V. LE JUGEMENT MORAL
^- § 17- "^ Oj^ pourrait dire, de même, que le doute est par excellence la méthode propre à l'éducation du jugement moral. Cette thèse pourra sembler paradoxale. La vie pratique, en effet, ne souff're pas d'ordinaire les délais de la réflexion. Ne nous presse-t-elle pas d'agir, et toute action n'est-elle pas une affirmation tranchante qui résoud le doute au profit exclusif de l'une des solutions entrevues? Mais il suffit de remarquer que ces affirmations pratiques du « bon sens » n'expriment rien de plus que l'adaptation d'iiabitudes héréditaires ou individuelles à des cas donnés, et n'ont rien de commun avec l'effort d'invention dont il s'agit ici. Dans l'ordre moral, nos jugements ne traduisent le plus souvent que notre mentalité sociale ; c'est l'accoutumance à des modes de penser collectifs qui affirme, par notre parole ou notre
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g^este, notre répulsion pour le crime et notre synîpalhie pour le dévouement.
Il y a cependant des « cas de conscience », des surprises et des débats intimes, qu'une délibération réfléchie peut seule résoudre. Comment s'opère cette résolution ?
Il ne s'agit point ici de déterminer un crilérium propre à éclaircir tous les problèmes pratiques. Nous recherchons, non pas comment devraient se résoudre, mais comment en fait, se résolvent, les cas de conscience.
De tels cas, évidemment, ne se posent que pour des consciences morales , c'est-à-dire habituées déjà à prendre certaines attitudes définies en présence de certaines excitations. Pour l'enfant, par exemple, il n'y pas de cas de conscience relatif à la pudeur, à la propreté, à la sobriété. Plus tard même , le cas de conscience suppose une complexité d'habitudc^si dont l'enfant n'est pas toujours susceptible. La petite Z.,.^ âgée de cinq ans, que Ton sollicitait d'offrir à d*auLrcs personnes quelques-uns des bonbons qu'on lui ;ivait donnés, répondait avec ime candeur non feinte; n Je ne peux pas les donner, puisqu'ils sont à mol ». La notion de propriété excluait chez elle toute allcrnative sur l'emploi de son bien. Le sauvage dont parle Darwin, qui, sous les yeux du savant, tua son fils ]iour avoir laissé tomber à l'eau le produit d'une pOche laborieuse, n'eut pas admis sans doute la discussiiïn de son droit paternel de vie et de mort. En revaiiclie, les pénitentes scrupuleuses , juste effroi des coufesseurs, sont torturées par des doutes qui n'agitent point des consciences plus reposées, encore que trc!> délicates. D'où l'on peut conclure qu'il n'y pas de cas de conscience en soi, mais simplement des conflits possibles entre certaines dispositions individuelles et les
Ill8 LA CROYANCE ABSTRAITE
cas donnés par rexpérience, c'est-à-dire, en somme, entre des habitudes personnelles et des actes passés ou à venir.
§ i8. — Toutefois, si ces dispositions semblent individuelles aux yeux du psychologue, qui constate la diversité des principes moraux et de leurs applications, elles ne le sont pas aux yeux de l'agent moral lui-même. Le propre des croyances morales est de prétendre à imie double universalité, subjective et objective. Ce que je crois bon devrait, à mes yeux, paraître tel à tout homme raisonnable ; et moimême, au moment où je crois sincèrement à la valeur d'une maxime morale, je n'admets pas que je puisse jamais changer d'avis, par complaisance pour mes propres désirs ou pour ceux d'autrui. De sorte que nos scrupules ont beau nous être personnels, ils ont beau n'inquiéter que nous seuls, ils nous semblent signaler un désaccord, non pas entre l'expérience et le désir ouïe caprice d'un jour, mais entre l'expérience et les habitudes les plus stables de notre moi social et individuel. Ils contrarient donc violemment le cours ordinaire de nos accommodations et rompent l'unité de notre vie mentale, et, en même temps, de notre vie pratique.
De là vient que les cas de conscience embarrassants nous sont plus intolérables que les problèmes spéculatifs. Ceux-ci peuvent être posés par une curiosité qui, sans doute, tire de la pratique son origine, mais s'est habituée peu à peu à perdre de vue l'action prochaine. Ceux-là, au contraire, à moins d'être de purs exercices d'école, se réfèrent toujours, par une voie plus ou moins directe, à une manière d'agir nécessaire ou possible, immédiate ou lointaine. On abuse fréquemment, dans les cours de morale,
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d'exemples de cas de conscience purement théoriques. On demande à des enfants de bourgeois ou de paysans : « Auriez-vous pardonné à Cinna, si vous aviez été Auguste ? Excusez-vous Horace, assassin de sa sœur, ou Charlotte Gorday, patriote et meurtrière ? » Et, de fait, rien n'est plus difficile que d'inventer un cas de conscience vraiment ac^tt^Z pour des enfants et des jeunes gens encore étrangers aux complications de la vie : il est toujours plus aisé de disserter sur un cas littéraire ou historfque que sur la vie. Mais aussi rien n'est plus vain que ces jeux dialectiques auxquels manque l'élément propre aux cas de conscience : le sentiment d'im intérêt personnel engagé dans le débat. Les vrais problèmes pratiques sont ceux qu'on ne peut éliminer par indifférence pure et simple, parce qu'une de nos habitudes y est aux prises avec un mode réel, et non fictif, d'attention, et qu'il importe toujours de préparer l'unité de l'action par l'adaptation la plus parfaite de l'habitude à toute la diversité, immédiate ou prochaine, du réel : « Nostra res agitur ! »
§ 19. — Or le conflit entre l'attention et l'habitude peut, en matière morale, se présenter sous un double aspect. Ou bien l'intensité de l'attention atténue la force de l'habitude, ou bien c'est l'attention prêtée à l'expérience qui subit la pression de l'habitude. Par exemple, le spectacle des misères morales et des inégalités économiques engendrées par la concentration des richesses entre les mains d'une minorité peut faire douter de la légitimité même du droit de propriété ; mais, d'autre part, l'attachement de l'économiste orthodoxe au principe de la propriété individuelle peut l'amener, et, en fait, l'amène fréquemment à voir dans la misère une infortune méritée, dans le
chômage un simple refus de travailler, et, dans la richesse même, moins un privilège qu'une fonction sociale nécessîiire. Le plus souvent, d'ailleurs, le cas de conscience se présente sous une forme moins théorique, avec une urgence qui ne tolère point d'atermoiements. Mais le conflit se ramène toujours à l'embarras éprouvé pour identifier une règle avec un cas donné. On connaît les Idées de iHfnie Aubrqx (i) d'Al. Dumas fils. Cette chrétienne d'un haut caractère professe qu'un homme peut, sans déchoir, épouser une jeune femme qu'un séducteur a rendue mère par surprise. Mais quand son propre fils lui demande l'autorisation d'épouser une de ces victimes de la brutalité masculine, elle se révolte et trouve contre ses propres principes des argu* ments indiscutables dont elle ne s'était pas avisée quand il s'agissait d'un autre : « Je me suis trompée (( en quelque chose, et, pour la première fois de ma « vie, je ne m'entends pas avec moi-même » (i).
Ainsi posés, comment se résolvent les cas de concience ? De deux façons qui correspondent aux deux seuls moyens qui peuvent fixer l'attention : par passion ou par habitude. La passion, comme une habitude instantanée, crée un monoïdéisme plus ou moins durable, suffisant, en tout cas, pour déterminer la série logique des actes. Elle résoud le doute en dérobant à l'attention l'un des termes du problème. Qu'on relise l'admirable scène du quatrième acte A'Andromaque, où le « délicat » Racine a mis la langue la plus vigoureuse au service de la plus pénétrante psychologie, La jalousie d'Hermione réclame le meurtre de Pyrrhus; Oreste, un passionné cependant, cherche à discuter. Il invoque la prudence, l'honneur, les intérêts
(i) Al. Dcmas, Théâtre complet, t. IV, (p. 336-337), acte IV, se. m.