‹ Essai sur l'histoire ancienne et moderne de la nouvelle RussieChapitre 40 sur 44 · I. ai · texte numérisé non relu

I. ai

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sadeurs aux Sept-Tours. La réfleiion le ramena : la paix fut conclue en i68f .

{An i68i,) Cette même année ^ Adgî-Ghéraï remilaça Murât et régna quelques instans. Mahomet avait besoin d'un capitaine expérimenté pour conduire son armée, qui marchait sur Vienne; il ne pouvait recourir à Sélim sans lui restituer le trône de Crimée. Sélim est réintégré, et reçoit l'ordre d aller rejoindre le grand-visir sous les murs de la capitale de rAutriche.

{An i683.) Le khan, mécontent des dispositions du siège , eut la hardiesse de le dire : le grand-visir accueillit très-masses observations; dès lors, celui sur l'expérience duquel le grand- seigneur avait compté , ne fut plus qu'un instrument d'obéissance. Le siège traînait en longueur : Sélim osa observer de nouveau qu'il fallait attaquer la place par le côté qu'il indiqua. Il s'offrit de monter à l'assaut à la tête des janissaires : le général en chef reçut cet avis aussi mal que le précédent, Sélim observa en vain que les Polonais étaient conduits par un prince intrépide , dont l'intérêt était d'empêcher la prise de Vienne; que vraisemblablement on Faurait sur les bras avant d'avoir emporté la place. Kara<Mustapba lui répond avec fierté qu'il a rhonneur de commander deux cent cinquante mille fantassins et trente mille saphis, et qu'avant d'avoir reçu Selim dans son armée, il avait fait éprouver au duc de Lorraine la valeur des Turcs.

{An l683*) (f Lëopold abandonne sa capitale ^ i

w se relire à Passau avec sa cour. La plupart des ^

» habitans , consternés par la fuite du souverain ^ » fuient dans la plus grande consternation, te I

» comte de Staremberg n'avait dans Vienne que » huit mille hommes de bonnes troupes ; le dute » de Lorraine avait inutilement tenté de conser» » ver une communication de son armée , forte » de vingt mille hommes , avec la ville qui était » réduite à ses propres forces. » (i)

Quel plus beau moment pour suivre le conseil die Sélim ! Déjà le désordre régnait dans Vienne ; les femmes éplorées venaient embrasser les genoui du gouverneur, et le suppliaient de leur fournir de* moyens d'évasion; le clergé çn prières faisait retentir les temples de ces accens pleins de ferveur^ quand la crainte les articule.... Ces yœux sont exaucés.

On allait se rendre pour éviter les horreur^ d'un assaut qu'on redoutait depuis long-tem^ et qu'on ne pouvait repousser , lorsque les troupes saxonnes et bavaroises paraissent sur la montàgiîe de Calemberg : le roi de Pologne , Jean Sobiesliy donna à Léopold la plus grande leçon qu'un souverain puisse recevoir , pi;iisque c'est une tête cou^^ ronnée qui la donne. Léopold fuit devant les Tiiré^ >

(i) f^oyez l'Histoire de Jean Sohieski, par Coyer, t.'ii, p. 98.

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abandonne sa capitale ; Sobleski marche pour une cause qui n'est pas la sienne ^ s'expose en soldat, saisit l'étendard de Mahomet (i) , etentre le premier dans le camp de l'ennemi. Kara-Mustapha fit séparer ses troupes , une partie monta à l'assaut sous les ordres d'un pacha , et l'autre se présenta aux Polonais. Les assiégés , rendus à l'espérance , se défendirent avec d'autant plus de succès qu'il n'y eut point de fausse attaque^ et que toutes les forces se portaient sur la même brèche. On n'a jamais eu d'exemple d'une déroute aussi complète ^ avec aussi peu d'efiusion de sang. Sélim^ dont on avait méprisé les avis, dirigea la retraite de l'armée turque et la sauva.

Mahomet ne s'occupait point des motifs de sa défaite : puisque , malgré ses talens , Sélîm n'avait pu prendre Vienne , il était coupable de trahison : cette conséquence est ottomane. Sélim est dépossédé du trône de Crimée ; Kier-Ghéraï est installé à sa place.

(Jln 1686.) Par un traité de paix et d'amitié perpétuelle conclu le 6 mai 1686 , entre la Russie et la Pologne , toute l'Ukraine fut cédée à la première de ces puissances , sous l'engagement consenti par les czars Ivan V et Pierre V^ , d'empêcher les Tatars de Crimée de faire des incursions en Pologne.

(i) On a pensé qu'il y avait une erreur sur cette prise. Fojrez Goyer ». t. ix , p. 117.

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Ce traité , du à rintelligence du prince Gallizin , formait de plus une coalition de la Russie , de F Autriche,, de la Pologne et de la république de Venise contre les Turcs.

{An 1687.) D'après ces arrangemens , Gallizin marcha contre les Tatars et pénétra jusqu'à Pérékop.

Sur ces entrefaites, Sélim est rappelé par Mahomet. Le grand - seigneur regardait ce prince comme un instrument, dont 11 se servait dans l'occasion, et qu'il abandonnait lorsque la crise avait cessé. Il fut déposé lui-même , cette année , après un règne de trente-sept ans.

Sélim repoussa les Russes, quoique rhetman Samoïlovitch eût renforcé leur armée de soixante mille Kozaks. Ceux-ci, mécontens de l'hetman, le déposèrent, et élurent Mazeppa, son aide-de-camp, pour son successeur.

Tant que Sélim régna , dit l'histoire de la Tauride, on renonça aux entreprises sur cette presqu'île; mais il plut à Soliman III de recommencer le jeu qui, sans doute, avait beaucoup amusé Mahomet , et Sélim fut congédié % nouveau.

Deux khans se succédèrent dans l'espace de deux ans : ce temps leur suffit pour se faire battre et ouvrir la Crinâée aux ennemis.

{An 1692.) Soliman sentit la faute qu'il avait Élite, et les qualités de Sélim le rappelaient sans cesse au trône d'où le caprice du despote le préci<*

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pitalt bientôt après. C'est ici que le grand homme va se montrer : au sein de la victoire , il est libre de se venger de toutes les humiliations qu'il a reçues. Dans la même année ^ Sëlim bat les Russes, les Autrichiens et les Polonais; il sauve I étendard de la religion , relève le courage des Turcs, en les familiarisant avec la victoire , et rend à l'empire ottoman la consistance qu'il avait perdue. Les janissaires , autrefois battus dans toutes les occasions , s'enorgueillissent maintenant de leurs succès; ils reconnaissent leur chef pour le principe et le dispensateur de la gloire qu'ils viennent d'acquérir ; la reconnaissance s'empare d'eux. Extrêmes en tout, ainsi que des Sommes sans lumières, l'enthousiasme les porte jusqu'ànommerSélimempereurdesTurcs. Le khan de Crimée les écoute sans partager leurs transports ; il leur observe de sang-froid que le trône de Constantinople n'est point vacant, et leur demande quelle estime ils auraient pour un chef qui le serait devenu par une trahison. Tant d'héroïsme était dif&cilement senti par des janissaires; il fallut plus de peine pour les remettre dans la voie de la fidélité qu'on en eût employé jadis à les révolter ; pénétrés de respect pour Sélim, ils avouent leurs torts ; mais ils lui jurent un dévouement éternel.

Aussi modeste après la victoire qu'il avait été courageux et habile durant l'action , Sélim demanda , pour toute récompense, la permission d'aller à la Mecque, et delà à Médine, visiter le tombeau de

Mahomet. Réservé pour les événemens extraordinaires, Sélim fut arrêté par les Arabes, ainsi que la grande caravanne du Caire qui l'escortait.

Les Arabes imposèrent le khan comme ils le jugèrent à propos : il était dans l'impossibilité de payer alors ; il promit et jura , sur les belles choses qu'il venait de voir à la Mecque et à Médine , de s'acquitter à son retour en Crimée , et il tint sa promesse.

Constantinople reçut SéUm-Ghéraï comme une divinité bien faisante, et lui donna le surnom d'u^dgi, qui exprime la sainteté : on s'empressait autour de lui ; le voir était un besoin universel dont on se glorifiait ensuite. Cet enthousiasme, chez d'autres peuples, dure vingt-quatre heures ; chez les Turcs, c'était la grande affaire de chaque jour : le sultan donna à Sélim le nom de Père des empereurs, et voulut que sa seule postérité pût régner en Crimée. Tant d'honneurs n'émurent point ce grand homme: toujours égal dans la bonne comme dans la mauvaise fortune , la droiture de son cœur l'élevait audessus des prestiges de l'ambition et des chagrins de la disgrâce.

Ce n'est point une digression déplacée que de s'appesantir sur la* mémoire d'un grand prince dont on écrit l'histoire , c'est au contraire un hommage de vérité et de justice. Celui que son mérite élève , que «a vertu honore , que ses taleiis et son courage illustrent; celui qui fatigue la gloire sans la lasser,

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qui la dirige ou la distribue à son gré , tandis que. sa modestie et que son désintéressement sont toujours les mêmes; celui-là^ dis-je, est le héros de tous les peuples , le modèle de tous les rois : qu'importe qu il soit né Tatar ! Fimmortalité appartient aux grands hommes de tous les pays.

Pendant que Sélim visitait la Mecque et Médine , un de ses 61s alla ravager les environs de Pultava. Les Kozaks zaporogues vengèrent leurs alliés ; ils pénétrèrent jusqu'à Pérékop , revinrent chargés de dépouilles et sans avoir éprouvé de perte.

{An 1692.) Pierre -le -Grand était sorti de la tutelle sous laquelle l'intrigue et sa sœur l'avaient retenu ; il sut éloigner de sa personne cette nuée d'hommes obscurs et vicieux qui auraient perverti sa jeunesse y si son génie ne les eût pénétré, deviné, écrasé. Mécontent du prince Gallizin , parce qu'il était le ministre de sa sœur, Pierre avait -trop de jugement pour ne pas apprécier les talens de ce prince , et s'il blânia sa guerre contre les Tatars , il y avait plus d'inquiétude , plus d'impatience , plus d'animosité contre l'état de nullité dans lequel on le retenait, qu'im juste motif de plainte contre Gallizin. Pierre sentit si bien l'utilité de celte guerre, qu'il résolut d'attaquer les Turcs dans Azow.

Pierre avait, à dix-neufans, la réflexion d'un homme de vingt cinq. Les troubles qui divisèrent sa famille et l'état commencèrent lorsqu'il n avait

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qut dix ans : que ne devait pas ajouter à un esprit avi4e d'instruction , à un caractère indomptable , à une âme renfermant le germe de grands talens et impatiente de les voir éclore , la contrainte dans laquelle on le retenait ! Il se proposait l'empire de la mer Noire : cette conception était digne de lui ; par là ilcouvrait ses frontières, il réduisait des Tatars toujours inquiets , il rendait à ses états le commerce d'une mer qui les avait autrefois enrichis.

Pendant que Pierre se préparait à cette grande expédition , le sultan Âcbmet II éprouvait des revers en Hongrie : Sélim donna des conseils qui ne furent pas suivis, et ce royaume conquis par Léopold devint un théâtre de carnage. Quoique cet empereur ait rendu à la maison d'Autriche la supériorité que le cardinal de Richelieu lui avait enlevée , on ne peut assez le blâmer de cette boucherie humaine, établie à Eperies, où pendant neuf mois, un échafaud dressé sur la place publique fut teint du sang des seigneurs hongrois, (i)

( jàn 1695. ) Pierre fit garder les frontières de Russie par le général Chérémétoflf, qui, avec cent mille hommes, suivit les bords du Dnieper et contint les Tatars. Une seconde, armée descendit par le Don ; Chein la commandait, et Pierre l'encourageait par sa présence.

(i) n était réservé à leur fils de rendre le trône à Marie- Thérèse. Quelle noble vengeance!

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L'impatience d'achever la flotte qu'on construisait à Voronèje fut cause qu'il n y eut qu'une partie des vaisseaux solidement construite : .on avait établi trop de chantiers à la fois; il fallut en abandonner plusieurs. Cette contrariété n'arrêta point le génie du souverain ; il ne voulut pas différer son expédition , et trop d'empressement la fit manquer.

Azow renfermait cinq mille hommes de troupes bien exercées ; les Russes ne pouvaient I attaquer que par terre, puisqu'ils n'avaient pas assez de vaisseaux pour diriger une seconde attaque par mer : ainsi Azovir se ravitaillait facilement. A ces inconvéniens , il s'en joignit un de plus : Jacob , le seul bon ingénieur qu'il y eût dans l'armée russe , fut insulté sans en avoir donné l'occasion ; il entretint une intelligence coupable avec la place assiégée , encloua les canons , et passa dans Azow , qu'il défendit avec le même zèle dont il avait donné des preuves en l'attaquant. Il fallut se replier : on perdit beaucoup de monde, mais on conserva deux tours dont on s'était précédemment emparé, et qui couvraient le passage du Don.

Chérémétoff, à la tête des Russes, Mazeppaavec tous les régimens de Kozaks , battirent les Turcs, prirent plusieurs pachas y un corps entier de janissaires et une multitude d'habiians de tout sexe , qu'ils conduisirent dans la Grande Russie.

{An 1696. ) L'hiver de 1696 fut remarquable , «t par sa rigueur et par sa durée. Le frère de

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Pierre, Ivan mourut, et le czhr réunit toutes ses forces pour prendre Azow. Malgré les influences cruelles d'une saison glacée, Sélim pénétra jusqu'à Mirgorod , et ravagea les environs de Pultava^ Quand il apprit la jonction de Chérémétoff et de Mazeppa , il se replia sur les rives du Dnieper , en perdant beaucoup deTatars. Ces hommes, qu'il commençait à discipliner, ne distinguaient pas encore une retraite d'avec une fuite , et toute l'habileté de Sélim ne put empêcher qu'un grand nombre de ces fuyards ne se noyât dans le fleuve.

Le czar. Pierre recommença au printemps le siège d'Azow; il ordonna à Mazeppa de lui envoyer quinze mille Kozaks , qui furent distribués sur le Don vers les approchés d'Azow ; ainsi il coupa la communication des Tatars du Couban , d'avec ceux dé Crimée. L'armée navale des Russes consistait en deux vaisseaux de guerre, quatre galères, deux galéasses et quatre brûlots ; le czar montait un des vaisseaux, et Lefort conduisait l'autre. Un surcroît d'ingénieurs étrangers et de canonniers permit au czar de faire les approches de la place suivant les règles de l'art.

Dans le dessein d'ouvrir un passage aux Turcs, les Tatars tombèrent sur les Kozaks; mais ils furent repoussés. La flotte turque était bloquée par celle des Russes : cette liberté d'agir donna aux assiégeans la facilité de combler les fossés et de bombarder la place sans être inquiétés. On rapporte de deux

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manières la prise d'Azow : les uns disent que le magasin des vivres étant incendié et la ville sans espoir d'être secourue , elle capitula pour prévenir Tassant ; d'autres prétendent que la réduction de la place fut due à la valeur des Kozaks ; « qu'ayant » beaucoup à souffrir de l'artillerie des assiégés, » ils prirent sur-le-cbamp , et sans ordre de leurs » chefs, la résolution d'escalader la ville; m et plus loin , on ajoute que (i), « les Turcs ne pouvant ré- » sister à l'impétuosité des Kozaks, posèrent les » armes et se rendirent. »

Le seul Jacob fut excepté de la capitulation , et alla payer de sa tête , à Moscow, la trahison la plus odieuse. Heureuse la Russie , si le plus grand de ses souverains n'eût abattu que des têtes aussi coupables que celle-là !

(^71 1697. ) Mazeppa et le prince Dolgorouki s'avancèrent jusqu'à Asaam pour combattre le grandvisir qui arrivait trop tard au secours d'Azow. Les armes ne réussissant pas aux Turcs , ils voulurent Intriguer : la fidélité des Russes fut plus forte que leurs promesses, et que leur argent. L'année suivante, Pierre, de retour de ses voyages, fit construire à Voronèje une grande quantité de vaisseaux propres à la navigation du Don.

(i) Obf Tvons que c'est Tauteur de V Histoire des Kozaks qui parle, et qm'on est souvent disposé en faveur de ceux qu'on a choisis pour «es héros.

( An 1699. ) Avant qu on eût signé la suspension d'armes de deux ans dont on convint à Carlovitz , la Porte était extrêmement agitée^ au sujet de ces préliminaires de paix. Sélim dissuada. Mustapha II , il lui fit remarquer un piège caché sous les formes de l'amitié : « Pierre, disait-il au grand- » seigneur, a toute la fougue de la jeunesse et toute » la solidité de Tâgè mur ; ce n'est plus selon » l'usage de ses ancêtres qu'il vous a combattu ; ses » plans mieux combinés n'ont aucun rapport avec » ces guerres d'irruptions qu'on a faites jusqu'à » ce jour : il veut humilier votre pavillon sur la » mer Noire : déjà Azow est à lui ; si vous con- » sentez à la paix > il en profitera pour tomber sur » la Suède : son ennemi vaincu , il reviendra sur » vous avec des armes victorieuses , et vous impo- » sera une loi cruelle à recevoir. Croyez-moi , sul- » tan, croyez les Suédois, ils sont dans la même j> situation que vousj Sélim a vieilli dans les ar- ' » mées et dans l'intrigue des cours : écoutez-le; » il ne parle que pour la gloire de l'empire otto- . » man. »

On jalouse les hommes d'un mérijte ordinaire ; comment n'eût-on pas déprécié les sages conseils de Sélim !- Le grand-visir le peignit sous les couleurs les plus noires , et celui qui avait refusé le trône de Constantinople quand ses soldats victorieux mettaient le sceptre dans ses mains, est accusé maintenant de cherc^^ër à se rendre utile, pour

parvenir à s'asseoir sur ce même trône. L'intrigue était trop' grossière pour qu'on ne l'aperçût pas. Mustapha (it étrangler son principal auteur , neveu du grand-visir y et déposa celui-ci. À la tournure que les affaires prenaient, Sélim jugea que ses avis étaient au moins inutiles, s'ils n'étaient pas dangereux pour lui et les siens ; du consentement de Mustapha, il abdiqua en faveur de son fils aîné Dewlet, et obtint la permission d'aller terminer ses jours à Cérès en Macédoine. A peine Sélim a-t-il cessé d'influencer le cabinet de la sublime Porte , que l'armistice de deux ans est converti en un traité de. trente années. Dès lors, l'inaction fatigua les Tatars; il ne leur est plus permis de se répandre sur les terres de Russie, et ne^ pouvant désormais aborder à Azow où ils conduisaient autrefois les prises faites sur leurs ennemis , le mécontentement s'empara d'eux.

Le bien-être et l'adversité justifient l'axiome du rapprochement des contraires. Le bien-être , quand il n'est pas contenu par des lois rigoureusement observées, amène l'oisiveté. Les projets dont celleci se berce sur un bonheur plus grand qu'elle ne connaît pas , lui font oublier le bonheur réel dont elle jouit, et leur exécution l'en prive sans retour. : l'adversité flétrit le cœur des gens faibles ; la révolte chez eux n'est pas de l'énergie , mais le dénoûment des maux portés à leur comble. En vain invoquerait-on l'exemple des hommes fermes et à grand

caractère , qui savent, suivant les circonstances, opposeï- aux malheurs leurs devoirs, leurs travaux , leur patience j ces hommes sont rares et difficilement imités.

Les Tatars étaient mécontens , donc il fallait se révolter ; c'est ainsi qu'on raisonne en Tatarie. Dewlet était dans une grande perplexité. Il est des êtres pour qui la couronne est plus qu'un fardeau ; c'est un assommoir. Mustapha , ainsi que ceux qui l'ont précédé et suivi sur le trône de Constantin nople, frémissait au mot de révolte : il déposa le fils, et, pour la cinquième fois, on rappelle le père.

Sélim quitte à regret sa retraite ; ses regrets augmentent quand il apprend que son fils , à la tête d'un nombreux corps de Tatars , provoque et son père et le grand-seîgneur. Gazi , son second fils , joignit le rebelle en Circassie , le vainquit et le ramena en Crimée , jOÙ lempereur et la loi le con- * damnaient à perdre la tête.

Cette fermeté, si vantée dans la personne de Brutus , n'a produit de grands effets sur les générations suivantes , que dans les tragédies dont elle faisait l'objet principal. L'âme de Sélim était d'une autre trempe que celle d'un républicain fanatique; son cœur paternel s'ouvrit en voyant son fils désarmé et repentant : il versa des larmes de douleur sans compromettre sa qualité de grand homme ; il saisit Dewlet dans ses bras, l'invita à devenir meilleur, l'embrassa et lui pardonna.

Cet homme extraordinaire , supérieur à la fortune et bien digne de la fixer , mourut après avoir laissé les plus beaux exemples de valeur , de constance , de modestie, de patience, de fidélité, de justice dans l'administration , de prudence et de savoir dans les conseils , de piété et d'amour paternel. Sélim, ailleurs ton nom eut passé à la postérité sur les ailes de la reconnaissance et de la gloire; mais chez une nation peu connue, peu éclairée , peu estimée surtout , il est resté dans l'oubli. Puisse un jour un historien digne de toi , peindre avec énergie des vertus que je n'ai su qu'esquisser! puisset-il rendre à l'immortalité un prince fait pour elle, et ajouter à la liste des grands, des bons souverains , un nom d'autant plus glorieux , que celui qui l'a illustré naquit au milieu des Tatars , qu'il eut à vaincre l'ignorance d'une éducation vicieuse, n'enseignant aux chefs que le parjure et le pillage! (i)

(i) J'ai voulu visiter le tombeau de Sélim pour lui rendre un hommage ; il repose humblement à côté des mausolées superbes, élevés pour d'autres princes, dont je donnerai la description dans la relation de mon voyage.

Dans le dix-neuvième siècle, on ne se doute pas qu'un des plus grands hommes ait régné sur des Tatars. Sélim-le-i^raod, méconnu par des historiens,. ou mal informés, ou prévenus , a été privé de ce tribut d'éloges que la postérité n'accorde qu'à ceux qu'elle connaît.

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