LE DOUTE SECONDAIRE I^J
§ 8. — Comment s'opère le passage du doute primaire au doute secondaire ? Nous venons de voii' c[ue le retour spontané de l'appétit suffisait déjà à troubler l'attention accordée aux excitations actuelles, en y mêlant un sentiment plus ou moins vague d'attente, «rii^ réalité, et nous avons aperçu dans ce cas un premier conflit dupercept et de l'habitude. Or le pfrcej>t luimême se charge d'infliger à l'habitude des déinentin souvent douloureux. Le biberon de l'enfant est ordinairement tiède et sucré ; que le lait soit un jour brOlan t ou amer, un conflit s'établit entre l'image et le percept, et voici du coup l'attention en désarroi, les muselés buccaux sollicités contradictoirement en ravcur de la succion et du cri. Sans doute, chez le nouveau-né, ces conflits sont peu sensibles, parce que le percept inattendu est d'ordinaire assez puissant pour efïneer totalement l'image. Le bébé que le lait dubilK*ron îi hrûlé crie à perdre haleine, arrive à oublier (]u'il a faim, et l'agitation douloureuse de tout le corps supjirime toute autre réaction spéciale. Mais il n'en est plus de même chez l'enfant de plus de six mois, et rien n'est alors plus aisé, plus amusant même, que d'oliserver la naissance du doute. Le petit A..., Af^é de sept mois, fait la connaissance de son ont-le paternel, dont la ressemblance avec son père est frrippaiile ; sa surprise est extrême : c'est, au sens propre, une véritable consternation, qui se traduit par la suspension de toutes les manifestations joyeuses avec lesquelles il accueille ordinairement son père ; l'a tt eu lion visuelle est tr^s vive ; évidemment l'efl^l produit sur lui est celui d'un dédoublement de Tobjet ; mais l'impression sensible est fortement combattue par le souvenir d'une image unique à laquelle ses mouvements habituels sont adaptés. Qu'est-ce» d'autre part, que la timidité si caractéristique qui paralyse et
I^B DOUTE ET CROYA>XK
pend muets presque tous les enfants d'un an et plus? On ne saurait l'expliquer par un sentiment de crainte, ear elle alfecte souvent des enfants qui ne sont nullement peureux et n'éprouveraient que du plaisir à apercevoir un animal inconnu, un cheval emporté, une machine bruyante. Mais les enfants ont adopté, vis-à-vis d'un nombre très défini de personnes familières, des réactions habituelles également très définies ; et la vue de personnes étrangères, très semblables, en somme, aux parents, à la nourrice, aux domestiques, leur suggère d'agir à leur égard en vertu des habitudes sociales déjà acquises. Mais, en même temps, les différences individuelles des personnes frappent d'autant plus l'enfant qu'elles se présentent sur un fond solide de ressemblances ; de sorte que les habitudes motrices de l'enfant sont à la fois vivement sollicitées et déconcertées (i). De là son embarras craintif, ses gestes gauches, sans but et sans coordination. Mais que l'étranger ait lui-même l'habitude des enfants, qu'il reproduise le parler puéril, les gestes caressants, les jeux des parents : il vaincra, en général, cette timidité purement motrice et, dès qu'il aura obtenu le premier sourire de l'enfant, deviendra pour lui, comme un jouet nouveau, l'objet d'une attention, ou même d'une préférence toute spéciale. Le doute s'est résolu en confiance, et la confiance n'est-elle pas, par excellence, suggestive de croyance ?
§ 9. — A tous les degrés du développement mental, le doute provient, de même, d'un conflit entre une
(i) G*est an fait constant que les habitudes les plus précises sont celles aussi que la moindre variation suffit à déconcerter. Rien de plus semblable, pour le profane, que deux violons ou deux pianos ; mais un virtuose ne dispose de tous ses moyens que (juandil joue sur son instrument.