‹ Essai sur l'evolution psychologique du jugementChapitre 87 sur 115 · IV. LA VIE SPIRITUELLE · texte numérisé non relu

IV. LA VIE SPIRITUELLE

§ 12. — Mais une dernière question se pose : le monde sensible est-il seul objet d'affirmation ? En décrivant le jugement comme une attitude de l'attention à l'égard d'une donnée de l'expérience externe, n'avons-nous pas oublié que le monde intérieur des sentiments et des volontés peut devenir, lui aussi, objet de doute et de croyance ? Une distinction, établie plus haut, nous permettra de lever cette difficulté. Oui, nos états internes sont objets de croyance ou de doute, puisqu'aussi bien Tattention s'en empare et y discerne des ressemblances et des répétitions, des groupes et

LA VIE SPIRITUELLE 35y

des genres. Mais ce n'est pas au moment où ils sont vécus que ces états sont saisis par l'affirmation, c'est quand, au contact de Texpérience, ils deviennent souvenirs, associations, concepts et sortent ainsi du présent mobile, pour s'incorporer au système durable de nos habitudes utilitaires. C'est à ce titre que nos états de conscience peuvent être comparés entre eux et avec ceux de nos semblables ; c'est à ce titre qu'une psychologie analytique est possible : elle étudie de la vie consciente les contours qui se dessinent au contact de l'expérience. En ce sens, en tant que passée ou possible, la vie mentale devient, à l'égard de la spontanéité interne, un véritable objet d'attention. Mais, à vrai dire, un jugement porté sur un état de conscience pur, une affirmation telle que : « Je souffre, je désire», peut bien avoir le sens d'un signe ou d'un appel adressé à autrui, mais n'exprime en rien, comme le jugement normal, l'adoption d'une attitude nouvelle, l'acquisition d'une vérité inconnue, ni même une simple reconnaissance. Une joie profonde, un effort intérieur, ne sont l'objet ni d'im doute, ni d'une croyance ; ils sont vécus purement et simplement, incommunicables, inexprimables même. Le sujet pur qui les vit, le moi libre et absolu, principe spontané de toute adaptation et de tout jugement, échappe luimême à toute définition et atout jugement.

§ i3. — Bien loin, d'ailleurs, de constituer ime exception à notre thèse, cette inaptitude du jugement à saisir le moi intime la confirme et l'éclairé. La croyance, avec l'adaptation dont elle est la forme mentale la plus haute, nous est apparue comme le résultat d'une série d'essais tentés par le moi pour disputer au mécanisme, au prix de concessions répé tées, le maximum possible de liberté et de vie spiri-

tuelle. La croyance est donc essentiellement un progrès du dedans au dehors. Dans ce progrès, le caractère irréductible de Tindividu subit une atteinte ; sous forme d'habitude, le moi porte Fempreinte de la nécessité externe (i). C'est cette empreinte nécessaire, infligée à tout esprit, qui établit im lien pratique entre les monades spirituelles. Si ime vie sociale est possible entre esprits essentiellement impénétrables les ims aux autres, c'est que ces esprits coïncident dans la mesure où ils ont adopté, à l'égard d'un même univers mécanique, les mêmes habitudes motrices et mentales. Or l'adaptation des esprits à l'univers ne cesse d'évoluer et de se parfaire, et cette adaptation progressive n'est autre que la science elle-même, née de la collaboration inégale de l'expérience vulgaire et du génie scientifique, dans leur effort commun pour saisir et dominer les choses. La science est, à ce titre, le lien le plus visible des esprits ; elle seule peut élaborer l'unité de la conscience humaine et introduire, dans les relations sociales, la paix et la justice imiverselles.

§ 14. — Mais la fonction de la pensée individuelle n'est pas seulement de réfléchir l'univers, puisque cette réflexion n'a pour objet que d'affranchir, dans la plus large mesure, la spontanéité de la vie intérieure. Dans la sphère sans cesse mieux définie qu'elle dérobe à la contrainte de la nécessité, objet de vérité, il lui reste loisible de s'épanouir en créations libres de beauté et de bonté. Nous n'avons pas, d'ailleurs, à étudier ce mouvement inverse de la pensée du dehors au dedans. Notons simplement que ce progrès de la vie intérieure, au contraire du pro-

(i) Cf. Bbrgson, Les deux aspects du moU dans : Données imméd. de la conscience f p. 97-105.

LA VIK SPIRITUELLE SSq

grès scientifique , ne pourra se développer que par répanouissement de la spontanéité individuelle. Le mot de Bacon reste vrai : « L'homme, » pour s'emparer de la nature par le savoir, doit se » faire petit enfant devant elle. » Quel que soit le rôle de l'imagination dans la science, ce rôle cesse devant les décisions de l'expérience. La science est construite par la raison, mais la raison est façonnée par l'expérience ; aussi la science commande-t-elle en maîtresse, et les liens extérieurs qu'elle crée entre les esprits ne se discutent pas. Tout au contraire, l'autorité, d'où qu'elle vienne, nous paraît meurtrière de la vie spirituelle. Dans l'histoire, sans doute, cette vie naissante, débile et incertaine, s'est traduite, tout d'abord, sous forme d'autorité ; la morale et l'art ont été fixés en formules impératives absolues et exploitées par des groupes sociaux contre les individus, comme autant de moyens de contrainte. Cependant le mouvement le plus général de l'humanité, en dépit de lenteurs et de reculs séculaires, semble avoir été, suivant la parole célèbre de Michelet, « une histoire progressive de la liberté ». La réforme bouddhiste, la révolution socratique, le christianisme primitif, la réforme protestante, le .cartésianisme, ont marqué quelques-unes des plus glorieuses étapes de cette histoire. Même quand elles apparaissent sous forme de mouvements sociaux, ces étapes signalent le recul de l'autorité historique dans les questions métaphysiques et religieuses, qui ne comportent pas de solution scientifique. Tous les systèmes d'autorité qui avaient prétendu socialiser la vérité se sont, tôt ou tard, disloqués ; toutes les écoles dogmatiques ont eu leurs dissidents, toutes les églises se sont amoindries par le schisme et l'hérésie. Il ne semble pas douteux qpie cette dispersion des croyances

36o LE VRAI

non scientiiiques ne continue à s'accentuer, sous reffort de la vie intérieure, qui répudie la contrainte des dogmes tout faits et des vertus formulées d'avance. En face de la science du monde extérieur qui unifie, la recherche de la vie intérieure ne cessera de diviser. Les modes sous lesquels les monades chercheront à réaliser la beauté et la bonté se différencieront à Finftni. Non pas, sans doute, que les hommes renoncent jamais à la joie de mettre en commun leurs émotions spirituelles les plus intimes. Mais, au lieu de chercher, pour cet échange, ceux que la situation géographique ou Forganisation sociale a placés le plus près d'eux, ils les choisiront, par élection sympathique, au delà des frontières de l'espace et même du temps. Sans doute il y aura toujours des écoles d'opinion ou d'art, des églises, des associations mystiques ; mais ces groupements, plus souples et plus mobiles, se multiplieront et s'entrecroiseront librement au sein de 'unité humaine : et le groupement moral, bien loin d'être le fait d'une contrainte, unira librement des pensées libres,

§ i5. — II semble, en résumé, que la pensée sociale et la pensée individuelle se développent l'une et l'autre suivant un double rythme. Dans l'humanité, l'unité intellectuelle, créée peu à peu par la science, a pour contre-partie la dislocation graduelle des sociétés dogmatiques, la libre multiplication des écoles et des sectes. La pensée, de même, tend à l'unité, dont elle trouve le type dans la constance et l'homogénéité du monde sensible ; mais elle revient plus libre du dehors au dedans, pour se multiplier en efforts créateurs et s'enchanter de ses propres inventions. Cependant cette seconde phase de la vie mentale n'est possible que par la première. Ayant tout, il faut

Page 1