LE DOUTE SECONDAIRE
remarque avec raison qu'il y a quantité de choses dont nous n'avons jamais eu l'occasion de douter : raiTection de nos parents, Tauthenticité de notre naissance, de notre nom et de notre nationalité, notre existence, la nécessité de sortir vêtu, etc. Nombre de notions enseignées à l'enfant par l'autorité ou l'exemple présentent ce même caractère de réalité irréfléchie, caractère d'autant plus accentué qu'il s'agit de notions plus invérifiables. Les croyances religieuses en sont le type le plus parfait. Élevé dans des habitudes de piété, l'enfant croit aux anges, à la Vierge et à la présence réelle, sans que l'ombre d'im doute ait effleuré son adhésion. Il y croit d'emblée, sans hésitation, parce qu'il a acquis l'habitude d'accepter intégralement les affirmations de ses parents et de ses maîtres (i). Il y croit comme à l'existence de Périclès ou de Clovis (2) ; il y croit même bien autrement, parce que ces leçons religieuses, docilement apprises, sont fortifiées tous les jours par des habitudes motrices, prière, agenouillement. Ainsi ces affirmations s'incorporent sans contrôle à la conscience, et leur force vient précisément de ce qu'elles se sont mêlées étroitement au tissu de nos habitudes les plus intimes et les plus agissantes. A leur égard, l'enfant ou le primitif éprouvent le même « sentiment de réalité », c'est-à-dire la même sécurité dans l'attitude attentive, que le nourrisson à l'égard des très proches objets qui lui sont familiers. L'image naïve quç l'enfant
(i)Noiis renvoyons à dessein au chapitre suivant Texplication de cette docilité, qui est évidemment d'origine imitative et sociale.
(2) Une dame de notre connaissance nous affirme que, jusqu'à Tàge de douze ans, elle a cru que V « histoire » de France était un conte à apprendre, comme V « histoire» de Peau d'Ane ou de Barbe- Bleue. C'est évidemment que 1' « histoire », comme les contes, se trouvait sans contact réel avec sa vie quotidienne.
Ih() doute et CnOYANCE
se fait de Dieu revient à sa pensée avec la même aisance que les mots de sa prière du soir, si tant est qu'en ce cas Fimage verbo-motrice n'envahisse pas sa conscience tout entière. En d'autres termes, ses croyances premières offrent ce caractère d'être acceptées, dès Tabord, comme de simples imitations d'une hal>itude sociale, et ces imitations deviennent sans effort des habitudes individuelles. Il y aurait avantage, semble-t-il, à refuser le nom de croyance (belief) à ces développements parasitaires dont le germe est venu entièrement préformé du dehors; mieux vaut leur réserver le nom de foi, et entendre par croyance l'allirmation que l'épreuve du doute a rendue plus profonde et plus originale.
Pour être utile, au reste, cette distinction ne doit pas être trop rigide. Le conirôle qui transforme la foi en croyance peut être sommaire ou minutieux, à peine ou clairement conscient; il peut être l'affaire d'un instant ou d'une vie entière. Il est impossible de définir avec exactitude ce qui, dans une croyance, a été soumis au contrôle du doute. En matière morale et religieuse, notamment , l'inquiétude ne s'étend guère d'eml)lée aux principes généraux de l'action et de la foi; c'est aux petits côtés, aux exagérations, aux difficultés secondaires de la pratique ou du dogme, que le doute s'en prend tout d'abord. Nous aurons l'occasion de revenir sur cette influence dissolvante du doute sur l'ensemble des croyances ; tout ce qu'il importe de retenir pour l'instant, c'est que les termes de foi et de croyance, désignent ici, non pas deux parties séparées du contenu de la conscience, mais plutôt deux attitudes successives à l'égard d'un même contenu, attitudes entre lesquelles le doute établit des transitions souvent peu apparentes.