame à la foi la croit. »

Pascal (Pensées).

« Qui Yeat croire croira. »

(Rbnouyibr {Psych. ration., a* éd., t. n,p. a6).

§ I. — On peut concevoir et, en fait, on a proposé bien des définitions et bien des théories du jugement ; mais il n'y a guère que deux méthodes possibles pour aborder l'étude de cette opération mentale.

On peut, tout d'abord, considérer le jugement sous sa forme achevée, tel que nous le trouvons dans la science, dans la littérature, dans les dogmes religieux ou simplement dans les affirmations du bon sens. Ces jugements s'expriment tous par des propositions, et ces propositions se composent, dans presque tous les cas, de plusieurs termes. Un premier travail d'analyse, tout grammatical, consiste alors à distinguer et à définir les fonctions verbales des termes, à réduire ces fonctions au plus petit nombre de types possibles : sujet, attribut, copule, et à découvrir les relations de ces termes entre eux. Un second travail, analogue au premier, distingue ensuite entre les jugements eux-mêmes des types généraux et, entre ces types eux-mêmes, des relations rationnelles telles que les uns étant donnés, d'autres plus particuliers ou plus généraux, positifs

OU négatifs, peuvent être légitimement dérivés des premiers. Il établit les lois de cette dérivation et détermine le degré de certitude qu'elle comporte. Ce premier point de viie, tout formel, est celui du logicien.

Tout autre est le point de vue du psychologue. Celui-ci, au lieu de rechercher ce que doit être le jugement pour être valable en raison, se demande ce qu'il est en tant qu'opération mentale et comment îl se fait. Derrière les termes, il retrouve des idées et, au delà des idées, des représentations, c'est-àdire des données de la conscience ; derrière la proposition, il aperçoit un pouvoir d'analyse et de synthèse capable de dissocier les éléments que l'expérience présente liés, d'unir ceux qu'elle présente isolés, et recherche l'origine de ce pouvoir ; il distingue, dans la genèse de l'affirmation, des étapes, et des degrés dans la certitude. En im mot, le psychologue considère le jugement, non plus comme un produit, mais comme une fonction dont il décrit les organes et l'activité.

§. 2. — Qu'il soit légitime et profitable de se placer à l'un et à l'autre de, ces deux points de vue, c'est ce qu3 personne ne songe à contester. Mais on s'explique aisément que le point de vue de la forme ait, le premier, sollicité l'attention des philosophes et que la logique du jugement ait été presque achevée bien avant que la psychologie eût été constituée comme science indépendante. C'est ainsi que la gymnastique et l'hygiène ont de longtemps devancé l'anatomie et la physiologie, parce qu'il n'est pas plus nécessaire, pour se mouvoir harmonieusement et se nourrir sainement, de connaître le mode d'attache des muscles ou les réactions chimiques de la diges*

tion, qu'il n'importe, pour penser juste, d'avoir étudié les opérations de Fâme. En revanche, « l'art de penser », les règles de la démonstration et de la réfutation devinrent nécessaires du jour où lusage de la parole put modifier le verdict d'un tribunal ou l'opinion d'une assemblée politique ; et l'on comprend que les premiers professeurs d'éloquence, les Sophistes, aient, les premiers aussi, tenté de débrouiller les règles de la pensée juste, de même qu'ils discernèrent les règles grammaticales et les parties du discours dont, avant eux, tout le monde se servait sans le savoir. Mais leur recherche, tout intéressée, s'arrêta aux procédés extérieurs qui permettent à volonté de fortifier ou d'ébranler une thèse donnée ; ils négligèrent l'étude du réel pour de subtiles discussions sur le possible, et ces maîtres de « Fart de persuader » en arrivèrent à nier la possibilité de toute affirmation. Toute chose est vraie, dit Protagoras, dans la mesure où elle apparaît telle. — Rien n'est connaissable, réplique Gorgias, et le connaissable ne saurait être communiqué, puisqu'iuie seule et même idée ne saurait être présente en plusieurs esprits ; — si d'ailleurs le jugement affirme d'un sujet plusieurs attributs, ce sujet est à la fois un et plusieurs, ce qui est contradictoire. En un mot, les sophistes n'avaient isolé les concepts du langage que pour proclamer la vanité des liaisons, opérées entre eux par la parole.

§ 3. — Aussi la préoccupation des grands successeurs des Sophistes fut-elle de résoudre ce problème importun de l'un et du plusieurs, de rétablir la possibilité du jugement et, du même coup, l'objectivité compromise de la connaissance par concepts. Que ridée soit, comme le veut Platon, la réalité même

lO INTUODUCTION

des choses, ou qu'elle en exprime, selon la doctrine d'Aristote, la forme essentielle, le jugement qui unit les concepts n'est plus étranger à ce qui est ; il saisit même ce qu'il y a de plus réel dans le sujet et en exprime le degré de généralité. Aussi la théorie du jugement est-elle, pour les deux grands Socratiques, la préface indispensable de la métaphysique (i) ; et à cette préface ils ont donné le développement que l'on sait. Mais leur théorie est loin d'être encore dégagée du point de vue logique, et même grammatical, des Sophistes. Pour Platon, comme pour Aristote, les termes ne sont par eux-mêmes ni vrais ni faux ; c'est quand ils entrent dans le discours (Xot©;), qu'ils désignent la vérité ou l'erreur (2). La division aristotélicienne des catégories est même directement inspirée de la division des formes verbales de l'affirmation (3).

• §4. — Après Aristote, l'ère deshardiessesdialectiques semble close. Les successeurs immédiats d'Aristote, Théophraste et Eudème, et bientôt les Epicuriens, et surtout les Stoïciens, perdent le sentiment de l'unité des sciences philosophiques ; ils font de la logique une discipline à part, purement formelle et grammaticale. Ils écrivent des manuels d'école surchargés de classifications subtiles des termes et des propositions, hérissés de formules et de règles ; ils instituent toute une science de mots que l'élève peut s'assimiler par simple effort de mémoire, la «scolastique ». Et la

(i) Arist. Métaph. iv, 3 ; ioo5 b. 4.

(ï) Sophist.f p. 261, Esq, Dans Théét., p. 190 A, Socraledit: a Juger, selon moi, c'est parler ». ("Eywye tô SofàÇsiv À^yeiv xaXo> xai T7JV SdÇav Xoyov Eipr^jji^vov, où [x^vro*. rpoç aXXov où8î 'ftov^, otXXà aty^ Tcpô; aOiov). Cf. De Intepret. 1, 16 a, 12.

(3) De Caleg.y c, 4 ; Metaph,, v. 7, 1017 a 23.

scolastique du Moyen-Age, héritière directe des derniers logiciens grecs ou latins, nourrie des manuels de Porphyre, deMarcienCapellaetdeBoèce, aggrava le formalisme de Tancienne logique. Les « nominalistes » n*ont pas craint de réduire les concepts aux mots eux-mêmes ; et leurs adversaires, loin de chercher un argument dans l'analyse psychologique de l'affirmation, s'en tinrent à la discussion théorique de la valeur des concepts et des termes dans la proposition. Quand je dis : Socrate est homme, dit Guillaume de Champeaux, j'affirme de Socrate toute l'humanité ; mais comme j'affirme également de Platon ce concept indivisible, je dois admettre que l'humanité est l'essence commune aux individus qui ne se distinguent que par la diversité des accidents (i). Abélard lui-même, qui a entrevu le rôle de l'activité mentale dans le jugement, oppose au nominalisme des argmnents de pure logique ; il remarque avec justesse que le mot n'est général qu'autant qu'il est affirmé de plusieurs (prœdicatum depluribus), c'est-à-dire qu'il reçoit de l'acte du jugement sa généralité (2). Aussi bien, après des fortunes diverses, le nominalisme est-il le véritable vainqueur des batailles de la scolastique. Du quatorzième au seizième siècle, les disciples de Guillaume d'Occam ont rempli les écoles du bruit stérile de controverses verbales qui n'ont plus même l'intérêt religieux et métaphysique des spéculations d'un Saint- Anselme ou d'un Saint-Thomas, car elles abandonnent à la foi les problèmes théologiques que les grands docteurs scolastiques ne refusaient point de soumettre à la lumière de la raison. Comme les suc-

Ci) Janet et Séaillbs. Hlst. de la Philos., p. ôaS. (a) Ch. Rbmusat, Abélard, 11, p. 100 et suiv.

Iî2 INTRODUCTION

cesseurs d'Aristote, ils séparèrent la logique de Tensemble des recherches philosophiques. A plus forte raison, dédaignèrent-ils de la vivifier au contact de la réalité et de l'associer à la science de la nature ou à la réflexion sur l'esprit pensant. A l'aube delà philosophie moderne, la théorie formelle du Jugement n'avait plus à recevoir, de Port-Royal et de Hamilton, que des remaniements de moindre importance : la psychologie du jugement restait tout entière à fonder.

§ 5. — Est-ce à dire cependant que toute la philosophie de l'Antiquité et du Moyen- Age ait si dédaigneusement négligé l'étude empirique du moi que le psychologue moderne ne lui soit redevable d'aucime indication sur la nature du jugement ? En fait, de même que les alchimistes, en cherchant à faire de l'or, ont découvert des réactions imprévues et des corps inconnus, les métaphysiciens grecs et les scolastiques eux-mêmes ont fait plus d'ime fois de bonne psychologie sans le vouloir. Seulement, leurs observations portent le plus souvent la trace des théories qu'elles sont destinées à illustrer. C'est ainsi que nous trouvons dans le Théétète ime bien intéressante Ihéorie psychologique du jugement. Platon, le premier, avec la plus grande précision, distingue de la sensation (aVaôrjais) des yeux et des oreilles, l'acte de l'âme « quand elle s'occupe par elle-même » de ce qui est commun aux sensations visuelles et auditives et que, par suite, les organes sensibles ne pourraient percevoir : l'être et le non-être, l'identité et la différence, l'imité et le nombre (i). Cet acte est le jugement (8oÇàÇeiv). Ainsi Platon aperçoit déjà dans la

(1), "Orav ajTT) xa8' auTrjv TupayixaTeijTjTat 7:£pt ta 5vTa, p. 187 A.

HISTORIQUE DU PROBLEME l3

représentation la matière que Tactivité de Tentendement devra saisir et analyser. Mais, si suggestif qu'il soit, cet aperçu n'est, dans le platonisme, qu'un moment de la théorie des idées, moment inférieur et négatif, puisque la seconde partie du Théétète tend à prouver que le jugement, à auciui degré, n'est identique au vrai savoir, à l'intuition intelligible.

De même, la théorie stoïcienne de l'affirmation, qui semble devancer de vingt siècles l'empirisme de Hume, est tout entière subordonnée à la fin générale du système et orientée vers la pratique. Si, en effet, la force contraignante de certaines sensations (xaraXijnTixTi (pavraata) entraine irrésistiblement l'adhésion (ou^xataOcoiç) de uotrc esprit, elle nous révèle du même coup l'énergie (xovo;) des choses et nous donne la mesure de la résistance que notre volonté peut leur opposer. Le sage ne se dérobe point à l'évidence sensible ; mais il reste maître de son jugement à l'égard de ses propres passions ; c'est sa raison qui donne leur prix aux choses (i).

Si enfin, jusque dans la scolastique, chez Guillaume d'Occam, nous trouvons une exacte distinction de l'acte du jugement (actus judicatwus) qui s'ajoute à la perception (actus apprehensivus), c'est qu'il importe pour ce nominaliste outrancier de prouver que l'entendement ne saurait avoir la connaissance intuitive des essences et que l'existence ne peut être aperçue que dans les individus concrets (2). La psychologie des scolastiques est servante de leur métaphysique, comme leur métaphysique est servante de leur foi.

(1) V. Brogiiard, De assensione Stoici qnid senserint, Nancy

(a) Ubbbrwbg Grandriss der Gesch, der Philos., 7« éd., t. n, p. 263. — JéRusALBM. Die Urtheilafiinctioriy p. 49 et suiv.

l4 INTRODUCTION

§ 6. — En sera-t-il autrement de leurs successeurs ? Ou plutôt n'est-ce pas de leurs « continuateurs » que nous devrions parler ? Les Cartésiens, Malebranche excepté, Kant et ses disciples immédiats ne sont-ils pas encore des scolastiques, dans la mesure où ils ont prétendu aller de l'esprit aux choses et construire à priori la théorie du monde et de Tâme ? Sans doute, en cherchant le critère de toute certitude dans Taffirmation par le moi pensant de sa propre existence, Descartes ouvrait la voie à la psychologie introspective ; mais lui-même n'a analysé les faits de la vie mentale que pour justifier sa méthode ou étayer sa métaphysique. Sa théorie si profonde du jugement n'a d'autre fin que de concilier la possibilité de l'erreur avec l'existence d'un Dieu qui ne saurait tromper sa créature (i). En elles-mêmes, dit Descartes, les idées de l'entendement, qu'elles viennent de Dieu ou de l'expérience, rie sont ni vraies ni fausses, car l'entendement est passif et, par lui, « je n'assure ni ne nie aucime chose » (2). Mais la volonté est libre et d'iuie liberté infinie, « puisqu'en eff*et je l'expérimente si ample et si étendue qu'elle n'est renfermée dans aucunes bornes » (3). C'est cette puissance de la volonté qui « suit ou fuit les choses que l'entendement nous propose » (4) ; c'est elle qui nous incline vers les idées claires ou nous égare, au-delà des bornes étroites de l'entendement, dans les ténèbres des idées confuses. Nous sommes donc responsables de nos erreurs et n'avons pas sujet de nous plaindre de cette responsabilité, qui est en nous le

(i) Médit», IV. 3.

(a) Ibid., 7.

(3) Ibid.

(4) Ibid,

HISTORIQUE DU TROBLEME l5

gage d'une haute perfection (i). Comment, au reste, s'établit ce rapport entre la volonté et Tentendement? Pourquoi cette volonté, qui n'est point indifférente au vrai, mais qui y incline naturellement, adhère-t-elle aux idées confuses au lieu de suspendre l'affirmation ? Comment s'opère le passage des idées confuses aux idées claires ? Ce sont là autant de problèmes embarrassants que la psychologie sommaire de Descartes ne s'est point attardée à éclaircir.

§ 7. — En prenant le contre-pied de l'explication cartésienne du jugement, Spinoza n'en a point modifié le caractère purement spéculatif. Et pourtant sa thèse s'oppose point par point à celle de son devancier. L'entendement seul, d'après lui, a pour fonction d'affirmer ou de nier. L'idée n'est plus luie sorte de peinture inerte à laquelle l'attention s'ajoute pour lui donner le relief et la vie ; elle s'affirme elle-même : « Celui qui a une idée vraie sait en même temps qu'il a cette idée et ne peut douter de la vérité de la chose qu'elle représente » (2). L'idée du triangle enveloppe l'affirmation que ses trois angles sont égaux à deux droits, comme cette affirmation implique l'idée du triangle. L'idée et l'affirmation sont donc réciproques (3). L'erreur consiste dans l'inégale adéquation de nos idées ; ou plutôt toute erreur contient une part de vérité qui en est l'élément positif ; quant au reste, l'erreur n'est que privation de vérité. Mais à quoi tend, en définitive, cet intellectualisme extrême ? Nous en trouvons tout aussitôt l'explication

(i) Ibid. i3-i6. Cf. Broghard, L'Erreur, 2« éd., p. 45 et suiv.

(a) Ethique, H, prop. 43-

(3) lbid.f prop. 49» Démons tr.

l6 liNTRODUCTIOX

dans le corollaire de cette même proposition 49, dont le long scolie est expressément dirigé contre Descartes : « La volonté et rentenderi:?ent sont luie même chose » (i), et il est faux « que nous ayons le libre pouvoir de suspendre notre jugement » (2). Le doute résulte, non de l'opposition des deux facultés, mais de celle de deux idées également confuses. Ainsi est rétablie l'unité de Tàme humaine rompue par le dua- * lisme cartésien de la volonté et de l'intellect ; ainsi est rétablie surtout l'unité de la volonté humaine et de la volonté divine, condition de « notre souveraine félicité », de notre résignation à la nécessité et de nos vertus sociales. (3)

§ 8. — Comme Spinoza, Kant aperçoit dans le jugement l'acte propre de l'entendement ; et comme Descartes, quoique en un sens tout différent, il accorde à la liberté le pouvoir de déterminer certaines vérités, celles de l'ordre pratique. Mais le but et la méthode même du criticisme devaient exclure toute recherche sur le développement empirique de cette double activité. Kant ne cherche pas à échapper au doute méthodique, comme Descartes, ni à fonder la béatitude, comme Spinoza. Il trouve, comme autant de données inaccessibles au doute, là certitude dans la science de son temps et la loi de la conduite dans la conscience de tout homme raisonnable. Aussi se propose-t-il uniquement de retrouver les conditions formelles qui rendent possible ce savoir objectif et cette obligation absolue. Etant à priori, les conditions du savoir ne sauraient être elles-mêmes déterminées qu'à priori, par une réflexion appliquée, non pas sur le contenu

(i) Ibid,, GorolL, éd. Saisset, p. 98.

^2) Ihid,j p. loa.

HISTORIQUE DU PROBLEME l'J

conscieiit,mais sur la forme pure de la connaissance. (i) A première vue cependant, on pourrait être tenté de chercher dans la célèbre distinction des jugements synthétiques et analytiques, une théorie implicite de la genèse psychologique des jugements ; et nous ne tarderons pas à constater que nombre de psychologues du dernier demi-siècle ont précisément cru pouvoir ramener le problème de la nature psychologique du jugement à cette question d'apparence très simple : le jugement est-il une synthèse ? Est-il une analyse? Mais ce serait, croyons-nous, se méprendre gravement sur les intentions formelles de Kant que de chercher dans la Critique de la Raison pure un premier essai d'enquête psychologique sur la genèse de la faculté de juger. « Ou bien, dit Kant, le prédicat B appartient au sujet A comme quelque chose déjà contenu (mais d une manière cachée) dans le concept A ; ou bien B, quoique lié à ce concept, est placé tout à fait en dehors de lui » (2). Il est évident que cette distinction, aussi bien par le fond que par la forme, est purement logique, c'est-à-dire qull n'est question que des rapports d'exclusion ou d'inclusion que la raison, libre de toute émotion et de tout entraînement, aperçoit entre des concepts achevés et clairs,, sinon distincts. Et Kant ne se demande pas, ce qui serait tout le problème psychologique, comment un prédicat est aperçu dans un sujet ou ajouté à ce sujet; si l'entendement de l'enfant l'aperçoit ou l'ajoute de la même manière que l'entendement adulte ; si le concept, et par suite le jugement, n'ont pas eux-mêmes ime histoire, avant d'en arriver aux propositions qui traduisent le savoir d'un Newton. S'il pense que

(1) Raison pure, trad. Barni, 1. 1, p. 116.

(2) Ibid,, p. 54.

(2) Ihid., p. 54.

l8 liNTRODUCTIOX

« les jugements crexpérience sont tous, comme tels, synthétiques », ce n'est pas qu'il en ait fait l'observation, mais c'est qu'en effet « il serait absurde de fonder un Jugement analytique sur l'expérience, puisque, pour former un jugement de cette sorte, je n'ai pas besoin de sortir de mon concept » (i). Quand il dressera la liste des catégories, c'est sur la table logique des jugements qu'il la calquera. Et l'on ne peut douter que cette conception de cadres à priori, dont l'application aux choses rend l'affirmation possible, bien loin de se fonder sur l'observation psychologique, ne soit de nature à stériliser à l'avance toute psychologie. Nous en lisons l'aveu chez Kant luimême. Dans V Anthropologie (2), il oppose la conscience psychologique, qui ne nous informe que de la façon dont nous nous apparaissons à nous-même, à la conscience logique, qui nous fournit r« aperception » de l'unité formelle du moi dans les diverses opérations de l'intelligence. Dans la Critique de la Raison pure, il abandonne à ce qu'il appelle la « logique appliquée» l'étude des conditions subjectives de la certitude, l'attention, le doute, la persuasion (3). Et s'il a laissé dans V Anthropologie de piquantes réflexions sur les qualités et les défauts de la faculté de juger, il l'a fait, en essayiste, sans croire qu'il y eut intérêt pour la Critique elle-même à retrouver dans l'observation de l'apparence interne l'histoire de nos certitudes scientifiques et morales.

§ 9. — A vrai dire, la méfiance de Kant contre la psychologie empirique n'était pas sans fondement ; il savait que d'autres,avant lui, avaient déjà entrepris d'écri-

(a) 1. 8, trad. Tissot, p. 35.

re la physiologie de Tesprit ; il avait trouvé et admiré chez Hume le « géographe delà raison humaine » (i), et la tentative du philosophe écossais avait singulièrement troublé sa quiétude dogmatique. Hume, en effet, avait dépassé d'iui seul coup, par son explication du jugement, toutes les théories de ses devanciers anglais, non seulement le médiocre nominalisme de Hobbes, mais l'empirisme de Locke et l'idéalisme de Berkeley. Locke s'en tient à la définition traditionnelle du jugement : la perception de la convenance ou de la discordance des idées (2). Si nos idées nous viennent de l'expérience, Locke ne doute pas cjue le pouvoir de les unir ou de les séparer ne nous ait été donné de toutes pièces par Dieu (3) ; et il a si peu songé à expliquer par l'association la formation normale de nos croyaûces, qu'il ne craint pas de la dénoncer comme une sorte de« folie » et de lui imputer de « bizarres assortiments d'idées » (4). Quant à Berkeley, il ne repousse le sensualisme que pour chercher en Dieu l'origine des idées et de l'ordre que nous apercevons entre elles. Hume, au contraire, ne contestera pas seulement l'origine rationnelle des idées les plus abstraites que nous avons des choses, mais celle de l'idée du moi luimême ; car le moi, avec toutes les facultés que lui prête la psychologie rationnelle, ne nous est connu qu'à titre de phénomène intérieur. Dès lors, nous pouvons bien parler des relations constantes que l'observation discerne entre nos idées, mais non d'un pouvoir inné qui conférerait à ces relations la vérité ou l'erreur. Hume ira jusqu'à rejeter expressé-

(i) Raison pure, MéthodoL, t. M, p. 327 (a) Essais, IV, xvii, iî-17.

(3) Ibid.t XVIII, 8.

ment la division traditionnelle des actes de Tentendément en conception, jugement et raisonnement. « Ces trois actes de Tentendement, à les voir sous leur vrai jour, rentrent tous dans le premier et ne sont rien de plus que des manières particulières de concevoir nos objets. Que nous en considérions un

ou plusieurs Tacte de Tesprit ne va point au delà

d'une simple conception » (i). Toutes nos opérations mentales se réduisent ainsi à des relations d'impressions ou d'idées. Le jugement, entre autres, ne consiste pas à lier ou à séparer des idées. Dans l'affirmation de l'existence de Dieu, le concept d'existence n'ajoute rien à l'idée que j'ai de Dieu. Entre l'idée et le jugement, il n'y a donc pas différence de nature,^ mais de degré seulement, et c'est cette différence de degré, cette « vivacité » de l'idée ou de l'impression qui constitue la croyance ; et si nous demandons comment certaines relations acquièrent ce degré particulier de vivacité et de force. Hume nous renvoie au principe d'explication unique qui domine sa psychologie, à l'association inséparable, à l'habitude.

Nous aurons, dans le cours de ce travail, à apprécier la valeur d'une explication qui fait aussi bon marché delà spontanéité du sujet pensant. Ce qu'on ne peut nier, c'est le retentissement profond et durable qu'a eu sur la psychologie moderne cette forme si ingénieuse de l'empirisme. Tandis que Kant n'échappait aux séductions de la méthode suivie par Hume qu'en se rejetant violemment dans la voie tout opposée de la méthode transcendantale. Hume trouvait en Ecosse, en Angleterre, et plus tard en France et en Allemagne, des continuateurs plus avi-

(i) Traité delà Nature humaine^ HI, 7, Irad. Pillon, p. iSa, note* (2) Ibid,, p. 128.

ses qui en appelèrent de la psychologie un peu sommaire du Traité de la Nature humaine à une observation plus rigoureuse de la conscience individuelle, des croyances sociales, du langage, ou même des réactions organiques. Mais c'est à lui cependant que revient le mérite d'avoir entraîné disciples et adversaires sur le terrain solide de Texpérience ; mieux que le « géographe », il a été le premier physiologiste de l'esprit humain.

§ lo. — Après Hume, et grâce à son exemple, la philosophie moderne a accordé à la psychologie de la croyance luie place considérable, si considérable que nous ne saurions tenter d'en retracer l'histoire et de faire l'examen des nombreuses théories qui se proposent aujourd'hui même au choix du critique. Précisément parce que le caractère systématique et à priori en est beaucoup moins accusé que chez un Descartes, un Spinoza ou un Kant, ces théories ne se prêtent que difficilement à des groupements définis. D'ailleurs, dans la mesure où elle est devenue une science expérimentale, la psychologie de la croyance s'est enrichie, depuis un siècle, d'observations sans nombre qui sont devenues, comme tous les faits scientifiques, la matière commune et anonyme de tous les chercheurs de formules générales. Aussi nous contenterons-nous d'indiquer les principales directions vers lesquelles semble s'être porté, depuis un siècle environ, l'effort des psychologues de la croyance.

§ II. — Quelques-uns ont cherché à passer directement de la logique à la psychologie, et définissent le jugement comme une analyse ou une synthèse de représentations. D'après l'un des plus éminents logiciens de ce temps, M. Chr. Sigwart, ce n'est pas seule-

ment le jugement Wique, traduit par la proposition, qui comprend deux termes, c'est aussi le « jugement vivant» qui unit deux éléments conscients, la « représentation-sujet » et la « représentation attribut » ; et pour se prêter à cette synthèse, les représentations ne doivent pas être des données absolument nouvelles ; elles doivent constituer un contenu familier de la conscience (i). Mais M. Sigwart estime n'avoir pas à rechercher l'origine de ce contenu, et c'est par l'imité fondamentale de la pensée qu'il explique l'unification {Iri'Einssetzung) du représenté. Il est impossible, estime-t-il, à l'entendement, de ne pas tenir le semblable pour semblable et de tenir le dissemblable pour semblable. L'impossibilité de séparer par la pensée ce qui s'accorde dans la représentation donne à l'affirmation le sentiment d'objectivité qui la distingue des liaisons imaginaires (2).

§ 12. — D'après M. Wimdt, au contraire, l'acte du jugement est, par excellence, un processus analytique. La représentation qui précède toujours l'affirmation, est donnée comme un complexe que !'« aperception » dissout en ses éléments. En face du moi permanent doué d'aperception, le donné s'émiette en fragments inégalement durables, et cette différenciation dans le donné est le fondement de la distinction logique des sujets stables et des attributs passagers. Le jugement est donc toujours une décomposition du contenu de l'expérience, et c'est pourquoi il nous apparaît toujours comme un « acte de pensée fermé » (ein geschlossener Denkact), limité par la matière qui lui

(i) Logik, a* éd. Fribourg en Br., 1889, in. 8, I§ 0. p. 25-29. (a) Ibid.f 1 5 14, p. 98-102.

HISTORIQUE DU TROBLEME 2^

ed\ offerte, et non comme luie synthèse créatrice qui , pourrait se développer et s'élargir à l'infini, (i)

§ i3. — Si différentes qu^elles soient, ces théories sont peut^tre moins opposées Time à l'autre qu'on ne pour-^ rait croire. Un psychologue français contemporain a montré avec finesse que tout jugement peut toujours être envisagé au double point de vue de la synthèse et de Fanalyse. « Extraire lui individu d'un groupe, écrit « M. V. Egger (2), c'est abstraire ou, plus exactece ment, diviser ; le rattacher à un groupe, c'est faire « une synthèse ; or le rattacher au groupe c'est pro- « prement juger. Le jugement est donc toujours une

« synthèse, mais comme il maintient toujours sé-^

« parés les termes qu'il luiit, il est, si on le compare « au genre, une analyse ». Il ressort d'ailleurs de ce texte que M. Egger, comme M. Sigwart, aperçoit dans l'acte synthétique le moment essentiel du jugement. Mais cette synthèse lui semble de même nature que celle qui est établie par l'association de ressemblance. Dans le jugement comme dans l'association, « deux semblables sont unis dans la cons-^ cience par leur seule ressemblance » (3). Toutefois le jugement représente un progrès par rapport à l'association. « Le jugement est l'association de ressem- « blance connue comme telle... dans sa raison, dans^ « son essence » (4). Et plus loin : « L'association est une synthèse qui s'ignore, tandis que la même syn-^ thèse consciente d'elle-même est le jugement » (5). Cependant, M. Egger ne nous semble pas s'être

(i) WuNDT, Logiky 2- éd., Stuttgart, 189*3, in-8, p. i54 et suiv. Cf Psjrchol. Physiologie, (a) Jugement et ressemblance, dans Reçue philos,, 1893, t. H, p. 17., (3) p. 12.

(i)lbid.

1i4 INTRODUCTION

placé d'emblée hors du point de vue logique.

C'est rinsertion consciente de la copule est, « dont le sens précis est ressembler », entre les deux termes comparés, qui lui semble différencier le jugement de Tassociation pure et simple, (i) Or n'y a-t-ilpas de graves inconvénients à n'étudier le jugement que ^ousla forme de proposition? La pensée vécue et l'action divisent-elles toujours le réel que le langage traduit en termes distincts? Tel n'est pas l'avis d'un éminent logicien allemand, M. Benno Erdmann. En fait, remarque-t-il, la distinction opérée par le langage entre lui sujet et un attribut ne correspond à rien de réel dans la conscience. La représentation du sujet contient celle des attributs, et le jugement n'a d'autre fin et d'autre moyen que de développer cette « immanence logique ». Il ne divise ni ne recompose la présentation qui demeure intégrale dans la conscience. Il « ordonne » simplement, au moyen des mots, les éléments du donné complexe et l'ordre verbal exprime, d'une façon purement artificielle, la présence de l'attribut dans le sujet (2).

§ i5. — Sans admettre le nominalisme de M. E. Erdmann, bon nombre de penseurs ont considéré avec lui le jugement comme une transformation de la représentation. Un professeur autrichien, M. Jérusalem, dans une très intéressante étude sur le jugement, aperçoit dans cette « fonction » une « organisation » (Gliederang) du représenté telle que l'objet est, par analogie avec le sujet conscient, considéré comme «centre de force», et devient à son tour, dans la pensée, le sujet

(i) p. la.

(a) B. EttDMANN, Logik, Halle, 189a, t. Ul, i § 87, p. 197-207.

actif des modifications qu'il présente à notre expérience (i).

§ i5. — Mais n'y a-t-il rien de plus dans le jugement qu'une représentation transformée? Sans doute, il n'y a rien de plus dans l'idée niée que dans l'idée affirmée ou révoquée en doute, rien, sinon ce que Hume appelait déjà une « manière » de concevoir, une attitude originale de l'esprit à l'égard de la représentation qu'il accepte ou rejette, en un mot une crojyance. Stuart Mill, qui, par son père James Mill, est l'héritier direct de la philosophie de Hume, a mis plus que personne en relief cette vérité que la croyance n'est pas dans l'aflîrmation un accident, mais le vrai fond psychique. A la thèse conceptualiste de Hamilton, qui définit le jugement par la reconnaissance de l'identité ou de la non-identité de deux notions, il objecte avec force que la notion est une pure création de l'esprit qui n'implique la croyance qu'autant qu'un jugement ,^ implicite ou exprès, en affirme la réalité objective : «Tout jugement consiste à juger que quelque chose est vrai » (2). C'est la croyance à une vérité qui introduit entre la représentation et le jugement une distinction si radicale que Mill semble désespérer de la réduire et de l'expliquer, car il la juge « ultime et primor-^ diale. » (3) Quel que soit d'ailleurs l'embarras visible de ce penseur si pénétrant à élucider un point qu'il avoue à plusieurs reprises « l'un des plus obscurs de la psychologie analytique » (4), c'est à n'en plus douter

(i) Jérusalem, Die Urtheilsfanctiorif Vienne, 1895, in-8, p. 78-106»

(2) Philos, de Hamilton^ chap. xvii, trad. Gazelles, Paris, 1869^ p. 398, Cf. chap. V.

(3) Note de St. Mill extraite de Touvrage de son père, J. Mill : Analysis ofhnman Mindy annoté par lui, 1. 1, p. 412* C^* Logic, Liv^ I, chap. 5, § I.

(4) Logic, liv. IV, chap. 3, § 2, note.

à son influence que nous sommes, pour une grande part, redevables du développement extraordinaire -qu'a pris, dans la philosopliie du dernier demi-siècle, la psychologie de la croyance. Envisagée à ce point de vue spécial, la bibliographie du problème du jugement est devenue des plus touff*ues. Nous n'essayerons pas d'en dresser Tinventaire. Qu'il nous suffise d'indiquer l'orientation générale des recherches que <îe problème a suscitées.

§ i6. — La croyance, sans doute, n'est pas un acte simple; toute notre conscience y est engagée. Nous croyons « avec toute notre àme». Mais il est naturel que ceux-là même qui n'ont pas contesté la nature <îomplexe de cette opération aient assigné un rôle prépondérant les mis aux phénomènes représentatifs, les autres aux phénomènes affectifs ou volontaires. Nous trouvons ainsi des théoriciens intellectualistes de la <;royance. St. Mill lui-même nous paraît, en définitive, appartenir à cette catégorie de psychologues, car le caractère objectif de la croyance s'explique, dans son système, par les lois de l'expectation et de l'association des idées qui sont, à son point de vue, les lois mêmes de notre organisme mental (i). Avec plus de précision, son disciple Taine estime que la pensée est naturellement « objectivante » , que tout étal de conscience, sensation, image ou conception, est l'objet d'un jugement affîrmatif implicite, du moment qu'elle n'est contredite ou rectifiée par aucun élément antagoniste. « L'image , dit Taine, est, de sa nature, liallucinatoire » (2), c'est-à-dire qu'elle s'objective

(i) Cf. PlUlos. de Hamiltouy chap. vi, xi, xiv et xix. (2) Taine, V Intelligence, Upart., liv. i, chap. i, §^3; 7* éd., Paris, 4895,111-12, T. n,p.3i.

HISTORIQUE DU PUOBLKME 27

spontanément tant qu'elle n'est pas contrariée ; et c'est pourquoi la perception est une « hallucination vraie ». De même, d'après M. Rabier, « la cause de la croyance est intellectuelle » ; cette cause est l'évidence qui accompagne « naturellement » toute représentation; et si la contradiction des sensations et des images en contrarie l'objectivation, c'est que le jeu des sensations et des images elles-mêmes est soumis au principe de contradiction (i).

§ 17. — D'autres psychologues, au contraire, ont été plus vivement frappés par ce que beaucoup de nos croyances les plus essentielles offrent à l'analyse d'irrationnel ou même d'absurde. Personne, au reste, ne conteste sérieusement qu'un grand nombre de nos affirmations n'ont d'autre origine que l'intensité même de l'émotion qui s'attache à leur objet. On connaît les pages admirables que Renouvier a consacrées à ce « vertige mental » qui résout nos doutes dans le sens de nos passions (2). D'autres ont été jusqu'à soutenir que toute croyance, même la plus rationnelle, est accompagnée d'une « émotivité » propre. M. Bagehot, dans de fines analyses, a parlé d'une « émotion de croyance » (3), et M. Bourdon d'un « plaisir » et d'une « douleur » qui accompagnent toute certitude (4). Mais, comme on pouvait s'y attendre , cet aspect sentimental de la croyance a été signalé avec le plus de complaisance par les philosophes que leurs préoccupations métaphysiques ou religieuses inclinent à admettre l'existence de deux ordres de vérité. Pascal

(i) Rabier, Psychologie, chap. xxi. Appendice, 3* éd., Paris, 1888, p. 271 et suiv.

(a) PsychoL ration,, a^ éd., 1. 11, p. 10 et suiv., 140 et suiv.

(3) Emotion 0/ conviction, dans Literary Studies, I.

(4) De la certitude, dans Revue philos.. Janvier 1890.

n'a-t-il pas écrit : « C'est le cœur qui sent Dieu et non la raison... Les principes se sentent, les propositions se concluent... et le tout avec certitude... Le cœur a son ordre, Tesprit a le sien » ? (i) C'est cette indépendance du sentiment à l'égard de la raison que nombre de croyants modernes ont tenté de justifier et d'approfondir avec un zèle qui , pour n'être pas. toujours pleinement désintéressé, n'en a pas moins enrichi la psychologie d'analyses subtiles ou profondes sur les intuitions du cœur et sur la logique de l'amour. Qu'il nous suffise de citer ici les noms de Newman(2), de M. H. Bois (3), de M. Balfour (4), et surtout les noms respectés de deux hommes dont l'un, dans la philosophie catholique, l'autre dans la philosophie protestante, ont insufflé à l'apologétique chrétienne un esprit nouveau de libéralisme et dont les disciples ont fourni d'intéressantes contributions à la psychologie de la croyance : OUé-Lapriuie (5) et Sabatier (6).

§i8. — Plus encore que la psychologie de l'intelligence et de la sensibilité, celle de la volonté a jeté sur

(i) Pensées^ éd. Brunscwicg, p. 458-46o.

(a) Grammar of Assent, Londres, 1870-71.

(3) De la connaissance religieuse, Paris, 1894.

(4) Les Fondements de la croyance^ trad. franc., Paris 1897,. Part. II, chap. i et 2. Ce qu'il y a de meiUeur dans ce livre trop vante, dont la partie constructive est des plus faibles, est une étude serrée du rôle nécessaire que joue l'autorité jusque dans les croyances rationnelles.

(5) De la certitude morale, Paris, 1880. Cf. Blondel, Lettre sur les exigences de la pensée contemporaine en matière d^apologétique, 1896 ; Bazaillas, La Crise actuelle de la croyance, Paris, 1901.*

(6) Esquisse d'une philosophie de la religion, Paris, 1897, liv. III^ chap. IV.

le problème delà croyance des clartés inattendues. Ici encore il conviendrait, pour être complet, de distinguer des théories, et surtout des méthodes différentes. Les uns, en effet, ont envisagé dans la volonté le pouvoir de libre choix qui se révèle à la conscience dans les cas de délibération, et défini l'adhésion de Tesprit à la croyance , du moins aux croyances les plus réfléchies, comme une véritable option de la Iil>erté. Déjà Descartes avait fortement montré que, « les actions de la vie ne souffrant souvent aucun délai » (i), il convient, en définitive, à la liberté, de prendre parti là où Tentendement est à court d'idées claires (2). Kant, à un autre point de vue, reconnait à la raison pratique, c'est à dire à la liberté (3), le droit de résoudre le doute dans les questions métaphysiques que la raison spéculative laisse en suspens, faute d'une expérience possible. Conciliant Kant et Descartes, Renouvier admet qu'on peut théoriquement douter de tout, même des principes, mais qu'on» ne le doit pas ; il faut vivre et, pour vivre, il faut affirmer (4). Les thèses soi-disant démontrées du dogmatisme métaphysique — le déterminisme universel et l'inflnistisme — sont, en fait, des croyances qui passent « outre à la contradiction » et à ces croyances absurdes, une philosophie qui admet la liberté dujugementpeut seule opposer des croyances justifiées par la loi morale (5). Plus proche de Descartes, M. Brochard explique la croyance par la collaboration de

(i) Disc, de la Méth,, m* part., a* maxime. (a) Médit,, IV, 7, ii.

(3) « J'appeUe pratique tout ce qui est possible par la liberté », Raison pare, trad. Barni, t. H, p. 36i.

(4) Psj-choL ration., Paris, 1876, t. II, part. 11.

(5)Doateou Croyance, dans V Année philos, (6*), Paris, 1896, notamment p. 73-76.

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rinlelligence et de la volonté, la seconde de ces facultés décidant seule en dernier ressort. Sans doute, la volonté ne crée pas de toutes pièces la vérité ; elle ne s'attache jamais qu'aux données proposées par rinlelligence. Mais une pure intelligence ne croirait à rien et laisserait se dérouler indifféremment le cours intérieur de ses représentations. La volonté, au contraire, « s'affranchit de l'idée, la dépasse et la domine, puis réagit sur elle pour la maintenir ou Técarter, pour la fuir ou s'y attacher, pour Taffirmer ou la nier » (i).

On peut rapprocher de cette théorie celle d'un psychologue qui a peu écrit, mais dont le livre inachevé sur la Psychologie du point de vue de l'expérience (a) a provoqué en Allemagne de \ives polémiques qui durent encore. M. Franz Brent^ano, dans cet ouvrage, critique avec une singulière vigueur toutes les thèses qui tendent à rapprocher le jugement de la représen- ^ tation . Toutefois, ce n'est d*après lui, ni la différence d'intensité, ni la différence de contenu qui suffit à distinguer ces deux processus entre lesquels l'auteur aperçoit cette différence irréductible : juger, c'est toujours accepter (a/ierA-^/i/i^/i, zuslininien) ou rejeter (verwerjen) la représentation. La différence entre le jugement et la représentation n'est donc pas intérieure à ces processus, elle leur est extérieure, et consiste dans la différence d'attitude du moi actif à l'égard de la représentation (eine eigenthûmliche Weise der Beziehung zum Vorstellen),

(i) De l'erreur^ a* éd. Paris, 1897, p. 149. Cf, IPpart., chap. vi et ix.

(2) Fr. Brbntano, Psychol. vom empir. Standpiinkte, t. i (le seul paru), Leipzig, 1874, p. 267. Cf, liv. H, tout le chap. vu. Parmi les nombreux disciples, pour la plupart autrichiens, de M. Brentano, il faut citer MM. Meinong, Hœfler, Marty, Hillcbrand.

HISTORIQUE DU PROBLÈME 3l

§ 19. — D*autres psychologues, enfin, ont étudié cette action du sujet pensant sur ses propres représentations, non seulement dans le processus intérieur de la délibération, mais dans les manifestations les plus con^ crêtes de la volonté, dans la réaction motrice. Or, les psychophysiologues modernes s'accordent à trouver dans la réaction motrice la forme extérieure la plus simple d*un phénomène qui se manifeste à toutes les phases du développement mental, et jusque dans nos opérations les plus abstraites, Tattention. Serait-il donc possible de trouver dans le phénomène, si simple et si connu, de l'attention, Texplication du jugement et de la croyance? Telle a été précisément Tentreprise tentée, en France, par M. Fouillée, (i) et par deux psychologues américains, MM. W.

James (2) et Baldwin (3). Avec un rare bonheur d'analyse, ils ont, avec des méthodes d'ailleurs diverses, cherché à établir que juger, comme être attentif, c'est agir ou se préparer à agir, et que nos croyances ne sont rien de plus que l'attitude attentive qui assure entre le monde extérieur et le sujet les rapports les plus utiles et les plus stables. C'est à peu près dans le même sens qu'un autre psychologue français, M. Payot, dans une thèse spécialement consacrée à la croyance, soutient que la vérification de tout jugement s'opère, de loin ou de près, au moyen d'un contrôle musculaire et que croire c'est toujours, sinon agir, du moins « se retenir d'agir ». (4)

(i) Psjrchol. des Idées-Forces, Paris, 1893, 1. 1, Uv. VI, chap. 2.

(2) Principles 0/ PsychoL, Londres, 1891, t. Il, chap. xxi.

(S) Bandbook 0/ PsychoL, t. II {Feeling and Will)^ Londres, 1891, chap. vn; Le développem. mental chez Venfant et dans la race, trad. franc., Paris, 1897, iii« part., chap. xi.

(4) J. Payot, De la croyance, Paris, 1896, liv. I, chap. 3, liv. n, • chop. I.

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