‹ Essai sur l'evolution psychologique du jugementChapitre 31 sur 115 · LA CONNAISSANCE DE L ESPACE III · texte numérisé non relu

LA CONNAISSANCE DE L ESPACE III

musculaire, les objets à portée de sa main. L'habitude qu'il prend de les porter à son visage, pour les sucer comme son biberon, les introduit dans son champ visuel, établissant une relation imprévue entre les mouvements de la main et les réactions accommodatrices des muscles de ses yeux. Et nous trouvons, dès lors, une application du « choc en retour » caractéristique de l'attention : vers les couleurs vives, vers les objets aux contours très arrêtés, l'enfant tend les bras. Non pas qu'il ait déjà le sens de la direction et de réloignement : les mouvements de ses bras et de son torse continuent simplement à s'accorder avec ceux de ses yeux. Mais l'appréciation des distances lui échappe. A dix-sept semaines, dit Preyer (i), il cherche à atteindre les objets placés à deux fois la longueur de son bras. Moins précoce, mon enfant ne lendit pas la main vers les objets avant la vingt-et-unième semaine, et, jusqu'à la vingt-neuvième semaine exactement, son effort se limita aux objets situés à portée de son bras. Trois ou quatre centimètres d'éloignemcnt suffisaient à lui rendre les objets indifférents, encore qu'il les reconnût. Je n'ai jamais observé, contrairement à la croyance courante, ([u'il cherchât à saisir des objets pratiquement inaccessibles : un lustre, la lune, les étoiles.

§ 3. — De son coté, Baldwin a institué, sur un sujet unique, il est vrai, sa propre fille, âgée de neuf mois, une série d'expériences d'une remarquable précision (2). L'enfant est assise sur sa chaise, immobiUsée par un lien passé autour de sa poitrine et fixé au dossier. Les bras sont nus et laissés libres de leurs mouvements. Une baguette horizontale graduée est

(1) Preyrr, Die Seele des Kindes, 4* éd., p. 3J. (a) Ouvr. cilc, p. 47-01 •

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fixée perpendiculairement au dossier de la chaise, à la hauteur des épaules, dans la direction du bras. Une seconde baguette est installée de façon à pouvoir glisser le long de la première, tout en restant parallèle à la ligne des épaules. G^est sur ces baguettes que des morceaux de papier sont fixés et présentés successivement, à des distances différentes, aux prises de Tenfant. L'auteur a bien soin de noter que Fexpérience, bien loin d'être une épreuve pour Tenfant, devint pour elle un véritable jeu. Voici les résultats. L*enfant ne voulut jamais essayer de saisir un objet placé à plus de i6 pouces (i). A quinze, elle refuse quatre-vingt-dix fois sur cent les couleurs, et quatrevingt-treize fois un journal choisi comme exemple d'objet terne. A quatorze pouces, il n'y a plus que quatorze refus sur cent expériences, à treize, sept refus seulement; à dix pouces, enfin (c'est-à-dire environ à vingt-cinq centimètres), il n'y ajamais refus. On saisit ici sur le vif la condition génératrice de la notion d'espace. L'enfant tient compte, avec une régularité absolue, des objets qui sont, comme on dit, « à bout de bras » ; avec plus d'hésitation déjà, il s'intéresse aux objets situés à une distance qu'il peut, avant de savoir marcher, parcourir avec l'extension du bras et la flexion du torse. Au-delà de cette distance, les objets sont pour lui indifférents, bien qu'il les voie ; leur recul est un peu pour lui ce qu'est- pour l'adulte celui des étoiles : un « au-delà » pratique ment inaccessible et inappréciable pour les sens.

§ 4- — Au bout de quelques mois, la marche élargit l'horizon visuel pratique de l'enfant, dans la mesure où elle agrandit la zone de son activité.

(i) Le pouce anglais vaut à peu près o"025.

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Avant même de savoir marcber seul, habitué à se déplacer sur le sol avec Taide d'aiilmi, mon enfanl, âgé de II mois, ne tarda pas à savoir entraîner la personne qui le soutenait vers les différents points de la salle qui lui était familière. Dans une autre salle^il s'orientait mal et changeait à tout instant de direction. En outre, Tenfant apprécie les dimensions verticales supérieures à la portée normale île sou bras plus tard que les dimensions horizontales qu'il peut parcourir dès qu'il sait marcher. Preyer, par la fenêtre d'un second étage, lance mi papier à un enfant de près de deux ans. Celui-ci ramasse Tobjet et le lui tend avec le désir visible de recommencer ce jeu. Il n'avait donc pas encore la claire notion des distances verticales. On sait d'ailleurs à quelles bévues grossières s'exposent les adultes dans l'estimation « à vue de nez » de la hauteur d'un phare, d'une tour, d'une nef d'église. Les marins, habitués à grimper dans les cordages, ontrœil autrement juste,

§ 5. — Les observations faites sur les aveuglesnés opérés de la cataracte aboutissent au même résultat (i). Que leurs premières sensations visueltes leur semblent, ou non, étalées sur un même plan vertical, il est incontesté que les objets leur apparaissent situés dans une région mal clélinie, sans |)rofondeur appréciable. Aussi leurs sensations visuelles sont-elles pour eux plutôt une gène ([u'un secours, et ils montrent peu d'empressement ù en faire usage, (2) Les deux enfants opérés par MM, Yuipas el Eggli, l'un de quatre ans et demi, l'autre de cinq, ont mon-

(1) Voir dans Bouiidon, Perceptioa vUnielte de refipact', Paris, 190a, chap. XIII, une intéressante analyse <les principales observations faites sur les aveugles opérés de la eaUraole.

(a) Ibid. p. 388. '

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Iré la plus grande répugnance à se fier à leurs yeux pour saisir une orange : « L'enfant âgé de cinq ans » voit, mais ne veut pas se servir de sa vue... Au » delà de '25 cenlinielres, il est impossible d'obtenir » de lui TeUbrl nécessaire. » (i)

§6. — Peu à peu, cependant, l'horizon visuel de reniant et de l'opéré se creuse et s'amplifie. Les mouvements de Toeil nécessaires à la vision distincte s'organisent sous le contrôle du tact et des mouvements coutumiers des mend)res. (2) Et non seulement l'enfant el l'aveugle opéré arrivent à voir les objets à des distances que le sens de la vue interprète sûrement, mais les objets sur lesquels se porte l'attention visuelle sont toujours aperçus, avec plus ou moins de clarté, en un point défini d'un milieu plus vaste dont, cependant, tous les points solides n'ont été vérifiés au moyen du tact. Au moment où j'écris, je ne puis séparer la perception du papier, de la plume et de ma main, d'une représentalion continue de mon corps, de la table et de la chambre toute entière, y compris le plafond et le mur qui est derrière moi. Qu'est-ce à dire? C'est qu'en vertu d'une sélection utilitaire, les accommodations motrices des yeux se sont peu à peu substituées dans la pratique aux accommodations moins rapides des organes du tact et du mouvement. Notre attention s'oriente de préférence dans l'espace visuel (3) parce qu'il est infiniment plus riche que les données de l'ouïe, du tact et du sens musculaire en menaces claires et en promesses infaillibles d'excitations de tout ordre, proches ou lointaines. En revanche, nous perdons dans une

(i) Année psychologique (II?) Paris, 1897, p. 384-89.

(2) Bourdon, ouvr. cité, p. 388 et suiv.

(3) Cf. W. James, oiwr. ciléy t. II, p. 237 et suivantes.

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obscurité profonde presque toute Thabileté manuelle qui nous étonne chez les aveugles.

Ajoutons que cet horizon, dont nous avons en quelque sorte IdL sensation, Y Sivie singulièrement avec l'étendue de notre expérience. Celui de l'enfant est des plus restreints. A quatre ou cinq ans, n'ayant jamais voyagé, je ne pus malgré tous mes efforts, quand on me décrivit comme infinie la mer où se jetait la rivière de ma ville natale, me la représenter que comme une pièce d'eau carrée de 4 à 5 mètres de côté. Et pourtant la rivière dont je parle était bien large d'une cinquantaine de mètres. J'ai conservé l'impression la plus nette de l'embarras pénible ou me jeta longtemps cette contradiction. Chez l'adulte, l'amplitude de l'horizon imaginé varie avec la profession et le genre de vie. On ne se fait pas la même image de la grandeur de la France quand on a vécu dans une échoppe ou voyagé au long cours. On peut donc dire que l'habitude des réactions musculaires propres aux modes habituels de l'attention nous donne la mesure de notre représentation de l'espace sensible.

§ j. — D'autre part, si les points lumineux dont nous faisons l'objet de notre « vision distincte » se rattachent à un ensemble continu dont, en fait, nous n'avons qu'une vue partielle et imparfaite, on peut en conclure que notre perception de l'espace est faite bien moins de sensations que de souvenirs, en d'autres termes, que les accommodations nouvelles requises par un intérêt actuel s'organisent sur un fond commun et, en quelque sorte, général, de vieilles habitudes. Quand j'entre dans un appartement clos que je ne connais pas, mais où je me propose d'accomplir une action précise, saluer quelqu'un, chercher un objet,

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etc., mes axes visuels se mettent d'eux-mêmes à converger et me disposent à percevoir utilement les objets dans une direction précise, et dans \m rayon restreint. Mais si je suis oisif, fatigué ou inattentif, le regard se perd, la vision se dédouble fréquemmept et je perds plus ou moins la notion du lieu où je me trouve. Dans une promenade à la campagne, ma vue s'égare d'elle-même sur les lignes reposantes d'un horizon lointain. Rien n'est fatigant, en revanche, pour beaucoup de personnes habituées aux plaines, comme un séjour prolongé dans une vallée profondément encaissée. On peut dire, en un mot, que l'habitude a créé en nous des classes d'attention visuelle, grâce auxquelles notre regard s'adapte très rapidement au milieu coloré dans lequel nous sommes appelés par l'habitude à chercher de préférence nos plaisirs et nos joies.

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