ABSTRAITS MOYENS 1^'J
une véritable généralisation. Quantité de souvenirs ne sont que des images génériques. J'ai vu beaucoup d'oliviers en Provence et en Toscane, sans avoir conservé l'image précise d'aucun d'eux ; aussi puis-je, sans effort, me représenter à volonté cet arbre grand ou petit, svelte ou ramassé ; mais chacune de ces images arbitraires est générique en ce sens qu'elle implique nécessairement le caractère qui m'a surtout frappé dans cet arbre : un feuillage rare et triste, aux reflets argentés. Bien plus, le souvenir le plus précis d'un objet déterminé n'est jamais une photographie, même, sans doute, dans les cas d'hallucination. J'ai vu bien des fois M. Mounet-SuUy dans ses rôles tragiques, et je crois « revoir » tel jeu de scène célèbre d' Œdipe- Roi. Mais je ne tarde pas à m'apercevoir que ma mémoire fournit à mon imagination un « thème » général assez maigre : un vieillard accablé de remords, les yeux sanglants,- en costume grec, se laisse rouler du haut des marches d'un palais. C'est à peu près tout, et j'improvise tout le reste, aujourd'hui d'une façon, demain d'une autre. Je vois à volonté tel ami intime debout ou assis , gai ou préoccupé : j'ai de lui im souvenir générique. De même , le souvenir de la Marseillaise est pour moi l'indication générale d'un rythme, auquel je prête à volonté tel ton et tel timbre de voix, de fanfare ou d'orchestre.
§ II. — A quelle cause attribuer cette « réduction» du percept à un schéma moins particulier? Al'attenlion et à son auxiliaire inséparable, l'intérêt pratique. Notre plus grand avantage est de remarquer dans les choses, pour nous y adapter utilement, les qualités les plus constantes propres à répondre à nos préoccupations, afin de nous épargner les déboires d'un perpétuel apprentissage. A utilité ou à constance égales»
l48 LA CONSCIENCE RÉFLÉCHIE
notre attention fait choix, non pas des « caractères, dominateurs », mais des plus aisés à discerner : pour le vulgaire, les chauves-souris sont des oiseaux et les baleines des poissons. L'habitude et l'intérêt n'introduisent pas moins d'arbitraire dans les classifications des choses et des personnes, parce qu'elles fixent notre attention sur un caractère utile qui devient pour nous l'étiquette distinctive des objets et la mesure de notre attitude à leur égard. Pour l'immense majorité des Anciens, les esclaves étaient moins que des hommes ; aujourd'hui, après dix-neuf siècles de christianisme, une bourgeoise a grand peine à admettre que sa cuisinière puisse jamais être « de son monde ». Pour le savant qui travaille dans son laboratoire, l'eau de rivière est un oxyde d'hydrogène plus ou moins alcalin et peuplé de bactéries ; dans la vie pratique, ce même savant n'y voit qu'un liquide qui mouille, lave et désaltère. Le concept, en un mot, est une habitude de V attention,
§ 12. — Et l'on se tromperait fort si l'on croyait que cet art instinctif dedécouper dans les choses des objets de pensée commodes soit totalement affranchi de la condition motrice de l'attention. Celle-ci comporte des formes d'inégale extension et, nous l'avons noté déjà, des plans successifs de plus en plus vastes. L'attitude de l'halluciné qui croit voir ou entendre est encore du même genre que celle de l'homme sain et éveillé qui perçoit des images et des voix réelles. Elle est seulement plus « vague », plus hésitante ; elle semble plutôt une attente d'excitations possibles que la contemplation d'objets réels. Quand j'évoque mentalement le souvenir d'une phrase musicale, il m'arrive fréquemment de me surprendre à ébaucher Tattitude qui m'est familière quand j'écoute un concert.
ABSTRAITS MOYENS l49
Le peintre qui décrit un projet de tableau prend la pose générale d'un homme qui indique du doigt les régions d'iui plan vertical ; mais s'il ti^'e de ses cartons une esquisse réelle , son allure, sans changer de nature, se complique seulement d'une foule de gestes indicateurs. Ainsi Tattention n'est point essentiellement différente quand elle se tourne du dehors vers le dedans, du percept vers l'image ; elle est seulement moins riche en détails précis, moins spéciale, et, ne craignons pas de le dire, plus générale.
La raison de cet effacement graduel de rélément moteur de l'attention est simplement que cet élément devient de moins en moins utile, en tant que moyen <ie défense et de choix, à mesure que le souvenir et l'habitude consolident et précisent notre adaptation aux excitations externes les plus importantes. Qu'en restera-t-il donc quand la pensée s'élèvera aux opérations les plus hautes, à la réflexion sur les concepts les plus abstraits? Simplement la disposition musculaire qui est la base commune de toute attention spéciale : ime tension générale des muscles thoraciques et crâniens. Les autres modes de l'attention sont inhibés, et c'est pour favoriser leur inaction que nous évitons toute excitation susceptible de provoquer une réaction défensive : nous recherchons le silence, une clarté douce, l'obscurité même, les attitudes confortables, ime atmosphère tiède et saûs parfums violents. L'attention externe est alors réduite à ses éléments les plus simples, les plus généraux, et le champ est ainsi laissé libre au travail intérieur des images et des concepts.
Ce retour graduel des gestes les plus précis à l'allure la plus générale de Tattention explique déjà, dans une certaine mesure, la genèse des concepts moyens : ces derniers ne sont que des habitudes
l5o LA CONSCIENCE RÉFLÉCHIE
mentales dérivées d'habitudes physiologiques. Par exemple, l'idée de couleur, qui n'est plus une image générique , est préparée par ce fait qu'il y a une forme commune d'attention dans toutes les perceptions visuelles, bien qu'il faille un effort différent pour discerner les couleurs d'après l'éclairage, la distance, et, sans doute même, la tonalité (i). Il y a, de même, une attitude auditive générique , bien que nous n'écoutions pas exactement de la même façon un bruit ou un son musical, une note aigûe ou grave, un allegro en majeur ou une élégie en mineur : cette attitude générique est l'équivalent moteur de l'idée de son.
§ i3. — Mais, précisément parce qu'il s'atténue et tend à l'inconscient, l'élément moteur ne suffit pas à rendre compte de tous nos concepts moyens, voire des plus nombreux et des plus clairs. Pour combler cette lacune, la thèse nominaliste se présente ici avec une force particulièrement convaincante. Le mot, en effet, est toujours, soit, dans le langage parlé, un acte moteur, soit, à titre de souvenir, une image motrice. On peut donc être tenté de prétendre que, dans le concept, l'élément moteur de l'attention, au lieu de s'effacer et de tendre à zéro, change simplement de forme et de région nerveuse, et qu'il trouve un substitut, un équivalent, dans les mouvements effectifs, ou simplement esquissés, du langage articulé. Toute pensée
(i) Ce dernier fait semble ressortir à révidence de robservation des enfants. 11 est prouvé que les couleurs sont pour eux inégalement attirantes. La préférence pour le bleu a été constatée par Binet, Baldwin (ouvr. cité, p. 49), Jastrow {Popul, êcient. MonthlYy 1897). Le rouge produit sur la respiration de certaines hystériquesun eflfet beaucoup plus intense que le vert ou surtout le jaune, ainsi que le montrent les graphiques obtenus par Féré (Revue philos.,. t. XXIV (1882), p. 566-7.
. ABSTRAITS MOYENS l5l
serait une parole expresse ou implicite, tout jugement abstrait une proposition. Le langage serait à l*idée ce que le geste est à Témotion. Et, de fait, Tidée n'est pas moins impatiente que l'émotion de trouver son expression propre. Que de conceptions confuses semblent s'éclairer soudain dès que nous réussissons à leur donner, — ou à leur trouver dans le langage d^autrui, — une forme verbale ! Si les Lapons et les Boschimans sont de si misérables spécimens de l'humanité pensante, n'est-ce pas que la complication de leur langage stérilise par avance tout effort pour s'élever de l'espèce au genre (i) ?
§ 14. — Nous avons déjà (2) écarté cette Uièse d'une séduisante simplicité et montré que le jugement et, par suite, les concepts, peuvent se passer de l'expression verbale. Certaines affirmations se présentent à nous comme un pur enchaînement d1 mages internes ou de mouvements musculaires. Le langage^ d'ailleurs, peut être lui-même un système organisé de gestes exprimant directement des idées. Tel est, en partie, celui des sourds-muets et celui de certains In* diens du Nord de l'Amérique. D'autre part, une mime pensée peut se traduire par les formes verbales les plim diverses. Pour un polyg\oiie,{?estis, habit, garment et Kleid ont sensiblement la même valeur. Qu'es l-ce à dire, sinon que lelangagen'ade sens que par le dessous mental qu'il revêt (3) ? C'est de l'usage qu'on en fait
(i) Les Lapons ont un terme spécial pour la pêche du phoque^ de la morue, etc., mais aucun pour la pêche en général ; les Boschimans désignent d'un terme différent la vache brune, noire ou blanche ; les Indiens du Nord de TAmérique ont trente mots pour dire laver sa ligure, ses mains, etc., aucun pour laver en général.
(2) Cf. ci-dessus, p 4^ et suiv.
(3) Cf. RiBOT, ouvr. cité, p. 146.
i5q la conscience réfléchie
qu'il tient rapparence de la vie. Quant à Findigence du langage de certains peuples attardés, elle est sans doute l'effet, et non la cause, de leur misère intellectuelle. Car le difficile n'est pas d'inventer des symboles nouveaux, quand on s'est élevé à l'intelligence de l'utilité du signe en général, mais bien d'élargir le rayon de ses besoins intellectuels (i). Dans les milieux les plus civilisés même, le vocabulaire usuel d'mi manœuvre ou d'une cuisinière se réduit à quelques <îentaines de mots, bien que ces mêmes personnes n'aient qu'à puiser dans le langage cultivé qu'elles entendent parfaitement à l'audition ou à la lecture, pour y trouver des modes d'expression plus nombreux et plus nuancés. En un mot, s'il est hors de doute qu'ime langue bien faite est, pour l'intelligence, le meilleur instrument de progrès, encore faut-il que cette intelligence éprouve le besoin de s'en servir. Donnez un pinceau au manœuvre, un piano à la cuisinière : qu'en feront-ils, si la rudesse prosaïque de leur vie coutumière a étouffé en eux tout désir de revivre leurs joies ou leurs souffrances dans le monde fictif des couleurs et des sons ?
§ i5. — Qu'y a-t-il donc, dans le concept et dans le jugement, de plus que dans le mot et dans la proposition ? L'embarras semble grand pour le définir. Qu'est-ce que l'idée de couleur indépendamment de l'image verbale, auditive, visuelle ou motrice du mot? Qu'est-ce que le concept de çertébré, si, avec le mot, j'élimine l'image mentale d'ime succession d'anneaux osseux ou d'une caresse promenée le long de l'échiné d'un chien ? Y a-t-il donc une pensée de la
(i) Aussi le contact des missionnaires et des voyageurs n'a-l-il pas relevé sensiblement le niveau intellectuel des Océaniens, des Peaux-Houges, des Lapons, etc.
ABSTRAITS MOYENS l53^
classe des objets colorés, du type vertébré en général? Pareille pensée serait, semble-t-il, un pur néant- Mon expérience personnelle est, du moins, décisive sur ce point. Je ne puis, indépendamment des images et des mots, penser couleur et çertébré comme tles^ genres. Et si Tillusion a été possible sur ce point, c'est, sans doute, en vertu des habitudes de la Logique. Les logiciens, en effet, nous ont habitués depuis des siècles à considérer les concepts et les jugements au point de vue de l'extension. Ils font rentrer Tespèce bleu dans le genre couleur, et celui-ci dans le genre plus vaste des qualités sensibles ; çertébré est subsumé dans animal. Or, en fait, ces classifications abstraites (i) sont im procédé tardif de la pensée réfléchie. Nous pensons d'abord, et le plus souvent, en nous plaçant au point de vue de la compréhension^ c'est-à-dire que, dans les données immédiates ou secondes de l'expérience, notre attention diseerne et retient : i») ou bien les qualités qui se répètent le plus fréquemment ; 20) ou bien celles qu'un intérêt spécial impose à notre choix. Or, dans l'un et l'antre cas, nous retrouvons l'analogue des lois de l'attention motrice. Dans le premier cas , en eilet, la répétition du stimulus provoque la répétition de la réaction, l'adaptation à une partie du groupe excitateur. Dan& le second cas, l'utilité vivement ressentie fortifie la réaction attentive et accélère la formation d*une adaptation durable. D'où vient, par exemple, que je convoiï^ la couleur
(i) Noas employons ce terme par oppositii^n à ïa distinclion opérée par Tenfant et Tanimal entre certaines excilalions, ct^t-laines régions de l'espace, entre les personnes et les choses. Celle dernière classiiicatioii, foncièrement empirique et utilitaire» fcst due, nous l'avons vu, à la différenciation primilive dt nos organes, et, par suite, de nos modes d'attention lùotrice.
l54 LA CONSCIENCE REFLECHIE
en général? C'est que le bleu, le vert, le rouge supposent également de ma part une même réaction visuelle : la couleur appartient à leur commune «compréhension». Pourquoi l'amitié me paraît-elle impliquer l'estime? C'est que, quand je pense à mes amis, j'éprouve, à côté d'émotions très diverses, un sentiment constant d'une grande douceur, sentiment de sécurité morale, qui me dispense de cette forme pénible d'attention quiesl la méfiance. Pourquoi la musique et l'architecture me semblent-elles, malgré de profondes différences, appartenir, en un sens, à un même groupe d'arts? C'est que Tune et Tautre me procurent une même sorte de joie, celle de me laisser guider par une volonté étrangère à travers une construction dont le caprice repose sur une solide base mathématique; je prête ainsi à ces deux arts un mode analogue d'attention, et je puis appeler indifféremment la musique une « architecture de sons », et Tarchitecture une «harmonie de lignes». En réfléchissant sur quantité de phénomènes, j'éprouve ce mélange très particulier de joie, d'angoisse, d'espoir, de crainte, qu'on nomme curiosité, — et la curiosité n'est-elle pas la passion propre de l'attention ? Je discerne, par cette attitude de mon esprit, une classe spéciale d'objets ; les problèmes scientifiques. Aucune de ces opérations, on le voit, ne suppose un instant le concours du langage.
§ i6. — De ces exemples, qu'on pourrait aisément multiplier, on peut, croyons-nous, extraire cette définition : le concept moyen n'est qu'une habitude de l'attention interne^^ de la réflexion. Cette afiîrmation n'a, pensons-nous, rien d'arbitraire. Si la réflexion est un pouvoir effectif de l'esprit d'analyser le contenu de la mémoire, analogue au pouvoir musculaire
mm
QONCEPTB SLTÉRIEURS l55
qui différencie les excitations externes, il est légitime de reconnaître à l'esprit le pouvoir de prêter une attention liabituelle à certains éléments communs ou particulièrement intéressants de ses propres souvenirs* Penser un concept moyen, ce n'est donc ni penser le genre en tant que classe d'objets, ni se reprt*senter le symbole verbal de ce genre : c'est simplement retenir d'un souvenir, à travers ses aspects aceideatelst l'aspect sous lequel il se présente le plus liabituellement, — et le plus utilement, — à notre réflexion.