‹ Essai sur l'evolution psychologique du jugementChapitre 59 sur 115 · CROYANCE AU SOUVENIR I 9I · texte numérisé non relu

CROYANCE AU SOUVENIR I 9I

ges au-delà ou au lieu du monde perçu devient si forte, que nous finissons par distinguer à première vue un souvenir d'un percept par le simple sentiment d'une dififérence entre une attention sollicitée par le dehors et une attention tournée vers le dedans.

Aussi bien, le souvenir n'est-il jamais, — comme pourrait le faire croire Fexemple, choisi à dessein, du portail de Notre-Dame, — sans lien avec le présent. Il fait partie de séries continues qui rejoignent de toutes parts le percept présent. Le passé n'est pas une comédie dont nous pourrions, par caprice de souverain , faire rejouer des scènes isolées. Sans doute, au moment où j'écris, il m'importe peu que Notre-Dame soit dans la Cité ou à Montmartre ; mais une expérience utilitaire m'a appris, depuis la première enfance, l'avantage que j'avais à garder de l'espace visuel une image continue, aboutissant, de quelque manière, à l'espace sensible dans lequel se déploient mes mouvements présents. Une mémoire qui brouillerait tout l'ordre spatial des images me laisserait sans guide dans le plus dangereux des labyrinthes. La continuité des images est donc nécessairement devenue l'objet d'une attention constante, et, en rétablissant les images à leur place respective dans l'espace, — et du même coup dans le temps que cet espace symbolise, — je fais usage d'une habitude indispensable à toute expérience à venir possible. L'espace dans lequel je crois revoir Notre-Dame de Paris n'est pas hétérogène à l'espace dans lequel je perçois ma table ; et si la fantaisie me prenait de revoir de mes propres yeux le portail de Notre-Dame, je n'aurais pas à sortir d'un milieu pour entrer dans un autre : une série continue de mouvements et d'images me conduirait de l'un à l'autre.

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§ 7. — Il est clair, d'ailleurs, que la série à laquelle appartient l'image n'est pas nécessairement tout entière de l'ordre visuel. Je puis me rappeler Notre-Dame-d^Paris quand on prononce devant moi le nom de cet édifice, quand on me parle de Philippe- Auguste, d'art gothique ou de Victor Hugo. Ceci prouve simplement que des séries d'habitudes mentales très diverses peuvent coïncider en un point, comme les routes se croisent en un carrefour. Mais de toutes façons, la « familiarité » avec laquelle les images du souvenir se présentent à nous et se distinguent des schémas imaginaires est toujours le sentiment d'aisance propre à l'habitude : celui d'une réadaptation possible au présent.

§ 8. — Pourquoi cependant ces images, si familières, si différentes des conceptions imaginaires, n'arriventelles pas à éliminer les perceptions ? Pourquoi ne les croyons-nous pas présentes? La raison en est que le présent exige à tout instant de nous des adaptations multiples et cohérentes, qui ne permettent pas à l'attention de se déplacer tout entière au profit du souvenir. Si le souvenir visuel du portail de Notre-Dame affaiblit l'attention actuelle de mon œil, il n'en est pas de même de mon attention musculaire ou tactile. Une tension minimum des muscles m'est nécessaire pour me tenir assis, la tête droite et respirer librement. Ce sont ces impressions motrices et tactiles de tous les instants qui retiennent mon attention dans le milieu résistant où je me trouve, point d'appui de tous mes efforts. Viennent-elles à disparaître ou à s'affaiblir, comme il arrive pendant le sommeil ou quand nous nous enfonçons dans un fauteuil confortable, le rêve ou la rêverie peuvent prendre un caractère hallucinatoire et devenir l'objet provisoire d'une véritable

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croyance : elles accaparent toute Ténergie d'attention disponible. Mais l'état de veille est toujours, à quelque degré, un état de défense motrice. C'est pourquoi le souvenir n'arrive qu'imparfaitement à diviser notre attention, et sa réalité, en tant que fait psychique présent, est exposée à un doute perpétuel, bien que sa réalité, en tant que fait psychique passé, soit confirmée par la renaissance d'une série particulière d'attentions habituelles.

§ 9. — On pourrait aisément poursuivre dans le détail les conséquences de cette théorie. Comment jugeons-nous, par exemple, de l'ancienneté de nos souvenirs ? Il n'est pas question ici de la date que nous leur assignons dans la division conventionnelle du temps. Cette localisation précise dans le passé est affaire d'association d'idées. Nous sommes habitues surtout à associer les événements importants de notre vie à certains mots et chiffres dont nous savons par cœur l'ordre progressif ou alternatif. Ce jugement est principalement d'origine sociale et ne répond pas à une appréciation personnelle. Je sais, par exemple, que J'ai passé la licence et l'agrégation à deux années de distance dont je puis réciter la date ; je sais cela comme je sais une date historique ; mais ce savoir ne correspond à aucune appréciation personnelle du plus ou moins grand éloignement de ces deux faits. Ils me paraissent, aujourd'hui, sensiblement aussi lointains. Au contraire, un souvenir d'enfance, même très précis, me paraît très ancien, et un souvenir de la semaine passée, même très confus, me paraît tout récent. C'est que le premier, sans doute, ne s'adapte plus guère aux conditions présentes de mon activité, tandis que lesecond est, par lui-même ou par les circonstances concomitantes, prêt à se réintégrer dans mon présent.

Quand je revois, après vingt ans d'éloignement, la petite ville où j'ai vécu les premières années de mon enfance, je lui retrouve, avec une extrême précision, la physionomie paisible que lui ont faite quatre siècles sans histoire. Mais j'ai trop changé moi-même, j'ai transporté trop loin mes habitudes et mes affections pour revivre vraiment mes habitudes et mes affections d'autrefois ; je n'ai plus rien à attendre du rajeunissement soudain de cette image pour mes intérêts présents, et la vivacité même de mes impressions renouvelées ne fait qu'accuser l'impossibilité pour le passé de s'unir au présent dans une même action. Ce passé m'est inutile ; il rompt même, pour im instant, d'une manière saisissante, l'exercice intéressé de mon attention ; et c'est pourquoi, sans doute, le charme passager en est si exquis et si reposant.

Au contraire, le souvenir d'un fait récent, banal et àdemi oublié, nous donne, si les circonstances le rappellent, une impression très nette de proximité. C'est que cet événement a été lié de quelque façon aune habitude qui n'a pas disparu encore, à une virtualité encore efficace. On peut même dire que cette dépendance par rapport à une habitude est d'autant plus grande que l'événement est plus banal ; car les choses banales sont précisément celles dont nous avons l'habitude. J'apprends qu'un indifférent, que je rencontre de loin en loin, vient d'être victime d'un accident tragique. Je me rappelle alors l'avoir aperçu la semaine passée dans ime rue où je passe fréquemment ; cette rencontre ne m'a pas frappé, mais je m'en souviens comme d'un fait récent parce qu'elle est liée à une habitude présente.

§ lo. — Autre question. Pourquoi distinguonsnous, dans nos souvenirs, ceux des faits réels de ceux

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