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reconnaît sa place dans un milieu social où il trouve des vérités toutes faites. Il s'empare avidement de quelques parcelles de ce trésor, qui le dispensent du laborieux apprentissage de la première humanité. Et, comme les doutes que peut lui suggérer l'expérience se résolvent, dans Fimmense majorité des cas, en faveur de Texpérience sociale, il en vient nécessairement à accorder une foi docile à certaines classes d'allirmations qu'il a Thabitude d'attendre de groupes sociaux définis : famille, église, corps savants, salons ou clubs. Ce que nous appelons vérité n'est ainsi, le plus souvent, que l'accord de notre expérience avec la croyance du groupe intellectuel dont nous relevons. Mais parfois notre expérience entre en conllit violent avec une croyance collective ; et le doute qui en résulte, est, nous l'avons vu, singulièrement encouragé par les conflits de croyances qui opposent les groupes aux groupes. On peut dire, même, que, dans tous les combats intérieurs qui se livrent pour ou contre une aflirmation, le moi social est toujours plus ou moins engagé. Ce qu'on appelle, notamment, les conflits du cœur et de la raison, ne provient, très souvent, que d'un désaccord du moi social avec une expérience individuelle : soit que le mot « raison » désigne un principe général de justice sociale, une maxime courante de bon sens (i), soit, au contraire, que ce soit le mot « cœur » qui résume un ensemble de sentiments sociaux contrariés, dans un cas particulier, par l'exigence des habitudes logiques (2). Ainsi
(i) C*esl ainsi qu'un juge peut se trouver balancé entre la pilié que lui inspire un vagabond intéressant, et le préjugé collectif, qui affirme que la plupart des prévenus sont des coupables incorrigibles et méprisables.
(a) Par exemple, le patriotisme, dans tous les pays, tend à trans- Ugurer en héros les nationaux victimes de la guerre, et l'adversaire
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la raison sociale, faite d'expériences anonymes et lointaines, se dresse fréquemment en antagoniste de la raison individuelle, développée au contact du réel. Laquelle doit l'emporter? A ne consulter que les faits, nous voyons bien que la croyance sociale jette le plus souvent dans la balance le poids triomphant du nombre. L'isolement intellectuel est la pire des solitudes, et peu d'hommes, dans Thistoire, ont eu le courage d'affirmer tout haut ce qu'ils étaient seuls à croire. Mais, en droit, nous avons déjà montré que la raison collective est incapable d'inventer la moindre vérité. L'origine première de toute croyance, vraie ou fausse d'ailleurs, est essentiellement individuelle^ car, seule, la conscience de l'individu est susceptible d'embrasser, dans im effort d'attention, deux termes antagonistes, tels qu'une habitude et une expérience donnée. Seul, l'individu est capable de doute ; il n'y a pas de société méthodiquement sceptique. C'est pourquoi le consentement universel, à supposer qu'il put être recueilli, n'a jamais été invoqué qu'au profit de thèses indémontrables par des métaphysiciens aux abois.
§ 8. — S'il est, d'ailleurs, une conclusion qui ressorte de notre thèse, c'est que la raison sociale ellemême n'exerce son empire sur nos jugements qu'autant qu'elle est consacrée par une affirmation de la raison individuelle. Nous avons montré, en effet, que les pfremières adaptations de l'enfant se modèlent sur l'expérience avant toute suggestion sociale, et que ces sug-
en cgorgeur sanguinaire. L'histoire a grand peine à lutter contre ce préjugé sentimental d'origine sociale et à reconnaître qu'à la guerre celui qui tue vaut, en général, celui qui est tué et que la chance seule les différencie. Cf. P. Lagombb, La guerre et Vhomme, ohap. m, Paris, 1900.
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gestions, à leur tour, sont corroborées par un contrôle de tous les instants. L'expérience des petits vérifie à tout instant les affirmations des grands. Si donc la foi en l'autorité peut devenir aveugle, la croyance, à ses débuts, est égoïsme clairvoyant. On pourrait montrer, de même, qu'il n'est pas de foi si absurde en Tautorilc qui ne trouve, de près ou de loin, im point d'appui dans l'expérience individuelle. Il a été longtemps plus conforme à l'expérience de croire à la gravitation du soleil autour de la terre qu'à celle de notre planète autour de cet astre ; dès lors, il n'était pas absurde de croire au char de l'archer divin qui crible de ses flèches d'or les plaines et les mers. La croyance à l'existence d'un principe absolu du mal et aux peines éternelles de l'enfer, est, sans doute, une monstruosité morale ; mais avec qu'elle simplicité ne lève* t-elle pas les doutes provoqués dans les consciences par l'apparente cruauté de la nature et l'inique répartition des biens et des maux I Au reste, les plu^ intempérants des fîdéistes, ceux-là mêmes qui invitent la a raison imbécile » à s'humilier devant Tautorilo d'autrui, ne sont-ils pas, tout comme les sceptiques, tenus de démontrer à leurs propres yeux la faillite dv la raison commune? Le doute ne peut, par définition même, faire place à la croyance que par un décret du « sens propre »? Pascal veut prouver qu'il est raisonnable de parier pour la foi. Il faut encore raisonne ipour abdiquer de la raison.
§ 9. — Est-ce à dire que nous soyons en état dr soumettre toutes nos croyances sociales au contrôU^ de l'expérience personnelle ? Non, sans doute. Si un Pascal put retrouver, sans maître, quelques-unes des propositions d'Euclide, il n'aurait pu, sa vie durant, refaire toutes les expériences d'iui Galilée, d'im Hai-
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vey, tous les calculs il'un Kepler. Quand nous ouvrons aujourd'hui l'annuaire du Bureau des longitudes, la table des logarithmes ou le formulaire des chimistes, nous restons confondus par l'énorme quantité de chiffres, de formules et de lois que le savant lui-même est tenu d'accepter sans examen. D'où vient, cependant, que ces lois, ces formules et ces chiffres nous paraissent investis de la plus haute certitude que l'homme soit capable de réaliser ? Ce n'est pas seulement parce que ces affirmations nous permettent de prévoir et de modifier l'expérience : c'est aussi qu'elles ne se dérobent point, en droit, à ce contrôle, et que seule, en fait, l'immensité de la lâche rend ce contrôle impossible. Bien plus, le savant entreprend, de temps à autre, ce travail de vérification partielle ; les physiciens ont ainsi corrigé la loi trop absolue de Mariotte ; l'érudition a renouvelé tous les chapitres de l'histoire. Aucune science n'échappe à l'impitoyable critique d'une science mieux informée. L'un des savants qui ont eu le plus clairement conscience des limites et des conditions du savoir a pu dire : « Quand nous faisons une théorie » générale dans nos sciences, la seule chose dont » nous soyons certains, c'est que toutes ces théo- » ries sont fausses, absolument parlant... Elles ne » représentent que l'état actuel de nos connaissances, » et, par conséquent, elles devront se modifier avec » l'accroissement de la science. Le grand principe » expérimental est le doute. » (i).
Pour la même raison, les disciplines que le doute, une fois insinué dans la conscience, arrive à ébranler usque dans leur fondements, sont précisément les doctrines d'autorité qui se refusent systématique-
(i) Cl. Bernard, Introd. à la médec, expérim.,1'* part, ii, 3.