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Essai sur l'exil d'Ovide

Les grands poètes du siècle d'Auguste avaient disparu. Virgile, Horace , Tibulle , Properce, Catulle, n'étaient plus. Ovide, seul, leur avait survécu. L'auteur des Hé^ roides^ des Amours^ de VÂrt d^ aimer ^ des Fastes^ des Métamorphoses^ leur émule , leur rival , avait hérité du prestige attaché aux noms de ces poètes immortels. On admirait ce génie fécond, aimable, facile, entraînant. Ses vers étaient lus avec avidité, admirés avec transport. Son nom était dans toutes les bouches.

Recherché par tout ce qu'il y avait de grand dans Rome, honoré de l'amitié des Germanicus, des Maxime, des Brutus , des Sextus Pompée , des Flaccus , des Atticus, admis dans l'intimité d'Auguste et de sa famille;

libre, placé dans un rang honorable (i), possesseur d'une fortune qui suffisait à ses désirs, entouré d'amis, d'une femme, d'une fille, dignes de lui et dont il était tendrement aimé, rien ne manquait à son bonheur.

Un coup de foudre éclate; tant de bonheur s'évanouit.

Ovide, admis familièrement dans la maison d'Auguste , involontairement , a vu ce qu'il n'aurait pas dû voir, ce qui aurait dû être caché à tous. Le maître du monde, personnellement offensé, d'un mot, peut lui donner la mort» Adouci par les protestations d'Ovide, qui jure avoir été victime d'une erreur, touché de son repentir, Auguste lui laisse la vie ; mais , toujours irrité , il va le chasser de Rome, l'enlever à sa famille, à ses amis, à ses foyers, le reléguer aux confins de l'empire romain, sur les bords du Pont-Euxin, chez les Barbares.

Cependant Auguste, ne voulant pas divulguer la véritable cause du bannissement d'Ovide, tenant à éviter que le public n'en recherchât le motif et ne finît par le pénétrer, ne trouva rien de mieux que de l'accuser d'avoir prêché, dans son poëme de V Art et aimer ^ l'adultère.

En conséquence, Auguste rendit un édit par lequel, pour punir le poëte, il le reléguait à Tomes, au fond du Pont-Euxin.

Auguste, par pudeur ou par modération, ne l'avait pas fait condamner par im décret du sénat , ce qui en-

d) Ovide élail de l'ordre des chevaliers.

traînait la peine d'exil, avec la perte des biens et des droits de citoyen :

■ I9ec vitam nec opes nec jus mihî civis ademit, ■ Nec nîsi me patriis jussit abessè focis.

Malgré cet adoucissement à sa peine, Ovide sentait tout le poids de son malheur. Outré du crime qu'on faisait à ses poésies, il en jeta une partie au feu, même ses Métamor phases ^ auxquelles il mettait la dernière main :

« Carmina mutatas hominum dicentia formas « Infelix domini quod fuga rupit opus....

« Ipse mea posui mceslus in igné manu (i). »

Dans un premier moment de désespoir, il avait voulu s'ôter la vie ; une main amie l'en empêcha :

« Qui mihi consilium vivendi mite dedisti « Quum foret in misero pectore mortis amor.

Ses adieux à sa femme, au petit nombre d'amis restés fidèles, furent déchirants. A bord du vaisseau qui l'emportait vers une terre inhospitalière , il les retraça dans les termes les plus touchants (2).

(i) Tristes, liv. I, élég. vi.

Ovide ne tarda pas à se féliciter de ce qu'il en existait des copies :

« Quas quoniam non suât peuitus sobUta, sed exstant,

<* Pluribus exemplis scripu fuisse reor ; «4 Nunc precor ut yiyaut. »

(2) Cuin subit illius tristissima noctis imago, etc.

• ( Tristes, liv. I, élég. m. )

C'est en vers qu'il exhale ses adieux; c'est en vers qu'il décrit les périls de tout genre dont il est assailli en route ; c'est en vers que, sur la terre d'exil, il écrit à sa femme, à ses amis, à Auguste, pour leur adresser ses regrets, ses vœux, ses prières. Auguste a pu bannir le poète ; il n'a pas pu lui enlever son génie :

« Ingenio tamen ipse meo comitorque fruorque, « Caesar in hoc potuît juris habere nihil. »

Heureux privilège du culte des lettres !

Félicitons Ovide d'avoir trouvé dans le commerce des Muses un adoucissement à sa peine; remercions-l'en, car, sans la forme poétique qu'elles ont revêtue, ces lettres élégiaques, ces Tristes^ ces Pontiques^ écrites par l'exilé, qui font nos délices, qui nous montrent le poëte sous un jour tout nouveau, qui nous dévoilent le cœur le plus sensible, le plus droit, le plus affectueux, ne seraient pas parvenues jusqu'à nous ; Ovide avait entraîné avec lui sa muse sur cette terre barbare, à peine connue des Romains, placée à l'extrémité de l'empire, où il était condamné à végéter et à mourir :

« Haec est Ausonio sub jure novissima, vixque « Haesit in impeni margine terra sui.»

Nous ne l'y suivrons point. Ce n'est pas l'histoire d'Ovide que nous avons entrepris de retracer.

Ovide, l'œil et le cœur tournés vers Rome, vers la patrie, vers ce qu'il avait de plus cher, supplia vainement Auguste de lui faire grâce, de le rapprocher au moins de

ritalie, s'il ne voulait pas l'y rappeler ; ses amis joignirent leurs prières aux siennes : tout fut inutile.

Tibère, qui venait de succéder à Auguste, se montra non moins inflexible. Ovide, après sept années révolues* d'exil, affaibli par les souffrances, par les privations, plus encore par le chagrin, succomba.

Il rendit le dernier soupir à Tomes, sur les bords du Pont-Euxin, le 1er janvier de Fan 770 de Rome; il allait atteindre sa soixantième année (i).

Quelque temps avant de mourir, sentant sa fin prochaine, il avait demandé que ses cendres fussent transportées à Rome:

a Fais en sorte, écrivait-il à sa femme, que mes cendres soient rapportées dans une petite urne ; ainsi, du moins,

(i) « Annîsseptem in exsilio coiisumptis functum esse fato Ovidium calendas januarias, qua die Titus quoque Livius decesserit. »

( Miuutiaaas apnd Rhodiginnm, Lectionum antiquaruni, )

Ovide était né à Sulmone, le ao mars 710 de Rome, le jour de la bataille de Modène, où périrent les deux consub Hirtius et Pansa :

« Editas hic ego sam, nccnon ut tempora noris, M Quam ceciditfato consnl nterqae pari, n

Il fut banni de Rome dans le courant de novembre 76a, traversa l'Adriatique en décembre,

.... «Mense decembris « Scribentem mediis Àdria yidit aqnis, »

et ne parvint au lieu de son exil que dans le mois de février 768, au plus tôt. Il y resta sept années, et mourut à Tomes, le i®*^ janvier 770, âgé de cinquante-neuf ans, neuf mois, onze jours.

Il est à remarquer qu'Ovide naquit le même jour que Tibulle, et mourut le même jour que Tite-Livc.

mort, je ne serai pas en exil ; mêles-y des feuilles et de la poussière d'amome et confie-les à la terre aux abords de la ville; que le voyageur, en passant, lise ces vers, gravés en grandes lettres sur le marbre tumulaire :

« Hic bgo qui iaceo tenebobum lusob amobum, a Ingenio pebh naso posta meo (l). »

Malgré la précaution qu'avait prise Ovide, pour faire tolérer ses cendres à Rome, de les placer sous la protection de cette épitaphe mensongère, ce vœu touchant ne fut point exaucé. Ses restes ne quittèrent pas la terre d'exil.

Ce ne fut pas une main chère, ce ne furent pas des mains romaines, ce furent celles des Barbares, dont il avait su se faire aimer , qui lui rendirent les derniers devoirs (2).

Quelle fut la cause, quel fut le véritable motif de la disgrâce et de l'exil d'Ovide? Lui-même ne l'a jamais révélé; un voile épais couvre encore ce mystère.

La liste de ceux qui se sont occupés de le soulever, dans le laps de dix-huit siècles qui nous sépare d'Ovide, est immense ; car cette question a de tout temps excité la curiosité, agité les esprits, aussi bien dans l'antiquité que dans les temps modernes. Elle n'a eu d'éclipsé que lorsque les

(i) Tristes^ liv. III, élég. m.

(3) Ovide, suivant Eusèbe, aurait été inhumé auprès de la ville de Tomes, juxta urbem. Suivant Minutianus, historien beaucoup plus rapproché du siècle d'Ovide, et probablement mieux instruit, les Gèles lui auraient élevé un tombeau devant la porte de sa maison : « SlrucUivi idem illi a Barbaris, per multas lacrymas, lymbum antejanuam. »

lettres se trouvèrent plongées dans les ténèbres. A leur renaissance, en Europe, elle se réveilla, plus vive, plus ardente que jamais; mais aussi incertaine, disons-le.

Il serait trop long, et d'une importance secondaire, d'ailleurs, d'énumérer les noms de ceux qui, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, historiens, littérateurs, philologues, critiques, traducteurs, commentateurs, ont essayé de percer le mystère qui pèse sur la véritable cause de l'exil d'Ovide. Contentons-nous, ce qui est le point important, de rapporter les diverses opinions qu'ils ont, tour à tour, émises, adoptées ou combattues. On en compte jusqu'à treize ou quatorze, qui résument tout ce qu'on a écrit sur la cause de l'exil d'Ovide. Nous allons les passer toutes successivement en revue. Nous allons les examiner, les discuter une à une; car elles ne l'ont pas encore été , on ne doit pas craindre de l'avouer, avec tout le soin, tout le développement, toute la critique désirable. Heureux si de cet examen il peut jaillir un trait de lumière, qui nous mette enfin sur la voie, qui fasse briller la vérité à nos yeux ! N'acceptons pas l'anathème de l'exilé :

« Il la tegi caeca condita nocte decel. »

Intenrention de lècène dans l'exil d'Ovide.

Un critique, assez malheureusement inspiré, il est vrai, ayant remarqué que le nom de Mécène, cet ami des lettres, si souvent invoqué par les grands poètes du siècle d'Auguste, Virgile, Horace, Properce, etc., ne parait pas une seule fois sous la plume d'Ovide , suppose que Mécène, blessé d'un pareil silence, usa de son influence sur l'esprit d'Auguste pour en punir le poète et le faire exiler aux confins de l'empire romain. .

Il faut convenir que c'est là donner une pauvre idée et de l'ami d'Auguste, si connu par sa douceur et son aménité, et de ce maître du monde, non moins modéré luimême. Mécène et Auguste, s'ils pouvaient revenir à la lumière, seraient fort étonnés, à coup sûr, du rôle qu'on leur fait jouer. On sait qu'Auguste avait reproché à Horace de ne pas parler de lui dans ses Epîtres ; mais on ne s'était pas encore avisé de lui faire adresser à Ovide, qui avait sans cesse à la bouche et sous sa plume le nom d'Auguste, le reproche de ne pas parler de Mécène , et, pour l'en punir, de le menacer de mort , de le frapper d'exil.

A la suite du reproche qu'il faisait à Horace , Auguste lui prodiguait de douces flatteries : « Sachez , lui disaitil, que je suis irrité contre vous de ce que vous ne causez pas de préférence avec moi , dans vos Epîtres. Craignezvous donc de vous déshonorer aux yeux de la postérité, en laissant paraître que vous êtes mon intime (i)?»

(i) Suétone, Horatii poetœVUa,

BH

D'après le critique qui fait reprocher à Ovide sou silence envers Mécène , Auguste eût été un peu moins bénin cette fois.

Au surplus, pour couper court à cette singulière supposition, rappelons que Texll d'Ovide date de l'an 762 de Rome, et que Mécène était mort en 74^, c'est-à-dire depuis dix-sept années lors de la déportation du malheureux poète! Cette observation dit tout.

Réyélation de mystères sacrés, cause de l'exil d'Ovide.

Doit-on attacher plus d'importance à l'opinion qui attribue la disgrâce d'Ovide à la révélation de mystères sacrés, opinion à laquelle ont donné lieu quelques vers du poète, lus sans attention et interprétés plus que légèrement? Nous sommes loin de le penser. Voici ces vers :

« Vidi ego linigerae numen violasse fatentem

« Isidis Isiacos ante sedere focos. « Aller ob hanc similem privatus lumine culpam

m Clamabat média se lneru^se via (i). »

Remarquons tout d'abord qu'Ovide ne parle pas ici de lui-même comme ayant violé les mystères d'Isis, mais bien de deux individus, dont l'un, pour ce méfait, n'aurait encouru aucune peine , et l'autre, bien que puni par la privation de la vue, aurait conservé sa liberté. Le poète suppose que les dieux , touchés du repentir de ce

(1) De Ponto, lib. I, epist. i.

dernier, pourront lui rendre l'usage de ses yeux et lui accorder sa grâce entière :

H Ssepe levant pœnas, ereptaque lumina reddunt, « Quum bene peccati pœnituisse vident.

Ovide s'autorise de ces exemples pour espérer, bien que faiblement, que son repentir pourra également désarmer celui qu'il a offensé et en obtenir son pardon.

Y a-t-il rien là, on se le demande, qui puisse faire supposer qu'Ovide ait violé lui-même les mystères sacrés, et qu'un pareil acte d'impiété ait soulevé contre lui la colère d'Auguste ?

On ne trouverait pas, au surplus, un seul mot dans les nombreuses allusions faites par Ovide, dans ses Tristes et dans ses Pontiyues^ sur la cause de sa disgrâce, qui fût de nature h autoriser une pareille supposition. Elle ne repose sur rien . Nous croyons inutile de nous y arrêter davantage.

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