‹ Essai sur l'evolution psychologique du jugementChapitre 67 sur 115 · II. CROYANCE ET VOLONTE · texte numérisé non relu

II. CROYANCE ET VOLONTE

§ 9. — Parfois cependant, à défaut du sentiment, n'est-ce pas la volonté même qui résout les conflits intimes de la conscience ? Si certaines croyances portent la marque incontestable de la passion, n'est-il pas, au contraire, des aflîrmations longuement réfléchies où le psychologue retrouve tous les caractères de la dé-

(i) Discours de la Méthode, UI' partie.

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libération qui précède et justifie Tacte libre? Celte analogie de la croyance réfléchie et de Faction volontaire a frappé plus d'un psychologue (i). Et pouitant le bon sens proteste énergiquement contre une assimilation qui aboutirait logiquement à cette conclusion qu'on peut croire ce qu'on veut; il distingue clairement des objets de la croyance, dont Fexistence est indépendante des dispositions de Tesprit, les objets de Faction, qui ne se réalisent qu'en vertu de ces dispositions même. Je s^eax mettre une lettre à la poste, et je croîs qu'elle arrivera demain matin à destination. Quoi de plus différent ?

Mais, qu'on ne s'y trompe pas, si l'exemple invotpié donne raison au sens commun, c'est parce^qu'il oppose à un acte de la volonté une croyande devenue habituelle et dont l'origine volontaire a disparu dans l'inconscient. C'est par habitude que je crois que ma lettre arrivera à destination dans le délai ordinaire» . et il est clair que cette habitude ancienne diffère profondément de la résolution actuelle que je prends de jeter une lettre à la poste, en vertu même de cette habitude. Il n'en est pas moins vrai que nos croyances, si l'on cherche à les saisir dans leur genèse, apparaissent, aussi bien que nos habitudes actives» comme l'objet d'une véritable adhésion, que quelques-unes mêmes ont été « délibérées », pesées, choisies comme nos actes libres.

Une différence demeure, il est vrai : une croyance peut demeurer tout intérieure, et un acte libre se traduit, le plus souvent, au moyen de l'eiTort musculaire, par un effet extérieur ; mais ce con-

(i) Notamment Rbnouvibr, oav. cité, U, p. 140 et suiv. — V- BoGBR, Zj€ principe ptychol. de la certit. scient., dans : Annales de la hae, des lettres de Bordeaux, 1879, 1, p. Ii7-ia5.

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traste, si important soit-il au point de vue pratique, n'est pas absolu, puisque, — nous aurons à le montrer, — nous croyons le plus souvent pour agir, et que parfois, en revanche, nous voulons sans pouvoir agir. En tous cas, cette diflPérence est purement physiologique et n'intéresse qu'indirectement le psychologue. Supprimons, en effet, de Tac te volontaire l'exécution opérée par les muscles, laquelle dépend de conditions purement nerveuses, il ne reste qu'une attitude de l'esprit à l'égard de ses propres représentations, et cette attitude ne diffère pas, selon nous, de celle qui constitue, non pas les jugements d'habitude , mais les affirmations nouvelles , les croyances réfléchies.

§ lo. — Cette identité profonde de l'acte libre et de la croyance devait échapper, on se l'explique, à la plupart des représentants de la psychologie traditionnelle. Celle-ci, en isolant la volonté de l'entendement, est amenée à discerner des « moments » successifs dans l'acte indivisible de la volition. C'est ainsi qu'elle distingue avant r^.r^c«^io/i, — qui est bien distincte, en effet, mais, à vrai dire, n'est plus d'ordre psychique, — une conception de Vacte, nne délibération, \xne résolution^ et c'est dans la résolution qu'on fait intervenir soudain l'acte du vouloir : sorte dejiat souverain d'une puissance sans contrôle, qui accepte ou rejette en dernier ressort les raisons de la raison et donne le branle à l'organisme. Sans doute il est possible, une fois l'acte accompli, de découper rétrospectivement un processus qui se présente au souvenir comme une série continue ; on peut, de même, en ce qui concerne la croyance, rappeler comment, après une série de débats intérieurs, est intervenue soudain la paix reposante de l'affirmation. Mais si nous tentons, par im effort plus vîgou-

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reux d'analyse, de revivre, autant qu'il est possible, la genèse progressive d'une croyance qui a coûté un effort à notre réflexion , nous sentons clairement l'inexactitude, et aussi l'inutilité, de ces divisions,

§11. — Analysons, en effet, un de ces cas où la croyance semble décrétée par une sorte de coup d*Etat de la volonté. Evidemment, il s'agit des cas où l'ÉitUrmation intervient après une période de doute, c'est-àdire de dwision de V attention. Mais, en employant cette expression commode, nous devons nous garder de la prendre à la lettre, c'est-à-dire de considérer l'attention comme une sorte de miroir concave divisible, extérieur aux faits de conscience, sur lesquels il aurait le pouvoir de projeter im ou plusieurs faisceaux de rayons convergents pour éclairer le choix de la volonté libre- Nous risquerions ainsi de donner de la croyance une explication mécaniste et de la définir comme lui équilibre stable obtenu, après quelques oscillations, par la victoire d'une évidence « plus forte ». L'attention a, sans doute, ce caractère constant de redoubler rinlcnsité de nos états de conscience. Mais en quoi consiste cette intensité dans le cas de la délibération? Un taureau furieux se précipite au galop vers moi. Que faire ? Si quelques secondes sont laissées à ma réflexion, et si je ne perds pas la tête, mon acte ne sera évidemment que l'exécution d'un plan que j'aurai rapidement délibéré. Vais-je m'esquiver à droite, à gauche, grimper à cet arbre, sauter cette haie ou simplement prendre la fuite? L'attention, en ce cas, est caractérisée par la multiplicité des efforts de tout mon système musculaire, prêt à se dépenser en des sens divers, et par la multiplicité plus mouvante encore des images qui se pressent dans ma conscience. Or, cette multiplicité n'est pas division, elle est seulement

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complexité ; et si nous pouvons parler d'un/)ar^a^^ de Tattention , c'est que notre organisme , divisé en régions motrices bien distinctes, esquisse déjà des réactions spéciales qui, très souvent même, se traduisent par lUie oscillation haletante du corps, prêt à bondir dans des directions différentes. Mais, derrière cette diversité motrice, nous n'apercevons qu'une tension générale suscitée par tous les états de conscience de la peur. De ces états, les uns sont immédiatement connexes au cas présent ; ce sont des souvenirs visuels qui s'ajoutent au percept et le précisent, et des tendances motrices qui s'apprêtent à se produire en mouvements appropriés, et ce sont ces états qui dériveront vers la réaction utile : fuite, saut d'une haie, ascension d'un arbre, l'énergie diffuse soudainement empruntée aux réserves de l'organisme. Mais, très souvent aussi, comme il arrive aux personnes qui se voient en danger de mort, im grand nombre de représentations défilent hâtivement, sans lien visible, et surtout sans utilité prochaine, à l'arrière fond de la conscience. Des souvenirs oubliés surgissent, des sentiments assoupis se réveillent. Il peut arriver, même, que ce débordement diffus d'états de conscience profonds se mêle si intimement à la perception qu'elle en paralyse l'effet moteur utile et que la terreur se traduise par une immobilité stupide. Tous les sentiments violents peuvent ainsi paralyser les adaptations spéciales que le sujet aurait le plus grand intérêt à utiliser dans un cas donné.

§ 12. — Ainsi, dans ce cas de délibération très simple,, nous apercevons déjà à la fois l'unité du processus conscient et la présence dans la conscience de plans d'inégale profondeur. Il en est de même dans le cas

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de la délibération complexe qui précède réclosion des croyances les plus élevées. Là encore, l'apparente division de l'attention cache une complexité d*états qui, bien loin de s'exclure les ims les autres comme les objets aperçus dans l'étendue, se pénètrent profondément. Il est vrai que l'habitude que nous avons prise de vivre et d'agir dans im monde d'objets étendus distincts nous a enseigné des procédés de recherche que nous risquons de confondre avec Tattention elle-même. C'est ainsi que la méthode prescrit de « diviser les difficultés », de sérier les questions; c'est ainsi encore qu'im juge d'instruction classera en divers chapitres, rangera même dans divers cartons le dossier d'une affaire, et qu'un savant appliquera les principes de Bacon sur la « division de l'expérience ». Nous-mêmes, dans la vie pratique^ nous nous figurons volontiers un problème moral comme luie controverse entre deux avocats. Mais qu'y a-t-il au-dessous de ce dualisme apparent? Nous y trouvons, non pas deux actes totalement distincts d'attention, mais, à propos de deux percepts ou de deux problèmes différents, une même tension générale qui se communique à tous les états actuels de la conscience. Cette attitude générale, nous la renouvelons à l'occasion de toutes les données différentes, contradictoires même, qui sollicitent notre choix ou notre adhésion. En d'autres termes, nous retrouvons ici la loi, signalée plus haut, en vertu de laquelle les mêmes réactions motrices suffisent à assurer, en se répétant, l'adaptation de l'organisme à des excitations très différentes. Derrière chaque acte particulier d'attention, nous apercevons l'habitude même de l'attention, habitude qui s'incorpore à notre caractère et commande de loin à toutes nos manières d'agir, de penser et de sentir. Chez tout homme que le métier

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même oblige à « juger », savant, magistrat, expert, critique, professeur, directeur de conscience, Taltention finit par contracter un pli professionnel d'adaptation occasionnelle. Le magistrat reste juriste et le professeur pédagogue jusque dans les détails de la vie privée ou mondaine.

" § i3. — Mais toute Fattention s'épuise-t-elle dans Texercice de cette habitude? Il faudrait, pour le croire, n'avoir jamais ressenti les troubles profonds qui, dans certains cas, même chez le professionnel, contrarient Texercice de l'attention habituelle. Tout homme qui s'efforce de penser loyalement doit s'épouvanter parfois de l'insuffisance des catégories habituelles qui président à ses affirmations, de Tétroitesse des formules auxquelles il aime à ramener les verdicts de sa parole. C'est alors qu'il sent le besoin d'examiner plus à fond les cas soumis à son jugement. Mais estce une seconde attention qui vient se substituer ou même s'ajouter à la première? En aucune façon : les procédés habituels d'investigation restent utiles, indispensables même ; aucune attention intérieure ne peut se substituer à l'effort nécessaire pour mieux voir, mieux palper, mieux se rappeler. Mais cet effort peut se grossir d'une foule d'éléments surgis de l'arrière plan de la conscience ; une émotion ardente peut teindre Tacte normal de l'attention d'une nuance nouvelle et souvent faite d'éléments très multiples; car cette émotion peut être l'écho d'une foule d'autres émotions, inégalement anciennes et inégalement intimes.

Il est sans doute malaisé de décrire ces faits, et le mieux serait peut-être de s'en remettre à l'expérience personnelle du lecteur. Sans faire appel aux expériences si intéressantes, mais souvent si mal décrites,

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et si follement interprétées, des mystiques, personne ne contestera, après réflexion, que nos états psychiques superficiels, les représentations et les habitudes qui forment le train extérieur de la vie quotidienne, n'aient d'ordinaire ce que M. W. James appelle un « appendice mental » (Mental eue), ou encore un « halo ». Dans un chapitre admirable (i), ce pénétrant psychologue montre que les images définies, qui sont, pour un Berkeley ou un Hume, toute la matière de la vie mentale, n'en constituent, en fait, que la moindre partie ; que chacune est plongée dans un courant indéfini qui l'enveloppe, l'entraîne, la baigne et la colore. Il serait, croyons nous, plus précis encore de dire, en reprenant la métaphore, que nos états de conscience les plus définis et les plus clairs, ceux qui servent à nous défendre vis-à-vis du monde sensible et à assurer nos rapports sociaux, flottent à la surface de la conscience, si nombreux et si serrés qu'un observateur superficiel peut aisément méconnaître la profondeur du courant subjacent. Ces épaves ont entre elles des rapports mécaniques ; elles se rencontrent, se repoussent ou parfois s'agglomèrent solidement, comme ces morceaux de liège que l'on voit sur les rivières, en aval des villes, flotter en masses cohérentes, sans que les remous causés par le passage des bateaux arrivent à les séparer : et pourtant ces radeaux fragiles sont entraînés par la direction générale du fleuve et peu à peu d'invincibles courants arrivent à en modifier les contours.

Que sentons-nous, en effet, se passer en nous dans certains cas de délibération laborieuse, quand nous

(i) Principles of Psychology, {The Stream of Thoaght), t. I, chap. IX, p. 234-990.

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nous apprêtons à prononcer un verdict gros de conséquences? L'attention, dira le bon sens, devient « plus forte », et la réponse n'est pas inexacte dans les cas où la nécessité de nous résoudre à bref délai provoque en nous une agitation qui se traduit par une tension musculaire périphérique plus étendue. Cette tension peut, nous Tavons vu, envahir tout l'organisme et, à ce titre, il est loisible de la dire plus forte qu'une tension limitée au crâne, au vertex ou au thorax (i). Mais il suffit, pour se rendre compte de rinsuffisance de cette explication, de remarquer que certaines délibérations à longue échéance n'impliquent qu'un minimum inappréciable d'effort musculaire. Nous pouvons nous donner des jours, des semaines, des années, pour prendre parti sur une hypothèse scientifique, sur un système métaphysique, sur ime croyance religieuse ; et nous sentons ,obscurément qu'à vouloir violenter notre adhésion, nous n'arriverions pas à nous affranchir totalement de l'inquiétude du doute. C'est d'un travail tout intérieur que nous attendons l'apaisement et le repos. En quoi consiste ce travail? C'est dans les cas de décision rapide qu'il est encore le moins difficile de le saisir ; car, au-dessous de la tension superficielle, qui est pour nous le signe et la mesure d'un intense labeur interne, nous sentons sourdre des profondeurs les moins explorées de notre conscience ime multiplicité d'états, souvenirs, sentiments, tendances, qui viennent compliquer le mode d'attention que nous allions, par habitude, accorder au cas proposé. Non pas qu'il faille considérer ce grossissement comme ime addition d'états de conscience ajoutés en série les uns aux autres. C'est un processus tout dynamique, une péné-

(i) Cf. Bergson, Données immédiates de la conscience, p. i8 et suiv.

tration mutuelle, dansTétroitessedu momenl présent^ d'un nombre d'états de conscience plus nombreux et moins définis que ceux qui suffisent d'ordinaire à nos adaptations les plus usuelles. Parfois, c'est notre vie tout entière , avec les souvenirs et les espérance» qui en tracent la continuité, qui semble s'éveiller et se condenser dans une crise de conscience.

§ 14. — Aussi ce qui caractérise ces crises, ce n'est pas l'entrée subite en scène d'iui motif décisif, d une « ratio dirimens » qui simplifierait le débat en éclipsant les motifs adverses ; c'est, au contraire, le grossissement parallèle, et souvent très lent, de tous les éléments qui favorisent ou contrarient la décision. Le pour et le contre s'amplifient également. Le cœur et la raison plaident à la fois innocent et coupable : car nous raisonnons nos désirs, et nous colorons nos raisons des nuances de notre désir. De là vient que, dans les conflits de la « passion » et du « devoir », il est souvent malaisé de discerner les mobiles sentimentaux des motifs rationnels. Si l'âme des licros cornéliens nous paraît si peu humaine, c^esl prtkdsément qu'elle est trop simple et que la raison n'y joue pas un seul instant le personnage du cœur. Qu'on se rappelle, par exemple, la scène célèbre où Polyeucto a si tôt fait de se rassurer contre le trouljle qu'il ressent à l'approche de son dernier entretien avec Pauline :

« Monde, pour moi tu n'es plus rien I

Je porte en un cœur tout chrétien

Une flamme toute divine.

Et je ne regarde Pauline

Que comme un obstacle à mon bien...

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... Je la vois ; mais mon cœur, d'un saint zèle enflammé,

N*en goûte plus l'appât dont il était charmé;

Et mes yeux éclairés des célestes lumières

Ne trouvent plus aux siens leurs grâces coutumières ».

Les problèmes moraux, où sont mis en question nos plus chers intérêts, nous agitent à des profondeurs que le génie candide de Corneille n'a pas soupçonnées. Ils précipitent vers la solution tout le courant de la vie intérieure ; on ne saurait donc dire qu'ils partagent notre « moi », mais qu'ils suscitent dans ce moi tout entier un concours d'énergies insoupçonnées qui pourront modifier singulièrement les réactions habituelles apprises au cours de l'expérience.

Quel est, en effet, le résultat de cette complication interne? Evidemment de neutraliser les habitudes acquises et de retarder l'adaptation. Nous signalions naguère, à propos de la frayeur, cette action paralysante des tendances diffuses multiples. L'énergie d'excès, en ce cas, se dépense sans effet utile, comme le mouvement de translation de deux projectiles qui se heurtent en ligne droite se transforme en mouvement vibratoire, c'est-à-dire en repos apparent. Un phénomène analogue se passe dans les cas de doute intense : l'afllux des pressions qui remontent, si l'on peut dire, de l'arrière-fond à la surface de la conscience, a pour effet de suspendre l'exercice normal des habitudes mentales qui suffisent aux affirmations requises par l'expérience quotidienne. A vrai dire, cette inhibition, à l'origine du moins, n'est pas un procédé volontaire , au sens classique du mot volonté ; on ne veut pas délibérément, — à moins que r£7:ox.TÎ ne soit devenue déjà une méthode, c'est-à-dire une habitude^ — s'empêcher de juger ; la suspension du jugement n'est pas \mefin, mais un effet. Ce n'est pas/)OMr mieux choisir que l'enfant reste en arrêt, la

main en suspens devant une collection de jouets ; c'est parce que trop de désirs, d'espérances, de craintes se pressent en lui, qui sollicitent concurremment le geste de son bras. Présentez-lui un seul jouet , la réaction s'opère, sûre et immédiate. De même, le doute ne devient que tardivement im procédé voulu de recherche : l'afRrmation est le geste naturel de Vèive pensant, mais cette affirmation n'est le plus souvent qu'un geste tout extérieur qui réédite les adaptations utilitaires du passé.

§ i5. — Parfois, cependant, une poussée secrète d'énergies latentes rend le geste hésitant, faible et inefficace, et c'est en ce sens, croyons-nous, qu'il est possible d'accorder à la volonté et à la liberté un rôle dans la formation de certaines croyances. Cellesci sont libres et volontaires dans la mesure où ime attention plus intime, plus riche d'éléments empruntés au plus profond de la conscience, peut suspendre les réactions habituelles de l'attention superficielle. Nous définissons cette attention profonde comme volontaire et libre par opposition à ce que, dans ratteiition superficielle, nous trouvons, de mécanique et d'impersonnel. Celle-ci, en effet, ainsi que nous avons tenté de l'étabUr, s'est constitué, sous l'empire <le la nécessité externe, des cadres rigides : habitudes musculaires, espace à trois dimensions, concepts, principes rationnels, qui permettent à l'organisme physico-mental de répondre, par im système relati* vement simple de réactions, à la complexité débordante du monde extérieur, et nous avons vu que la

condition du succès de cette adaptation au non-moi est le retour des excitations favorables et la répétition des réactions utiles. Or la répétition est essentiellement un processus mécani(|ue ; une ibis la sélection opérée entre les tentatives d'adaptation, le plus grand intérêt de Tétre conscient est de renouveler la même attitude en présence des mêmes excitations. Par là même, le mécanisme du monde extérieur imprime son empreinte sur toute la surface de notre vie consciente; le mécanisme de notre armature externe, habitudes motrices, lois de la mémoire, de l'association des idées, relations logiques, est un essai dlmitation du mécanisme universel.

Que cette armature, qui satisfait à nos besoins les plus urgents, à nos préoccupations les plus usuelles, emprisonne dans ses mailles rigides la vie intérieure au point que celle-ci se dissimule et semble abdiqpier toute autonomie, cela n'est pas douteux. On voit ainsi des maîtres subir les habitudes de leurs serviteurs et leur abandonner toute initiative. Mais parfois aussi le maître reprend ses droits, et ses résistances ou ses caprices jettent le désarroi dans toute la maison. Ainsi la vie intérieure se définit comme libre en tant qu'elle oppose à la nécessité des relations ordinaires établies entre le monde extérieur et la surface du moi, une expansion d'états multiples et profonds qui suspendent l'exercice normal des habitudes mentales.

§ i6. — Est-ce à dire que ce moi libre soit en état d'improviser des décisions arbitraires qui s'interposent purement et simplement au milieu des aiïîrmations constitutives de notre savoir? Pourronsnous discerner, au milieu de nos croyances nécessaires, un petit nombre d'affirmations de la liberté pure? En aucime façon. Quelle qu'en soit l'origine,

une affirmation ne se traduit au dehors, et ne devient même clairement consciente, qu'autant qu'elle se revêt de gestes, dç paroles, de concepts, en un mot qu'elle subit l'empreinte mécanique de l'habitude. C'est pourquoi le déterministe, quand il cherche, après coup, à rendre compte de la genèse d'une croyance, n'a pas de peine à la réduire à un jeu nécessaire de représentations et d'habitudes mentales. Cependant, à y bien réfléchir, la solution du doute pourra être très différente, contradictoire même, selon qu'elle exprimera une attention superficielle ou une attention profonde. Tel magistrat qui condamnait par habitude de juriste assujetti à la lettre du Code, pourra, ému un jour d'une compassion sincère, « juger en équité » et acquitter un misérable. Or l'une et l'autre solutions sont également intelligibles et le magistrat ne manquera ni de raisons ni de mots pour les justifier ; mais, dans le second cas, c'est sous une sorte de pression émergée du plus profond de sa conscience que les faits et la loi auront pris, aux yeux du juge, une physionomie nouvelle ; et, en ce sens, son moi libre aura été l'initiateur lointain d'une décision qui se traduit au sein du nécessaire en empruntant les dehors d'ime habitude. En matière religieuse, de même, force est bien au croyant qui réfléchit sur sa foi d'en définir l'objet et d'en discuter la valeur au moyen des concepts extraits de la perception, et c'est, comme l'a si fortement marqué Fichte, le danger propre de cette transposition d'induire le croyant à concevoir Dieu sur le modèle des substances et des causes naturelles et à lui prêter les passions dont nous avons l'expérience (i). Mais si celui qui vit d'ime vie intérieure

(i) Cf. X. LÉON, La philosophie de Fichte, Paris, 1902, p. 371 et suiv.

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intense se garde, autant qu'il le peut, de l'asservissement des habitudes logiques et verbales, il sentira que, sous la poussée de sa conscience intime, les symboles et les mots, identiques dans leurs formes extérieures, cessent d'avoir pour lui la même physionomie et le même contenu. Combien l'idée de Dieu n'est-elle pas plus riche pour un Pascal ou un Wesley que pour la foi du charbonnier ou le déisme du phar^ macien Homais ! Aussi bien la vie quotidienne nous offre parfois des cas frappants de ce contraste entre la routine des affirmations superficielles et la spontanéité des croyances réfléchies. Quand nous discutons avec certains esprits formalistes et étroits, il nous arrive de sentir l'inutilité presque absolue de l'argumentation? C'est que, par les mêmes mots et les mêmes concepts, nous n'entendons plus identiquement les mêmes choses ; ou bien, si le contenu en est le même, le coefficient effectif en est différent : les uns sont décolorés ; d'autres , chatoyants et vibrants, éveillent des tendances intimes, décident de l'affirmation, et entraînent à l'action comme des arguments.

§ 17- — Qu'on ne s'imagine pas, d'ailleurs, que la liberté intérieure ne se révèle, comme un Deus ex machina psychologique, qu'au terme le plus élevé de l'évolution mentale, pour ajouter au système de nos adaptations utilitaires un petit nombre de croyances que la sélection et la répétition n'expliqueraient pas. Il serait trop commode de faire endosser à ime liberté, par elle-même inexplicable, la paternité des croyances embarrassantes, comme certains médecins rejettent sur les « nerfs » toutes les maladies qui les déconcertent. Nous avons, il est vrai, pour la commodité de l'exposition, évité à dessein d'insister sur le

rôle de la liberté dans révolution mentale, et cette méthode n'était pas arbitraire, puisque nous avions surtout à décrire la formation de la croyance comme une adaptation et, par suite, à étudier la vie mentale moins dans ses profondeurs qu'à la surface où nous retrouvions, de plus en plus détaillée et solide, l'empreinte de la nécessité extérieure. Et pourtant, dès le premier terme de celte évolution, nous avons aperçu le rôle d'une réceptivité active. Nous avons dû admettre, avec les biologistes, une spontanéité, c'est-à-dire un pouvoir d'opposer aux excitations externes des réponses spécifiques avantageuses à la conservation de l'organisme. La vie, dès l'origine, n'est pas pure passivité ; elle est déjà une manière d'être propre à la cellule vivante. Nous avons vu aussi que les réactions circulaires les plus simples ne pouvaient se concevoir sur le type d'un échange purement mécanique d'actions ou de réactions, mais que les réactions utiles provoquent la mise en jeu d'ime énergie d'excès favorable à la sélection d'adaptations nouvelles et, par suite, avantageuse au progrès du vivant ; nous avons utilisé ce principe de l'excès nerveux pour expliquer les réactions de plus en plus complexes dont est capable l'organisme pourvu d'un système nerveux. Plus tard, à l'aube de la vie mentale proprement dite, nous avons aperçu dans la conscience du plaisir un appel à des réactions diffuses plus vigoureuses encore, et, par suite, l'indice d'ime énergie expansive, tendue vers l'action. Enfin, dans l'attention, à laquelle nous avons cru pouvoir attribuer tout le travail de sélection des images génériques et des concepts, nous avons noté un effort diffus aboutissant, par élimination, à des habitudes motrices de plus en plus précises et, plus tard, à des substituts abstraits plus simples en-

core et plus généralement utiles de ces mêmes réactions.

§ i8. — Ainsi, jusqu'à cette dernière étape de notre exploration, la vie intérieure nous est déjà apparue dans son fond comme libre et expansive, et c'est à cette énergie, et non à Faction d'un monde extérieur qui semble se répéter indéfiniment, que nous avons attribué la genèse des adaptations toujours plus riches et plus parfaites auxquelles se ramène F affirmation, scientifique, morale ou esthétique. Mais, d'autre part, il semble que l'activité mentale subisse à tout instant l'action paralysante de ses propres créations. Une fois réalisées les grandes adaptations utilitaires, l'habitude semble prendre le pas sur la plasticité. Nul n'a exprimé avec plus de force que M. Bergson, cette déchéance apparente de la liberté : « Elle est prise au piège... Elle devient prisonnière des mécanismes qu'elle a montés » (i). En d'autres termes, si, par la conscience, l'homme s'est rendu le maître de la nature, il faut avouer que, par l'habitude, la nature le lui a bien rendu. C'est précisément ce que nous avons cherché à montrer, en distinguant, à côté des jugements vécus et nouveaux, les jugements stéréotypés, répétitions de formules inventées à la suite d'im effort personnel ou reçues toutes faites de l'entourage social. Nous avons vu à quel point ces derniers, consolidés par d'incessantes applications, prétendent suffire à tous les cas proposés par l'expérience. Tout homme arrive ainsi, de très bonne heure, à un moment où s'émousse la plasticité de la première jeunesse ; il cherche à vivre paresseusement sur un mai-

(i) Bulletin de la Société française de philosophie,!'* année (1901), p. 56.

gre capital de croyances sociales ou individuelles. Quelques-uns, moins par vanité que par inertie, semblent devenus incapables de réformer d'eux-mêmes aucun de leurs jugements, et d'avouer une erreur. Mais aussi ces défaites nécessaires de la liberté sont parfois suivies d'éclatantes revanches, et le psychologue ne peut guère, à ce propos, que constater la prodigieuse et inexplicable différence de tempéraments et de caractères. C'est le privilège de certains esprits de demeurer presque indéfiniment jeimes, mobiles et souples. D'autres ne ressentent que de loin en loin, au choc de certaines expériences, les sursauts de leur moi intime. C'est dans ces crises que la vie intérieure retrouve son expansion créatrice. C'est quand le moi tout entier tressaille dans la passion, qu'il est prêt à opposer à l'expérience des réactions mieux appropriées. L'énergie d'excès arrive alors à déborder les habitudes, l'attention profonde réussit à envahir et à dérouter l'attention coutumière ; le doute naît alors, mettant aux prises une habitude avec MD. essai nouveau d'adaptation. Ainsi, de proche en proche, on peut conclure que la croyance est libre dans la mesure où Téveil de notre moi le plus intime suspend le jeu habituel de nos affirmations et provoque un effort de réadaptation.

§ 19. — Est-il possible de pousser plus loin l'analyse ? Nous bornerons-nous à concevoir le moi libre comme comme un pouvoir investi du rôle tout négatif de désorganiser les adaptations usuelles de la conscience ? Sans doute la liberté ne se laisse envelopper

et définir par aucun concept, puisque nos concepts eux-mêmes ne sont que des limitations subies par la liberté au contact de la nécessité. L'intelKgence saurait-elle se faire une idée claire de la volonté dont elle est, disait avec raison Schopenhauer, à la fois le produit et Tinstrument ? Aucun langage ne saurait traduire rineffable originalité de l'être libre.

§ 20. — Peut-être cependant donnerait-on du moi une définition approximative en le caractérisant comme un pouvoir libre de synthèse progressive. Si, en effet, nous ne pouvons, par définition, étudier la conscience pure de toute représentation des choses sensibles, nous pouvons, du moins, examiner comment elle se comporte à Tégard de ces représentations, quand elle est, vis-à-vis du monde extérieur, dans un rapport de moindre dépendance. Tel est le cas du rêve, de la rêverie, et, en général, de tout travail d'imagination. Certains rêves, ceux qui se ressentent le moins des préoccupations pressantes du sujet, présentent ce caractère frappant que la pensée y va du tout à la partie, et que les détails s'y organisent dans un cadre posé d'avance. Pour notre part, nous avons conservé de rêves semblables des souvenirs très nombreux et très précis (i). La rêverie, elle aussi, ne consiste pas seulement en une série d'images associées par un lien plus ou moins lâche de conti-

(i) Un exemple entre cent : Je rêve que je dois aller à New- York, alors que je n*ai jamais traversé F Atlantique. Ce « thème général » une fois posé, les images s'y subordonnent correctement. De ces images, quelques-unes sont absolument fantaisistes ; par exemple, je rêve que le bateau passe devant une île à hautes falaises rouges ; mais ces images mêmes s'insèrent dans la série logique commandée par ridée générale : le bateau part du Havre, — c'est un grand paquebot, — il va à l'ouest, — il porte des Américains, etc.

gmté ou d'analogie ; très souvent, aussi, elle est une variation très riche sur un thème posé d'avance : projet défini d'avenir, reconstruction du passé irréparable, tel qu'il aurait pu arriver si telle catastrophe, telle faute avait été évitée. Enfin, l'imagination poétique procède également de l'ensemble au délaiL M. W. James (i) cite une déclaration bien caractéristique de Mozart sur sa manière de composer un opéra. Après quelques tâtonnements, « je puis voir le » tout d'un seul coup d'œil de mon esprit , comme » une belle peinture ou une belle créature humaine ; » et alors je n'entends pas l'œuvre dans monimagina- » tion comme une succession, — ceci viendra plus » tard, — mais pour ainsi dire tout entière à la fois. » C'est un régal exquis ! » M. François de Gurel, dans les lettres qu'il a écrites au même sujet à M. Binet, et où il fait preuve d'un rare talent d'analyse intérieure, dit également : « J'ai une vue d'ensemble de ma » pièce, dont je ne connais guère ni les moyens ni les » personnages » (2).

§ 21. — La genèse de l'hypothèse scientifique ellemême présente parfois ce caractère de soudaineté intuitive. Oken rencontre im jour, sur le sol d'une forêt duHarz, le crâne blanchi d'une biche. « Ramassé, » retourné, regardé, écrit-il ; ce fut fini ! L'idée tralà versa mon cerveau comme un éclair : c'est une » vertèbre ! ». Et nous-mêmes, si nous faisons effort pour nous abstraire des attitudes automatiques qui assurent nos relations avec le non-moi, ne sentonsnous pas, dans les cas de réflexion ardente, qu'une orientation, une tendance générale domine notre effort mental et commande le travail intérieur des

(i) Ouv. cité, t. 1, p. 255.

(i>) Année psychologique (1895), t. 1, p. i»58.

272 FACTEtRS EXTRA-LOGIQUES DE LA CROYANCE

images, des sentiments et des efforts isolés ? Ne sentons-nous pas fortement, parfois, que la solution définitive d'un doute est proche, sans que nous la puissions indiquer, qu'une option est déjà faite au plus profond de nous en faveur d'une thèse ou d'un parti à prendre? Ne nous semble-t-il pas alors que les raisons justificatives du parti adopté, quel qull soit, se subordonneront, après coup, en système cohérent, à la décision une fois formulée ?

§ 22. — Une remarque semble confirmer ces observations sommaires. La liberté, avons-nous dit, ne peut assurer ses relations avec la nécessité ambiante que sous forme d'habitude ; et, sans doute, cette condition est pour elle un asservissement, une « chute )).Mais elle est aussi le signe et le gage d'un affranchissement relatif. L'habitude économise les réactions inutiles ; elle substitue un mécanisme à l'effort de l'attention, libère l'énergie d'excès et ménage ainsi de nouvelles adaptations plus hautes et plus délicates. Or, plus une habitude est générale, plus aussi est aisée l'acquisition de nouvelles adaptations. L'homme qui a des exercices physiques une liabitude générale s'assouplira plus facilement à un sport nouveau que celui qui est simplement excellent patineur ou nageur accompli. Le polyglotte qui possède, même imparfaitement, dix langues étrangères, en acquerra plus aisément dix autres qu'un Français qui sait bien l'anglais n'apprendra l'espagnol. L'habitude de vivre dans des milieux très divers rend le voyageur aussi sociable que la routine de la communauté rurale rend maint paysan gauche et malheureux à la caserne ou à l'atelier. En un mot, la généralité de nos habitudes diminue d'autant l'obsédante pression des choses sur notre liberté.

Et il n'en va pas autrement de nos habitudes men-

taies, de nos concepts. «La généralité que je crois voir » dans l'objet, écrit M. Fouillée, est simplement la » liberté individuelle que je me suis donnée à moi- » même » (i). On peut dire ainsi que la généralité la plus haute est Tinstrument par excellence de la liberté dans ses rapports avec le réel et Fexpression symbolique la plus parfaite de sa nature intime. Abstraire, c'est s'abstraire soi-même du monde des sens et de l'action. Si, vu du dehors, dans son application au réel, le concept semble tracer le réseau des lois nécessaires qui rendent ce réel intelligible et maniable, vu du dedans, dans sa genèse progressive, il exprime le mouvement d'expansion créatrice propre à la liberté. Si, dans 1 ordre de la connaissance expérimentale, nous remontons du particulier au général, dans l'ordre de l'action, c'est l'idée la plus générale qui commande et précède les plus particulières. En d'autres termes, il semble que nous retrouvions, dans toutes les manifestations de la vie intérieure, quand nous cherchons à la pénétrer à la plus grande distance possible de la surface où elle rejoint le sensible, un même procédé d'organisation synthétique. Le rêve, la rêverie, l'intuition artistique et scientifique nous apparaissent, à ce point de vue tout interne^ comme une puissance féconde de production dédnctive, posant le simple avant le complexe, allant du principe aux conséquences. C'est peut-être l'imagination créatrice, telle qu'elle se manifeste a nous dans les œuvres les plus spontanées de l'art, qui symbolise le moins imparfaitement, pour notre réflexion alourdie par l'automatisme de l'habitude, le mouvement d'expansion de la liberté pure.

(i) Liberté et déterminisme, 2" éd., Paris, 1884, p. 266.

§ 23. — Il n'est donc pas contradictoire de prétendre que, non seulement nos croyances les plus réfléchies et les plus personnelles, mais toutes nos affirmations, sont, à ([uelque degré, nécessaires et libres. Elles sont nécessaires en ce sens que tout jugement est une adaptation et, par suite, Timitation d'une nécessité externe et que le modèle inflige à la copie la rigueur de sa propre loi. Mais, dès Torigine, elles sont libres aussi, en ce sens, d'abord, que le sujet, loin d'être une matière amorphe passivement offerte à l'action modelante de l'objet, s'offre à lui avec la spontanéité qui lui est propre ; — et elles sont libres encore en ce sens que l'adaptation, loin de se réaliser mécaniquement au premier contact du sujet et de l'objet, est une sélection opérée grâce à l'effort répété d'une énergie d'excès qui se dilate en face des obstacles et se multiplie dans ses échecs.

§ 24. — Ainsi tous les mouvements de la vie, depuis le réflexe jusqu'au concept, traduisent l'expansion d'un libre effort. Seulement cette traduction est très imparfaitement expressive, car la liberté semble perdre son élasticité dans ses propres victoires ; elle s'empêtre dans les habitudes les plus stables et les plus utiles qu'elle s'est données pour commander aux choses. Et cependant, jusque dans l'exercice des fonctions les plus automatiques, se trahit la tension intérieure qui en a provoqué la genèse et soutenu l'évolution. Car l'instabilité relative du milieu ambiant exige du vivant, même du mieux adapté, une spontanéité toujours en éveil qui assure l'exercice régulier et le perfectionnement éventuel des adaptations acquises.

Toutefois, cette plasticité qui, jusque dans nos habitudes les plus rigides, témoigne de leur libre origine.

demeure très inégalement répartie à travers tout le système de nos adaptations. L'adaptation motrice est, en général, la moins souple, parce qu'elle assure, entre la liberté et la nécessité externe, le contact le plus immédiat. Celle, au contraire, qui trahit le plus visiblement Feffort de la liberté, est le jugement réfléchi, c'est-à-dire l'attitude de l'esprit qui renonce délibérément à une habitude pour tenter de se réadapter à l'objet et se fait une méthode du doute luimême. Par le doute, on peut dire que la liberté s'affirme elle-même; par lui, l'esprit proclame son droit à s'affranchir des contraintes qu'il s'était imposées pour serrer de près le réel ; il témoigne de son aptitude à choisir des adaptations à la fois plus adéquates à la nécessité du dehors et moins ruineuses pour la liberté du dedans.

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