‹ Essai sur l'evolution psychologique du jugementChapitre 60 sur 115 · CROYANCE AU SOUVENIR I · texte numérisé non relu

CROYANCE AU SOUVENIR I

de nos rêves ou de nos lectures ? Pourquoi n'arrivet-il jamais, en dehors des cas morbides, qu'on s'imagine avoir été le témoin réel d'une scène dont on a clé vivement ému au théâtre ? La réponse est aisée : nos souvenirs réapparaissent avec le coefficient de réalité qui leur est propre. Au théâtre, — et c'est Télément même de Témotion dramatique, — mon attention se trouve violemment disputée aux adaptations habituelles nécessaires à ma défense ; — disputée, mais non pas a divertie » entièrement ; car, malgré la a distraction» que je viens volontairement demander au théâtre, je ne perds pas un instant le sentiment plus ou moins confus du réel ; le cadre du tableau, les décors du papier, la chute du rideau, le voisinage de témoins impassibles comme moi, pour ne rien dire des invraisemblances nécessaires de Taction et de Toutrance des gestes, retiennent vers le réel une large part de mon attention. Je ne confonds donc jamais les fictions de Tart avec mes souvenirs personnels, j)arce que ces fictions se sont, dès Tabord, présentées avec un caractère suffisant d'irréalité, c'est-à-dire d'inaptitude à s'adapter à mon présent, qui en est désormais inséparable.

Il n'en est pas moins vrai que, pour les amateurs de roman et de théâtre, les fictions littéraires finissent par devenir un véritable monde à part, qui redoul>lc le monde réel, et parfois lui fait concurrence. Il y a un monde homérique, un monde shakespearien, im « Pays de Tendre », une société ibsénienne. Ces mondes ont leur cadre, leurs conventions, leurs vertus et leurs vices. A la suite des grands évocateurs, nous nous transportons au milieu des héros et nous endossons, pour quelque temps, leurs croyances et disculunt^ leurs jugements. Cette puissance suggestive des oeuvres littéraires, cette « communication contagieuse

igô LA CROYANCE CONCRETE

des imaginations fortes», dont Malebranche a décrit les effets en traits ineffaçables (i), a parfois donné au génie son orientation. La lecture de Walter Scott et de Chateaubriand a révélé à Augustin Thierry sa vocation d'historien. En revanche, on comprend que dans des esprits moins vigoureux, chez une Cathos, une Emma Bovary, la suggestion littéraire puisse, au sens propre du mot, «pervertir» le jugement, en détoiu^nant l'attention du monde réel où elle a pour fonction de nous guider.

(i) Recherche de la Vérité^ livr. U, part. II.

Page 1