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Scène humiliante ponr Auguste, d'Athénodore

Dion Cassius raconte que le philosophe Athénodore, un jour, ayant pris la place d'une femme qu'Auguste attendait, se fit introduire dans sa chambre à coucher, dans une litière fermée, d'où il s'élança, une épée nue à la main, en disant à Auguste : « Tu ne crains donc pas que quelqu'un n'u^e de ce moyen pour pénétrer jusqu'à toi et te tuer?»

On s'est emparé de cette anecdote pour eu faire témoin Ovide. C'est là ce qu'il aurait vu, c'est là le crime qui lui aurait mérité la mort, et qui le faisait remercier Auguste de sa clémence, pour la lui avoir épargnée :

« VUa data est, cîtraque necem tua constitit ira, « O princeps, parve viribus use tuis. »

Si Ovide se croyait digne de mort pour avoir été simplement témoin de la scène , assez innocente du reste , d'Athénodore , quel supplice méritait donc , à ses yeux et à ceux d'Auguste, celui qui en était l'auteur?

Or l'historien qui l'a rapportée nous apprend qu'Auguste, loin de punir Athénodore, lui adressa des remercîments pour la leçon qu'il lui avait donnée.

Et l'on voudrait que la colère d'Auguste fût tombée sur Ovide, sur celui que le hasard aurait rendu le simple témoin de cette scène, moitié sérieuse, moitié plaisante, sur un de ses familiers, sur un ami de sa maison, et qu'il l'eût, à l'instant même, enlevé à sa femme, à ses amis, à ses foyers, à Rome, pour le reléguer, à tout jamais, chez les Barbares! Cela est dénué de sens.

Qu'on nous permette donc de ne pas insister.

Julie, fille d'Auguste, désignée sons le nom de Corinne, dans les Amonrs d'Ovide.

Ovide convient que le nom de Corinne, sous lequel il a célébré ses amours, est un nom emprunté :

« Nomine non yero dicta Corinna mihi. »

On a prétendu que le nom de Corinne cachait celui de Julie, qui aurait écouté les soupirs amoureux d'Ovide ; qu'Auguste', ayant soulevé le voile qui couvrait le nom de sa fille sous celui de Corinne, aurait puni le poëte par l'exil.

On s'autorise de ces vers d'un poëte du cinquième siècle, Sidoine Apollinaire, pour expliquer ainsi la disgrâce d'Ovide :

« Nec te carmina per libidinosa

• Notum, Naso tener, Tomosque missum,

« QuondaiD Caesare» minus puellœ

« Ficto carminé subditum Corinnae. »

Pour apprécier à sa juste valeur cette supposition , quelque autorité qu'elle emprunte du témoignage d'un auteur ancien, rappelons tout d'abord que Julie, fille d'Auguste et de Scribonie, mariée en premières noces à Marcellus, avait été donnée en secondes noces à Agrippa, qui l'épousa en l'an ^33 de Rome, et la laissa veuve en

En admettant qu'Ovide, ainsi qu'on le prétend , ait chanté ses amours avec Julie sous le nom de Corinne, durant son mariage avec Agrippa, ce qui peut concorder, en effet, avec la publication du poëme des amours y comment croire qu'Auguste ait eu besoin de plus de vingt années (car le bannissement d'Ovide date de la fin de l'année 762), pour s'apercevoir que le nom de Corinne couvrait celui de sa fille Julie? Comment supposer qu'il ait laissé s'écouler près d'un quart de siècle avant de punir le poëte de sa coupable audace? Cela, on en conviendra, est complètement inadmissible.

Poussons plus loin la démonstration. Ovide dit que Corinne avait épouse un vieillard, nupsisti seni^ qu'il représente affaissé par les années, virmarcet ah annis.

Or Agrippa n'en était pas là; il était âgé, il est vrai, de quarante-deux ans, lorsqu'il épousa Julie, mais ce n'était point un vieillard. On sait qu'il mourut à l'âge de cinquante et un ans.

Ovide raconte que Corinne n'avait point d'enfants, et n'en voulait point avoir, dans l'intérêt des ses charmes :

« Scilicet ut careat rugarum crimine venter. »

Or Julie en avait mis cinq au jour, de son mariage avec Agrippa : Caius, Lucius, Julie, Agrippine et Agrippa- Postume.

Ovide parle de la sœur de Corinne. Julie n'en avait pas.

Ovide fait du mari de Corinne une espèce de vieux jaloux de comédie, auquel il ne craint pas de faire les propositions les plus étranges, jusqu'à lui promettre, s'il se montre plus accommodant, qu'il recevra des invitations à dîner et qu'il verra sa maison se remplir d'objets qui ne lui auront rien coûté :

«,Sic poteris juvenum convivia semper inire « £t quae non dederis multa videra domi (i). »

Voyez-vous Ovide faisant une pareille ouverture au mari de Julie, à Agrippa, au gendre d'Auguste!

Julie n'a donc rien à faire avec Corinne. Nous allons achever de le prouver, en parlant de sa fille.

(i) Amorutu lib. lll, eleg. iv.

La petite-fille d'Auguste chantée sons le Bom de Corinne.

Reconnaissant que Julie, la fille d'Auguste, leur faisait défaut , que ce terrain manquait sous leurs pas, les commentateurs l'ont laissée de côté et ont essayé d'appliquer à sa fille ce qu'ils avaient dit de la mère : c'est Julie, la petite-fille d'Auguste, disent-ils en désespoir de cause, qu'Ovide a célébrée sous le nom de Corinne et qui a entraîné sa perte.

Ils ne nous expliquent point comment les Amours d'Ovide, qu'ils faisaient écrire, avec raison, au temps du mariage d'Agrippa et de la première Julie, ne l'ont été que quelque vingt ans après ; car ils ont dû laisser à la fille d'Agrippa le temps de grandir et de pouvoir écouter les soupirs amoureux d'Ovide. Ils ne se préoccupent point de cette difficulté ; elle était pourtant sérieuse.

En effet, Ovide nous apprend qu'il était extrêmement jeune lorsqu'il chanta Corinne, et que c'est elle qui lui avait inspiré ses premiers vers :

« Carmina quum primum populo juvenilia feci,

(« Barba resecta mihi bisve semelve fuit.

« Moverat ingenium totam cantata per urbem

« Nomine non vero dicta Coriuna mihi. •

Or, à l'époque où l'on fait Ovide amoureux de la seconde Julie, il était âgé de cinquante ans.

Corinne, nous l'avons dit, avait épousé un vieillard. Le mari de la seconde Julie , Lucius Paulus , était tout

jeune lorsqu'il l*épousa ; il mourut avant l'âge de trente ans. Comment, on se le demande, faire concorder ces deux données?

Il est constant que la fille de Julie avait suivi l'exemple de sa mère et s'était* livrée aux mêmes dérèglements. Auguste usa de la même rigueur envers elle, et exila la fille comme il avait exilé la mère : Julias, filiam et neptenzy omnibus probris contaminatas relegavit (i). Il exigea, indigné de leur conduite et voulant les punir par delà le tombeau , que leur cendre ne fût jamais réunie * à la sienne dans le mausolée de sa famille : Filiam nC' ptemque vetuit sepulchro sua inferri (2).

Comment admettre qu'Auguste, qui ne craignit pas de donner lui-même la plus éclatante publicité aux débauches de sa fille et de sa petite-fille (3), qui les dénonça au sénat et au peuple romain, se fut avisé de faire un crime à Ovide d'avoir laissé seulement soupçonner que le nom de Corinne, emprunté par lui, pouvait cacher le nom de Tune d'elles?

S'il en eût été ainsi, le public, toujours si clairvoyant lorsqu'il s'agit de ceux qui occupent le trône ou qui en approchent, ne s'y fût pas mépris. Or, Ovide lui-même nous l'apprend, presque tout le monde se demandait quelle était cette Corinne qu'il avait chantée : « Etmulti quse sîtnostra Corinna rogant (4).'*

(i) Suétone, m Jugustum^ LXV.

(a) Idem, ibid., CL.

(3) Flagitia principalis domus in publicum emisit,

(Sénèque, de BeneficiiSy I. VI. )

(4) De Arte amandi, lib. III.

C'est qu'en effet, dans ces chants élégiaques d'Ovide, consacrés à l'objet de sa passion, rien, pas un mot qui puisse faire soupçonner qu'ils s'adressent , quoiqu'on en ait dit, à une femme d'un rang élevé , d'une haute naissance, à la fille ou à la petite-fille du maître du monde, enfin.

Si le mari de Corinne, vieillard jaloux, fait la dépense d'un portier et de chiens pour éloigner les galants de sa maison, et d'un eunuque pour surveiller sa femme, celle- ^ ci n'a, pour la servir, qu'un esclave et une ou deux servantes. La fille et la petite-fille d'Auguste devaient avoir h leurs ordres un cortège d'esclaves et de femmes.

Corinne vient s'asseoir familièrement à la table d'Ovide, et cela n'eût jamais été permis à une princesse du sang impérial.

Corinne, laissant là son mari et sa maison, s'apprête à courir, au hasard, le monde :

« Ecce fugit notumque torum, patriosque pénales, « Fallacesque Tias ire Corinna parai. »

Une fille d'Auguste eût-elle pu concevoir une pareille fugue, et essayer de la mettre à exécution?

Ovide surprend une duègne, entremetteuse d'amours, anus lena^ conseillant à Corinne, à sa sœur, à sa mère, à sa nourrice, de mettre à contribution la bourse de son amant, lui disant que c'est de cette manière, en prenant de plusieurs mains, qu'on se fait \îte une bonne proie :

« Fît cito per multas praeda petita iDanus(i).>* . (i) Amorum lib. I, el. viii.

Lies filles d'Auguste n'en étaient pas réduites à recevoir un pareil conseil et à le mettre en pratique.

La duègne avait dit à Corinne : « Ton poëte te donne des vers, et voilà tout :

« EU:ce, quid iste tuus praeter nova carmina va tes « Donat?... ■

a Prends des amants et fais-toi payer. »

Corinne avait profité de la leçon. Aussi Ovide convient-il, assez piteusement, qu'il en est cause :

« Vendîbilis culpa facta puella mea est. »

Les deux Julie prostituaient leurs charmes , il est vrai , mais ne les vendaient pas.

Ovide accompagne Corinne sur les gradins du cirque, au risque de l'y voir coudoyer par les premiers venus, qu'il est obligé de rembarrer : « Qui que tu sois, toi qui es assis à la droite de cette jeune fille, prends donc garde de la blesser en te serrant contre elle ; et toi, qui es assis derrière nous, par pudeur, retire tes jambes , tu lui enfonces ton genou dans le dos (i), »

Une fille d'Auguste se fût-elle assise, avec son amant, à cette place , exposée à de pareilles avanies ? Était-ce là ce lit d'honneur où les enfants d'Auguste venaient s'asseoir, au cirque, à ses côtés (2)?

(i) « Tu tamen a dextra qoicumque es, parce puellae,

K Contracta lateris laeditur illa tui.

n Tu quoque qui spectas post non, tua contrabe crura, « Si pud'jrest;rigido ne preme terga geuu. »

(a) Cireenses spectabat e puivinarif et quidem cum conjuge ac liberis sèdens.

( Suétone, in Jngastum . )

Aussi un ancien commentateur d'Ovide dit-il avec autant d'esprit que de raison : « Corinne, la fille d'Auguste?... Mais elle eût été tout au plus sa servante! »

Faut-il rappeler enfin qu'Ovide, accusé d'un commerce criminel avec une des deux Julie , affirme , et c'est à Auguste qu'il le dit, qu'il n'a rien commis de défendu par les lois :

■ Nec quicquam quod lege veter committere, feci. >

Or il en existait une , rendue par Auguste lui-même , contre l'adultère (i).

Tout se réunit donc pour faire regarder la fille et la petite-fille d'Auguste comme complètement étrangères aux Amours d'Ovide chantés sous le nom de Corinne , par conséquent à sa disgrâce.

vn.

Inceste d'Auguste avec sa flUe Julie.

L'opinion la plus répandue, la plus généralement accréditée, et qui demande, par là même, un examen particulier, est celle qui rendrait Ovide témoin d'un inceste d'Auguste avec sa fille Julie,

Telle était l'opinion de Voltaire : « Il est de la plus

(i) Legem de adulteriisfecerat... Legem sanxii de adulteriis , disent Sénèque et Suétone.

Cette loi reçut le nom de loi Julia^ qu'elle a conservé.

grande probabilité, dit-il, qu'Ovide surprit Auguste daus un inceste (i). »

Caecilius Minutianus, qu'on suppose avoir écrit au 1*' siècle de notre ère, l'aurait le premier, dit-on, révélé :

« Pulsum quoque in exsilium quod Augusti incestum vidisset (i). »

Cette opinion repose sur un propos que Suétone prête à Caligula. Caligula avait eu pour mère Agrippine, née du mariage d'Agrippa et de Julie, fille d'Auguste. Caligula repoussait, comme indigne de lui, la paternité d'Agrippa et prétendait que sa mère était le fruit d'un inceste d'Auguste : Caiiis Agrippœ se nepotem neque credi neque dicij ob ignobilitatem ejus^ volebat ; prœdicabai autem matrem suam ex incesto^ quod Augiistas cum Julia filia admisisset , procreatam .

Auguste, on le sait, était loin d'avoir des mœurs trèspures. Circa libidines hœsitj dit Suétone, postea quo^ quej ut fer uni j ad vitiandas virgines promtior. Mais entre la lubricité d'un vieillard, s'attaquant à de jeunes vierges, et l'infamie, la monstruosité d'un père commettant un inceste, abusant de sa fille, il existe une distance que nous ne craignons pas de qualifier d'immense.

Un monstre tel que Caligula, repoussant dans son orgueil la paternité de celui qu'Auguste s'était plu à approcher du trône, à nommer son gendre, et se trouvant plus honoré d*avoir pour mère, non la fille d'un homme aussi grand, aussi illustre, mais le fruit d'un crime ré-

(i) DicHonnaire philosophique f article Ovide.

(a) RhodiginuSi Lectionum aniiqùarum^ lib. XIII, c. u

voltant, mérite-t-il qu'on accueille autrement que par le mépris et l'incrédulité son extravagante prétention ?

Auguste, qui avait donné sa fille à Agrippa, pour lui témoigner sa reconnaissance des immenses services qu'il en avait reçus, pour l'honorer aux yeux du peuple romain , aurait donc déshonoré lui-même , d'une manière aussi infâme, celle à qui il l'avait uni, couvrant ainsi sa fille, son gendre et lui-même d'un opprobre ineffaçable? Une pareille supposition est-elle admissible ?

Ovide , du fond de son exil , s'adressant à Auguste pour l'adoucir et obtenir son pardon, ne cesse de lui parler de ce dont ses yeux ont été témoins, de la douleur qu'il a dû lui causer. Au lieu d'apaiser Auguste, n'était-ce pas le moyen de l'irriter davantage en lui rappelant son crime et sa honte ? Si l'exil d'Ovide tenait à un inceste d'Auguste, peut-on concevoir un langage plus maladroit, plus inepte? Or personne n'accusera Ovide de manquer d'esprit.

Si un inceste d'Auguste avait motivé la disgrâce du poëte, Livie, qui ignorait peut-être le crime de son mari, si profondément blessée , d'ailleurs, eût été la dernière personne à qui Ovide eût osé s'adresser pour intercéder en sa faveur. Or Ovide invoqua plusieurs fois, avec instance, l'intervention dé Livie auprès d'Auguste.

De quel front, on se le demande, Auguste aurait-il osé condamner à mort un des corrupteurs de sa fille Julie, le fils de Marc- Antoine (i), et à l'exil plusieurs

(i) Julio Antonio, ob adulterium Juliae, morte punito.

(Tacifte, annales, liv. IV, c. xliv. )

autres de ses amants, comme coupables d'adultère, si lui-même, et le crime eût été cent fois plus révoltant dans un père, s'en était rendu coupable avec elle ? De quel front aurait-il osé s'adresser au sénat, pour lui dévoiler, ainsi qu'il le fit, les débauches de sa fille (i), pour lui faire connaître la peine qu'il lui infligeait, les noms des complices de ses désordres , presque tous sénateurs (2) ? Quelque dissimulé qu'on suppose Auguste , il faudrait regarder ce prince , si adroit, si réservé, si profondément habile, s'il avait osé s'adresser au sénat, dans une semblable circonstance, entaché de cette souillure, comme le plus stupide des hommes. Qu'aurait-il répondu à la voix qui se fût élevée pourlui crier : « Tu en as fait autant, tu as fait pis ! »

Qu'aurait dit Julie elle-même? N'eût-elle pas pu menacer Auguste, pour arrêter le bras levé sur elle , de dévoiler le crime dont il s'était souillé ?

Et ses amants , les complices de ses débauches , se seraient-ils tus ?

Auguste était moins sensible à la mort des siens qu'à leur déshonneur. Suétone nous l'apprend : Patientius mortem quam dedecora suorum tulit. Et Ton voudrait qu'il eût contribué à celui de sa fille, et d'une façon aussi infâme !

S'il en eût été ainsi , lorsque le peuple de Rome lui demandait avec instance le rappel de sa fille , Auguste ,

(i) « De filia, libello per quaestorem recitato, notum senatui fecit. »

(Suétone, in Jugustum, c. lxv.) (a) Velléius Paterculus désigne particulièrement Quintus Crispiiius, Appius ClUudius, Sehipronius Gracchus et Scipion.

la rougeur sur le front , ne se fût-il pas lu, au lieu de lui crier avec indignation , comme il le fit : « Je vous souhaite de pareilles filles, de pareilles femmes (i)! ^

Comment Auguste , qui pour motiver, ainsi que nous l'exposerons plus tard, le bannissement d'Ovide, l'accusait d'avoir prêché dans ses poésies l'adultère , aurait-il eu l'impudence de lui faire un semblable reproche, si Ovide l'avait surpris , lui Auguste , commettant ce même crime avec sa fille Julie ?

Ovide , cherchant à s'excuser auprès d'Auguste , lui répète que c'est involontairement , que c'est par erreur, qu'il a été témoin de ce qui l'a perdu. 11 attend tout de cette justification. Qu'est-ce que cela pouvait faire à Auguste, dans ta supposition que nous combattons, qu'Ovide, par une erreur quelconque, involontairement ou non, l'eût surpris commettant un inceste? Le fait en lui-même était tout.

Ovide dit qu'il n'a recherché , qu'il n'a retiré aucun fruit de sa faute :

« Praemia peccato nuUa petita meo. »

Quel fruit, quel avantage Ovide pouvait-il attendre de surprendre Auguste dans un inceste? Aucun, cela est évident.

A quelle époque veut-on que cet inceste ait été commis, qu'Ovide en ait été témoin? On ne nous le dit pas.

Julie avait été chassée de Rome en 752 , pour n'y plus

(1) « Deprecanti saepe populo romano et pertinaciter instanti, « taies filias talesque conjuges » pro concione imprecatus. h

(Suétone, in jHffustum, c. lxv. )

revenir. L'inceste d'Auguste et le bannissement d'Ovide, qu'on lie l'un à l'autre, ont dû , de toute nécessité , précéder le départ de Julie. Or Ovide ne fut banni de Rome que vers la fin de l'année 762 , c'est-à-dire dix ans après Julie; comment expliquer un pareil intervalle?

Auguste, qui, évidemment, dans la supposition que, nous examinons , reléguait Ovide aux confins de l'empire romain, chez les Barbares , pour éloigner de ses yeux un témoin de son crime , pour éviter une indiscrétion de sa part, plutôt encore que pour le punir, aurait donc laissé Ovide , durant dix années , sous ses yeux , libre , au milieu de Rome, en communication avec tous, ennemis du prince ou mécontents , et pouvant ainsi , avec plus ou moins de réserve, dévoiler le crime d'Auguste? Supposer cela d'Auguste, l'homme habile par excellence, c'est toucher à l'absurde.

Nous n'hésitons donc pas à repousser, à regarder comme complètement erronée l'opinion qui fait exiler Ovide pour avoir surpris Auguste commettant un inceste avec sa fille Julie. Nous croyons l'avoir démontré.

Agrippa-Postome dénoncé par (Wide poor un crime énorme.

Si nous ne passons pas sous silence une supposition , qui ne mérite guère , il est vrai , qu'on s'y arrête , bien que celui qui l'a imaginée se soit vanté d'avoir enfin découvert la véritable cause de l'exil d'Ovide , c'est que nous n'avons voulu en laisser aucune en arrière.

Poinsinet de Sivry prétend, sans apporter aucune preuve à l'appui, qu'Ovide, étant décemvir, eut l'imprudence d'informer de quelque crime énorme commis par le jeune Agrippa^ et que ce fut en conséquence de ce forfait ébruité qu'Auguste prit le parti de reléguer ce prince dans wne île et d'exiler Ovide (i).

Contentons-nous de renvoyer Poinsinet de Sivry à Tacite , qu'il a lu sans le comprendre , à Tacite , un peu mieux instruit que lui des événements du règne d'Auguste , et aussi clairvoyant à coup sûr. Que dit Tacite?

« Livie s'était tellement emparée de l'esprit du vieil Auguste , qu'elle lui fit reléguer dans l'île de Planasie son dernier petit-fils, Agrippa-Postume, jeune homme d'une grossièreté inculte et fier de sa force corporelle , niais qui n était accusé (f aucun crime (2). » Nous venons de l'entendre : le jeune Agrippa n'était accusé d'aucun crime, nullius Jlagitii compertum.

Que devient donc ce crime énorme d'Agrippa? que devient cette information d'Ovide ?

Il n'est pas nécessaire, je pense, que nous poussions plus loin la démonstration.

(i) Mercure {ie France , Si\r\] 1773.

(a) « Senem Augustum devÎDxerat adeo uti nepotem unicum Agrip. pam Postumum in insulam Planasiam projiceret, rudem saue bonarum artium et robore corporis stolide ferocem, nullius lamen flagitii compertum. •

{Annales t lib. I, c. m. )

Jolie, la petite-fllle d'Auguste, surprise avec un de ses amants ou déshonorée par Ovide.

Ovide, dit-on, aurait surpris Julie, la petite-fille d'Auguste, avec un de ses amants. Il aurait livré à ses serviteurs et à ses amis , ce secret , qui , grâce à eux , serait bientôt devenu celui de Rome. De là la disgrâce d'Ovide (i).

A l'appui de cette supposition, on cite, isolément, un vers du poète , dans lequel il s'exprime ainsi : « Pourquoi retracerai-je la scélératesse de mes compagnons et la malveillance de mes serviteurs?»

« Quid referam comitumque nefas, faroulosque nocentes (i)? »

a Vers le plus important de tous, dans lequel Ovide est près de laisser échapper son secret, j) dit à son tour un autre traducteur, sans s'expliquer davantage (3).

Un troisième commentateur s'est emparé du même vers , pour imaginer qu'Ovide , après avoir abusé luimême de la petite-fille d'Auguste , afin de détourner de soi les soupçons, aurait accusé de ce crime ses compagnons, de connivence avec ses serviteurs.

Toutes ces^uppositions reposent sur une véritable méprise. Le vers qui leur a donné naissance , et sur lequel on

(i) Traduction (t Ovide, Collection Nisard.

(a) Tristes^ liv. IV, élég. ix.

(3) Villenave, Biographie universelle, article Ovide.

s^appuie , auquel on attache une si grande importance, n'a pas la signification qu'on s'est efforcé d'en tirer. Il est complètement étranger à la mésaventure d'Ovide. Il est facile de le démontrer.

Ovide n'avait pas pris soin , n'avait pas eu le temps , à son départ pour Tomes en exil , de choisir ses compagnons et ses serviteurs :

« Non mihi servorum , comités non cura legendi. »

Aussi eut-il cruellement à se plaindre de ceux qu'il avait emmenés avec lui.

Voilà pourquoi il dit :

<c Pourquoi retracerai-je la scélératesse de mes compagnons et la malveillance de mes serviteurs? Tout ce que j'ai enduré n'a pas été moins pénible pour moi que ma fuite elle-même vers l'exil :

« Quid referam comitumque nefas , famulasque nocenles} « Ipseque multa tuli non leviora fuga. »

En effet, ses compagnons, ainsi qu'il le raconte, l'avaient abandonné en route, après l'avoir dépouillé :

« Recta fides comitum poterat mala nostra levare,

■ Dilata est spoHis perfida turba mets (i). » « nie habuit fidamque manu m sociosque fidèles , »

dit-il , en parlant d'Ulysse errant sur les mers :

« Me profiigum comités deserutre mei (a).

(i) Tristes^ liv. I, élég. iv.

(a) De Ponto, lib. Il, ep. vu.

Si les commentateurs qui ont imaginé liiistoire de la seconde Julie, surprise en flagrant délit par Ovide et livrée à la risée de ses compagnons et de ses serviteurs , ou déshonorée par lui, pour les en accuser, s'étaient donné la peine de rapprocher les vers qu'on vient de lire de celui qu'ils ont cité, ils auraient reconnu la méprise dans laquelle ils étaient tombés et se seraient épargné tant de frais d'imagination. Ils peuvent se dire, à juste titre, avec Ovide : Me malus abstulit error.

Ângaste surpris pleurant sur les désordres de sa petite-fille

Julie.

Un critique célèbre, Bayle, suppose qu'il pourrait bien se faire qu'Ovide eût surpris Auguste au momentoù il pleurait dans une chambre secrète après avoir découvert les désordres de sa petite-fille, ou même pendant qu'il l'interrogeait pour connaître les délits dont elle était accusée, ou enfin , car Bayle ne sait pas bien à quoi s'en tenir, tandis qu'il faisait appliquer à la torture quelque confident ou quelque esclave de Julie, pour découvrir son crime , et qu'indigné de se voir surpris , de voir que ses desseins étaient connus d'Ovide , il l'avait exilé.

On se demande comment Bayle a pu croire qu'Ovide , pour avoir surpris Auguste les larmes aux yeux, ce qui n'apprenait rien à Ovide , ou pour l'avoir vu avec sa petitefille, au moment où il l'interrogeait, interrogatoire qui pouvait cesser à l'instant même de l'apparition du poëte.

OU, enfin, pour avoir vu donner la torture à un esclave, ce qui ne pouvait pas se faire sans témoins, eût mérité, aux yeux d'Auguste, comme ayant surpris ses secrets, la peine de mort , peine convertie , par adoucissement , en celle du bannissement? Cela ne tombe pas sous le sens.

Comment Bayle , d'ailleurs , ne s'est-il pas rappelé (tous les historiens le rapportent) que les dérèglements des deux Julie étaient patents ; qu'Auguste , loin de les dissimuler, loin de chercher à cacher les désordres de sa fille et de sa petite-fille et la douleur qu'il en avait ressentie, leur avait donné lui-même la plus grande publicité, flagitia principalis domus in publicum emisit (i); ce qui renverse toute l'argumentation du critique ?

Auguste , il est vrai , vers la fin de sa vie , se repentit d'avoir dévoilé les désordres de sa fille et de sa petitefille; mais, dans le premier moment, il les proclama , les fit connaître à tous (2) ; il en saisit même le sénat.

Une indiscrétion d'Ovide, dans de pareilles conjonctures, eût donc été aussi inoffensive qu'inutile.

T^ n'est donc pas le secret de sa disgrâce et de son exil. Nous devons le chercher ailleurs.

(i) Sénèque. Nous Tavons déjà cité.

(3) « Haec tam vindicanda principi quam tacenda , parum potens irae, publicaverat; deinde cum^interposito tempore, îd locum irs subiisset verecundia, gemens quod non illa silenlio pressisset... >» (Sénèque, de Beneficiis, lib. VI, c. xxxii. )

Julie, la petite-fille d'Auguste, surprise par Ovide dans un adultère.

Tiraboschi a consacré un article spécial à Texil d'Ovide , dans son grand ouvrage sur la littérature italienne (i). Après avoir combattu avec une certaine habileté les conjectures émises avant lui sur la cause de la disgrâce du poète , il est moins heureux dans celle qu'il hasarde lui-même.

Il suppose que la cause de l'exil d'Ovide fut d'avoir surpris à l'improviste Julie, la petite-fille d'Auguste (car c'est encore elle qui est en jeu ), commettant une de ces actions déshonnêtes pour lesquelles elle fut aussi exilée par son aïeul.

Auguste, ajoule-t-il, afin de ne pas être exposé de nouveau à la honte que lui avait occasionnée les dérèglements de sa fille , après avoir tout à coup exilé sa petitefille, et vraisemblablement fait disparaître le complice du délit , voulut encore que celui-là fût exilé , qui restait seul dépositaire de l'infâme secret, tant pour n'avoir pas devant les yeux un objet qui rappelait continuellement à sa pensée son déshonneur, que pour s'assurer qu'Ovide ne le divulguerait pas.

Nous venons de le dire, il n'y a qu'un instant : Auguste avait rendu lui-même publics les dérèglements de sa

(i) Sforia deila letie ratura italiana , 1. 1®*".

petite-fille, comme il avait divulgué ceux de sa fille. Il n'établit aucune distinction entre elles; il étala au grand jour leur inconduite , les punit toutes les deux avec éclat , et de la même manière.

En exilant sur l'heure sa petite-fille; en faisant disparaître , ainsi que Tiraboschi le veut , son complice , auquel il eût été nécessaire de joindre beaucoup d'autres; en éloignant de Rome Ovide , ce qui n'eut lieu , pour le dire en passant, que plus de deux années après, Auguste n'évitait pas la honte qui pouvait rejaillir sur lui, n'étouffait pas le secret de l'immoralité de sa petite-fille , ne faisait rien disparaître enfin : puisque tout était connu , tout était avoué, tout était proclamé par lui.

Le raisonnement de Tiraboschi tombe donc complètement à faux; il n'exphque rien, il ne prouve rien. Aussi nous croyons-nous parfaitement autorisé à ranger l'opinion qu'il a émise avec celles qu'il a combattues lui-même et qu'il a renversées. La cause de l'exil d'Ovide n'a rien gagné, sous ce rapport, à la dissertation du littérateur italien. Elle reste dans les mêmes nuages.

Ovide victime d*im coup dltat.

Un des derniers critiques entré en lice , qui a consacré sa plume à l'histoire d'Ovide (i), tout en reconnaissant que les diverses opinions émises jusqu'à lui sur les causes

(i) Villenave, Biographie u/iii'erselh t »i'l« Ovide.

de l'exil du poëte, ne peuvent soutenir un examen réfléchi, ce que nous avons cherché nous-même à démontrer, prétend que nulle invraisemblance ne se trouve dans celle qui suppose ce poète victime d'un coup d'État.

Ovide, suivant lui, qui fréquentait familièrement le palais d'Auguste, aurait été témoin de quelque fait, de quelque secret important, tel, par exemple, qu'une scène violente entre Auguste , Livie et Tibère au sujet du jeune Agrippa-Postume , et qu'il n'aurait pas été discret.

Le biographe ne s'est pas rappelé qu'Auguste , pour ne pas dire un mot au delà de sa pensée, pour rester maître de lui-même , était dans l'habitude de mettre par écrit les sujets de quelque importance , qu'il avait à traiter, même avec Livie : Sermones quoque cum singuliSj atque etiam cum Lwia sua , graviores, non nisi scriptos et e libello habebat , ne plus minusve loqueretur ex tempore (i). Il y a loin de là à la violente altercation que le biographe prête, bénévolement, il faut le dire, à Auguste. Or jamais question plus grave avait-elle pu être soulevée entre Auguste et Livie ? C'était le cas ou jamais de la traiter par écrit , avec toute la maturité , tout le calme désirable.

Le biographe fait remarquer que l'exil de Julie , d'Agrippa-Postume et d'Ovide avait été suivi de l'association de Tibère à l'empire. Il en tire la conséquence que ces événements se lient entre eux; puis il y rattache la visite d'Auguste, en compagnie de Maxime, dans l'île de

(i) Suétone, in Aagustuiu, c. i^xxxiv.

Planasie, oïl était relégué le jeune Agrippa-Postume. « Une fatale indiscrétion , dit-il en se résumant , celle d'Ovide, perdit Agrippa, Julie, Ovide, Maxime, et sans doute Auguste lui-même. »

Ainsi , voilà une simple indiscrétion du poète qui est cause de tant d'événements politiques, et de la chute de tant et de si grands personnages ! Est-ce bien sérieusement qu'on l'énonce? Afin de nous reconnaître au milieu de cette confusion de faits , de personnes, d'époques , posons quelques dates :

Le bannissement d'Agrippa-Postume est de l'an

de Rome 758

Le bannissement de la seconde Julie, de l'an. . . . 760

Le bannissement d'Ovide , de la fin de l'an.. • . 762

I/association de Tibère à l'empire, de l'an ^65

L'entrevue, et la mort de Maxime, de l'an 767

Comment renouer entre eux des événements aussi éloignés les uns des autres et dispersés sur un espace de neuf années? Comment, surtout, y rattacher la disgrâce d'Ovide, qui ne tombe à aucune des années où ces faits se sont accomplis , qui éclata subitement et le frappa comme un coup de foudre?

« Non aliter stupui quam qui Jovis ignibus ictus. »

Dans le système imaginé par le biographe , qui donne son dernier mot en disant qu'une indiscrétion perdit Agrippa , Julie , Ovide et Maxime, cette indiscrétion doit remonter, de toute nécessité , à la première victime , à Agrippa-Postume, qui fut frappé en 758. L'auteur de

riiidiscrétion a dû l'être en même temps; la conséquence est forcée. Or Ovide ne fut banni que quatre ans après Agrippa , en 762 !

Ovide n'est donc pour rien dans la catastrophe de ce dernier. Ainsi tombe, ainsi croule du premier coup tout le raisonnement du biographe.

Mais allons plus loin. Interrogeons l'histoire. Elle va nous apprendre qu'Auguste , après avoir adopté le jeune Agrippa , révolté de son naturel inculte , grossier, craignant de donner un pareil maître aux Romains , presque aussitôt après , l'éloigna de lui et le relégua à Surrente. Voyant que son caractère , loin de s'y amender, devenait de plus en plus féroce, il l'exila à perpétuité, par un décret du sénat , dans l'île de Planasie (i).

Quel rôle peut jouer dans tout cela une indiscrétion d'Ovide? Aucun.

Que Livie, dans l'intérêt de son fils Tibère, et pour lui aplanir le chemin du trône, n'ait point été étrangère à la disgrâce d'Agrippa; qu'elle ait cherché à nourrir les préventions d'Auguste , à attiser sa haine contre son petit-fils, cela est présumable : nous devons l'admettre

(i) « Tertium nepolem,simuIqiie privigrium Tiberium adoptavit. Ex quibus Agrippam, brevi , ob ingenium sordidum ac ferox, abdicavit, seposuitque Surrentum... Agrippam nîhilo tractabiliorem , immo in dies amentiorem , in insulam Iransportavit. Gavit etiam senalusconsulto ut eodem loci in perpetuum continerctur. »

(Suétone, in Jugustum, lxv. )

« Multa sine dubio ssevaque Augustus, » dit à son tour Tacite, « de moribus adolescenlis questus, ut exsilium ejus senatusconsulto sancirelur, perfeceral. ■

( annales , liv. I, c. vi. )

avec Tacite. Mais qu*est-il besoin de faire figurer là Ovide?

Il y a plus : si Ovide avait été pour quelque chose , même involontairement, dans l'éloignement du jeune Agrippa , s'il en avait été le promoteur, comment Tibère, dont il aurait ainsi servi les desseins et l'ambition , ne se fût-il pas empressé , une fois assis sur le trône à la place d'Auguste , de céder aux prières d'Ovide et à celles de ses amis, et de le rappeler de son exil ? Loin de là : il fut sourd à ces prières, et le laissa mourir à Tomes.

Quant à la seconde Julie , car nous pensons que c'est d'elle que le biographe veut parler, Auguste, nous l'avons déjà raconté , honteux de ses débauches , après les avoir étalées aux yeux du peuple romain (i), l'exila, comme il avait exilé sa mère souillée des mêmes désordres.

Qu'est-il encore besoin là d'une indiscrétion? Tout est avoué , tout est au grand jour.

Que Maxime en ait commis une , en faisant confidence à sa femme, qui l'aurait révélé à Livie, de la visite secrète qu'Auguste aurait faite avec lui dans l'île de Planasie pour voir le malheureux Agrippa , nous l'admettons sur la foi de Tacite (2). Mais si c'est Maxime , si,

(i) Pubiicaverai , dit Sénèque.

(a) « Rumor incesserat paucos ante tnenses, Âugustum çlectis conseils et eomite uno Fabio Maximo, Planasiam veetum ad videndum Agrippam : multas illie utrimque lacrymas et signa caritatis, spemque ex illo fore ut juvenis penatibus avi redderetiir. Quod Maximus uxori Maicia: aperuisset, illam Liviae, guarum id Caesari. »

( ^finales, lib. I, c. v.

après lui, c'est sa femme qui a commis T indiscrétion, ce n'est donc pas Ovide.

Est-il nécessaire de le rappeler? lorsqu' Auguste, quelques mois avant sa mort , vers le milieu de Tan 767 , se rendait dans l'île de Planasie en compagnie de Maxime, Ovide était depuis plus de quatre annœs sur les bords du Pont-Euxîn.

Comment donc rattacher Vv\ïl du poëte à cette visite, dont le bruit n'est peut-être jamais parvenu jusqu'à lui?

Aussi nous paraît-il impossible d'expliquer dans im sens direct , au lieu de regarder comme le cri d'un homme superstitieux, longtemps malheureux, persuadé que son malheur est contagieux, son amitié funeste, ces paroles toucliantes d'Ovide, écrivant à Brulus, et Toubliant pour s'adresser à Maxime , son plus cher, son plus constant ami, qu'il vient de perdre au moment où II allait intercéder pour lui auprès d'Auguste : « Tu étais décidé, Maxime, honneur de la famille des Fabius, h ï 'ad lesse r d ' u ne voix s u pp liante au di v i ri Ai igus te po u r moi; tu meurs avant de l'avoir fait, et je me persuade ( je n'en valais pas la peine ) que je suis cause de ta mort (j). »

Aussi le poète, effrayé du contact de son amitié , de s'écrier immédiatement après ; « Je redoute désormais de confier à qui que ce soit mon salut:

« Jam LÎmeo nosli'am cuiquam mandare saluleai 1 > (1} C^ta»eraji pro me« Fabi^c lauii, Maxime, geutiâ,

PcPidJa doLc prcctSf cniisjmnii^; peu , MsKiiuf:^ inurtîs (?ti>u fui<riitn ïiiuy) me rcur f^nc Luu\

f Pf r^'i/M, \\h. IV, l'jt, vi)

Que la femme de Maxime , ainsi que le raconte Tacite , se soit accusée d'avoir été , en révélant à Livie la visite d'Auguste, la cause de la mort de son mari, en supposant que cette mort ait été volontaire , ce qui est douteux d'après Tacite lui-même, dubium an quœsita morte j cela se comprend :

JSeque multo post exstincto Maximo, auditos in fu^ nere ejus Marciœ gemitus semet accusantis quod causa exitii marito fuisset ( i ) .

Le nom d'Ovide fût certainement sorti de la bouche de Marcia, s'il avait pris part au malheur de son mari. Ce nom, elle ne le prononce pas. Elle s'accuse seule.

Comment, en effet, Ovide pouvait-il avoir participé à la mort de Maxime, lui, relégué depuis tant d'années aux bornes de l'empire romain , lui , dont les simples relations avec Rome demandaient une année entière (2) ?

Comment, enfin, lui attribuer tant d'infortunes accumulées?

Lui-même va donner un démenti à cette accusation posthume. Il proclame que sa faute n'a perdu que lui seul, et n'a pas entraîné d'autre malheur :

« Est mea culpa gravis , sed quae me perdere solum « Ausa sit et nulium majus adorsa nefas. »

Ce mot dit tout.

(i) Annales y liv. I, c. v.

{1) Dam tua pervenit , dum littera nostra recurret,

Tôt maria et terras pcrmeat, annus abit...

Dum Tenit hue rumor. ...

Factaque eunt ad tus , anaus abUsc potest.

( De Ponto. )

Que reste-t-il donc de la supposition élaborée avec tant de peine par le biographe? Nous croyons en avoir démontré le vide.

Le problème reste encore irrésolu.

L'Art d'aiiàer, cause de l'exil d'Ovide.

Ici nous commençons à marcher sur un terrain plus ferme.

Aurélius Victor, historien du quatrième siècle, dit que VJrt d* aimer fut la cause de IVxil d'Ovide : Poetam Ovidium , qui et I\faso , pro eo quod très libellos amatoriœ artis conscripserat , exsilio damnavit.

Il n'était que l'écho de ce qu'Ovide lui-même racontait dans ses poésies. Ovide nous apprend, en effet, qu'Auguste, rendant Tédit par lequel il le reléguait au fond du Pont-Euxin , l'accusait d'avoir prêché , dans son Art d aimer ^ l'adultère, mettant ainsi les vers du poète sur la même ligne que l'adultère lui-même, que la loi frappait seul d'un châtiment.

Le poète et la postérité ne s'y sont pas trompés. Ce n]était qu'un prétexte; c'était, comme le dit Ovide, afin que sa faute fut mise uniquement sur le compte de son Art d aimer :

• Ut pateat sola culpa sub Arte mea. »

Le voile était trop transparent. Un motif plus grave ,

plus sérieux, de nature à blesser personnellement Auguste, et que ce prince avait un intérêt particulier à cacher, avait dicté la disgrâce et réloignement du poète. Nous y reviendrons bientôt; contentons-nous pour le moment de parler de VJrt cf aimer.

Éc*outons Ovide :

« Stultam conscripsimus Artem ;

« Innocuas oobis hœc vetat esse manus.

« Velili si lege severa « Credor aduUerii composuisse notas...

« Arguor obscœni doctor aduheriî. »

Ovide, qui se tait sur la véritable cause de sa disgrâce, n'hésite pas à repousser le crime qu'on veut attacher à ses poésies , qu'il ne peut consentir à déshériter de son affection de père :

« Nos quoque délectant quamvis nocuere libelli . »

La tâche était facile : Ovide se sentait à son aise vis-àvis d'Auguste pour défendre son u4rê cT aimer.

« Je ne suis pas le seul , dit-il à Auguste , qui ait composé des vers amoureux. Je suis le seul qui en soit puni . TibuUe donne des leçons du larcin amoureux , et apprend aux mariées par quel art elles peuvent tromper leurs époux; on ne lui en a pas fait de reproche. TibuUe est lu, est goûté. 11 était déjà connu lorsque tu étais prince .-Tu trouveras les mêmes préceptes dans le tendre Properce , et cependant pas la moindre observation ne lui a été adressée (i). »

( ( ) Denique coiii|K>sui teneros non solus atnores , Composite pœuas solus amore dcdi.

A ces noms Ovide ajoute celui de Catulle, chantant ses amours et ses adultères :

« Multos viilgavit amores « In quibus ipse suuin fassus aduUerium est. »

« Que serait-ce, s'écrie Ovide, si j'avais composé ces mimes pleins d'obscénités, dans lesquels l'adultère marche le front découvert et où l'épouse astucieuse trompe son sot mari? Et cependant la vierge nubile, la matrone, l'homme, l'enfant, une grande partie du sénat, assistent à ces représentations. Ce n'est pas assez de blesser les oreilles par des paroles obscènes : elles accoutument les yeux à voir des choses infâmes. Au lieu d'une punition le poète en reçoit un salaire. Le préteur achète ces compositions criminelles à beaux deniers comptants. Suppute, Auguste , ajoute Ovide , suppute la dépense de tes représentations scéniques. Tu lis ces mimes, payés par toi ; tu en as fait souvent représenter ; tu as vu de tes yeux avec plaisir l'adultère sur la scène :

« Luminibusque tuis « Scenica vidisti laelus adulleria. »

Comme si ce n'était pas assez de ce trait sanglant, le poète continue :

Multaqae dat furti talis pnecepta docetqae Qua nnptaD possiat fallere ab arte yiros.

Nec fuit boc illi fraodi , legiturqae TibuUus ,

Et placet, et jam te principe notas erat.

lovcnies eadem blandi praecepta Propert}, Di&trirtus ininima oec tameu ille uota est.

( Tristes, liv. II.

« Est-ce que le théâtre rendrait cela innocent? Mais mes poésies, cause de ma disgrâce, ont été mises en scène et chantées devant le peuple. Elles ont captivé souvent tes propres yeux :

« Saepe ociilos etiam detinuere tuos. »

Je les avais déjà publiées lorsque , préteur, tu notais les chevaliers en faute, et pas une fois tu ne m'as adressé de reproche :

« Garminaque edideram eu m te delicta notanlem « Praeterii loties irrequietuseques. »

UArt d aimer était depuis longtemps dans toutes les mains. Il avait fallu à Auguste huit ou neuf années pour s'apercevoir qu'Ovide y donnait des leçons d'adultère ! Auguste avait besoin d'un prétexte (i).

Le poète ne fait pas encore grâce à son accusateur : « Je prêche l'adultère? Mais, sous le péristyle du temple de Mars, on voit Vénus accouplée au diei^ Vengeur. C'est toi qui l'a fait faire.

c< Mes vers sont obscènes? Mais, si dans tes maisons apparaissent en peinture les anciens héros , dans un certain lieu , on y voit un petit tableau représentant toute espèce d'accouplements et de postures lubriques :

« Sicque concubîlus varios Venerisque figuras « Exprîmit, est aliquo parva tabella loco. »

(ï) Les trois livres de V^rt tt aimer furent écrils vers Tan 753-754 de Rome, lors de l'entrée en campagne de Caîus contre les Parihes, ainsi qu*on le voil au livre F*".

On a souvent reproché à Ovide, Voltaire entre autres, ses prières , ses flatteries envers son persécuteur. On ne lui a pas assez tenu compte de cette éloquente récrimination. Le poète vengeait le proscrit.

Que pouvait répondre Auguste à cette justiflcation du poëte? Il savait, aussi bien que le chantre de Vy^rt cT aimer ^ que là n'était pas son crime. Il dut sourire à la lecture de ces vers, si toutefois ils ne lui firent pas monter la rougeur au front. Auguste était le maître. Il répondit en prolongeant indéfiniment le supplice du malheureux poëte. La prière du proscrit ne devait pas être entendue :

« Ablata principis ira,

« Sedibus in patriis det mihi posse mori. »

Ovide devait mourir sur la terre d'exil.

Après avoir passé la revue et fait justice des opinions diverses émises jusqu'à ce jour sur la cause de l'exil d'Ovide, laissant à part celle qui n'en fut que le prétexte, son ^rt d'aimer , il ne nous en reste plus qu'une seule à examiner, que nous avons réservée pour la dernière , comme étant celle qui nous paraît présenter le plus de vraisemblance , comme pouvant satisfaire aux conditions du problème à résoudre.

laissons d'abord parler Ovide. Car c'est dans les poésies tombées de sa plume, depuis le jour où il fut chassé de Rome pour n'y plus rentrer, où il laissa exhaler ses

plaintes et sa douleur, qu'il nous est possible, à travers les nuages dont il enveloppe sa pensée , le secret qu'il s'est promis de refouler dans son sein, d'entrevoir la vérité.

Les poésies que nous nous proposons d'interroger se composent des Tristes^ dénomination empruntée au sentiment qui les dicta , cano Tristia tristis , et des lettres écrites de Ponto^ lieu de l'exil d'Ovide; les premières comprenant cinquante pièces ou élégies, les secondes quarante-sept lettres en vers, écrites à ses amis et à sa famille.

Ces élégies , ces lettres , ces quatre-vingt-dix-sept pièces, nous les avons lues, nous les avons étudiées avec la plus grande attention. Rien de ce qui peut s'y rattacher à la disgrâce d'Ovide ne nous a échappé.

Qu'y dit Ovide :

a Rien de sanglant n'a motivé ma peine ; Je n'ai point attenté aux jours d'Auguste ; Je n'ai rien dit, rien proféré de violent; Je n'ai point , dans un instant d'ivresse , laissé tomber de paroles profanes (i). »

Et ailleurs :

(c Je ne suis point venu sur les rivages du Pont coupable d'un meurtre;

Ma main n'a pas mêlé le poison;

(i) Non sitpœoae causa cruenta meae;

Non petitum

Gesaream caput est;

Non aliqnid dixi violentaque lingua locuta est; Lapsave snnt nimio verba profana roero.

( Tristes , liv. UI, élég. v. )

Je n'ai point appose mon cachet sur un faux ;

Je n'ai rien fait qui soit défendu par la loi (i). a

Qu'ai-jefait?

« J'ai écrit un malheureux Art d aimer ^ stultam conscripsimus Artem. En quoi j'ai péché en outre, ne le demandez pas.

• Et quid prseterea peccarim , quserere noli. »

«Tais-toi, ma langue; le reste ne peut pas être raconté :

« Lingua, silc, non est ultra narrabile quicquain. »

Ainsi voilà la question resserrée dans ses véritables limites, réduite à ses termes les plus simples :

VÀrt (F aimer y d'une part, l'une des causes, le prétexte de l'exil d'Ovide ; d'autre part, un fait que le poète doit taire , qu'il ne peut révéler :

« llla tegi c«ca condita nocle decet, »

seconde cause, la véritable, de l'exil du poète.

Nous nous sommes expliqués sur VArt cT aimer : il est inutile d'y revenir ; tout le monde, d'ailleurs, est d'accord à cet égard.

Reste la cause véritable, non avouée. Là est le mystère , le point de la difficulté.

(i) Non ego capde nocens in Pontica littora veni, Mixtave snnt nostra dira venena manu.

If on mea snbjecta conTÎcta est gemma tabella Mendacem ceris imposuisse notam.

Nec qnidqnam quod lege veter committere, feci.

( De PontOy lib. Il, ep. ix. )

Interrogeons de nouveau Ovide. Voyons s'il ne lui sera pas échappé, à son insu , un mot, une expression , une allusion , que nous puissions saisir et qui fasse enfin briller la vérité.

Forts de l'examen auquel nous venons de nous livrer, affranchis de toutes ces suppositions qui auraient pu troubler notre vue et embarrasser notre jugement, connaissant par Ovide lui-même Ténumération des faits dont on n'a pu l'accuser, nous pouvons marcher d'un pas plus sûr.

Il est certain, d'abord, que le fait reproché h Ovide, qui causa sa perte , était de nature à blesser personnellement et profondément Auguste. Cette observation est capitale.

Laissons parler le poète :

« Guique dolor pectus tetigisset Caesaris alti. « Maxima pœna mihi est ipsum ofTendisse...

n Nam non sum tanli ut renovem tua vulnera, Cxsar, « Quem nimio plus est iniloluisse semel. »

Le fait était tel qu'il pouvait entraîner la mort du coupable. Ovide le redoutait du moins :

« Perdere vitam « Caesaris ofTenso numine dignus eram ; « Cujus in eventu pœnam clementia tanta est « Ut fuerit nostro lenior ira metu. »

Quelle était cette faute si grave , si fatale? Ne nous en laissons pas imposer par le mot crime dont se sert le poète. Car, ainsi qu'il le dit à un de ses amis : « Une

simple faute devient, doit être appelée crime, forfait, lorsqu'elle s'adresse aux divinités supérieures :

« Ut non facinusy sic culpa vocanda est.

« Omnis at in magnos culpa deos scelus est. •

Il a donc commis deux crimes : l'un , par ses vers ; l'autre , par ses yeux , parce qu'Us ont vu ce qu'il appelle son erreur :

<f Perdiderunt cum me duo crimina, carmen et error, >•

Mea. nostra crimina^ répète-t-il ; meum crimen^ nostrum crimen^ dit-il en parlant particulièrement du crime de ses yeux.

Ainsi, ses yeux ont vu, ont fait, en voyant, un crime; il a failli pour avoir eu des yeux :

« Inscia quod crimen viderunt lumina plector, « Peccatumque oculos est habuisse meum. «

« Sed partem nostri criminis error habet. »

s'empresse-t-il d'ajouter (i).

Écoutons-le; qu'a-t-il vu ?

« Gur aliquid vidi ? Cur noxia lumina feci ?

« Cur imprudent! cognita culpa mihi est ?

« Inscius Actœon vidit sine veste Dianam (a). »

<c Pourquoi ai-je vu quelque chose? Pourquoi ai-je

{i)7>M/«,liv. III,élég. V.

(2) Tristes, liy. lî.

rendu mes yeux coupables ? Pourquoi , imprudent , ai-je connu ma faute 'iActéon^ sans le vouloir^ vit Diane nue. » Emparons-nous de cette comparaison échappée au poëte. Ne viendrait-il pas de trahir le secret qu'il s'était promis de garder, mais qui devait peser sur son cœur ulcéré? Il ne lui était ni facile ni sûr, nec le^e nec tutumj de parler ouvertement; pouvait-il en dire davantage ?

« Inscius Actson vidit sine veste Dianam. »

Li?ie vue nue dans le bain.

On l'a dit avant nous, mais nous croyons qu'il nous était réservé de le démontrer : cette Diane, cette divinité surprise nue au bain, c'était Li vie , la femme d'Auguste, qu'Ovide, admis familièrement dans le palais du prince, aurait surprise nue entrant dans le bain.

Cette supposition, nous devons le reconnaître, ne soulève aucune des objections qu'on peut reprocher à toutes celles que nous avons passées en revue. Elle remplit toutes les conditions du problème si longtemps cherché; elle présente tous les degrés de vraisemblance; elle concorde avec toutes les paroles échappées à Ovide.

Lui-même, au surplus, semble avoir pris à tâche, toutes les fois qu'une occasion détournée se présente à lui , de la placer sous nos yeux , pour nous laisser deviner ce qu'il lui est interdit de dévoiler.

Ovide ne parlait presque jamais de Livie sans la comparer à Junon ou à Vesta. Livie, Vesta, Junon, c'était

pour lui une seule et même divinité ; Auguste , c'était Jupiter. Voici les allusions qu'il laisse échapper :

a O déesse, dit-il à Vesta, tu ne devais pas être vue par un homme :

« Tu, dea, nec fueras aspicienda viro. »

a Homme, j'entrerai dans ce lieu sacré, où jamais un homme n'aurait dû pénétrer :

« Sacra vir întrabo , non adeunda viro. »

« Là , j'ai VU la matrone descendre le pied nu; stupéfait, sans voix , je m'arrêtai :

« Hue pedc matronam nudo descendere vidi , « Obstupuî tacitus, suslinuique gradum. »

a Je l'ai vue, dit-il en parlant de Junon, c'était celle, je l'ai reconnue, qui siège à côté de Jupiter; je frémis; mon âme, je l'avouerai , pâlit d'un secret efFroi :

« Haîc erat , agnovi , quœ stat in arce Je vis ; « Horrueraniy tacitoque animum pallore fatebar (i). »

Pour que ce qu'Ovide avait vu , car c'était là son crime , fut de nature à blesser, à offenser si profondément Auguste, à provoquer sur le moment même, d'un mot.

(i) Ces citations sont empruntées au livre VI des Fastes.

On sait que c'est dans son exil à Tomes qu'Ovide retoucha et termina son poème des Fastes, ainsi qu'il l'indique au livre IV. Il parle ici de cérémonies qui avaient lieu à Rome tous les ans , qu'il avait vues maintes fois, et qui n'avaient, par conséquent, rien qui pût exciter sa surprise. Ce sont donc des allusions à sa mésaventure, que nous retrouvons évidemment sous sa plume.

d'un geste , la mort du coupable,

« Poterat minimo me perdere nutu , »

il fallait qu'Auguste fût blessé dans ce qu'il avait de plus cher, de plus sacre. Or qu'avait-il de plus sacré, de plus cher, que son honneur, que celle qui partageait son lit, et pour laquelle il professait un véritable culte, on le sait ? Apprendre qu'un homme , et un homme renommé pour ses aventures amoureuses , a pénétré jusqu'à elle , l'a vue dépouillée de ses vêtements, nue dans le bain, croire qu'il l'a surprise de dessein prémédité, n'y avait-il pas là de quoi exalter la douleur, la colère d'Auguste , de provoquer sa vengeance , v«W/m iram^ et d'attirer la foudre sur la tête d'Ovide?

Mais comment, s'il en était ainsi, dira-t-on, la tête d'Ovide fut-elle épargnée?

Lui-même va nous en instruire.

Ovide, revenu d'un premier moment de terreur, protesta, pour sa justification, que c'était involontairement, par une erreur qu'il ne cesse de déplorer, qu'il a vu ce qui a entraîné son malheur et sa perte; que c'est sans préméditation qu'il a failli :

« AbfuU omne « Peccato facinus , consiliumque meo ; »

qu'il n'a recherché, qu'il n'a retiré aucun fruit de sa faute ( point délicat pour Auguste et pour Livie ) :

« Me peccasse, sed illo • Prœmia peccato nulia peiita mihi^ »

Nouvel Actéon, il est arrivé, comme lui, insciemment.

wmtum

auprès de celle qui entrait dans le bain ; il a eu le malheur de la reconnaître :

« Cur imprudent! cogoita culpa mihi est? »

« J'aurais pu éviter ce malheur avec plus de précaution , dit-il , mais la fatalité pesait sur moi :

« Sive malum potuî tamen hoc vitare careodo , * Seu ratio fatum viocere nulla potest. »

La justification d'Ovide était de nature à adoucir la colère d'Auguste. Aussi, tout en gardant contre lui un vif ressentiment , en Je punissant, lui fit-il grâce de la vie :

« Habui moderatam vindicis iram ; « Quod vivam munus habere dei. »

Voulant l'éloigner de Rome, de sa présence, de celle de Livie , il ne l'en chassa pas par un décret du sénat (i) , ce qui eût mis peut-être Auguste dans la nécessité d'en dire plus qu'il ne voulait. Il se contenta de le reléguer au loin par un simple édit émané de lui-même.

L'action d'Ovide pouvait compromettre Livie. Dans cette supposition , pouvait-il se servir d'une expression moins forte que celle qu'il emploie, mieux appropriée à la haute position de la personne? 11 se félicite de ce que sa faute na osé perdre que lui seul , et n'a pas entraîné un plus grand forfait :

• Est mea culpa gravis, sed quae me perdere solum « Jusa sit et nulium majus adorsa nef as, *

(i) Non mea décrète damoasti facta seoatus.

( Tristes, liv. U.)

Quant à sa faute , il ne cesse de répéter, et presque dans les mêmes termes, qu'elle est le fruit d'une erreur :

• Me malus abstulît error....

« Cœlestique viro quis me deceperit error

« Dîcite....

« Soit quoque, quum perii, quis me deceperit error. •

Mais cette erreur, de quelle manière y est-il tombé? c'est ce qu'il ne peut révéler :

a II serait trop long, trop peu sûr, dit-il , de raconter comment mes yeux se sont rendus coupables :

« Nec brève nec tutum quo sîot mea dicere casu « Lumina funesti conscia facta malî. »

A son défaut , ne pouvons-nous pas supposer qu'entré dans le palais d'Auguste , qui lui était toujours ouvert , par erreur, par distraction , non certis passibus errons , ainsi qu'il le dit d' Actéon , il s'est dirigé vers un appartement réservé , s'est permis d'y pénétrer, et s'est vu dans la salle de bain de Livie , où il a eu le malheur de la surprendre nue.

Auguste a paru comprendre que la faute d'Ovide pouvait être involontaire et le résultat d'une erreur. Idque deus sentit^ dit Ovide.

a II a compris comment je me suis permis la chose , il a usé d'indulgence :

« Quaque ego permisi , quaque est res passa» pepercit , « Ususet est modice fulminis igue sui. »

a Ta colère, dit Ovide à Auguste, a été en effet mo-

dérée. Tu m*as donné la vie. On ne m*a enlevé ni mon nom, ni mon droit de citoyen; ma fortune n'a point été donnée à d'autres; je ne suis point qualifié d'exilé dans ton édit (i). »

Maxime, le familier d'Auguste, l'ami d'enfance d'Ovide, qui avait partagé la colère d'Auguste, revint comme lui de sa première impression. Au premier bruit de l'événement, il s'était informé auprès d'Ovide de ce qui en était. Celui-ci, attéré par la peur, ne sachant s'il devait avouer ou nier, ne répondit que par des larmes (2). Il partit. Maxime irrité , persuadé qu'Ovide était coupable, lui avait retiré son amitié. Plus tard, mieux

(i) Ira quidem moderato tua est, yitamqnc dedisti;

Nec mihi JQS cîtîs, nec mihi nomen abest; Nec mea concessa aliis fortnna ; Dec exsiil Edicti Terbis Dominor ipse tui.

(Tristes, Uw. \, é\ég. m.)

(a) Cum dbi qaaerenti num Tenis nuotius esset

Âttalerat culpae qaem mala fanfa meae, loter confessam médias dabieque negantem Haerebam pavidus, dante timoré notas.

Gatta per attonitas ibat oborta gênas.

{De Ponto, lib. II, ep. m.)

Dans une leUre à un autre de ses amis, auquel il était dans Thabitude de ne rien cacher, Ovide se reproche également de ne pas s*étre ouvert à lui. Il se persuade qu'aidé de ses conseils il eût réussi peut-être à éviter la peine du bannissement :

Cuiqne ego narrabam sccred quidqnid babebam ,

Ezcepto quod me perdidit , unns eras.

Id qnoque si scisses^saWo fruerere sodali,

CoDsilioque forem sospes, amice, tuo.

(Tristes f Ut. III, clég. vi.)

éclairé, il la lui rendit. Aussi Ovide put-il écrire, de PontOy à son ancien ami :

« Oui, ta colère dans le premier moment fut juste, et tu ne fus pas moins sévère pour moi que celui qui avait le droit de se trouver offensé. La douleur qui avait frappé le cœur du grand César, tu juras de suite que tu la partagerais. Mais, lorsque tu fus éclairé sur la cause de mon malheur, on dit que tu déploras mon erreur. C'est alors qu'une lettre de toi vint pour la première fois me consoler, et me donner l'espoir de fléchir le dieu que j'avais blessé (i). »

Cet espoir devait être déçu.

Ovide, du fond de son exil, ne cessa de supplier Auguste , soit par lui-même , soit par ses amis , de lui faire grâce. Le voyant sourd à ses prières, il comprit que Livie seule pouvait obtenir son pardon , le lui accorder elle-même en quelque sorte.

« Le violateur du temple , s'était-il dit, se réfugie quelquefois à l'autel , et ne craint pas d'invoquer la divinité qu'il a offensée (2). »

C'est ce que fît Ovide, 11 engage donc sa femme à

(i) Ira quidem primo foerat tua josta, nec ipso

Lenior, ofTensns qui mihi jure fuit Quique dolor pectus tetigisset CaBsaris alti

Illum jnrabas protinus esse tniim.

Ut tamen audita est nostrae tibi cladis origo

Diceris erratis ingemuisse meis.

Tum taa me primnm solari littera cœpit Et besam fleoti spem dare posse denm.

(De PontOt lib. H, ep. m.)

(a) Confugit iuterdum templi Tiolator ad aram

Nec petere offensi numinis horret opem.

s^adresser à Livie, à choisir le moment d'aborder cette Junon :

« CuiD tibi contigerit formam Junonis adiré , »

lui dictant comment elle doit s'y prendre , ce qu'elle doit dire. Il accable d'éloges Livie, à qui il ne trouve rien de comparable, après Auguste, sous le soleil :

« Qua oibii in terris ad finem soiis ab ortu « Clarius , excepto Gaesare , mundus habet. »

Elle est seule digne, véritable Junon, de partager la couche divine d'Auguste :

« ...Quae mores Juoonis habeodo « Sofa est cœlesti digna reperta toro. »

Il exalte, avant tout ( habile précaution dans la bouche d'Ovide), sa vertu et sa pudeur : « Tu dois prier toimême , dit-il à sa femme , l'épouse d'Auguste, laquelle a une vertu aussi éclatante pour que l'antique honnêteté ne puisse pas écraser notre siècle du renom de sa pudicité :

« Cœsaris ut conjux ore precanda tuo; « Quae praestat virtute sua, oe prisca vetustas « Laude pudicitiae saecula oostra premat. »

Il insiste, il revient sur la pudicité de l'épouse : « Livie, s'écrie-t-il , tu es la Vestades mères pudiques :

« Esse padicarum te Vestam , Livia , matrum. » Ovide sent combien il est délicat de s'adresser à Livie.

Aussi recommande-t-il à sa femme, qui craignait avec juste raison de l'aborder, trépidas et adiré timeSj d'éviter de lui parler de ce qu'il a fait , de s'en garder comme d'une chose mauvaise, mala causa silenda est y de se borner à des prières, à des larmes, à se jeter aux pieds de cette divinité (i). livie comprenait de reste ce qu'on n'osait lui dire,

Livie n'obtint rien d'Auguste, ou plutôt ne voulut rien demander. I-^eur cause, leur injure était commune.

Livie , qui disait que si elle avait acquis un si grand empire sur Auguste , elle le devait surtout à son excessive pudicité (2) , n'était pas femme à pardonner à celui qui l'avait exposée à perdre cet empire.

Il ne serait pas impossible de trouver un souvenir historique, bien qu'altéré par la tradition , de l'aventure d'Ovide , dans l'anecdote rapportée sur Livie par Dion Cassius. Cet historien raconte que des hommes nus ayant été vus par Livie , allaient être mis à mort pour cela ; mais que Livie leur sauva la vie , en disant que des corps nus, pour des yeux pudiques , n'étaient pas autre chose que des statues.

Ici , il est vrai , ce n'est pas Livie qui est vue, mais qui voit. Mais ne peut-on pas admettre que l'historien, dans l'impossibilité d'apprécier exactement un fait qu'on s'était appliqué, à l'origine , à envelopper de mystère, qui

(i) Nec nisi sollicitae sint tua 7erba preces.

Tum lacrymis demenda mora est , sammissaque terrae Ad non mortales braechia tende pedes.

{De Ponto, lib. III, ep. i.)

(a) Dion Cassius, Tiberius, lib. lviii.

n'avait pu que transpirer, et sur lequel deux siècles et demi avaient passe, a pu intervertir les rôles? Cela nous paraît excessivement probable. Au surplus, Dion luimême convient que , pour quelques faits éloignés et peu connus, et c'est bien ici le cas, il a pu quelquefois se tromper, réduit qu'il était à des conjectures.

Quant à la peine de mort, qu'Ovide redoutait, per^ dere vitam digniis eram^ nous venons de le dire : elle lui fiit épargnée.

Cependant Livie ne jugea pas , sans doute , que les yeux du chantre des Amours fussent assez pudiques pour qu'elle pût passer, nue, pour une statue, et que grâce entière fût accordée au coupable. Elle n'avait pas oublié, d'ailleurs, le danger auquel Ovide l'avait exposée visà-vis d'Auguste.

Auguste meurt ; aussi Livie , Livie, plus puissante que jamais, et dont le fils vient de monter sur le trône , ne pardonne pas.

Ovide , qui connaissait l'esprit vindicatif de Livie et le caractère non moins inflexible de Tibère , sentit s'évanouir l'espoir d'un adoucissement à sa peine, qu'Au-» guste, satisfait sans doute par une si longue expiation^ avait laissé entrevoir peu de temps avant de mourir ;

« Cœperat Augustus deceptae ignoscere cuipae. ^ Sa mort lui enleva cette dernière espérance ; « Spem nostram terras deseruitque simul. »

Si Livie eût été personnellement désintéressée dans

Tacte dont Ovide avait été témoin ; si cet acte, à plus forte raison, tel, par exemple, qu'un adultère, un inceste d'Auguste , ainsi qu'on l'a prétendu , eût été de nature à la blesser elle-même et d'une manière aussi sensible ; s'il se fût agi des filles, des enfants d'un autre lit, qui étaient détestés d'elle et de son fils Tibère , Livie ne se fut-elle pas prêtée, Auguste mort , au rappel d'Ovide ? Elle ne le fit pas.

Nouvelle Diane, non moins implacable, elle était femme à dire à son Actéon, au malheureux poète : o Maintenant va raconter que tu m'as vue nue :

« Nunc tibi me posito visam velamine narres. »

Ovide, dans son désespoir, se hasarda à supplier de nouveau Livie et son fils :

a Que ces lieux augustes , que les dieux qui les habitent me pardonnent. C'est de là, dit-il, qu'est partie la foudre sur ma tête :

« Ignoscant augusta mihi loca , dique locorum « Yenit in hoc iila fulmen ab arce caput. »

Il prie un de ses amis, qui approche de la cour, d'intercéder pour lui auprès de Tibère et de Livie :

« Tu modo si quid agi sperabis esse precando « Quos colis exora supplice voce deos. »

Il renouvelle la demande, qu'il avait déjà adressée à Auguste , d'un rapprochement de sa patrie , s'il doit renoncer à y être rappelé :

• Clausaque si misero patria est , ut ponat in illo « Qui minus Ausonia distat ab urbe loco. »

« Tâche d'obtenir, écrit-il à sa femme, que je sois jeté dans un pays moins affreux :

« Ut minus infesta jaceam tellure , labora. »

Tibère et Livie furent sourds à ses supplications. Ovide mourut loin de Rome, chez les Barbares.

Résumé.

Nous croyons avoir démontré que toutes les conjectures, toutes les suppositions, émises en si grand nombre , tant par les anciens que par les modernes , sur la véritable cause de l'exil d'Ovide , qui résument tout ce qu'on a pu imaginer pour l'expliquer, ne résistaient pas à un examen approfondi, et devaient être rejetées.

En sera-t-il de même de celle que nous avons nousmême proposée, que nous venons de développer, dont nous venons d'accumuler les preuves?

Si l'on ne voulait pas que nous eussions été plus heureux que nos devanciers , serait-ce trop exiger que de demander qu'à notre exemple on combattît notre opinion , qu'on la discutât , qu'on nous prouvât qu'elle ne repose sur rien de fondé , rien de sérieux , rien de vraisemblable, et qu'elle doit avoir le sort de ses aînées?

Jusque-là , qu*il nous soit permis de croire que nous avons enfin soulevé le voile qui pesait sur une question , encore palpitante d'intérêt après tant de siècles , à rhonneur immortel des lettres.

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