‹ Essai sur l'histoire ancienne et moderne de la nouvelle RussieChapitre 21 sur 44 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Du commerce ancien de la mer Noire ou Pont- Euxin.

Vouloir remonter à une époque antérieure à celle de la fondation des colonies grecques , pour établir la première existence du commerce de la mer Noire , ce serait se perdre dans la nuit et l'ignorance des temps , ce serait bercer de chimères l'attehtion du lecteur impartial , qu'on doit savoir respecter.

Ce serait ainsi perdre beaucoup de temps que de s'arrêter aux fables qu'Aristée mit en vers au retour de son voyage en Scythie , où le commerce l'avait attiré. On ne peut exiger de nous des d<îtails très-étendus : quand on n'a pas des notions bien suivies , bien exactes , bien constatées , sur l'histoire d'une ou de plusieurs nations antiques , où trouverait-on celles de leur commerce?

J'ai déjà rapporté , suivant les circonstances qai se sont offertes, les points principaux des spéculations des Grecs sur le Pont-Euxin; dans ces temps reculés, les objets de première nécessité fixaient seuls les Opérations commerciales ; ils consistaient principalement en grains, sel, poisson séché, cuirs, cire, miel et fourrures. L'avidité y joignit l'achat des esclaves, et la férocité des riverains multiplia tellement le nombre des victimes, qu'on les transporta chez l'étranger pour les revendre avec plus de bénéfice.

Phanagorie, Panticapée, Théodosie, Cherson, Tanaïs, Taphros, Olbia, Ophiuse furent les premiers entrepôts du commerce, (i)

Après les victoires de Lucullus et de Pompée , les Romains ajoutèrent à leur système de conquête le projet momentané de les faire fleurir par le commerce. Pompée ayant subjugué le royaume de Pont, ofirit à Rome une source de richesses dans le commerce de la mer Noire. Jusque-là les Égyptiens , maîtres de celui de FEurope et de l'Asie , fixaient, à leur gré , le prix que les Européens devaient donner des productions de l'Inde.

Les échanges avaient lieu dans les spéculations des Égyptiens , parce qu'ils étaient tous à leur

(i) On trouve , dans les Plaidoyers de Démosthènes contre Phormion et contre Lacritns, les preuves de ce commerce.

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avantage. Cela se conçoit, en réfléchissant qu'ils nWaient point de concurrens dans la livraison des marchandises de Flnde, et que les acheteurs arrivaient de tous côtés en Egypte avec celles de TEUrope. Ainsi ils recevaient de Tor, de l'argent, du cuivre , du fer , du plomb , du laiton , des draps , des vins , du soufre, de Talun, des cuirs, de l'ambre , du mastic et autres articles; puis ils donnaient en retour des pierres précieuses , des drogues , des parfums, de l'ivoire, des étoffes de soie, des toiles peintes d'Orient et des épiceries.

Le projet de Pompée fut d'établir une communication plus directe , plus facile que celle qui existait entre le Pont-Euxin et la mer Caspienne ; nonseulement il voulait suivre le plan de commerce qui avait si bien réussi aux colonies grecques, mais il comptait encore se servir de la voie de l'Euphrate. Ce fleuve prend sa source en Arménie et se jette dans le golfe Persique.

Rome , en adoptant les vues de Pompée , ruinait le commerce de l'Egypte. Mais dans un gouvernement purement militaire, les idées commerciales sont soumises à toutes les vicissitudes de l'esprit du moment; voilà pourquoi Rome abandonna ce projet, à peine conçu, et revint à son système de prédilection , celui des conquêtes.

En efiet, il était plus aisé aux Romains de vaincre que de spéculer ; enfans gâtés de la victoire,

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ils se présentèrent en Egypte et la soumirent à leur dpm&iation.

Dans des circonstances subséquentes^ les Égyptiens se vengèrent des idées profondes d'un grand homme^ en assassinant Pompée. Vindicatifs et flatteurs, ils espérèrent faire leur cour à César , et ne lui inspirèrent que le mépris*

Cette conquête de l'Egypte fut plus utile au commerce des Romains, que ne l'eussent été les projets de Pompée , de prendre la route de la mer Caspienne et du Pont-Euxin pour correspondre avec l'Inde; c'est pom^quoi Rome abandonna aux Asiatiques et aux Grecs le commerce de la Tauride et de toutes les côtes de la mer Noire.

Les bords de l'Hyppanis recevaient encore quelques marchands romains; mais ce n'était plus que ceux qui, ayant des relations entamées , «terminaient leurs anciennes spéculations pour n'en plus former de nouvelles.

Byzance profita de ce que Rome dédaignait. Son heureuse situation entre la Méditerranée et le Pont-Euxin, en fit le point central du commerce de ces deux mers. Ce fut une &utc^ bien grande que les Romains commirent, de se (mver de débouchés aussi considérables. Qu'au sein de l'abondance un commerçant sache se borner, c'est un principe sage pour des particuliers; il cesse de convenir à un eut puissant : celui-ci doit pousser sa bonne fortune commerciale aussi loin que sa.

force le permet, puisque les gains que le commerce procure sont le nerf de la durée de cette force.

Les mêmes denrées que les Grecs avaient l'habitude de tirer de leurs colonies, refluèrent à Byzance; les peuples d'Italie y apportèrent leurs vins et leurs huiles , et r4^rchipel tripla ses bénéfices sur les objets manufacturés.

Plus tard , des communications nouvelles s'ouvrirent avec la Russie; le siège de l'empire romain transporté à Constantinople par l'empereur qui donna son nom à la ville, fit accourir tous les riverains du Pont-Euxin et des Palus -Méotides. Les habitans des bords des fleuves navigables redoublèrent d'efforts et d'industrie. Tout le monde voulut s'enrichir; le goût du commerce devint général. Smolensko chargea des bateaux sur le Borysthène. Le courage des Russes surmonta les obstacles que la nature mettait à leur industrie, par les cataractes du fleuve , et dompta les peuples fainéans qui végétaient sur ses bords , qui n'étaient hommes qu'un jour de bataille , mais ignorans , pillards et paresseux le reste de leur vie.

Quelque justice qu'on rende à l'antique valeur des Russes, il faut néanmoins convenir que les profits de leur commerce intérieur devaient être bien considérables, pour leur faire mépriser les fatigues inouïes qu'ils devaient supporter. Pour en avoir une idée, il faut se représenter ces hommes

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Vigoureux, ponant à bras et les barques et les marchandises qu'elles renfermaient, durant tout Fespace où la navigation était interrompue par les cataractes ; il faut savoir de plus que c'était le moment choisi par les Petschenégues , pour torpber à l'improviste sur les caravanes ; il fallait alors se battre pour conserver sa vie et ses marchandises : la perte du temps employé à disputer ce passage était la moindre de toutes. La continuation de ce commerce par les Russes , prouvait qu'Us étaient déjà soldats , marins et marchands.

A juger par l'espèce de marchandises que les Russes apportaient et par celles qu'ils recevaient en échange, on doit remarquer que les esclaves et les pelleteries étaient estimés au-dessous de leur valeur par des marchands peu experts et qui trouvaient déjà un grand bénéfice en les vendant vingt-cinq ou trente pour cent au-dessus de Tachât primitif. Ce bénéfice eût été considérable, si les objets qu'ils recevaient en retour n'eussent pas été portés dans l'échange à une valeur exorbitante. On échangeait, par exemple, un esclave mâle contre dix ou douze livres de poivre. On ne donnait que quelques bouteilles d'huile ou de vin pour une esclave fe-. melle. Il fallait et des esclaves et des pelleteries pour obtenir des étoffes. Il est trèssûr qu'à leur retour dans l'intérieur de la Russie , ces marchands fixaient aussi, aux objets qu'ils rapportaient, un prix assez haut pour se dédommager et

de leurs fatigues et de rintérét de leurs capitaux.

Cette manière de traiter était trop défavorable à la Russie pour durer long temps : ce n'était plus qu'une erreur dans le coinmerce, occasionnée d'un côté par la mauvaise foi, et de l'autre par l'ignorance. Aussitôt que les Russes remarquèrent l'empressement avec lequel on recherchait leurs marchandises; quand ils observèrent que celles des Grecs devenaient tous les jours plus considérables j qu'ils virent les habitans du Pont, toutes les colonies s'empresser autour d'eux; alors ils découvrirent qu'on les trompait. Les échanges furent presque nivelés , ou du moins plus de proportion s'établit dans les marchés.

Un peuple trompé dans ses premières spéculations, contracte un esprit de méfiance très-pardonnable. Malgré leurs profits, les Russes crurent ne devoir plus s'en rapporter à ceux qui venaient de bien loin pour leur faire des avances. Us se déterminèrent à trafiquer eux-mêmes dans l'étranger, à exporter leurs marchandises, et ce moyen infail* lible fit rétablir en leur faveur la balance du commerce, qui, jusque-là, avait été toute à leur désavantage.

La paix qu'ils conclurent avec les Petschenègues ne troubla plus leurs utiles opérations. Ils redoublèrent d'activité et jouirent bientôt du fruit de leurs travaux et de la combinaison plus exacte que l'expérience eziseigna à leur industrie.

Ainsi que je l'ai avance au coÀmencemeni de ce chapitre , le commerce influe puissamment sur le corps politique d'un état; U lui donne la richesse, d'où naît le crédit ; les états voisins passent de la jalousie à la confiance qu'ils lui accordent, et sa force augmente en raison du besoin que les autres ont de lui. Le commerce éleva l'Egypte à un point de grandeur qui effraya Rome, et à un degré d'opulence qui établit sa primauté sur toutes les puissances commerçantes ; le commerce fat aussi , dans ces temps reculés , la cause première de l'agrandissement de la Russie.

Ce serait une erreur de croire que les avantages procurés par le commerce se bornent à la jouissance des objets qui manquent à un pays et à l'exporta* tion de ce qu'il a de superflu. En suivant cette époque de l'agrandissement de la Russie , on trouve qu'elle étendit, par le commerce, l'horizon de ses connaissances , qu'elle acqmt les premières notions des arts, qu'elle forma des marins, créa une marine et croisa sur le Pont-Euiin, en 986, avec une flotte montée par dix mille hommes (i).

Le grand-duc Igor la commandait , et mille vaisseaux sous ses ordres vinrent jeter l'effroi dans Constantinople.

Les succès ou les revers des Russes dans la mer Noire , pendant cette première époque, exigeraient

(i) Frièbe, t. i, p. %% et siûy.

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des détails trop considérables et qu'on ne peut se permettre de donner, sans mêler rhlstolre de la Russie en général avec celle de la Nouvelle Russie, que nous traitons. On ne s'écartera cependant pas de son but en observant qne , même indépendamment des bienfaits accordés aux Russes par le commerce, leurs armes l'appuyèrent, l'agrandirent et lui donnèrent un essor rapide , que plusieurs siècles d'indolence n'auraient pu procurer. Ils battirent les Cbazares , forcèrent les Petschenègues àla paix , puis ils les repoussèrent en Orient ; enfin ils conquirent la partie de Tauride dont Tmutarakan était alors la capitale.

Le traité entre le grand-duc Igor et Constantin VI ne prouve point que la Russie n'eut plus de droits à réclamer sur toute la Tauride, il dit seulement (( qu'elle renonce à ses droits, moyennant » une redevance. » Ce tribut fut mal acquitté , et c'est ce qui occasionna la prise de possession de la presqu'île par Swiatoslaw , fils d'Igor.

Un grand commerce que des armées prqltègent après des victoires , doit amener l'abondance et la prospérité publique. Kiow peut nous donner une idée de l'étendue et de l'utilité de ce commerce de la mer Noire, puisqu'on vit la capitale de la Russie faire circuler jusque dans la Baltique les mêmes ' marchandises que le Pont-Euxin lui avait fournies. Les habitans de Kiow durent plus de succès à la prudence de leurs combinaisons qu'au zèle corn-

mercîal qui les animait : ceci est d'autant plus sensible, qu'on voit ordinairement la .même spéculation réussir très-différemment dans les mains de deux personnes ; l'une n'a pas réfléchi comme l'autre; elle a plus accordé, soit à la probabilité^ à la confiance hasardée , soit au moment de spéculer , qu'à la mesure de prudence qui indique les risques , les commettans, les lieux et les temps.

Le souverain encouragea les habitans de Kiow ; il fixa sa résidence dans leur ville ; huit foires par année y réunirent les marchands de tous les pays. Le luxe n'existait pas encore, mais l'aisance géné« raie régnait sur un peuple heureux ; son imagination ne se fatiguait pas du désir des superfluités qui lui étaient inconnues , et le bien du moment donnait l'espoir d'être le bien de l'avenir, puisque les bonnes mœurs se conservaient intactes , et qu'une administration éclairée maintenait l'état en paix avec ses voisins.

Tant que des spéculations aussi favorables durèrent , Kiow marcha de succès en succès ; mais la prospérité aveugle plus souvent qu'elle n'éclaire , et je ne crois point errer en rapportant l'origine de l'esprit de conquête qui ruina Kiow , à l'époque dont je parle.

Quelque heureux que soit un état , il est dans la nature de le voir chercher à s'élever plus haut : l'amour du changement a trompé et trompera toujours les hommes, tant qu'ils ne sauront pas se

persuader que ce qu'ils connaissent vaut souvent mieux que ce qu'ils désirent. L'affluence des étrangers , la diversité de leurs marchandises^ la richesse de certains costumes , le prix qu'on attache aux choses qu'on voit pour la première fbis^ la jalousie de les voir entre les mains de ses égaux , le désir de les posséder y ces motifs altérèrent les mœurs ; le luxe naquit. Si le luxe favorise le commerce , si les fabriques qui Fentretiennent ne sont pas dans le pays y ce luxe alors est utile aux commerçans en raison de ce que les particuliers et l'état perdent. Les seigneurs furent distraits des soins qu'exigeaient leurs domaines ; bientôt , cessant de trouver dans leurs revenus de quoi satisfaire à leurs goûts nouveaux f ils contractèrent des dettes , et l'agriculture^ cette source si intéressante pour le commerce, reçut une atteinte qui retomba sur lui. La pente établie , tout va suivre sa direction ,• des propriétaires plus empressés de jouir que d'assurer la jouissance^ soit dans sa durée , soit dans ses objets , vendirent mal des terres déjà négligées; le besoin naquit à côté de l'impuissance de satisfaire le désir des surperfluités , le souverain ne put fournir à l'avidité de tous ceux qui l'obsédaient : dès lors la nation fonda son unique espoir d'acquérir de nouvelles richesses , sur son courage , qu'il eut été bien plus sage de n'employer que pour les conserver; l'esprit de conquête passa des officiers jusqu'au chef, et descendit du chef jusqu'aux dernières classes de la société. Tout

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le monde voulut obtenir, les armes à la main, la possession des superfluités qu'avait créées le luxe; l'industrie et le commerce ne parurent que des ressources lentes et douteuses ; on annonça des projets hostiles avant de s'être assurés des armes et de l'argent nécessaire pour leur succès ; Kiow se trompa dans ses calculs ; la guerre lui fut aussi funeste que son commerce lui avait été utile.

Cette première époque du commerce de la Nouvelle Russie ne peut présenter les mêmes facilités que les suivantes : on n'exploitait pas encore les mines ; des hommes peu exercés et méfians , n'apportaient pour leurs échanges que ce qu'ils trouvaient chez eux par un don de la nature , sans y ajouter les profits que les arts triplent. Ainsi le commerce honteux des esclaves et celui des pelleteries furent-ils les seuls qui provoquèrent la cupidité des étrangers : les cires, le miel, les cuirs, le poisson séché ou salé ne pouvaient être classés que comme très-subordonnés aux deux autres.

Dans ce que nous avons rapporté des diverses situations où se sont trouvés les Bosphoriens , les Vénitiens, les Génois et les Russes, se trouve aussi l'abaissement ou le progrès de leur commerce respectif. En joignant à ce tableau la férocité des peuples qui s'entre-détruisaient pour faire des prisonniers et hâter par là l'instant de leur ruine conunune , on trouvera avec douleur les causes qui donnaient le mouvement à ces temps d'injustices et de cruautés.

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L'époque était arrivée où les sciences et les arts allaient s'agrandir , Tétude cessait de se fixer aux stériles spéculations des anciens philosophes. Elle se livrait aux recherches sur la physique expérimentale et sur la chimie. Le commerce allait acquérir des lumières nouvelles^ l'aimant devait étendre son cours (i) , et la décomposition découvrir les secrets de la nature ; aussi ^ depuis la glace où la coquette s'admire (a) , jusqu'à l'horloge qui lui marque le temps qu'elle perd , et la fonte des caractères {^) qui pouvaient en améliorer l'emploi , tout va devenir un objet de commerce.

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