‹ Essai sur l'evolution psychologique du jugementChapitre 57 sur 115 · CROYANCE AU MONDE EXTÉRIEUR · texte numérisé non relu

CROYANCE AU MONDE EXTÉRIEUR

s'habituent vite à ne rien craindre et à ne rien espérer ; ils cessent proprement d'y croire, car leur attention motrice n'a pu s'adapter à ces vains simulacres. En d'autres termes, — etl'on pouvait prévoir cette formule, — nous croyons au monde extérieur dans la mesure où peuvent s'y adapter les habitudes héréditaires ou acquises qui assurent la satisfaction de nos besoins, naturels ou artificiels. Cette croyance est d'autant plus solide que ces réactions requièrent, pour réussir, moins d'attention consciente, et l'on peut dire sans paradoxe que nous croyons d'autant plus aux choses extérieures que nous y pensons moins, et que nous nous en servons davantage.

§ 3. — On comprend, dès lors, que la solidité de la croyance au monde extérieur ne soit pas nécessairement proportionnelle à l'intensité de la sensation. L'attention néglige volontiers les états forts inutiles pour s'attacher à des états faibles auxquels le sentiment ou l'intérêt prêtent un relief saillant. Telle Jeune femme, que l'orage n'éveille pas, se lève au moindre appel de son bébé. Dans une société nombreuse, l'amoureux perçoit mieux un pli de la bouche de la personne aimée que les gesticulations d'un indifférent. Ainsi les lois de l'attention deviennent celles de la croyance même. C'est ainsi que nous ne croyons pas avec la même force aux objets proches et aux objets lointains. Le nuage qui passe, le firmament étoile, n'ont, pour la connaissance sensible, qu'une réalité flottante et en quelque sorte dérivée, tant l'attention répugne à s'égarer hors du cadre qui entoure les objets utiles. Parmi les objets proches, même, je m'attends toujours à rencontrer une résistance derrière toute surface colorée ; mais combien cette attente est plus précise et plus sure quand je m'apprête à saisir mon porte-plume,

à couper un livre ! A quel point la croyance en la réalité de notre vêtement n'est-elle pas intégrée daûs le sentiment que nous avons de notre propre personne physique ! N'est-il pas devenu l'indispensable compagnon de toutes nos attitudes, n'a-t-il pas pris le pli même de nos habitudes ?

§ 4. — Si la croyance vulgaire au monde extérieur se réduit à l'adaptation des habitudes motrices à des percepts nouveaux, on s'explique que cette croyance se perde le plus souvent dans l'inconscient. L'habitude a précisément ce caractère propre de fixer dans l'organisme, sous forme de dispositions mécaniques, le résidu utile des essais d'adaptation dont la conscience a autrefois fait la sélection. Elle est vraiment une seconde nature, mieux appropriée que la première aux variations du milieu. Ou plutôt toute nature est déjà une habitude, mais une habitude progressive, capable de s'organiser en processus de réaction plus riches et plus sûrs. Sans doute, la conscience du plaisir et de la douleur préside à la fonction de ces processus, mais, une fois son œuvre faite , elle ne tarde pas à réserver pour d'autres expériences son pouvoir de sélection et d'adaptation. Au reste, la croyance vulgaire à l'existence du monde sensible peut devenir, après réflexion, une croyance conceptuelle ; mais, normalement, elle est une croyance active. Croire à l'existence d'un fruit, juger de sa distance, de son volume, de son poids, c'est, dans les conditions psychiques ordinaires, fixer son attention sur l'effort nécessaire pour saisir ce fruit, le porter à sa bouche et le déguster. Cet ancien, qui prétendait prouver le mouvement en marchant, se moquait de la logique ; mais il traduisait fidèlement le préjugé du bon sens vulgaire qui n'est pas logicien.

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