‹ Essai sur l'histoire de l'instruction publique en BelgiqueChapitre 5 sur 20 · ESSAI · texte numérisé non relu

ESSAI

CIIAPITRR PRKMIKR.

/, 'éducation ches les peuples de l'antiquité. — Grèce. Home. — Secte» philosophiques. Les écoles de la Gaule au iv siècle de l'ère vulgaire. Le christianisme étend tes progrès en Belgique. — Monastères. — Invasion des Francs. Dissolution de l'organisation romaine Les écoles ecclésiastiques du vi<- et du vu- siècle. — Description du monastère de Poitiers. Serrices rendus à la civilisation par tes écoles ecclésiastiques. Conversion des Belges du nord; missionnaires ; abbayes; écoles. - Dégénèration des Mérovingiens Découragement général à la fin du vu- siècle. Corruption du latin ; formation d'un nouvel idiome au vm» siècle. — Les diverses langues en Belgique. — Barété des livres. — Avènement de Charlemagne.

Dans l'ancienne Grèce, l'éducation était publique et commune : de tout homme on faisait un citoyen ; on l'élevail non pour lui-même, mais pour la patrie. Solon, le législateur d' Athènes, avait tout prévu; ses lois sur l'éducation de la jeunesse indiquaient, et l'âge précis où les enfants devaient recevoir des leçons publiques, et les qualités des maîtres chargés de les instruire, et celles des précepteurs destinés à les accompagner , et l'heure où les écoles devaient s'ouvrir et se fermer. Le cours des études comprenait à Athènes la musique et la gymnastique, c'est-à-dire tout ce qui avait rapport aux exercices de l'esprit et à ceux du corps. Les règlements de Lycurgue, législateur de Sparte, étaient encore

plus démocratiques en ce qui concernait l'éducation de la jeunesse; elle devait être publique et commune aux pauvres et aux riches. Jusqu'à l'âge de sept ans , l'enfant était laissé aux soins du père et de la mère; puis il devenait en quelque sorte la propriété de l'État. Le père qui s'opposait à ce que son enfant fut élevé suivant les lois était lui-même privé des droits de citoyen. Un des hommes les plus respectables de la république avait la direction des enfants; il les distribuait en différentes classes, a chacune desquelles présidait un jeune chef qu'on nommait irène. Les élèves étaient soumis aux règles d'une sévère discipline; ils devaient ignorer le luxe et la mollesse, marcher sans bas et sans souliers, combattre tout nus, pour s'accoutumer à la rigueur des saisons , arracher sans le secours du fer dans l'Eurotas les roseaux dont ils formaient leur couche*. Du reste, on ne donnait aux jeunes Spartiates qu'une légère teinture des lettres; mais on leur apprenait à s'expliquer nettement, à figurer dans les chœurs de danse et de musique, à réciter des vers perpétuant le souvenir de ceux qui étaient morts pour la patrie, et la honte de ceux qui l'avaient trahie. L'éducation ancienne, suivant Montesquieu, avait encore un autre avantage sur la nôtre : elle n'était jamais démentie. Le véritable citoyen , arrivé au terme de sa carrière , disait , écoutait, voyait, faisait les mêmes choses que dans l'âge où avait commencé son éducation.

Le premier âge de la république romaine ressembla sous ce rapport au siècie de Lycurgue : l'éducation tendait à former l'homme civil, t Un citoyen de Rome n'était ni Caius, ni Lucius; c'était un Romain, môme il aimait la patrie exclusivement à lui*. » Quand cette colonie, fondée par Romulus sur les bords du Tibre, eut ensuite deviné ses glorieuses destinées,

« Voyez le Voyage du jeune Anacharsis en Grèce, par Barthélémy. 1. 1", ni et iv.

' Èmile, L. i«, liv. i".

HISTOIRE Ut L'INSTRUCTION PUBLIQUE.

l'éducation publiquedevint un puissant auxiliaire de la politique : elle changea tous les citoyens en soldats ; elle les contraignit à s'occuper exclusivement d'un art sur lequel allait reposer la puissance de l'État; et tout alors, jusqu a la danse, Ht partie de l'éducation militaire.

Home devint ainsi maîtresse du monde ; mais sa puissance même fut la première cause de sa ruine. Tant que la république subsista, on put trouver des citoyens; sous les Césars, les institutions furent modifiées, et toutes les corruptions affluèrent pour miner l'empire. Le mal ne vint pas seulement de la superstitieuse Egypte et de la voluptueuse Asie ; il était dans les deux civilisations, grecque et latine , qui se partageaient la société romaine. « Le génie grec, dit Chateaubriand, communiqua aux Ko ii m in. s la corruption intellectuelle, les subtilités, le mensonge, la vaine philosophie, tout ce qui détériore la simplicité naturelle; le génie latin voua ces mêmes Romains à la corruption matérielle, aux excès des sens, à la débauche, à la cruauté. >

L'éminent historien que nous venons de citer a signalé dans un tableau remarquable le néant des sectes philosophiques, ainsi que les travers de leurs adeptes, c Les philosophes, tantôt chassés de Rome , tantôt rappelés , devenaient des personnages importants ou ridicules qui se prêtaient complaisamment aux idolâtries, aux mœurs et aux crimes de leurs siècles. On en remarque auprès de tous les tyrans; on en trouve au milieu des débauches d'Llagabale; il est vrai que, pour l'honneur de la vertu, ceux-ci se voilaient la tête, comme Agamemnon se couvrait le visage au sacrifice de sa fille ; Plotin même assistait aux désordres de Gratien. Ces sages s'attribuaient des dons surnaturels : depuis Apollonius qui se transportait par l'air où il voulait, jusqu'à Proclus qui conversait avec Pan, Esculape et Minerve, il n'y a pas de miracle dont ils ne fussent capables. L'affectation des allures de leur vie rendait suspect le naturel de leurs principes : Mënédus de Lamp-

saque paraissait en public vétu d'une robe noire , coiffé d'un chapeau d'écorce où se voyaient gravés les douze signes du Zodiaque; une longue barbe lut descendait à la ceinture , et, monté sur le cothurne, il tenait un bâton de frêne à la main ; il se prétendait un esprit revenu des enfers pour prêcher la sagesse aux hommes. Anaxarque, maître de Pyrrhon, étant tombé dans une ravine, Pyrrhon refusa de l'en retirer, parce que toute chose est indifférente de soi, et qu'autant valait demeurer dans un trou que sur la terre. Lorsque Zénon marchait dans les villes, ses amis l'accompagnaient, de peur qu'il ne fût écrasé par les chars : il ne se donnait pas la peine d'échapper a la fatalité. Diogène faisait le chien dans un tonneau ; Démocrite s'enfermait dans un sépulcre; Héraclite broutait l'herbe de la montagne. Empédocle, voulant passer pour une divinité! se précipita dans l'Etna : le volcan rejeta les sandales d'airain de l'impie, et la fourbe fut découverte. Ces sophistes, de môme que les hérésiarques, se livraient à toutes sortes de folies : les Platoniciens se tuaient comme les circoncellions, et des Cyniques bravaient la pudeur comme les Priscilliens. Dans les écoles d'Athènes et d'Alexandrie , les maîtres mêlaient le peuple à leurs factions : leurs disciples couraient au-devant des nouveaux venus pour les attirer à leur doctrine, criant, sautant, frappant à l'instar des furieux '. «

1 Études historique», t. ut. — « ... Ce qui fait de nos écoliers autant dc maitressols, disait Pétrone, c'est que tout ce qu'ils voient et entendent dans les écoles leur offre précisément le contraste de la société. Sans cesse on y rebat leurs oreilles de pirates en embuscade sur le rivage et préparant des chaînes à leurs captifs; de tyrans dont les barbares arrêt* condamnent des fils à décapiter leurs propres frères; d'oracles dévouant à la mort trois jeunes vierges, et quelquefois plus, pour le salut des villes dépeuplées par la peste. C'est un déluge de périodes mielleuses agréablement arrondies actions et discours, tout est à l'eau de rose. « On sait que Pétrone , auteur du Satyricon , était contemporain de Néron. Celui-ci, qui l'avait nommé surintendant de ses plaisirs, ordonna sa mort l'an de Jésus-Christ 60. Tan

Quelle différeoce entre les bouffonneries ou les turpitudes du polythéisme, et ces sublimes vérités que les martyrs chrétiens confessaient dans les cachots, dans les cirques qu'ils arrosaient de leur sang et dans les flammes des bûchers !

La Gaule, conquise p»r César, avait adopté le culte, les institutions, les mœurs, la langue, la littérature de ses vainqueurs. Dès le premier siècle de l'ère chrétienne, Marseille et A ut un possédaient des écoles dont l'organisation était calquée sur celles de l'Italie; dans ces écoles on enseignait la philosophie, la médecine, la jurisprudence, les belles-lettres, la grammaire et l'astrologie. Au iv siècle, la plupart des grandes villes de la Gaule durent également des établissements d'instruction à la munificence des empereurs ; on trouvait des écoles florissantes à Lyon, Bordeaux, Vienne, Poitiers, Toulouse, Arles, Agen, Clermont, Narbonne, Besançon, et surtout ù Trêves, capitale de la première Belgique *.

Dans quelques-uns de ces établissements, on n'avait d'abord enseigné que la grammaire et la rhétorique; mais plus tard on créa partout des chaires de philosophie et de droit. A la tétc des écoles se trouvait un chef nommé Gymnasiarque, dont l'autorité et la surveillance s'étendaient également sur les professeurs et les écoliers. Il était aidé dans ses travaux par des assesseurs ou substituts qu'on appelait proxcholes , antescholes et hippodidatcale* ; leurs fonctions , par opposition à celles des professeurs, consistaient plutôt à diriger l'éducation physique de la jeunesse : toujours en contact avec les écoliers, ils veillaient sur leurs mœurs, sur leurs habitudes, sur leur manière de se vêtir et de marcher; en outre, il y avait à l'entrée des écoles un lieu appelé proscholium , d'où le surveillant examinait les élèves, et reprenait ceux qui s'écartaient des

dis qu'on délibérait sur le genre de son supplice. Pétrone se fit ouvrir le* veines.

4 Voyez Guizol. Histoire île la civilisation en France, 4»» Irynn.

leçons qu'ils avaient reçues. Le professorat était alors une [K)sition honorée et lucrative; aussi exigcail-on certaines garanties de ceux qui voulaient entrer dans cette carrière; ils étaient soumis à l'épreuve d'un double concours , et ils n'obtenaient l'assentiment nécessaire du prince ou du sénat qu'après un examen public, dans lequel on avait constaté leur capacité. Le nombre des professeurs autorisés à faire des cours publics était fixé pour chaque science par les constitutions impériales ; ils recevaient du trésor public un traitement qui s'élevait à mille écus d'or, et ils jouissaient en outre de très-beaux privilèges.

En 321 , un décret impérial statua • que les médecins , les « grammairiens et les autres professeurs ès lettres seraient < exempts des charges municipales et qu'ils pourraient être • revêtus des honneurs. > La même ordonnance portait t que « quiconque tourmenterait les professeurs serait poursuivi « par les magistrats et condamné à payer i 00,000 pièces au « lise. » Un autre décret de l'an 331 statuait t que les méde- « cins et les professeurs ès lettres, ainsi que leurs femmes et « leurs enfants,' seraient exempts de toutes charges publi- « ques; qu'ils ne seraient pas compris dans le service de la « milice. » Ces professeurs s'efforçaient de mériter les faveurs impériales par leurs travaux et l'éclat de leur enseignement. Quelques-uns, tels que Sidoine-Apollinaire et Ausone, étaient des rhéteurs ou des poètes distingués ; d'autres, comme Titien et Eumène ' , devinrent consuls et ministres. Des milliers

• Eumène , né à Autun vers l'an 201 , reçut de l'empereur Conslance- Chlore le litre de Modérateur des écoles médianes. - Sidoine-Apollinaire, né le 5 novembre 430, d'une illustre famille de Lyon , jouit d'une grande Faveur à Rome, sous les empereurs Avilus, Majorien et Antbémiiis ; il fut créé préfet du prétoire, palrice et sénateur. De retour dans les Gaules, il se hxa chez les Arvernes, qui l'élurent, quoiqu'il fût encore laïque, évèque <\'4uguslonemetum (Clermont), l'an 473. 11 renonça dès lors à toutes ses dignités, abandonna ses biens à ses enfants . et se consacra tout entier aux

d'élèves affluaient de toutes les parties de l'Europe dans les grandes écoles de la Gaule ; ces élèves étaient divisés en trois classes : les externes qui formaient le plus grand nombre, et qui, pour se prêter un appui réciproque et efficace , se réunissaient en nations; les convictores ou pensionnaires; et les alimentarii , élevés aux frais de l'État '. Pour maintenir l'ordre au milieu de cette jeunesse turbulente, on avait eu recours à une foule de mesures de police, inquisitoriales , vexatoircs. Un décret de l'an 370 contenait les dispositions suivantes : « Les étudiants doivent déclarer dès leur arrivée :i « quelles études ils se proposent de se livrer de préférence ; « — le bureau des employés du cens connaîtra leur demeure , « afin de tenir la main pour qu'ils fassent les études qu'ils ont « indiquées comme le but de leurs désirs; — lesdits employés * veilleront à ce que les étudiants se montrent dans les réu- « nions tels qu'ils doivent être , à ce qu'ils évitent toute cause

< de mauvais et honteux renom , ainsi que les associations « entre eux ; — si quelque étudiant ne se conduit pas dans la « cité comme l'exige la dignité des études libérales , il sera

< publiquement battu de verges , chassé de la ville et renvoyé « chez lui. »

Bien qu'aucune autre source d'instruction ne leur fût ouverte, les chrétiens s'abstenaient en général de fréquenter les écoles païennes. Les apôtres de la Gadle répondirent donc à un besoin de l'époque en créant les monastères, qui devinrent

fonctions do l'épiscopat. Jl mourut à Clermont vers 488. On a de ce prêtai vingt-quatre pièces de poésie; ce sont, pour la plupart, des panégyriques et des épithalames, et neuf livres de lettres. - Ausone, qui obUnt aussi les honneurs , est le plus célèbre. Né à Bordeaux vers l'an 309, mort vers 394, Ausone avait été précepteur de l'empereur Gralien , qui le nomma consul en 379. Il a laissé un énorme recueil d'épigrammes, d'épilres en vers ei d'Idylles.

■ Voyez V Histoire de l'Univertité de "aria, par E. Dubarle. t. i«; BuII.tiis. De i egimine reterum Àcademiarum, etc.

bientôt le refuge et le foyer de la science. Ce fut vers l'an 3(îU que les deux premiers monastères furent fondés, l'un à Ligugé, près de Poitiers, l'autre à Marnioutiers, près de Tours.

Déjà le christianisme avait également étendu ses progrès en Belgique ; on sait même quels étaient, en 558, les diocèses formés d'après la division des diverses peuplades et la circonscription des provinces romaines. Mais la croix devait momentanément disparaître de nos contrées; elle allait être renversée par les hordes germaniques qui, en 442, affranchirent la Belgique de la domination romaine, après cinq siècles de servitude.

Toutefois, dans la première moitié du v° siècle, presque tout le peuple du midi de la Gaule était chrétien ; aussi les monastères se multipliaient-ils, tandis que les écoles civiles et municipales tombaient en décadence. Les rhéteurs du temps se plaignent que les jeunes gens n'étudient plus, que les professeurs n'ont plus d'élèves, que la science languit et se perd. Du reste, l'empire romain se rétrécissait chaque jour. De l'an 406 à l'an 415, les Bourguignons étaient venus s'établir dans l'est de la Gaule; et de 412 à 450, les Visigoths achevèrent la conquête du Midi. Mais comme les Bourguignons et les Visigoths se distinguaient des autres tribus barbares par des mœurs moins rudes , ils respectèrent les écoles romaines de Bordeaux, d'Arles^ de Clermont, de Vienne et de Lyon.

Ce fut l'invasion franque qui acheva la dissolution de l'organisation romaine. En 49G, Clovis, chef des Francs de Tournai, reçoit le baptême dans la basilique de Rheims ; et livré à l'influence ecclésiastique, il voit aussitôt sa conquête s'agrandir rapidement. Les Francs sortent des provinces septentrionales et s'avancent vers le midi ; de 507 à 554, les Goths et les Bourguignons soutiennent une lutte acharnée, mais ils doivent enfin reconnaître la suzeraineté des descendants de Mcrowig.

Alors, vers la fin du vi" siècle , les écoles civiles ou municipales disparurent tout à fait, pour faire place aux écoles ecclé-

HISTOIRE DF. l/lNSTRUCTION PI ULIOtK.

siastiques ». Os établissements étaient de trois es|W*ces : écoles cathédrales ou épiscopalcs, écoles monastiques et écoles rurales. Les premières étaient appelées écoles cathédrales ou épiscopales, parce que chaque siège épiscopal avait la sienne ; les secondes étaient attachées à de grands monastères; enfin les écoles rurales étaient destinées à former de jeunes lecteurs qui devaient devenir un jour des clercs.

l*s écoles cathédrales, situées dans l'intérieur même des palais épiscopaux ou près des églises, étaient ouvertes aux clercs et à la jeunesse séculière. D'abord les évéques y enseignaient eux-mêmes ; mais les devoirs du sacerdoce et le grand nombre des écoliers les obligèrent bientôt de confier ces travaux à des prêtres ou des diacres de leur diocèse, dont le chef, chargé de diriger tout ce qui concernait le soin des études, reçut les divers titres de primicier , de cap'uvhole» , â'écolâtre ou de chancelier \ Les écoles épiscopales les plus célèbres et les plus florissantes furent celles des diocèses île Poitiers, de Paris et du Mans; l'école de Bourges, celles de Clermont, de Vienne, de Chalons-sur-Saone, d'Arles et de Gap. Dans ces institutions cléricales, la théologie était l'objet principal de l'enseignement ; venaient ensuite les éléments de la grammaire , de la rhétorique, de la géométrie et de l'arithmétique.

L'ordre de Saint-Benoit, fondé sur l'obéissance et le travail, fut le premier qui institua dans les couvents des écoles afin d'instruire ceux qu'ils renfermaient ; pour obéir à la renie du jnaitre, le moine le plus instruit devait chaque jour donner des leçons à la jeunesse pendant trois heures \ Parmi les écoles monastiques les plus célèbres, on distingue celle de Luxeuil,

• Voy. SabOt, Hist. de la civilisation en France, 10»* leçon.

• Rultœus. De ncholi* episcopalibu*.

' ■• L'oisiveté, disait encore saint Benoit, est l'ennemie de l'âme, et nar • conséquent les frères doWent. â certains moments, s'occuper au travail des mains; dans d'autres, aux saintes lectures. •

fondée par un Irlandais, saint Colomban sur les ruines d'un temple païen ; celle de Lerins, qui eut pour fondateur le Breton Faustus; celle de Fontenelle, en Normandie, qui compta jusqu'à 500 étudiauts; celle de Saiut-Médard, à Soissons; et enfin celle de Bobbio, en Italie, qui eut également saint (k>lomban pour fondateur. Dans les écoles monastiques, les exercices intellectuels étaient de deux sortes : ils se composaient d'abord des conférences que les moines avaient entre eux sur leuvs lectures obligatoires; venait ensuite l'enseignement direct, donné par quelques-uns des moines les plus distingués, soit aux membres de la congrégation , soit aux jeunes gens qu'on élevait dans le monastère.

Le concile de Vaison de 529 recommanda fortement la propagation des écoles de campagne; mais elles ne se multiplièrent que fort inégalement : elles devinrent nombreuses dans certains diocèses, presque nulles dans d'autres.

Dans les monastères des filles, l'étude n'était pas négligée; le couvent d'Arles, fondé par saint (fiésaire, réunissait, au commencement du vr siècle , 300 religieuses, la plupart occupées à copier des livres, soit des ouvrages religieux, soit peutêtre même quelques ouvrages des anciens. Le monastère de Poitiers, fondé vers l'an 550 par Kadegonde, femme deClothaire, roi de Ncustrie, n'est pas moins célèbre; la reine se retira

• « Ce fui un Irlandais, un disciple de saint Colomban, Virgile, évéque de Sallzhurg. qui affirma le premier que la (erre est ronde et que nous avons des antipodes. Toutes les sciences étaient alors cultivées avec éclat dans les monastères d'Ecosse et d'Irlande. Ces moines, appelés cuUlèen, ne connaissaient guère plus de hiérarchie que les modernes presbytériens d'Ecosse. Ils vivaient douie à douie, sous un abbé élu par eux... Le plus célèbre de ces établissements des culdées est celui d'Iona, Fondé, comme presque tous, sur les ruines des écoles druidiques. lona. la sépulture de soixante-dix rois d'Ecosse, la mère des moitiés, l'oracle de l'Occident au vu* et au vui'siècle. C'était la ville des morts, comme Arles dans les Gaules, et Tbèbes en Egypte. « Nichelel, Hitt. île France, t. i".

DE LINSTIIUCTION PUBLIQUE. I l

elle-même clans ce couvent qui ressemblait à une villa romaine avec toutes ses dépendances, car il possédait, outre une église, des jardins, des portiques, des salles de bain. < L'étude des lettres figurait au premier rang des occupations imposées à toute la communauté; on devait y consacrer deux heures chaque jour, et le reste du temps était donné aux exercices religieux, à ki lecture des livres saints et à des ouvrages de femme. Une des sœurs lisait à haute voix durant le travail fait en commun, et les plus intelligentes, au lieu de lîler, de coudre ou de broder, s'occupaient dans «ne autre salle à transcrire des livres pour en multiplier des copies. Quoique sévère sur certains points , comme l'abstinence de viande et de vin , la règle tolérait quelques-unes des commodités et tuéme certains plaisirs de la vie mondaine; l'usage fréquent du bain dans de vastes piscines d'eau chaude, des amusements de toute sorte, el entre autres le jeu de dés, étaient permis. La fondatrice et les dignitaires du couvent recevaient dans leur compgnie , nonseulement les évéques et les membres du clergé , mais des laïuues de distinction. Une table soumtueuse était souvent dressée pour les visiteurs et pour les amis; on leur servait des collations délicieuses , et quelquefois de véritables festins. Ce besoin de sociabilité amenait encore au couvent des réunions d'un autre genre; à certaines époques, on y jouait des scènes dramatiques, où figuraient, sous des costumes brillants, des jeunes filles du dehors, et probablement aussi les novices de la maison '. » On cite encore les monastères de Maubeuge, où sainte Aldegonde écrivit ses révélations, et celui de Chelles, où sainte Bertille attirail autour d'elle, de toute la Gaule et de la Grande-Bretagne, une foule de disciples des deux sexes.

En résumé, dans toutes les écoles ecclésiastiques le fond de l'enseignement était la théologie; et si l'on ne repoussait pas

• A. Thierry. Récit» île» temp* mérovingien* (v).

IS

toujours les sciences profanes ', du moins on ne les considérait que dans leurs rapports avec la théologie. Bien que l'éducation eût cessé d'être exclusivement littéraire, les écoles ecclésiastiques rendirent néanmoins de grands services. « Le christianisme, qui présidait non-seulement au culte, mais à l'existence tout entière des populations gallo-romaines, contribua à répandre parmi les barbares les idiomes qu'il employait, c'est-àdire le grec et surtout le latin, et par là à relier le monde moderne avec ce monde ancien qui en était, sous tant de rapports, l'antithèse la plus tranchée. Le grec, naturalisé dans le midi de la Gaule dès les temps les plus reculés, s'y éteignit, il est vrai, vers le vu e siècle, sans avoir franchi ses limites primitives; mais le latin, familier à la plus grande partie des peuples vaincus, resta la langue du culte , de l'instruction, des a flaires publiques, des contrats privés. Il fallut, pour le cultiver, étudier les écrivains qui l'avaient employé dans les siècles antérieurs ; l'esprit classique de la littérature romaine, et avec lui l'esprit des lois et des mœurs de Rome, pénétra et s'étendit à la longue chez les vainqueurs, à mesure que, s'avançant dans l'empire, ils embrassaient le christianisme, et que l'élite de leurs puissances intellectuelles s'adonnait à l'unique science de ces temps, à celle dn moins qui comprenait tontes les autres, à la théologie \ »

Des écoles monastiques sortirent ces apôtres intrépides, véritables civilisateurs de la Belgique. Les peuplades qui occupaient les contrées du Nord avaient résisté aux ordres des

Rhétorique. dialer(i«|iie. grammaire, géométrie, astrologie, etc. • Histoire abrégée île la littérature française, par A. Baron, t. r*. •<■ A l'époque qui noifs occupe, dit Guizot. les écrit», les études prennent un caractère et un but pratique. Quiconque s'y livre aspire à agir immédiatement sur les hommes, à r< glcr leurs actions, < gouverner leur vie. à convertir ceux qui ne croient pas. a réformer ceux qui croient et ne pratiquent pas. La science el l'éloquence sont des moyens d'action, de gouvernement- • rirtïimlioH en France. Ifl-r leçon.

souverains francs, qui leur prescrivaient il embrasser la loi du Christ. Mais rien ne rebuta les missionnaires qui pénétrèrent au vu' siècle dans les déserts de la Morinie , de la Menapie ci de la Taxa ml rie. Saint Orner, saint Berlin, saint Arnaud , tous les trois sortis des grandes écoles de Luxeuil et de Bobbio , parcoururent la Flandre ; Éloi , ministre du roi Dagobert , prêcha à Anvers; saint Remacle, élevé dans l'école de Solignac, devint l'apôtre de Liège. Ces hommes d'élite , missionnaires et laboureurs à la fois, déliaient tous les dangers, surmontaient tous les obstacles pour accomplir leur divine mission; associant l'agriculture à la prédication, ils choisissaient les lieux les plus incultes pour les défricher, les peuples les plus farouches pour les dompter. Puis, au milieu des déserts, s'élevait un couvent, dans lequel on érigeait une école, ordinairement divisée en deux classes : l'une intérieure, pour y former de jeuues clercs ; l'autre extérieure, où l'on admettait des enfants de toute condition et même des serfs '. Saint A ni ami créa dans l'ancien castrum romain à Gand, et sur le mont Blandin, près du même endroit, un double monastère en l'honneur de saint Pierre ; il fut aussi le fondateur du monastère de Marchiennes et du Cœnobium Elnonense, autour duquel s'éleva une ville sur la Scarpe. Saint Berlin institua l'abbaye de Sithiu à Saint - Orner; et des moines de ce monastère en fondèrent un autre à Wormhout, près de Bergues. Des femmes môme déployèrent un zèle ardent pour la propagation de l'Évangile et l'affranchissement des peuples : sainte Gertrude, qui devint abbesse de Nivelles, avait été étudier en Irlande ; sainte Begge, sa sœur, fut la fondatrice du monastère d'Andenne. Presque toutes les abbayes fondées par les missionnaires de cet âge héroïque devinrent le berceau de nos cités les plus célèbres.

Mais quand la dégénéralion des Mérovingiens eut produit les guerres civiles qui signalèrent la seconde moitié du vir sièel«\

• Voy 1rs Actn xnnclorum Belfjii

14 HISTOIRE DK L1KSTRLCTIOW PUBLIQUE.

l'ignorance reprit le dessus ; les laïques désertèrent les écoles, et le clergé même se livra uu découragement. Grégoire de Tours, historien fidèle de cette triste époque, s'écriait avec douleur : t Vœ diebus noslris, quia perïu regnum lilterarum a nobii ! »

On peut aussi attribuer la dégradation intellectuelle de cette période aux progrès lents mais sensibles de la corruption de la langue latine. Les barbares du Nord, qui vinrent s'établir dans les Gaules, sans proscrire la langue des vaincus, la dénaturèrent, même en l'adoptant. L'admission des mots nouveaux, qu'on empruntait fort librement aux dialectes teuloniques, altérait la pureté de la langue de Virgile et de Cicéron Déjà au tu" siècle le latin était devenu défectueux sous le rapport de la prononciation et des règles grammaticales ; mais il était encore reconnu comme langue usuelle et vivante. Pendant la période mérovingienne, l'idiome corrompu des provinces s'éloigna de plus en plus du véritable latin ; et la tingua romana ruslka (c'est ainsi qu'on appela le patois vulgaire) acquit au vin- siècle le caractère distinct d'une nouvelle langue.

A peine la langue romane était-elle formée qu'elle s'intro-

• Voici un extrait de la préface mise par Grégoire de Tours en tète de son Histoire ecclésiastique des Francs : La culture des lettres et des sciences libérales dépérissant, périssant même dans les cités de la Gaule, au milieu des bonnes et des mauvaises actions qui y étaient commises, pendant que les barbares se livraient à leur férocité et les rois à leur fureur: que les églises étaient tour à tour enrichies par les hommes pieux et dépouillées par les infidèles, il ne s'est rencontré aucun grammairien, habile dans l'art de la dialectique, qui ail entrepris de décrire ces choses, soit en prose, soit en vers. Aussi beaucoup d'hommes gémissaient, disant :

Malheur à nous! l'étude des lettres périt parmi nous, et on ne trouve personne qui puisse raconter dans ses écrits les faits d'à présent. »

1 Hallam, Hi*t. de l'Europe au moy en âge, t. iv. — Les altérations que souffrit la langue latine furent néanmoins lentes et successives. La transition entre le latin et les idiomes vivants, dit M. Baron, s'opéra d'une manière si insensible, qu'il est bien difficile de préciser avec exactitude le moment où naquirent ces derniers.

tluisit en Belgique, aux lieux où le français esta présent vulgaire, dans les contrées du midi. Dès le principe, le roman coexistait dans nos provinces wallonnes avec le latin et le tudesque.

Bientôt le latin cessa d'être familier au peuple , à qui tous les trésors de la science furent alors fermés. Le petit nombre de ceux qui auraient pu puiser le goût des lettres dans les livres, s'ils y avaient eu accès, se virent contraints de renoncera desconnaissances qui devenaient plus rares de jour en jour. Une des causes qui concoururent aussi à prolonger cette ignorance universelle, était la rareté des livres; on ne pouvait s'en procurer qu'à un prix énorme. Après la conquête d'Alexandrie par les Sarrasins, au commencement du vu" siècle, l'importalion <,lu papyrus d'Egypte en Europe cessa presque entièrement : depuis cette époque jusqu'à la fin du x* siècle, où parail avoir été introduit l'art de faire du papier de chiffons, il n'exislait d'autre substance propre à l'écriture que le parchemin, substance trop dispendieuse pour qu'on pût l'appliquer facilement aux simples usages de la littérature.

Cependant l'Europe n'était pas condamnée à subir longtemps encore ce mouvement rétrograde qui ramenait les esprits vers une complète barbarie. Quand parut Chaiiemagne, les ténèbres se dissipèrent, la décadence s'arrêta.

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