‹ Essai sur l'evolution psychologique du jugementChapitre 45 sur 115 · IV. CO?rCEPTS SUPEEUEURS · texte numérisé non relu

IV. CO?rCEPTS SUPEEUEURS

§ 17. — Cette définition «e ti-ouve également vraie du concept en général. Des « abstraits moyens » aux «concepts supérieurs», la transition est insensible, car% à vrai dire, la frontière qui les sépare est tout arbitraire, S'il est exact qu'à mi certain degré d'abstraction le langage, simple auxiliaire de la pensée, lui devienne indispensable, le fait n'implique pas que le concept change de nature et que le mot devienne plus qu'un adjuvant ; et, à vrai dire, ce moment est impossible à déterminer. L'enquête entreprise sur ce point par M, Ribot est très suggestive, (i) Elle prouve qu'il n'existe pas de faculté absolue et unique d'imager

(i) ni BOT, Ottvr. citéj p, lag et suîv. Cette enquêta consiste à nde mander à un grand nombre de personnes, appart 'Citant à des milieux très divers, ce qui apparaU immédiatement dans leur esprit quand on énonce devant elles un mot abstrait. M. Ribot a interrOR-é loî personnes et leur a proposé une même liste de t4 molâ et quelques propositions g'énéraies d'in^ale abstrai^tion. l,es observations que nous avons entreprises nous-tnéme sur une etnquantaine d*élèves de philosophie conlirment de tout point celles de M. Ribot.

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les concepts, mais qu'il existe de cette faculté des types divers. Et les types «auditif» et «typographique », c'est-à-dire ceux chez qui la phrase ou le mot abstraits ne suggèrent rien au-delà du son vocal ou de l'image imprimée, ne sont même pas les plus nombreux. Let^Tpe «concret» prédomine, c'est-à-dire que le mot éveille presque toujours une image, ordinairement visuelle, parfois musculaire. « Les personnes de » ce type ne pensent que par images. Le mot n'est pour » elles qu'une sorte de véhicule, un instrument social » pour comprendre et se faire comprendre. » On ne saurait mieux dire, à condition que, par image, on entende ici cet extrait schématique de nos souvenirs, cet «abstrait d'abstrait», que l'attention a isolé de nos percepts. (i)

§ i8. — Comment se forment ces concepts supérieurs en même temps que les images qui en demeurent le dessous subconscient? Est-il besoin de faire intervenir ici des «idées premières et innées » de la raison,- des «catégories à priori » de l'entendement? Ne suffît-il pas que l'adaptation et l'habitude achèvent leur œuvre d'analyse et de sélection ? Les variations de l'expérience, les contradictions partielles, sans cesse répétées, du percept et des souvenirs, ou des souvenirs entre eux, continuent à multiplier et à préciser nos réactions attentives et nos modes d'adaptation. A ce ,

(1) \\ faut d'ailleurs tenir compte ici du trouble apporté par une expérience artificielle dans Tordre habituel des phénomènes mentaux. En fait, nous ne pensons jamais isolément les idées cause, rapport, temps, infini, etc. ; nos aiTirmations même ne sont jamais un bloc à part dans la conscience ; elles ne sont qu'une vague du courant continu de la vie mentale. Aussi nos coiicepts^ supérieurs ne tralnent-ils d'ordinaire avec eux, quand on les considère isolément, qu'un cortège d'images singulièrement pâles et étriquées.

OOMCE^TS StTPËÏllEUnS ifo

fr-oUenient de tous les instants^ nos élats de consdenre s'usent; les éléments variables et secondaires, — qui ont pu, à Tori^ine, frapper l'entant et caraetériser pour lui les choses, — cessent de solliciter notre attention, qui ne s'aceoniniode qu'au stable et à rutile. Pour Tenfant et le priniitif, compter, c'est porter successivement les doigts sur des objets senddablcs. Pour Tadultc^ le nombre devient simple- Hietd ridéed une série d'actes d'attention identiques, La loi, pour le « type concret», c'est la robe ron^e du magistrat, le tricorne du gendarme, la balance de la Justice; pour le philosoplie, c'est un rapport constant, c'est-à-dire la propriété de certaines relations de comporter une attention identique. Le concept supérieur est donc toujours, comme Timage générique, comme l'abstrait moyen, une ailaptation liabîtuellc de rattention, mais d'une attention [>ortée sur des états déjà extraits du percept, déjà simplifiés et choisis par des actes d'attention préalables. Il résume toutes les adaptations utiles du passé.

§ 19, — Mais il est, en même temps, une prévision deTavenir, une attente. Avoir Fidée ûtdX^ pesanteur , par exemple, c'est être disposé à réagir par un effort musculaire contre la résistance habituelle des corps qu'on soulève. Celles de cause et ^' effet supposent en nous une dis[ïosilion habit uellc à prêter une attention particulière aux antécédents et aux consécpieuts des phénomènes qui nous intéressent. L'idée de loi est la présomption, propre aux esprits rétléchis, que tout cas à venir, quel qu'il soit, sera réductible à des cas déjà connus, pour peu que Ton prête attention aux a rapports lointains et cachés des choses ». L'idée de substance est la présomption que toute qualité est signilicalive d'un groupe cohérent d'au-

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très qualités perçues ou perceptibles. En un mot, le concept résume un nombre défini d'adaptations antérieures, et enveloppe la possibilité d'un nombre illimité d'adaptations à venir.

§ 20. — Nous apercevons clairement ici, pour en parler une dernière fois, la raison qui fait du langage un soutien incomparable de la pensée abstraite. Parfaitement défini dans sa forme sonore, visuelle ou motrice, il échappe aux déformations qu'impose aux usages internes la variété de l'expérience. Elcrit ou parlé, le mot çertébré, précisément parce qu'il n'a en lui-même aucune valeur expressive et métaphorique, se plie à tous les usages, soit que je connaisse simplement le squelette de quelques mammifères domestiques, soit que je sois amené à examiner les reptiles les plus rares ou les batraciens les plus bizarres. Il est ainsi, malgré la rigidité de ses contours, un excellent symbole du genre ; il en exprime à la fois l'élasticité et la précision.

A peine est-il besoin d'ajouter que l'emploi du mot devient, à son tour, une habitude et que notre attention se porte mécaniquement sur les mots comme un mathématicien se sert des chiffres des logarithmes sans en vérifier l'exactitude. Le psittacisme n'est pas autre chose que cette habitude. Nous prenons volontiers « la paille des mots pour le grain des idées », toutes les fois qu'il nous en coûte de vaincre une habitude pour regarder à la loupe si le grain est sain et de bonne provenance.

LR iUGKMKNT ET LA RAISON iSg

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