‹ Essai sur l'histoire de l'instruction publique en BelgiqueChapitre 6 sur 20 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Restauration de l'empire d'Occident. — Charlemagnc tler t'eut le cirili snteur île l'ancienne patrie de ses ancêtres. — Anecdote.- Les ministres intellectuels de Charlemagne .— A cadémie palatine. -Étude* de l'empereur. — Écoles normales de musique. Correspondance de Charlemagne arec Alcuin. — Ordonnance impériale concernant les écoles. — Principales institutions scolaires de cette époque. — L'école de Tours dirigée par Alcuin— Travaux de Leidrade et de Théodulf.

liérision des manuscrits. Cirilisation arabe sous les Abassides et sous les Ommiades d'Espagne; ffarounal-Raschfd.— Mort de Charlemagne. — Dissolution de l'empire carloringien. — L'école du palais sous Charles le Chauve.— Jean S'cot.— Écoles monastiques du wsiècle.

Ecoles de Liège. — Etat intellectuel des direrses classes île la société pendant le ne* et le x* siècle. — Palimpsestes.— Bibliothèques.— L'université de Cordoue. — Constantinople. — Le pape Sjlrestrc II. — Réalistes et nominaux- Mouvement littéraire du xk siècle. - Écoles.

pèr clappement des idiomes vulgaires: le roman trallon. te roman provençal.— La langue tudesque et le vallon en Belgique. —Gode-froid de Roui/Ion et saint Bernard.

\je jour de Noël de l'an 800, le successeur de Peppin le Bref s'étant rendu à la basilique de Saint-Pierre, à Rome, reçut du pape Léon III la couronne des Césars. Tout le peuple et tout le clergé répétèrent avec le pontife l'ancienne formule : • A Charles Auguste, couronné par fît eu , grand et pacifique empereur des Romains, gloire et longue vie! » C'est ainsi que Charlemagne fut reconnu solennellement comme le restaurateur de l'empire d'Occident; dès lors il put conserver sans scrupule ses immenses conquêtes et défendre, comme son légitime héritage,

celte colossale monarchie qui s'étendait du Danube à l'Océan , de la Baltique à la Méditerranée.

Charles se montra digne de sa haute fortune; non content d'avoir relevé en Europe un empire que l'on croyait anéanti pour toujours, il voulut être le .civilisateur de la pairie de ses ancêtres. Quand il quittait les champs de bataille, c'était pour consacrer sa puissance à créer une législation et à favoriser le développement intellectuel. • Ce grand homme avait senti, ou du moins soupçonné, qu'un certain degré de lumière généralement répandu chez une nation contribue au maintien de l'ordre social et aux succès de l'industrie : il fit tout ce qu'on pouvait faire de son temps pour tirer le peuple de l'ignorance profonde dans laquelle il était enseveli. On sourit en voyant à quels objets il attachait de l'importance, et quelles mesures bizarres il adopta quelquefois; mais plus souvent on est saisi de respect et d'une sorte de douleur, en suivant les essais et les efforts de son génie, qui, abandonné à ses propres forces, se débattait dans les ténèbres »

Pour atteindre le but qu'il s'était proposé, et sans doute aussi pour obéir à une secrète affection du cœur, Charlemagne s'entoura continuellement des personnages les plus illustres; il faisait un brillant accueil à tous les lettrés, nationaux ou étrangers, quelle que fût leur condition. « Il advint qu'au rivage de Gaule, rapporte la chronique , débarquèrent avec des marchands bretons, deux Scots d'Ilibernie, hommes d'une science incomparable dans les écritures profanes et sacrées. Ils n'étalaient aucune marchandise, et se mirent à crier chaque jour à la foule qui venait pour acheter : t Si quelqu'un veut la sa- « gesse, qu'il vienne à nous, et qu'il la reçoive, nous l'avons «à vendre... » Enfin, ils crièrent si longtemps, que les gens

' F. Ancillon, Tableau des rëroluiionn du *y$lème politique de l'Europe, l. |rr.

l8 HISTOIRE DE L INSTRUCTION PUBLIQUE.

étonnés, on les prenant pour Tous, firent parvenir la chose aux oreilles du roi Charles, amateur toujours passionné de la sagesse. Il les fit venir en toute hâte, et leur demanda s'il était vrai, comme la renommée le lui avait appris, qu'ils eussent avec eux la sagesse. Ils dirent : « Nous l'avons, et, au nom du « Seigneur , nous la donnons a ceux qui la cherchent digne- « ment. » Et comme il leur demandait ce qu'ils voulaient en retour, ils répondirent : c Un lieu commode, des créatures in- « telligentos, et ce dont on ne peut se passer pour accomplir

* le pèlerinage d'ici-bas, la nourriture et l'habit. » Le roi, plein de joie, les garda d'abord avec lut quelque peu de temps. Puis, forcé d'entreprendre des expéditions militaires, il ordonna à l'un d'eux nommé Clément de rester en Gaule, lui confia un assez grand nombre d'enfants de haute , de moyenne et de basse condition, et leur fit donner des aliments selon leur besoin, et uné habitation commode. L'autre (Jean Mailros , disciple de fiède), il l'envoya en Italie , et lui donna le monastère de Saint-Augustin, près de la ville de Pavie, pour y ouvrir une école... Lorsque après une longue absence le victorieux Charles revint en Gaule, il se fit amener les enfants qu'il avait confiés à Clément, et voulut qu'ils lui montrassent leurs lettres et leurs vers. Ceux de moyenne et de basse condition présentèrent des œuvres au-dessus de toute espérance, confites dans tous les assaisonnements de la sagesse ; les nobles, d'insipides sottises. Alors le sage roi, imitant la justice du juge éternel, fit passer à sa droite ceux qui avaient bien fait, et leur parla en ces termes :

* Mille grâces, mes fils, de ce que vous vous êtes appliqués de

< tout votre pouvoir à travailler selon mes ordres et pour votre

< bien. Maintenant efforcez-vous d'atteindre à la perfection, et « je vous donnerai de magnifiques évéchés et des abbayes , et « toujours vous serez honorables à mes yeux. * Ensuite il tourna vers ceux de gauche un front irrité, et troublant leurs consciences d'un regard flamboyant, il leur lança avec ironie, tonnant plutôt qu'il ne parlait, cette terrible apostrophe :

DK LMISTI!UCT!ON l'I HLJyi. h.

< Vous autres nobles, tous fils des grands, délicats et jolis « mignons, fiers de votre naissance et de vos richesses, vous « avez négligé mes ordres, et votre gloire et l'étude des lettres ; « vous vous êtes livrés à la mollesse , au jeu et à la paresse , « ou à de frivoles exercices. * Après ce préambule, levant vers le ciel sa téte auguste et son bras invincible , il fulmina son serment ordinaire : « Par le roi des cieux , je ne me soucie « guère de votre noblesse et de votre beauté , quelque admira- « tion que d'autres aient pour vous , et tenez ceci pour dit ,

< que-si vous ne réparez par un zèle vigilant votre négligence « passée, vous n'obtiendrez jamais rien de Charles. »

Les plus célèbres de ces lettrés, contemporains de Charlemagne, les compagnons de ses travaux intellectuels, furent : l'Anglais Alcuin , qui devint abbé de Saint-Martin de Tours et laissa plus de trente ouvrages; Éginbard, secrétaire de l'empereur et abbé de Seligenstadt , historien élégant; l'Austrasien Adalhard, abbé de Corbie; le Goth Théodulf, évéque d'Orléans, poète et réformateur d'écoles; le Neustrien Angilbert, qui fut aussi secrétaire de Charlemagne; Smaragde, abbé de Saint- Mihiel, et Leidrade, archevêque de Lyon.

Alcuin, sorti de l'excellente école du monastère d'York ', fut véritablement le premier ministre intellectuerde Charlemagne. Lorsqu'il vint s'établir, vers 782, à la cour du souverain des Francs , il fut aussitôt placé à la téte d'une école intérieure, dite Y école tlupalaU, qui suivait Charles partout où il se transportait. Alcuin avait pour auditeurs : Charlemagne, ses trois fils et sa fille Gisla; des conseillers de l'empereur; des archevêques; des religieuses. Alcuin ne donnait point, à vrai dire, un enseignement scolastique : il parlait de toutes choses; il dirigeait des conférences pendant lesquelles surgissaient mille

• Ou y enseignait la grammaire, la rhétorique, la jurisprudence, la poésie, l'astronomie, l'histoire naturelle, les mathématiques, la chronologie et l'explication des saintes Écritures.

questions , de théologie , de littérature , de philosophie naturelle, de médecine, etc. Aussi cette école du palais fut-elle appelée Yacadémie palatine en souvenir d'une institution semblable qui existait à la cour des empereurs romains. Les membres de cette académie portaient des noms empruntés à la littérature sacrée ou profane : Charlemagne s'appelait David ; Alcuin, Horace; Angilbert, Homère; Gisla, Lucie; etc.

C'est ainsi que l'illustre chef des Francs, dans une cour composée en partie de farouches guerriers, sut remettre les lettres en honneur en les cultivant lui-même. « Pendant ses repas, disent les chroniqueurs », il se faisait réciter ou lire, et de préférence, les chroniques des temps passés. Les ouvrages de saint Augustin, et particulièrement la Cité de Dieu, lui plaisaient beaucoup... Ne se contentant point de sa langue maternelle , il s'était donné la peine d'en apprendre détraugères : il avait appris si bien la latine qu'il pouvait parler en public, dans cette langue, presque aussi facilement que dans la sienne propre 3 . Il comprenait mieux la grecque qu'il ne pouvait l'employer lui-même... Charles avait assez de faconde pour pouvoir être accusé d'en abuser. Il avait étudié avec soin les arts libéraux ; il en respectait fort les docteur s, et les comblai! d'honneurs. Il avait appris la grammaire du diacre Pierre Pisan, qui lui donna des leçons dans sa vieillesse. Dans ses autres études, il avait eu pour précepteur Albin, surnommé Alcuin , homme très-docte en toute science. Il avait consacré avec lui beaucoup de temps et de peines à apprendre la rhétori-

1 Voy. J. M. Unold, De societate litteraria a Carolo tnagtio inttituta, Jéua, I75Î; et le traité de Launoy, Descholis celebrioribue a Carolo tnagno et poMt Can du m magnum instaurant, Paris, 1072.

' Éginhard et le moine de Saint-Gall.

» Toutefois Charlemagne parlait presque toujours allemand ; il voulut même faire une grammaire de cette langue, et il fit recueillir les vieux chants nationaux de la Germanie. Charlemagne portait toujours aussi le costume germanique. Voy. Michekt. HUt. de France, t.

que, la dialectique, et surtout l'astronomie. Il apprenait encore l'art du calcul, et il s'appliquait avec beaucoup de soin à tixer le cours des astres. II s'essayait aussi à écrire , et il gardait communément sous son oreiller des tablettes et de petits livrets, pour accoutumer, lorsqu'il avait du temps de reste , sa main à former les lettres; mais il réussissait mal dans ce travail tardif et commencé hors de saison '. 11 perfectionna soigneusement la lecture et le chant sacré; car il s'y entendait admirablement, quoiqu'il ne lût jamais lui-même en public, et qu'il ne chantât qu'à demi-voix et en chœur... Jamais, dans la basilique du docte Charles, il ne fut besoin de désigner à chacun le passage qu'il devait lire, ni d'en marquer la tin avec de la cire ou avec l'ongle ; tous savaient si bien ce qu'ils avaient à lire, que si on leur disait à l'improviste de commencer, jamais on ne les trouvait en faute. Lui-môme , il levait le doigt ou un balon, ou envoyait quelqu'un aux clercs assis loin de lui, pour désigner celui qu'il voulait faire lire. 11 marquait la 6n par un

• ■ Il est si loin de tous nos usages, remarque Sismondi, qu'on puisse arriver, à une grande connaissance, et des langues, et des sciences, sans savoir écrire, qu'on s'est efforcé de chercher quelque autre explication du sens si clair de ce texte, et qu'on s'est figuré qu'il s'agissait de calligraphie, et non d'écriture. C'est qu'on a perdu de vue la direction que prenait l'enseignemeut dans les siècles barbares. Avec peu de livres, et moins encore de papier, écrire était un grand luxe et une grande dépense : aussi les leçons h. tien i elles presque toutes orales, et l'écriture ne servait-elle jamais pour étudier- Charles n'avait pas besoin, il est vrai, d'épargner le parchemin; mais ses maîtres ne s'étaient jamais accoutumés, avec leurs autres écoliers, à fonder leur enseignement sur l'écriture, en sorte qu'ils n'auraient point su combiner leurs leçons avec des dictées et des extraits. Ils n'exigeaient de leurs élèves ni noies ni compositions, et ils gravaient sur la mémoire, non sur des tablettes; écrire était un art utile, et uon une partie de la science; et un homme d'un esprit actif trouvait beaucoup mieux son compte à n'employer que des secrétaires . aussi, quoique Charles ne sût point écrire, peut-on le placer sans crainte parmi les souverains les plus instruits qui soient jamais montés sur le trône. Hist. de la chute de l'empire romain, chap. xxt.

son guttural , que tous attendaient en suspens , tellement que soit qu'il fit signe après la fin d'un sens , ou à un repos au milieu de la phrase, ou même avant le repos , personne ne reprenait trop haut ou trop bas, quelque étrange commencement que cela pût faire. En sorte que, bien que tous ne comprissent pas, c'était dans son palais que se trouvaient les meilleurs lecteurs, et uul n'osa entrer parmi ses choristes (fut-il même connu d'ailleurs), qui ne sût bien lire et bien chanter. »

Du reste, Charles, amateur passionné de la musique religieuse, s'efforçait de substituer dans toutes les églises le chant grégorien au chant ambrosien. Mais ce ne fut qu'avec peine que la puissauce de l'empereur, réunie à celle du pape, triompha de l'habitude et de l'obstination des prêtres francs. Comme les ordres et les menaces ne suffisaient pas, il fallut brûler tous les livres ou antiphonaires du rite ambrosien. Les prêtres francs intimidés se soumirent enfin à chanter à la manière de Rome. Deux écoles normales de musique religieuse furent alors fondées pour tout l'empire; l une à Metz, l'autre dans le palais de l'empereur, qui suivait sa chapelle, et qui fut enfin fixée à Aix-la-Chapelle, d'où le nom français de cette ville est peut-être venu '.

L'activité intellectuelle de Charlemagne se retrouve dans sa correspondance avec Alcuin. Il nous reste deux cent trentedeux lettres de cet homme remarquable; de ce nombre, trente sont adressées à l'empereur. Alcuin ne se borne pas à féliciter son maître de ses victoires ou à lui donner des conseils sur l'état des affaires : il aime surtout à l'entretenir de questions scientifiques; tantôt il lui envoie des essais d'orthographe et d'arithmétique, tantôt il lui explique le cours des astres, ou bien il répond à des questions sur la chronologie et sur des passages de l'Evangile.

Charlemagne, devenu un des soutiens du progrès social,

■ Sinmundi, Hiei. de la chute de l'empire romain, chap. x*n.

HISTOIRE DE l/ INSTRUCTION PUBLIQUE.

voulut ù son tour que lu science devint populaire. Pour atteindre ce but, il rendit, probablement sur la proposition d'Aluiin, une ordonnance par laquelle il exhortait les évéques et les chefs des monastères, non-seulement à observer les règles le la discipline chrétienne, mais encore à se livrer à la culture Jes lettres. Voici comment s'exprimait le restaurateur de l'emjire d'Occident : « Charles, avec l'aide de Dieu, etc... Que i votre dévotion agréable à Dieu sache que , de concert avec

< nos fidèles, nous avons jugé utile que, dans les épiscopats et « dans les monastères confiés, par la faveur du Christ, à notre « gouvernement, on prit soin non-seulement de vivre régulièi rement et selon notre sainte religion, mais encore d'instruire • dans la science des lettres, et selon la capacité de chacun, f ceux qui peuvent apprendre avec l'aide de Dieu... Car, « quoiqu'il soit mieux de bien faire que de savoir, il faut savoir « avant de faire... Or, plusieurs monastères nous ayant, dans i ces dernières années, adressé des écrits dans lesquels on i nous annonçait que les frères priaient pour nous dans les t saintes cérémonies et leurs pieuses oraisons, nous avons

< remarqué que, dans la plupart de ces écrits, les sentiments > étaient bons et les paroles grossièrement incultes; car, ce

qu'une pieuse dévotion inspirait bien au dedans, une langue

. malhabile et qu'on avait négligé d'instruire, ne pouvait l'exprimer sans faute. Nous avons dès lors commencé à craindre

i que, de même qu'il y avait peu d'habileté à écrire, de même l'intelligence des saintes Écritures ne fût beaucoup moindre

i qu'elle ne devait être.... Nous vous exhortons donc non-seulement à ne pas négliger l'étude des lettres, mais à travailler,

i d'un cœur humble et agréable à Dieu, pour être en état de pénétrer facilement et sûrement les mystères des saintes Écritures. Or, il est certain que, comme il y a, dans les saintes Écritures des allégories, des figures et autres choses semblables, celui-là les comprendra plus facilement, et dans leur vrai sens spirituel, qui sera bien instruit dans la science

« des lettres. Qu'on choisisse donc pour cette œuvre des hoin- « mes qui aient la volonté et la possibilité d'apprendre, et l'art * d'instruire les autres.... » Cette circulaire eut pour résultat le rétablissement des études dans les cités épiscopales et dans les grandes abbayes. De nouvelles institutions furent créées à Tours, à Rheims, à Paris, à Metz, à Fulde, dans le diocèse de Mayence, et à Reichenau, dans celui de Constance. D'autres écoles monastiques, Fcrrière en Gàtinois, Corbie, Aniane en Languedoc, Fontenelle en Normandie, reçurent en même temps d'importantes améliorations. L'enseignement dans la plupart de ces écoles comprenait les sept arts libéraux, savoir : la grammaire, la dialectique, la rhétorique, l'arithmétique, la géométrie et la musique , que l'on regardait comme les préliminaires nécessaires à la théologie ; on y joignait aussi la lecture des bons auteurs de l'antiquité, de Cicéron, de Virgile, etc.

Dans irïre lettre écrite en 796, Alcuin rend compte a Charlemagne de ce qu'il fait pour la prospérité de l'école de Tours. « Moi, votre Flaccus, dit-il, selon votre exhortation et votre

< sage volonté, je m'applique à servir aux uns, sous le toit de

< Saint-Martin, le miel des saintes Ecritures, j'essaye d'enivrer « les autres du vieux vin des anciennes études; je nourris

< ceux-ci des fruits de la science grammaticale; je tente de « faire briller aux yeux de -ceux-là l'ordre des astres.... Mais

< il me manque en partie les plus excellents livres de l'érudition « scolastique, que je m'étais procuré dans ma patrie, soit par « les soins dévoués de mon maître, soit par mes propres « sueurs. Je demande donc à V. E. qu'il plaise à votre sagesse « de permettre que j'envoie quelques-uns de nos serviteurs, « afin qu'ils rapportent en France les fleurs de la Bretagne...

< Au matin de ma vie, j'ai semé, dans la Bretagne, les germes

< de la science ; maintenant, sur le soir, et bien que mon sang « soit refroidi, je ne cesse pas de les semer en France; et j'es- « père qu'avec la grâce de Dieu, ils prospéreront dans l'un et

« l'autre pays. » Un ancien mi$sus domintcuM, Leidraii devenu archevêque de Lyon, adressa aussi une épitre à l'empereur pour lui faire connaître qu'il s'occupait avec ardeur de l'éducation des clercs. « J'ai des écoles de chantres, dit-il, dont « plusieurs sont déjà assez instruits pour pouvoir en instruire

< d'autres. En outre , j'ai des écoles de lecteurs qui, non-seu- « lement s'acquittent de leurs fonctions dans les offices, mais

- qui, par la méditation des livres saints, s'assurent les fruits

* de l'intelligence des choses spirituelles. Quelques-uns peu- « vent expliquer le sens spirituel des évangiles ; plusieurs ont

* l'intelligence des prophéties; d'autres des livres de Salomon, « des Psaumes et même de Job. J'ai fait aussi tout ce que j'ai « pu dans cette église pour la copie des livres. > Le Goth Théodulf, devenu évéque d'Orléans vers 794, rendit des services plus utiles peut-être que ceux de Leidrade ; comprenant mieux la pensée de Charlemagne, il recommanda de propager l'instruction dans toutes les classes de la société. VoicT comment il traçait à cet égard les devoirs des prêtres : < Si quelqu'un ■ des piètres veut envoyer à l'école son neveu, ou tout autre « de ses parents, nous lui permettons de l'envoyer à l'église de « Sainte-Croix, ou au monastère de Saint-Aignan, ou de Saint-

- Benoit, ou de Saint-Lifard, ou à tout autre des monastères « confiés à notre gouvernement. Que les prêtres tiennent des « écoles dans les bourgs et les campagnes ; et si quelqu'un des « fidèles veut leur confier ses petits enfants pour leur faire « étudier les lettres, qu'ils ne refusent point de les recevoir et « de les instruire, mais qu'au contraire ils les enseignent avec « une parfaite charité, se souvenant qu'il a été écrit : • Ceux « qui ont été savants brilleront comme les feux du firmament,

< et ceux qui en auront instruit plusieurs dans la voie de la

* justice, luiront comme des étoiles dans toute l'éternité. » . Et qu'en instruisant les enfants, ils n'exigent pour cela aucun « prix, et ne reçoivent rien, excepté ce que les parents leur « offriront volontairement et par affection. »

IIISTOIRK DR L'INSTRUCTION l'LHLIQLK.

Grâce à ia protection de Charlemagne, Alevin, son premier ministre intellectuel, put rendre encore d'autres services à la civilisation. Du vi e uu vm* siècle, les manuscrits, sacrés et profanes, étaient tombés entre les maius de possesseurs et de copistes si ignorants, que les textes étaient devenus méconnaissables ; une foule de passages avaient été confondus ou mutilés; les feuillets étaient dans le plus grand désordre; toute exactitude d'orthographe et de grammaire avait disparu. Il fallait déjà, pour lire et comprendre, une véritable science, et elle manquait davantage de jour en jour '. La réparation de ce mal, la restitution des manuscrits, surtout de la grammaire et de l'orthographe, fut un travail dont Alcuin s'occupa toute sa vie. Dès qu'une révision exacte de quelque ouvrage avait été faite par Alcuin, ou quelqu'un de ses disciples, on en envoyait des copies dans les principales églises et abbayes ; et là des copies nouvelles en étaient faites, pour être de nouveau revues et propagées. L'art de copier devint une source de fortune, de gloire même; et c'est ainsi que les bibliothèques monastiques devinrent bientôt considérables. Une des plus riches bibliothèques de l'Europe était alors- celle de l'école d'York ; on y trouvait plusieurs des grands ouvrages de l'antiquité païenne, entre autres ceux d'Aristole \

Tandis que Charlemagne se servait de la civilisation pour consolider son empire, une autre monarchie s'élevait floris- * santé dans le levant et réveillait d'un long assoupissement

l'Asie et la côte d'Afrique. Au moment même où la maison des Carlovingiens succédait en Gaule à la première race, la maison

• Guixot, Hitt. de la civilisation en France, 2*- leçon.

' Guizol, ibid.— Cet historien prétend que c'est une erreur de croire que l'Europe ait dû la connaissance des ouvrages d'Aristole aux seuls Arabes ; car, du v* au X' siècle, il n'est aucune époque où on ne les trouve mentionnés dans quelque bibliothèque, où ils n'aient été connus et étudiés par quelque lettré.

HISTOIRE DE l/lNSTRUCTION PUBLIQUE.

des Abbassides remplaçait, dans le Levant, celle des Ommiades. Vers 750, sous le khalife! d'Aboul-Abbas, le premier des Abbassides, les Ommiades avaient déjà perdu leur ascendant sur les populations; ils voulurent se réconcilier avec le successeur d'Aboul-Abbas, mais ils se virent lâchement trahis. Quatrevingts membres de la famille des Ommiades furent invités, a Damas, à un repas de réconciliation, qui devait mettre le sceau à la nouvelle alliance. Ils s'y rendirent, et ils y furent tous massacres : la table du festin fut dressée sur leurs corps palpitants, tandis qu'ils respiraient encore, et l'orgie des Abbassides se prolongea au milieu des gémissements et de l'agonie de leurs rivaux. De tous ces infortunés, un seul, Abderrahman, se déroba à celte boucherie. Dans les vallées de l'Atlas, qu'il parcourait en fugitif, il apprit que sa famille conservait des partisans en Espagne; il alla les joindre, en 755, sur les côtes de l'Andalousie , et il fut salué par eux comme le vrai khalife. Le siège de la nouvelle monarchie fut établi à Cordoue, et Abderrahman prit le litre d'emir-al-moumenym, commandeur des croyants. Pendant deux cent cinquante ans, les Ommiades d'Espagne conservèrent la souveraineté de toute la Péninsule ; leur race ne finit qu'en 1058, et, à cette époque, la division du khalifat d'Occident en un grand nombre de petites principautés, facilita les conquêtes des chrétiens. Une autre monarchie indépendante s'était encore formée en Afrique; c'était celle des Edrissites de Fez, qui se disaient issus d'une branche des Fatimites , et qui ne reconnaissaient ni le khalife d'Orcident, ni celui d'Orient. Cependant les khalifes Abbassides, malgré la perte de tant de vastes provinces occidentales, conservaient une puissance digne des premiers successeurs de Mahomet ; la monarchie des Francs n'aurait pu rivaliser avec ce nouvel empire, dont le siège avait été transporté à Bagdad '. Au reste,

• Voy. Sismondi. Hinl. fie ta chute de l'empire romain, chap. xvn.

28 HISTOIRE DE l" INSTRUCTION PUBLIQUE.

les premiers khalifes, Almanzor, Mahadi, Hadi, Haroun-al- Raschid, n'ambitionnaient pas seulement la gloire des armes ; ils furent aussi les promoteurs d'un vaste mouvement intellectuel, car ils introduisirent véritablement les arts et la culture des sciences chez les Arabes Bientôt l'Asie et la côte d'Afrique furent remplies de l'éclat et du luxe des arts.

Bagdad, Cufa, possédaient des académies célèbres; on trouvait aussi des universités à Balke et à Samarcande; enfin un souverain arabe avait imposé, pour tribut, à l'empereur grec de lui envoyer le plus qu'il pourrait de manuscrits antiques; des traductions de tous les livres scientifiques des Grecs furent même entreprises et libéralement récompensées par le khalife d'Orient. Cet âge de la civilisation arabe, ouvert par Harounal-Raschid, produisit des grammairiens sans nombre , des professeurs , des commentateurs, des auteurs de dictionnaires el de recueils variés sous toutes les formes \

Le glorieux Haroun-al-Raschid était un digne contemporain de Gharlemagne; sans cesse entouré de savants, il en conduisait au moins cent à sa suite dans tous ses voyages; il s'était fait la loi de ne jamais bâtir une mosquée sans y joindre une école. On sait que le chef des Abbassides entretenait des relations amicales avec le chef des Francs; deux ambassades furent envoyées par Haroun-al-Raschid à Gharlemagne. Les premiers ambassadeurs du khalife lui remirent

■ Ce furent des Syriens nestoriens qui, sous les Abbassides, initièrent les khalifes à l'art grammatical, à la rhétorique, à la dialectique, aux sciences mathématiques et naturelles sorties de l'école d'Alexandrie. On peut consulter sur le mouvement intellectuel chez les Arabes : Bibliothèque orientale, par d'Herbelot ; Notice et extraits des manuscrits de la Bibliothèque du roi, 1787, 7 vol. in-4« ; Casiri, Biblioth. arabico-hispanica, Escur., 1760, 2 vol. in-folio; Delambre, Histoire de l'astronomie au moyen âge, 1818; Histoire de la médecine, par KursUprengel ; Monlu cla, Hist. des mathématiques, etc.

• Voy. Villemain, Tableau de la littérature au moyen âge, A- leçon.

HISTOIRE Ut L'INSTRUCTION PUBLIQUE.

les clefs du saint sépulcre , comme au plus grand des monarques qui suivaient la religion du Christ; et les suivants lui apportèrent, en présent, une horloge ornée de figures automates qui se mouvaient et jouaient de divers instruments de musique, telle à peu près qu'on en fait aujourd'hui à Genève pour les envoyer dans le Levant.

Charlemagne ne cessa de protéger et de cultiver les lettres ; dans les dernières années de sa vie, il consacrait ses loisirs à corriger des livres; la veille même de sa mort, survenue en 814, il avait soigneusement revu, avec des Grecs et des Syriens, les évangiles de saint Mathieu, de saint Marc, de saint Luc et de saint Jean '.

Malheureusement , l'œuvre entreprise par Charles le Grand fut brusquement interrompue sous le règne affligeant de son successeur, Louis le Débonnaire. Celui-ci commence par ébranler cette centralisation qui a coûté tant de travaux à son père; il ne sait réprimer ni l'ambition de ses fils, ni les empiétements des détenteurs de fiefs impériaux; et, au milieu des orages contre lesquels il s'efforce vainement de lutter, il laisse s'éteindre les principaux foyers de la science.

Enfin l'empire carlovingien s'écroule définitivement en 845 ; toute la partie de la Gaule située à l'ouest de l'Escaut, de la Meuse, de la Saône et du Rhône , avec le nord de l'Espagne jusqu'à l'Èbre, devient alors le lot du roi Charles, surnommé le Chauve. Ce prince se souvient de son aïeul, et, marchant sur ses traces , il veut favoriser le mouvement intellectuel. Ce fut lui qui releva l'école du palais, déchue sous Louis le Débonnaire, et il y appela des savants étrangers, surtout des Irlandais et des Anglo-Saxons; non-seulement il les traitait avec une faveur marquée , mais il vivait familièrement avec eux , car il avait du goût pour leurs travaux, pour leurs entretiens. L'académie palatine reprit même un tel éclat, que les contemporains

• Thcpan. De Ge*tù Ludovici PU.

IUST01RB DE L'iMSTRUCTlOM PUBLIQUE

en furent frappés comme d'une nouveauté. Au lieu de dire l'école du palais, xchola palatii, on disait le palais de l'école, palalium scholœ '. L'enseignement de cette école était même plus avancé que sous Charlemagne. Jean Scot, le nouveau chef de l'académie palatine, en ramenant l'attention sur les monuments de la littérature païenne, devint le fondateur de cette philosophie scolastique qui devait traverser, avec certaines modifications, tout le moyen âge.

Jean Eriyène ou le Scot, surnoms qui désignaient l'Irlande sa patrie et sa race originaire des montagnes d'Ecosse, avait été appelé d'Angleterre en France par Charles le Chauve luimême. Ce lettré laissait loin derrière lui les plus illustres contemporains de Charlemagne, Al m in et Eginhard; on peut même regarder comme des phénomènes singuliers pour son siècle ses connaissances en latin et en grec , son amour pour la philosophie d'Aristote et de Platon , sa traduction de Denys l'Aréopagite *. Tous ceux qui devancent leur époque doivent s'attendre à être méconnus ou persécutés ; tel fut le sort du savant Irlandais. 11 fut combattu par quelques dignitaires de l'Église gauloise, parce qu'il prétendait introduire une argumentation philosophique dans les discussions de la théologie , et ramener au sein du christianisme le néoplatonisme alexandrin. Condamné par plusieurs conciles, comme hérésiarque, Jean Scot passa, en 877, sur l'invitation d'Alfred le Grand, à Oxford.

La splendeur de l'académie palatine, sous Charles le Chauve et plus tard sous Louis le Bègue, influa favorablement sur la prospérité des grandes écoles monastiques. Les institutions de Corbie 3 , de Lyon, de Fulde, de llheims, étaient

' Guizot, Civilisation en France, 2t)<- leçon.

* Voy. Manuel de l'histoire de la philosophie, par Tenneman (traduction de M. Cousin), t. i^.

> En Picardie.

Si

très-florissantes au ix* siècle; la première surtout devint, suivant le témoignage des bénédictins de Saiut-Maur , une pépinière de grands hommes et d'habiles écrivains. Ce furent les élèves de Corbie qui portèrent dans le Nord la connaissance du christianisme et le goût des lettres. Gî qu'ils avaient si heureusement commencé fut continué plus tard avec succès par les élèves du monastère de Corvey, ou la nouvelle Corbie, en Saxe, fondé en 822, et qui devint aussi une école célèbre et un séminaire pour les missions. Dans b plupart de ces écoles, on enseignait le Irivium et le quadrivium ; on attribuait cette division des sciences à saint Augustin. Le trtvïum comprenait la grammaire, la dialectique et la rhétorique; la musique, l'arithmétique, la géométrie et l'astronomie composaient le quadrïvium. Mais il n'existait peut-être alors personne, dit Hallam, • qui possédât ces quatre dernières sciences; et il était extrêmement rare de trouver un homme accompli dans les trois premières «. La théologie absorbait toutes ces études, la musique se bornait au chant d'église, et l'astronomie à l'art de calculer le jour de Pâques.

Dès le règne des Carlovingiens, il existait aussi des écoles florissantes dans les provinces belges. On citait surtout les institutions annexées aux monastères de Lobbes et de Gembloux, également renommés pour leurs riches bibliothèques, et les écoles de Liège, qui surpassaient toutes les autres.

C'est à Gerbalde, nommé par Cliarlemagne évèque des Tongrois, que l'on attribue l'établissement des premières écoles dans les cloîtres de l'église de Saint-Lambert (vers l'an 800). Mais les Normands surviennent ; ils traversent la Belgique comme un ouragan et détruisent l'ancienne cité de Liège ; il s'agit alors de déblayer les ruines amoncelées sous les pas des hommes du

' Voy. l'Europe au moyen âge, t. rv. — La réunion dans un même individu de la connaissance du tritium et du quadririum constituait le savoir le plus étendu ; Ahailard posséda ce savoir encyclopédique.

iNord et de reprendre l'œuvre ébauchée par Gerbalde. Les successeurs de ce prélat, avec l'appui des rois de la Germanie, se hâtèrent de rallumer dans leur diocèse les foyers de la science. L evêque Étiennc, qui avait été élevé à V école du palais, excitait le zèle de ses clercs , en s'illustrant comme poète et historien (vers 920); l'évêque Éracle, conseiller intime de l'empereur Othon 1 er , dit le Grand, passait aussi pour l'un des plus savants hommes du siècle : il ouvrit des écoles dans tous les cloîtres des églises collégiales de Liège, et il y attira les plus habiles maîtres (vers 971). Mais ces deux prélats furent encore surpassés par le fameux Notger , véritable restaurateur de la cité saccagée par les Normands. Notger était originaire de la Souabe; après avoir achevé ses éludes dans l'abbaye de Saint- Gall , il fut mis à la tête des écoles de Stavelot. La faveur d'Othon le Grand vint le chercher dans cet asile ; il vécut quelque temps à la cour impériale, puis, à la mort d'Éracle, il monta sur le siège épiscopal de Liège. Notger ne se contenta point d'agrandir considérablement le territoire de son diocèse et d'élever la bourgade de Liège au rang des plus belles villes de l'Occident, il veillait avec soin à l'éducation de la jeunesse, élevant, pour ainsi dire, de ses propres mains, ces jeunes plantes, l'espoir de son église '. Gonther, archevêque de Salzbourg, Rothard et Erluin, évéques de Cambrai, Adelbode, évôquc d'Utrecht, Burchard, évêque de Worms, Folcuin et Harigère, abbés de Lobbes, enfin Hubold, qui alla professer les sciences à Paris : tels furent les élèves qui sortirent à celte époque des cloîtres de Saint-I,ambert. Notger instruisait son clergé en usant de la langue latine; mais lorsqu'il s'adressait au peuple, il se servait, pour bien en être compris, de la langue romane, qui avait remplacé les idiomes particuliers des races indigènes. Ces écoles épiscopales, dans lesquelles Notger avait

• Voy. la biop,raphic de Notger par M. Polain. Belge* illustre*, W partie. -Neiger mourut en 1007.

HISTOIRE l)B l/lXSTRUCTlON l'I Bl.iyi K.

introduit une 'nouvelle vie, étaient d'ailleurs exclusivement destinées aux jeunes gens qui voulaient embrasser l'état ecclésiastique. Liège devait attacher un grand prix à l'existence de ces écoles; car on a remarqué que celte ville voulait alors monopoliser en quelque sorte l'enseignement clérical. C'est ainsi que le chanoine Hubold ayant obtenu un grand succès à Paris, il fut sommé, sous peine d'excommunication, de venir professer dans sa patrie. La réputation des écoles de Liège se soutint pendant le xi" et le xu" siècle; durant cette période, des étrangers de toutes les nations venaient puiser dans les écoles de Liège les connaissances qu'ils propageaient ensuite dans leur patrie. Au commencement du xi* siècle l'abbaye de Saint-Hubert, dans le Luxembourg, jouissait aussi d'une certaine réputation; on y cultivait avec succès la peinture, la sculpture, la ciselure, et surtout la peinture en miniature, servant à orner les manuscrits.

Cependant les ténèbres semblèrent redescendre sur l'Kurope vers la fin du ix" siècle. Le vaste empire fonde par Charlemagne n'offrait plus que des débris et des ruines; la plupart des écoles carlovingiennes avaient disparu au milieu des tempêtes qui bouleversaient l'ancienne Gaule; on eût dit, enfin, que la civilisation devait encore une fois rétrograder.

Pendant le siècle suivant, les diverses classes de la société restèrent à peu près dans la même ignorance. Les farouches châtelains féodaux et même la plupart des conseillers des princes ne savaient ni lire ni écrire. Aussi l'usage s'était-il établi de faire une croix pour confirmer un acte. Dans le ix* siècle, Herbaud, comte du palais, quoique juge suprême de l'empire en vertu de sa charge, ne savait pas écrire son nom. Plusieurs monarques se contentaient également de tracer, au bas de leurs décrets, le signe de la croix, faute de savoir écrire; et voilà l'origine du mot signer, pour souscrire son nom. Le clergé séculier ne faisait nul effort pour s'élever au-dessus de la foule; beaucoup d'ecclésiastiques n'entendaient pas le bré-

UISTOIRK DE l/lNSTRUCTION l'I HI.IOl'K.

viaire qu'ils étaient obligés de réciter tons les jours, quelquesuus n'étaient pas même en état de le lire. On demandait aux candidats qui se présentaient pour recevoir les ordres : « S'ils « savaient lire l'évangile et les épltres, et s'ils en pouvaient < expliquer le sens, au moins littéralement '. » On raconte qu'à l 'époque où Charlemagne éclairait la Gaule, il n'y avait pas en Espagne un prêtre sur mille qui pùt adresser à un autre une simple lettre de salutation. Même ignorance en Italie au x r siècle : dans un concile tenu en 992, on déclara qu'on trouverait à peine à Rome une personne qui sût les premiers éléments des lettres. Dans plusieurs contrées, les contrats se faisaient verbalement, faute de notaires capables de dresser les actes. Cependant l'Angleterre , sous Alfred le Grand * , n'était pas aussi barbare. Après avoir écrasé les Danois à Ethandum , ce prince appela dans ses Etats les arts, les sciences et les lettres; lui-même trouvait des heures pour ses études, quoiqu'il ne cessât de veiller au maintien de l'indépendance reconquise. C'est ainsi qu'il traduisit en langue saxonne YHisloire ecclésiastique de Bède, YHisloire d'Orose et la Consolation de la philosophie de Boëce.

La rareté des livres, nous l'avons déjà dit, ainsi que l'usage des palimpsestes, contribuait à entretenir l'ignorance générale. Comme le parchemin, qui avait remplacé le papyrus d'Égypte, était d'une cherté extrême, on avait pris le parti de gratter les manuscrits afin de substituer un autre ouvrage sur la même peau ; ainsi disparaissaient les chefs-d'œuvre de Tacite et d'Euripide pour faire place à des légendes et à des homélies. Au reste, peu de particuliers possédaient des livres; des monastères même assez considérables de la Gaule se contentaient d'un missel. Un abbé de Ferrières, écrivant au pape en 855, le supplie de lui prêter une copie du livre de l'Orateur de Cicé-

HRlI.iin. l'Europe au moyen âge, t. IV.

• Hë «n 849, mort en l'an 900.

UISTOMfc DE L INSTHLCTIOf» PUBLIQUE. .>»

rou el des IntiUution» de Quintilien. « Quoique nous en ayons quelques fragments, dit-il, cependant on n'en trouverait pas un seul exemplaire dans toute la France. » Pour un exemplaire des homélies d'Hainion, évéque d'Halberstadt , une comtesse d'Anjou donna 200 moutons, 5 quartiers de froment et la même quantité de seigle et de millet *. Toutefois, dans les grands monastères de la Belgique , les bénédictins ne restaient pas inactifs; copier des manuscrits, enluminer des missels, rassembler des livres, c'était là le labeur de chaque jour. Parmi les bibliothèques déjà célèbres , on pouvait citer celles de Saint- Amand, de Saint-Bertin, de Saint-Vaast d'Àrras, de Saint-Martin de Tournai , de Saint-Trond , de Lobbes el de Staveiot \ Quelquefois aussi on parvenait à exhumer des chefs-d'œuvre de l'antiquité ; c'est ainsi que vingt-huit classiques latins furent retrouvés pendant le ix* siècle. Une bibliothèque remarquable, parce qu'elle pouvait offrir en quelque sorte le bilan des connaissances scientifiques de ce siècle, c'était la collection des livres d'Everard, qui, de seigneur de Cisoing, devint comte en Frioul. Cette bibliothèque contenait, pour la théologie, la Bible, les oeuvres de saint Augustin, de saint Jérôme, de saint Ephrem, de saint Basile; pour la jurisprudence, les recueils des lois romaines et barbares; pour la médecine, le traité de Loxus; d'autres manuscrits traitaient de l'art militaire, de l'histoire naturelle; pour l'histoire on trouvait les compilations dOrose, de rulgence, d'Isidore, etc. La bibliothèque de l'abbaye de Croyland renfermait plus de 300 volumes avant l'incendie qui détruisit ce monastère en 4091. C'était, dit Hallam, une bibliothèque fort extraordinaire pour le xr siècle; et pendant plusieurs des siècles, suivants, il aurait été impossible d'en trouver une pareille. On y remarquait un nadir (planétaire exécuté en différents

• Rolx:rlson, Introduction à l'histoire de Char le»- Quint. ' Marchai, Notice »ur la Bibliothèque de Bourgogne.

HISTOiRl DE L INSTR LCTION HlBLlOCL.

métaux), et l'on prétendait que ce présent , offert par un roi de France, venait des Arabes ou des Grecs.

Dans la première moitié du ix* siècle (832), de toutes les contrées de l'Europe des chrétiens se rendaient à l'université arabe de Cordoue, établie par le khalife Abderrahman, pour y étudier l'astronomie, les mathématiques et la médecine. L'université de Cordoue était même alors l'unique école où l'on enseignât ces sciences en Occideut. Les Arabes encourageaient, provoquaient les découvertes scientifiques; et ils demandaient surtout à leurs écrivains des eeuvres originales.

Plus doctes sans doute étaient les Grecs, mais ceux-ci laissaient dormir leur |>ensée et ne liraient aucun parti de l'héritage dont ils étaient possesseurs. <■ La plus riche abondance de livres existait a Coustantinople, et elle était accessible à tous , dans de nombreuses bibliothèques et publiques et privées. L'art du copiste est, il est vrai, iidinimeut plus lent que celui de l'imprimeur ; mais l'art du copiste avait été exercé sans interruption, par une classe d'hommes très-nombreuse, sur des matériaux plus durables que les nôtres, depuis les temps brillants de la littérature grecque, c'est-à-dire, en l'an 1000, depuis environ quatorze siècles. Constantinople n'avait jamais été prise; en sorte que tous les dépôts de l'antiquité s'y étaient conservés, que la ville s'était enrichie encore de tous ceux que d'opulents propriétaires, que les directeurs des couvents, des cathédrales, des écoles, avaient rapportés des provinces envahies par les ennemis , et le prix supérieur des livres avait fait veiller plus soigneusement à leur conservation. D'ailleurs la science était toujours honorée, et cette science était toute d'érudition. Les comment;) leurs, les scoliastes, continuaient à fleurir dans une succession régulière; leurs écrits nous. font voir l'étendue prodigieuse de leurs lectures. Tout ce que la philosophie avait suggéré de plus sublime, tout ce que la liberté avait inspiré de plus noble aux fondateurs de la gloire de la Grèce, toutes les leçons de l'histoire d'Athènes et <!«•

IllSrOlBE DE L'iXSTRl'CTIOR PUBLIQUE.

Rome étaient à leur portée. Les bourgeois de Conslantinople pouvaient lire dans leur propre langue l'effusion des senti-.» raents républicains, telle qu elle avait été dictée par la jouissance de tous les droits d'une patrie libre. Leurs propres mœurs, leurs propres habitudes, leurs souvenirs nationaux , leur servaient encore à expliquer ce qui quelquefois demeure obscur pour nous; mais le cœur leur manquait pour entendre. Ix's érudits exposaient avec une minutieuse exactitude tous les détails de mythologie, de géographie, de mœurs, d'habitudes des anciens; ils connaissaient a fond, aveu leur langage, toutes les figures de leur rhétorique, tout le mécanisme de leurs vers, tous les ornements de leur poésie : l'âme seule leur échappait , et elle leur échappait toujours. Ils savaient combien de milliers de citoyens avaient vécu heureux et glorieux dans chaque canton de cette Grèce où ils ne voyaient plus que quelques centaines d'esclaves. Ils savaient et ils pouvaient montrer au doigt le lieu où les braves de Miltiade et de Thémistocle avaient arrêté les armées innombrables du grand roi ; ils connaissaient chacune des lois sur lesquelles se fondait la balance . des pouvoirs, ou par lesquelles se maintenait la dignité de l'homme dans ces admirables constitutions de l'antiquité; et ni la misère de leur pays, ni les désolantes invasions de leurs voisins, ni l'infâme gouvernement des eunuques du palais, ne leur avaient fait songer à chercher quelque leçon dans cette antiquité qu'ils savaient par cœur. L'étude n'avait jamais pour eux d'autre but que d'enrichir la mémoire; lu pensée dormait, ou si quelquefois elle était éveillée, c'était pour se plonger dans les interminables disputes de la théologie : l'utilité leur semblait presque une profanation de la science.... Les Grecs de Byzance possédaient des modèles dans tous les genres : durant plus de dix siècles, ils ne leur fournirent aucune idée originale; ils ne firent pas môme nailre une copie digne d'être placée derrière ces chefs-d'œuvre. Trente millions au moins de Guees demeurés dépositaires de tout le savoir des siècles

passes ne firent , pendant douze siècles, pas faire un pus à une . seule des sciences sociales. Il n'y avait pas dans Athènes libre un seul citoyen qui n'en sût plus sur la politique que le premier des savants byzantins : leur morale resta au-dessous de celle de Socrate; leur philosophie, au-dessous de celles de Platon et d'Arislote, qu'ils commentaient sans cesse. Us ne firent pas une découverte dans une seule des sciences naturelles, si Ton en excepte l'heureux hasard qui leur présenta le feu grégeois. Us chargèrent les anciens poètes de scolies; mais ils furent incapables de marcher sur leurs traces. Pas une comédie ou uue tragédie ne fut écrite au pied des ruines des théâtres de la Grèce, pas un poème épique ne fut produit par les adorateurs d'Homère, ou une ode par ceux de Pindare. Leurs plus nobles travaux littéraires ne défiassent pas quelques épigrammes recueillies dans l'anthologie grècque, et quelques romans. Tel est l'indigne usage que les dépositaires de tous les trésors de l'esprit humain firent de leurs richesses pendant plus de mille aus de transmission non interrompue '. » Les esprits actifs de l'Occident dédaignaient la vaine érudition des Grecs; ils aimaient mieux puiser dans les sources vives de l'université de Cordoue.

C'est à Cordoue et à Séville qu'un pauvre moine d'Aurillac alla s'instruire dans les mathématiques et la philosophie aristotélique des Arabes; bien qu'au retour de ce voyage il lut accusé de magie, il sut propager ses connaissances dans les écoles de Bobbio, de Rheims, d'Aurillac, de Tours et de Sens \

• Sismondi, Hitt. de la chute de l'empire romain, chap. xxiv.

' Que Gerbert ait été accusé de magie, il De faut pas s'en étonner; les écoles arabes fournissaient à cette époque des connaissances qui devaient paraître plus qu'extraordinaires dans les autres contrées européennes. Les Pyrénées séparaient deux mondes tout à fait distincts. Les écoles de l'ancienne Gaule, de l'Allemagne ni même de l'Italie, ne pouvaient alors rivaliser avec les grands collèges et les florissantes académies de Cordoue. de Séville et de Grenade. En Espagne, les poètes se rassemblaient dans les

HISTOIRE DE LIKSTIU CTION PL'BLIOUE.

Gerbert (ainsi s'appelait le pauvre moine) devint l'instituteur <le l'héritier de Hugues Capet, puis maître suprême de la catholicité sous le nom de Sylvestre II (999). I^es travaux de Gerbert, puis ceux de l'hérésiarque Bérenger de Tours, de Linfranc , mort archevêque de Cantorbéry en 4072, de Saint- Anselme, préparèrent le triomphe définitif de la scolaxtiqw , du syllogisme d'Aristote, appliqué à la théologie, de cette aride méthode qui eut pour résultat d'immobiliser la science. Mais celte méthode était un progrès alors ; du reste , à peine était-elle fondée, qu'elle donna naissance à deux écoles rivales, dont la dernière , celle des dialecticiens , se partageait ellemême en deux sectes '. L'une, composée des nominaux, reconnaissait pour chef Jean Roscellin, chanoine de Compiègne; l'autre, formée des réatintes, obéissait à Guillaume de Chameaux, mort évéque de Châlons en 1120.

Ces disputes philosophiques exercèrent une grande influence sur le mouvement intellectuel du xi* siècle. Grâce au labeurdivans pour y réciter leurs vers; et non-seulement la littérature, mais loules les sciences étaient cultivées avec succès. La médecine doit beaucoup aux Arabes; ils perfectionnèrent l'algèbre, simplifièrent la trigonométrie, enrichirent l'astronomie et la géographie de nouvelles observations. Pour en revenir à Gerbert, il entreprit la première horloge et il introduisit, suivant tontes les probabilités, l'usage du chiffre arabe ou indien.

' • Deux tendances opposées se partagèrent la philosophie scolastique. Les uns «'adressant de préférence au sentiment et à la foi. créèrent l'école mystique. Les autres, dialecticiens par excellence, voulurent renfermer toutes choses dans les limites du raisonnement. Ces derniers se divisaient en nominalisles et en réalistes. Pour les uns, toutes les idées universelles, celles de genres, d'espèces, etc., représentaient des existences réelles; • c'étaient des êtres positif*, qui transmettaient une partie de leur essence aux individus : ainsi, il y avait un être humanité, à la substance duquel on devait participer pour être homme. Cette doctrine était un ressouvenir des idées archétipes de Platon. Les nominalisles, au contraire, considéraient, avec Aristote, les genres et les espèces comme des idées formées par abstraction, et n'ayant d'autre valeur quecelle d'un mol général. » Manuel d'hUtoire unirerteile, par M. OU. t. n.

incessant des Bénédictins, des Chartreux et des moines de Cil eaux, les manuscrits, se multiplièrent dans les monastères. D'un autre côté, l'instruction se propageait. En l'an 4000, on trouvait des écoles primaires florissantes dans les communes de Soissons, de Verdun, de Dijon et ailleurs. Il existait aussi des écoles publiques d'un degré plus élevé à Laon, Melun, au Mans, à Cambrai, Arras et Orléans. Parmi les écoles monastiques, on distinguait celles de Saint-Denis et de Saint-Maur près de Paris. On enseignait dans ces établissements, outre le quadrivium, les langues grecque et latine.

La civilisation latine devait fleurir pendant longtemps dans les cloîtres, puis dans lçs universités; sous le nom de renaissance, elle devait même réagir sur une époque plus moderne. Mais la littérature classique ne pouvait être l'expression complète de la société du moyen âge, puisqu'elle réfléchissait spécialement le monde grec et romain. Hors de l'enceinte des cloîtres et des universités, on se servait des nouvelles langues, mieux appropriées à l'intelligence des barons féodaux et des bonnes gens des communes; le développement des idiomes vulgaires contribua donc, autant que la science des moines et des docteurs, à accélérer les progrès de l'esprit humain. A la fin du x e siècle, la langue romane s'était divisée en deux idiomes; cette bifurcation se dessina mieux vers 1450. Au nord de la Loire, s'étend et se maintient le roman wallon ou langue d'oui ; dans tout le midi de la France, dans l'Aragon et la Catalogne, unies par des liens féodaux, brille la langue d'oc ou le roman provençal La langue d'oc atteignit la première une certaine perfection artistique dans les sirventes, les sonnets, les tensons, les ballades des troubadours. Tout en devisant de la gaie science, ces chevaliers errants, qui se recrutaient dans toutes les classes de la société, répandaient la poésie proven-

Voy. Villeraain, Tableau île la littérature au moyen Age, leçons ira vu. Histoire abrégée de la littérature française, par Baron, t. i«. rte.

HISTOIRE DE L INSTRUCTION 'Pt'RLIQt.'E.

çale, tantôt inoffensive comme une idylle et tantôt mordante comme une satire de Juvénal, en Italie, en Belgique, en Normandie et jusqu'en Angleterre. Quant à la langue d'oui, moins raffinée que sa rivale, elle pénétra avant elle chez le peuple. Pendant le XI* siècle, Guillaume de Normandie se servait du roman wallon pour imposer ses lois à l'Angleterre, et Godefroid de Bouillon faisait rédiger en cet idiome les Assises du royaume de Jérusalem. Il est d'ailleurs positif que dès le xi* siècle, la langue tudesquc et le wallon se trouvaient moralement, en Belgique, dans les mêmes limites qu'aujourd'hui ; on désignait dès lors sous le nom de wallons (waelen) les habitants qui parlaient le roman ou français ». Les chroniqueurs rapportent que Godefroid de Bouillon parlait fort bien l'une et l'autre langue. Un comte de Flandre, capitaine audacieux comme Godefroid, introduisit plus tard le français a Constant inople. Dans le Hainaul, clans la principauté de Liège, et même dans la Flandre, on se servait presque toujours de cet idiome lorsqu'on s'adressait au peuple. En 4119, Norbert, fondateur de l'ordre des préinontrés, prêcha en roman à Valenciennes ; sainl Bernard dut aussi employer cet idiome lorsqu'cn 1147 il visila Liège, Huy et Mons. Bien que les prédications se fissent en langue vulgaire, l'Eglise repoussait encore les translations du latin et du grec ; mais les traductions se multipliaient en dépit des auathèmes. Vers 1050, Thibault de Vernon, chanoine de Rouen, s'était husardé à traduire en vers français quelques légendes ; bientôt on ne se contenta plus des vies des saints : on vulgarisa Boëce, Ésope, Ovide, Valère-Maxime,Joscp he, Aristote, et même la Bible.

• Voy. Reiffenberg. [ntraluction à Ph. Mouskes. t. n».

CIIAPITRK III.

Réforme dans renseignement au \w siècle. Signification du mot université; licence ou permission d'enseigner : bacheliers.- Spécialité des dir erses écoles. — Inirersité de liologne: restauration du droit romain. Ecoles de Naples et de Salerne. - i nirersité d'Oxford. — Ecoles de Paris. - Abailard.- Les étudiants sont divisés par nations.

Privilèges de l'université de Paris. - Bataille entre les bourgeois et les étudiants. — Ordonnance de Philippe-Auguste. Règlement d'ordre intérieur .— La liberté d'enseignement en Flandre au xwet au xiii- siècle. -■ Écoles de C.and. — Écoles d'y près. —Autre système dans le Brabant.—Êtat intellectuel des classes bourgeoises et populaires. -Conquête de Constantinople. — La cour des comtes de Flandre-, princes lettrés. Progrès de l'esprit humain au xiik siècle. Sciences exactes, astrologie; mécanique; géographie; chronologie, etc. — Universités du xui' et du xiv siècle. I nirersité de Paris. - Enseignement; théologie; jurisprudence; philosophie. — Albert le Grand, saint Bonaventure, saint Thomas d'Aquin, Menti Goethals.

Médecine. — Renaissance des éludes classiques; le latin; le grec.

Bibliothèques du xiik et du xiv siècle.

Vers la fin du xi* siècle, une espèce de révolution commença à se manifester dans les écoles européennes; au xir, la réforme, provoquée par les uns et combattue par les autres, était déjà accomplie. C'est l'époque où furent constituées et organisées les plus célèbres universités, celles d'Italie, d'Angleterre et celle de Paris.

Le mot université ne fut pas d'abord employé d'une manière absolue ; on disait universitas magistrorum et auditorum, pour désigner la compagnie des maîtres et des écoliers, ou bien la réunion, dans une institution commune, des enseignements universels. Plus tard, on entendit par ce mot une corporation

enseignante constituée en vertu d'une lui. Ou reste, à partir de la Ho du xii* siècle, la licence ou permission d'enseigner est exigée de quiconque veut tenir école '. Elle ne peut être conférée qu'à ceux qui ont été jugés capables par l'association des inaitres, eleclorum consortium magislrorum. La licence était accordée par le maître des écoles, nom qu'on donnait au chancelier des églises sur le territoire duquel on voulait enseigner. Les chanceliers de Notre-Dame et de Sainte-Geneviève possédaient seuls à Paris ce pouvoir. Us ne pouvaient refuser la licence à aucun de ceux qui avaient rempli les formalités exigées, c'est-à-dire qui avaient été reçus bacheliers. On considérait ce grade comme l'intermédiaire entre la qualité de maître et celle d'écolier; et il tirait son nom de la couronne de laurier, que le candidat était censé recevoir, et du mot bacca, parce que cette réception était toujours accompagnée d'un repas. L'obtention de la licence devait être purement gratuite; deux conciles, celui de Londres en 1138, celui de Latran en 1179, et une dccrétalc d'Alexandre III l'ordonnaient formellement. Toutefois Pierre le Mangeur, chancelier de Notre-Dame, objint bientôt du môme pape la permission d'exiger un droit modique pour la concession de la licence; et cette faveur ne tarda pas à devenir un principe.

Avant la fondation des établissements universitaires, les facultés étaient en quelque sorte partagées entre les diverses écoles; presque toutes avaient leur spécialité. Pour se perfectionner dans la théologie, il fallait aller à Liège, à Poitiers, à Rheims, à Auxcrre et à I^aon.

Paris devint la patrie de la philosophie et des sciences naturelles ; à côté de la vieille école épiscopale du cloître Notre- Dame, déjà illustrée par Gerbert et Roscellin, venaient de s'ou-

» Kilian. Tableau historique tle l'instruction secontiaire eu France . Paris. 1841. Histoire de l'umeersiii de Paris, par Dubarle. I. i~. «*a|>. il.

vrir pour la jeunesse séculière les écoles de Sainte-Geneviève et deSaiitf-Victor. Dans les écoles d'Orléans et d'Angers (1100), les étudiants affluaient surtout pour apprendre la science du droit '.

Ces dernières institutions n'égalaient pas cependant la fameuse université de Bologne, fondée par Mathilde de Toscane \ au moment même où s'accomplissait la restauration du droit romain (4411). La loi romaine avait survécu à la destruction de l'empire; et elle avait continué à régir une grande portion des habitants de l'ancienne Gaule, de l'Espagne et de l'Italie. Mais cette loi, remarque Hallam, n'était qu'une compilation faite sur le code théodosien, qui lui-même ne contenait que les lois promulguées depuis l'établissement du christianisme, avec quelques fragments tirés de collections plus anciennes. Lanfranc, de Pavie, qui devint le ministre de Guillaume le Conquérant, et son compatriote lrnerius retrouvèrent à Bologne les lois de Justinien ; ils se mirent à les lire et à les commenter. Bientôt lrnerius ouvrit une école, où il expliqua sinon les Pandecles. au moins les Institutes et le code. La renaissance de cette jurisprudence excita une espèce d'enthousiasme; de toutes les parties de l'Europe les étudiants accoururent à Bologne. A la vérité , les empereurs d'Allemagne , souverains de l'Italie, comprenaient parfaitement tout le parti que leur pouvoir tirerait des traditions de l'ancien empire; aussi les légistes étaient-ils comblés d'honneurs. En 4458, Frédéric Barbet ousse prit l'université de Bologne sous sa protection spéciale ; par un rescrit institué habita, il décrète que les étudiants ne seront désormais jugés en matière civile que par leurs propres juges. De savants docteurs durent nécessairement

• Bien que les gouvernements ne fissent nullement preuve de tolérance en matière de religion, dans quelques provinces des écoles juives s'étaient ouvertes à côté des écoles chrétiennes. De savants rabbins enseignaient à Beziers, à Lunel, à Marseille, à Carcassonne, à Troyes, à Yilry, etc.

• On sait que cette femme remarquable était l'amie du pape Grégoire VII

sortir de l'université de Bologne; les uns se fixèrent à Modène et à Mantoue, qui possédaient aussi des écoles; d'autres vinrent en France. L'un de ces derniers, Placentius, expliqua le Digeste à Montpellier avant la fin du xh* siècle '. Vers la même époque, les arts et l'industrie de la Grèce avaient suivi le drapeau aventureux des Normands sur les rivages de la Sicile; et des écoles, où l'on enseignait les sciences alors cultivées, s'étaient ouvertes à Naples et à Salerne.

L'Angleterre était également le siège d'une université célèbre, celle d'Oxford, dont on attribuait la fondation à un monarque lettré, Alfred le Grand *. Encore florissante sous le règne d'Edouard le Confesseur (4044-4066), l'école d'Oxford reste ensuite silencieuse et déserte pendant un siècle environ, pour se relever avec éclat sous le règne I I tienne (4135-4154). L'enseignement du droit civil et du droit canon attirait dans cette institution une foule d'élèves de diverses contrées.

1 Remarquons ici que le droit civil ne tarda pas à exciter la défiance du saint- siège, qui craignait pour la «néologie une rivalité nouvelle. - Alexandre III, sur les plaintes de saint Bernard, défendit aux moines d'étudier le droit et la médecine; et les conciles de Rheims, en 1131, et de Tours, en 1163, allant plus loin encore, frappèrent d'excommunication quiconque d'entre eux oserait les professer. Dans un bot politique, et afin peut-être de se soustraire à l'influence qu'exerçait le clergé, nos rois prononcèrent la même prohibition ; et une ordonnance de Philippe le Bel défend aux clercs de siéger dans les tribunaux, et même d'exercer les fonctions de procureur ou d'avocat. Après Alexandre, Uonorius III, redoutant que le droit civil ne portât atteinte à la splendeur de la plus célèbre école de théologie de la chrétienté, défendit, par une bulle de Pan 1330, de l'enseigner à Paris. Celte défense absurde, et préjudiciable aux progrès de la raison, subsista pourtant jusqu'au xtii« siècle, et il fallut l'autorité de Louis XIV pour établir une chaire de droit civil dans la faculté de droit de l'université de Paris. » Dubarle, Histoire de l'unit., t. i", chap. i«.

* Pour rétablir les éludes dans ses Étals, Alfred appela à sa cour Grimbalde, moine de l'abbaye de Saint-Berlin, près deSainl-Omer. Des historiens assurent que les conseils de ce religieux décidèrent le monarque à ériger l'université d'Oxford.

Toutefois, le nombre des étudiants qui se rendaient à Paris était encore plus considérable ; on y trouvait des Danois, des Flamands, et, malgré l'existence des écoles de Bologne et d'Oxford, des Italiens et des Anglais. Les uns se pressaient autour de la chaire de Guillaume de Champaux; les autres, au lieu d'entrer dans l'école du cloître, allaient ouïr sur le mont Sainte-Geneviève les leçons plus hardies et plus éloquentes de Pierre Abailard '. Ce brillant défenseur de la dialectique, après avoir été l'élève de Champaux, était devenu son rival et son adversaire; le maître et le disciple n'avaient pu s'entendre sur la manière dont les idées générales sont contenues dans les objets. Or, dans cette dispute, qui nous semble puérile aujourd'hui, Abailard montra des connaissances si vastes et une habileté si consommée, qu'il n'eut pas de peine à éclipser son antagoniste. Abailard possédait d'ailleurs toutes les qualités nécessaires pour exciter l'enthousiasme de ses auditeurs; il cachait le pédantisme sous des dehors aimables. ,Sorti d'une noble race, beau de figure, tout-puissant d'esprit , il descendait dans les tournois de l'école plutôt comme chevalier que comme docteur. Nul pourtant n'avait plus d'érudition que ce hardi jeune homme : non-seulement il savait parfaitement le grec et l'hébreu, mais une lecture intelligente des classiques, surtout de Cicéron et de saint Augustin, lui avait fourni de vastes notions philosophiques. Ce fut aussi à l'étude des chefs-d'œuvre de l'antiquité qu'Abailard dut ce caractère d'élégance, de liberté et d'ardeur pour la gloire qui se manifesta dans son enseignement et dans ses écrits ». Vainqueur de Guillaume de Champaux et d'un autre scolastique, Anselme de Laon, Abailard enseigna successivement à Paris et à Melun, où résidait le roi des Français, Louis le Gros. De même que saint Anselme de Cantorbéry, Abailard appliquait la dialectique aux matières de

1 Né à Palais, village près de Nantes, en 1 100.

' Voy. Tennemann. Manuel de t'hiëtoire de la philosophie, t. V. S i50.

HISTOIRE DK L* INSTRUCTION PUBLIQCK.

la foi, afin de ramener lu religion à lu philosophie; et de même que Hildebert de Tours, il expliquait aussi par la philosophie les principales idées de la morale théologique, comme celles du péché et de la vertu. Cet enseignement nouveau, dans lequel se manifestait le libre examen, eut un succès prodigieux : de toutes les contrées, des hommes avides de science accoururent à Paris pour entendre Abailard. « Rome , lui écrivait plus lard Foulques, prieur de Deuil; Home t'envoyait ses enfants à instruire; et celle qu'on avait entendue enseigner toutes les sciences, montrait, en te passant ses disciples, que ton savoir était encore supérieur au sien. Ni la distance, ni la hauteur des montagnes, ni la profondeur des vallées, ni la difficulté des chemins parsemés de dangers et de brigands, ne pouvaient retenir ceux qui s'empressaient vers toi. La jeunesse anglaise ne se laissait effrayer ni par la mer placée entre elle et toi, ni pur la terreur des tempêtes, et à ton nom seul, méprisant les périls, elle se précipitait en foule. La Bretagne reculée t'envoyait ses habitants pour les instruire; ceux de l'Anjou venaient te soumettre leur férocité adoucie. Le Poitou, la Gascogne, l'Ibérie, la Normandie, la Flandre, les Teutons, les Suédois, ardents à te célébrer, vantaient et proclamaient sans relâche ton génie. Et je ne dis rien des habitants de la ville de Paris et des parties de la France les plus éloignées comme les plus rapprochées, tous avides de recevoir tes leçons, comme si, près de toi seul, ils eussent pu trouver l'enseignement. » Plus de cinq mille auditeurs, parmi lesquels des évéques et des cardinaux, se pressaient presque constamment autour de la chaire de l'éloquent novateur. Mais Abailard devait enGn rencontrer un adversaire plus redoutable que Guillaume de Champaux. Un moine, qui faisait et défaisait les papes et les rois, le célèbre fondateur de Clairvaux, voulut défendre contre Abailard le principe de conservation, d'unité, d'immutabilité. Combattu par saint Bernard, malheureux dans son amour pour Héloïse, condamné par le concile de Soissons, Abailard, après avoir mené pendant quel-

que temps encore une vie errante, alla terminer son orageuse carrière dans le monastère de Cluny (1442).

Quelque jugement que l'on porte sur Abailard, on doit le considérer comme le véritable fondateur de l'université de Paris. Sa gloire avait si bien rejailli sur cette école que même, après sa mort, les étudiants ne cessèrent de se rendre en foule dans la capitale de la France. Dès l'année 1460, il fallut les diviser par nation»; il semble aussi que, vers la même époque, on mit à la tête de l'université un recteur chargé d'assurer l'exécution des règlements de discipline. Quant à l'enseignement, il était déjà partagé en quatre facultés : théologie, droit canonique, médecine, arts. Cette dernière faculté comprenait quatre nations : Français, Picards, Normands et Anglais'; et comme elles avaient chacune leur voix dans les affaires de l'université, en se réunissant, elles l'emportaient sur les trois facultés supérieures. Les étudiants de Paris jouissaient dès lors de privilèges considérables : ils n'étaient point soumis à la juridiction du prévôt et des bourgeois; considérés comme clercs, ils ne dépendaient que des cours ecclésiastiques.

1 La nation anglaise comprenait les Flamands et les Allemands. — Voy. Crevier, Histoire de l'unirersité de Paris, t. il; Hallam. l'Europe au moyen âge, t. it.— Le cardinal Jacques de Vitry, dans son Histoire des Croisades, caractérise de la manière suivante les écoliers appartenant aux différentes nations de l'université de Paris : « Les Anglais sont ivrognes et polirons ; les Français, fiers, mous et efféminés ; les Allemands, furibonds et obscènes en propos; les Normands, vains et orgueilleux ; les Poitevins, traîtres et avares; les Bourguignons, brutaux et sots; les Bretons, légers et inconstants; les Lombards, avares, méchants et lâches; les Romains, séditieux et violents; les Siciliens, tyrans et cruels; les Brabançons, voleurs; les Flamands, débauchés. » D'autres auteurs attestent aussi la profonde corruption qui régnait parmi les étudiants de l'université de Paris au xhk siècle. » Ils sont plus adonnés à la gloutonnerie qu'à l'étude, remarque un contemporain ; ils préfèrent quêter de l'argent, plutôt que de chercher l'instruction dans les livres ; ils aiment mieux contempler les beautés des jeunes filles que les beautés de Cicéron, etc. »

HISTOIRE DR L INSTRUCTION PURLIQl'F..

Ces beaux privilèges devinrent bientôt la source de graves abus et donnèrent même lieu à des querelles scandaleuses. En 1196, une véritable bataille s'engagea entre les étudiants et les bourgeois de Paris. C'était la veille de la Saint- Martin, et, selon leur coutume, les étudiants avaient célébré ce jour de vacance par des fêles bruyantes. Pour finir leurs débauches, ils attaquèrent les bourgeois; mais ceux-ci, leur prévôt en tête, se défendirent bravement avec bâtons, arbalètes et cailloux. Dans cette rixe violente, qui eut pour théâtre les environs de Sainte-Geneviève, vingt-deux étudiants furent tués, parmi lesquels un archidiacre de Liège '. Philippe- Auguste, qui régnait alors sur la France, aimait la science des clercs et protégeait l'université naissante, parce qu'il voulait l'opposer lui-même à la bourgeoisie, souvent orgueilleuse et intraitable. Non content de punir sévèrement le prévôt de la bourgeoisie, il accorda de nouveaux privilèges aux étudiants. L'ordonnance royale portait (1200) : « S'il arrive qu'un écolier « soit frappé d'armes, de bâtons ou de pierres, tous les laïques « qui le verront arrêteront de bonne foi le malfaiteur, pour le t livrer à la justice du roi; et nul laïque ne se retirera pour ne « pas voir le méfait et éviter d'en rendre témoignage. — Soit i que le malfaiteur ait été pris en flagrant délit ou non, le roi « ou ses ofliciers feront faire enquête et information par des « personnes fidèles , clercs ou laïques ; et s'il est prouvé par « l'enquête qu'il ait commis le crime, le roi ou ses officiers en « feront aussitôt justice, quand même le criminel nierait le i fait, et qu'il offrirait de se purger par le duel ou par l'épreuve « de l'eau. — Le prévôt du roi,* ou l'officier de sa justice, ne « pourra mettre la main sur un écolier, ni le retenir en prison, « à moins que le forfait ne soit tellement patent que l'écolier « doive être arrêté. Dans ce cas seul, la justice du roi le saisira « sur le lieu, sans le frapper, à moins qu'il ne se défende ; et

' Voy. Caprfiftiie. Histoire tle Philippe- Auguste, l. il.

« elle le rendra à la justice ecclésiastique, qui le gardera jus- • qua ce qu'il ait satisfait au roi ou à la partie plaignante. —

< Hors le cas du flagrant délit, la justice du roi ne pourra « mettre la main sur un écolier; et s'il est à propos d'en saisir t quelqu'un, il sera arrêté, gardé et jugé par la cour ecclésias- « tique. — Si le prévôt du roi arrête un écolier en flagrant

< délit, et à une telle heure .que l'on ne puisse avoir recours à « la justice ecclésiastique, l'écolier sera mis et gardé en la « maison d'un autre écolier, sans injure, jusqu'à ce qu'il soit

< livré au juge d'église. — A. l'égard des serviteurs laïques des

< écoliers , qui ne doivent au prince ni droit de bourgeoisie, « ni résidence, et qui ne sont pas marchands, les officiers du « roi ne pourront pas mettre la main sur eux, à moins que leur ■ délit ne soit apparent. » Ces statuts, en quelque sorte organiques de l'université de Paris, furent bientôt complétés par des règlements intérieurs. En 1245, Robert de Courçon, légat du pape, réorganisa l'enseignement de la théologie et des arts. L'âge que devaient avoir les maîtres pour enseigner les diverses sciences, fut fixé à vingt et un ans et six ans d'étude; les leçons étaient confiées aux bacheliers, qui ne pouvaient arriver à la licence et acquérir le titre de maitres, qu'après avoir professé avec distinction pendant un certain temps. La simplicité dans les habits était rigoureusement recommandée ; les maitres devaient porter une chape ronde, noire et tombant jusqu'au talon; A on leur défendait les souliers à la poulaine, dont les becs recourbés avaient quelquefois jusqu'à un quart d'aune de long.

En Flandre, il existait aussi une sourde rivalité entre les bourgeois et les clercs. Bien que cette rivalité n'eût pas engendré des luttes sanglantes, comme à Paris, peut-être le débat était-il plus grave. Les clercs réclamaient le monopole des écoles; les bourgeois revendiquaient la liberté d'enseignement.

Depuis un temps immémorial le bourg du comte de Flandre, à Gand, renfermait les écoles de cette ville. Puisqu'elles fai-

saient partie de son domaine, le comte avait le droit exclusif de les diriger ; mais il en laissait l'exercice aux chanoines de l'église de Sainte-Pharaïlde, située dans le bourg. Ces chanoines, agissant au nom du souverain, pouvaient donc seuls tenir des écoles à Garni, ou autoriser d'autres personnes à en ériger '. Vers 1178, un incendie ayant détruit l'église de Sainte- Pharaïlde avec toutes ses archives, les bourgeois contestèrent tout à coup aux chanoines le privilège qu'ils s'arrogeaient, bien que le comte eût confirmé et renouvelé ce droit. L'arche*véque de Rheims se joignit au comte pour protéger le chapitre, et il* menaça solennellement les Gantois d'un interdit. Cette menace les effraya si peu, qu'après la mort de Philippe d'Alsace, ils forcèrent son successeur 1 à approuver une nouvelle keure, dans laquelle il était dit : « Si quelqu'un a la volonté, la < capacité et les moyens de tenir des écoles à Garni, il y est « autorisé, et personne ne pourra y porter obstacle. > Il parait cependant que les bourgeois, tout en proclamant la liberté absolue de renseignement, n'en firent alors aucun usage.

En 1235, la comtesse Jeanne de Constantinople était en possession de* * la maîtrise des écoles de Garni, qui se tiennent près de l'église de Sainte-Pharaïlde. » Cette princesse, à laquelle un grand nombre de villes de la Flandre furent redevables d'établissements pieux, s'occupa aussi de l'éducation de la jeunesse. De même que ses prédécesseurs, elle délégua la maîtrise des écoles de Sainte-Pharaïlde au chapitre, mais eu lui imposant les conditions suivantes : « Le doyen et le « chapitre transmettent chaque année, au péril de leurs âmes, • de commun accord, et sans pouvoir exiger ou stipuler « aucun prix pour cette collation, la tenue des écoles à une « personne capable de s'acquitter de cette fonction, qu'ils

' Warnkoeiiig, Histoire de tu Flandre et de ses institutions civiles et politiques (traduction de M Ghcldolff), t. II. ' En 1193

52 HISTOIRE DE l/lNSTRUCTION PUBLIQUE.

« envoient vers la comtesse ou sod successeur, munie de «. leurs lettres patentes, pour recevoir de sa main le droit de « tenir une école pendant un an, depuis la Saint-Jean jusqu'à « pareil jour de l'année suivante. Si le doyen et le chapitre < négligent de faire cette présentation avant Pâques, ils pert dent pour cette année la collation des écoles, et la com-

• tessc ou ses successeurs nomment pour cette année môme « tels professeurs qu'ils jugent convenables '. > Cet arrangement dut paraître fort sage ; car il obligeait le chapitre à veiller soigneusement sur les écoles confiées à sa direction. Le souverain reprenait ses droits, dès que l'enseignement était interrompu par la faute du chapitre.

Cette convention prouve aussi que, dans la ville de Gand, le droit de régir les écoles appartenait exclusivement au souverain, et qu'il n'était exercé par le chapitre de Sainte- Pharailde qu'en vertu d'une convention particulière. < Si l'on considère, dit Warnkœnig, qu'il s'agissait d'une école ecclésiastique, d'une institution capitulaire, on doit conclure de cet acte qu'au xjii e siècle, le droit d'enseignement dans celte ville était une prérogative du souverain temporel, et nullement de l'église. Deux autres chartes, des annéesi293 et 1295, démontrent que les chanoines le reconnaissaient effectivement

• •• ...Decanus autera et capital u m supradtett, singulis annis, in periculo

- aiiimarutn suanim scholas easdeto coucorditer, gratis et ahsque omni

• exactione aut conventione, cominillant persone ad laie officium, et per-

• sonam illam, singulis annis, idem decanus et capitulum, cum litteris suis ■ patentlbus, ad nos et ad successores nostros mittant anle pascha, ut ipsa

- schola de manu nostrâ recipiatur tenenda per annum a festo sancti Johannis usque ad feslum sancti Johannis a nui proximi subsequentis. AUoquio, si aliquo anno sepe fati decanus et capitulum concorditer eas

» non contulerint, vel personam illam cui scbolas illas confèrent, sicut •> diclum est, ad nos non miserint an te pascha, collalione earumdem scho- « larum careal eo anno, et nos vel successores noslri eo anno conferre

- polerimus dictas scholas. • lunale* de Flandre, par P. D'Oiideghersl, t. n. (JVote de V. Le*biowt*«rt .)

HI8TOIBE DE l'iNSTHI'CTION PUBLIQUE. K5

ainsi. Par la première, ils déclarent que le comte, après avoir rejeté , sur leur présentation tardive , leur candidat , maître Jean Blec, l'a nommé ensuite c de sa propre autorité, par grâce spéciale et sans préjudice à son droit, » pour l'année scolaire de 1295 à 1294. Par la seconde, ils présentent pour l'année 1295 à 1290 le clerc Arnould, dit de Châlons, licencié ès arts. »

Les bourgeois de Gand ne réveillèrent pas, durant le use siècle, la grave question qu'ils avaient vainement soulevée en 1192. Le règlement promulgué par Jeanne de Constantinople était encore en vigueur sous Louis de Maie *.

Dans une autre ville de la Flandre, à Ypres, le régime des écoles était tout différent. On admettait ici la liberté d'enseignement jusqu'à l'instruction supérieure; mais les écoles de ce dernier degré appartenaient au chapitre de Saint-Martin, et dépendaient de ce chapitre. Quant au comte, il était hors de cause. ■

Dans l'origine, les chanoines de Saint-Martin s'étaient montrés intraitables; ils avaient érigé des écoles dans leur seigneurie, et ils voulaient les défendre contre toute concurrence; aussi lançaient-ils des sentences d'excommunication contre les échevins et les bourgeois qui leur disputaient un injuste monopole. Mais de nombreuses plaintes ayant été adressées au souverain pontife, un accord intervint en 1255 entre le

• Voici une charte de 135», relative aux école» de Sainle-PharaUde :

- Loys, etc., à uoslre amé maistre Pierre de Rake, maistre es ars, salut!

- Nous, infourmés de vostre discrecion, gens et diligence, par la présentation « de nos âmes prevost, doyen et oa pitre de nostre église de Sainte-Pharahaul « de Gand faicte à nous, le régime des escoles de nostre dicte église, vous ' donnons pour un an seulement, commencha.il à la S.-Jehan prochain et • un an durant après, et vous en investoni et baillons la possession par la ■ tradicion de cez présentes, as us proffis et droitures dettes et accoustn- « mées. Donné à Maie, soubs nostre scel, lexxvn jourde march, l'an ux. ■ Cette charte, tirée des archives de Lille, a été publiée par le Messager des sciences et des arts de la Belgique, 1857, 5* livraison.

34 HISTOIRE DE l/lNSTRUCTlON PUBLIQUE.

chapitre, d'une part, les échevios et la commune d'Ypres, d'autre part. II fut décidé : « qu'il y aurait trois grandes écoles à Ypres, dont la collation appartiendrait au chapitre, et dont chacune devait être conférée à un professeur spécial; que les recteurs de ces écoles ne pourraient exiger d'aucun écolier au delà de dix sous, qu'ils ne pourraient rien exiger pour la paille, ni pour les joncs, ni pour les gâteaux, ni pour le pain, ni imposer des tailles aux élèves; que tout bourgeois pourrait faire instruire chez lui ses enfants, ou ceux de sa famille demeurant avec lui, par tel clerc qu'il voudrait, pourvu qu'il n'y admit point d'élèves étrangers; que chacun pourrait tenir des écoles inférieures, où l'on pourrait enseigner jusques ad Catonem sans avoir demandé ni obtenu la licence du chapitre ou de la magistrature municipale; en6n, que les instituteurs ne pourraient, tant qu'ils seraient en exercice, servir d'avocats au chapitre contre la ville, ni réciproquement. > En 1289, nouvel arangement conclu entre les deux parties, c Les trois écoles supérieures devaient être réduites à deux, pour l'avantage et l'utilité des élèves, l'une à Saint-Martin, l'autre à Saint- Pierre; aucun bourgeois ne pouvait conGer ses élèves à d'autres professeurs pour leur enseigner Donalus, en ce qui concernait la grammaire ou la logique ; le cas d'instruction privée et purement domestique, excepté. Chacune des parties était libre de renoncer au nouvel arrangement, dès qu'elle le jugerait à propos, pour faire revivre l'ancienne conven-

• Il «'agit des Disticha Catonis, qui servirent durant le moyen âge à l'enseignement de la grammaire laUne dans les écoles.

(Note de M. irarnkoemg.)

• Warnkoenig, ibid., t. h. — Donalus est l'auteur des traités intitulés De barbariamo et De octo par H bus orationi» qui furent, durant le moyen âge, les principaux ouvrages pour renseignement de la tuile i et de la philosophie scolastiqur

HISTOIRE DE L*IRSTnUCTK>N PUBLIQUE.

Dans le Brabant, la direction suprême des établissement s d'instruction publique appartenait à l'autorité souveraine ; plusieurs édits du xiv* siècle attestent que les ducs s'occupaient activement de l'éducation de la jeunesse. Il résulte d'un de ces règlements, promulgué en 1381 par Wenceslas et Jeanne, que les écoles de Bruxelles étaient divisées en grandes et petites : les unes destinées aux garçons ; les autres, aux filles Les parents qui avaient des enfants des deux sexes pouvaient choisir les unes ou les autres. Dans ces institutions, qui étaient sous la surintendance de l'écolatre de Sainte-Gudule, on enseignait la grammaire, la musique et les bonnes mœurs. Plusieurs autres villes possédaient de semblables établissements \

Les ténèbres qui avaient couvert l'Europe pendant si longtemps, commençaient à se dissiper; mais quoique l'ignorance devint plus rare, l'état intellectuel des classes bourgeoises et populaires était encore déplorable. Hors des monastères, où de pieux reclus conservaient et étudiaient les œuvres de l'antiquité; hors des universités, où se retranchaient les docteurs, et lies châteaux, égayés quelquefois par le luth des trouvères et la mandore des troubadours, on ne trouvait que des chevaliers bardés de fer, des communient batailleurs, des serfs à demi sauvages. Que savaient-ils, ces rudes Occidentaux ? Voyez-les dans Constantinople qu'ils viennent d'assiéger et de réduire sous la hiérarchie romaine (1204). Us

• Voy. Les Geste» des ducs de Brabant (t. u) , dans la Collection des Chroniques belges inédites.

* Des personnes pieuses s'intéressaient même en faveur des étudiants nécessiteux. C'est ainsi qu'en 1S77, Jean T' Serclaes, chanoine de Liège et de Cambrai, archidiacre du Hainaut et de Bruxelles, fonda dans celte dernière ville une maison pour douze pauvres écoliers. Abrégé de l'histoire de Bruxelles, par l'abbé Mann, p. 60.— Jean T'Serclaes, devenu plus tard évéque de Cambrai, était le frère du vaillant chevalier qui avait délivré Bruxelles en 1356.

livrent aux flammes les bibliothèques, insultent aux vaincus, qu'ils appellent une nation de seribes et de copistes ; ils transforment en monnaie de billon ces admirables statues où respirait le génie de l'antiquité; ils détruisent avec insouciance les chefs-d'œuvre de l'ancienne Rome et de la vieille Grèce, que Byzance avait recueillis dans son hippodrome ! Méprisant ces chefs-d'œuvre, les Flamands ne cherchaient que des reliques et des images de saints!

Toutefois, vers la même époque, la cour des souverains de la Flandre était une des plus brillantes de l'Europe ; les jongleurs et les troubadours y trouvaient une noble et généreuse protection. Philippe d'Alsace s'attache Chrestien de Troyes, le plus fécond et le plus renommé des romanciers du siècle. Baudouin V, qui régnait en même temps sur le Hainaut et sur la Flandre, honorait aussi les Muses; lui-même était versé dans la grammaire, dans la rhétorique et surtout dans la poésie. On raconte qu'il savait par cœur le Traité de la consolation, du philosophe Boëce, et plusieurs autres ouvrages. Baudouin VI , qui devint empereur de Constantinople, tenait un rang distingué parmi les poètes provençaux. A dix-huit ans, il montrait déjà sa prédilection pour les œuvres du gai savoir f et se plaisait à récompenser magnifiquement les jongleurs et jongleresses qui chantaient devant lui aux fêtes de Spire, où l'empereur l'avait armé chevalier. En 1202, se trouvant dans le palais de Boniface, marquis de Montferrat, il riposta en vers au troubadour Folquet de Romans, qui, dans un tenson, s'avisait de traiter les princes et les barons avec trop de familiarité '. Avant de prendre la croix, ce prince s'était aussi occupé d'une œuvre qui supposait un grand amour des lettres. Il avait fait composer, en langue française, des histoires sous une forme abrégée, à partir de la création du monde jusqu'au xm c siècle; d'antres, qu'il faisait rédiger en même temps, étaient relatives à la Flan-

• Voy. E. Le Glay. Histoire des comtes de Flandre, chap. xiu.

HISTOIRE DE l/lNSTRUCTIO* PIBLIOLK.

dre et au Hainaut, et devaient contenir la généalogie de ses ancêtres. Les successeurs de Baudouin suivirent son exemple. Nous citerons surtout Gui de Dampierre qui protégea le gai savoir avec une libéralité telle, que les poètes le nommaient leur père, et que le ménestrel Adenez s'écriait :

Li jongleur devront bien plorer

Quant il ranrra; car moult pourront aller

Ains que tel père puissent recouvrer \

D'autres souverains protégeaient aussi les jongleurs, favorisaient aussi le développement intellectuel; mais ils ne savaient pas répondre en vers comme les princes flamands. Ni Frédéric Barberousse, vainqueur dans quarante batailles, ni Jean de Luxembourg, qui conquit la Bohême, ne savaient lire; et on peut en dire autant de Philippe le Hardi, successeur de saint Louis, et môme du connétable Duguesclin qui mourut en 1580.

Quoi qu'il en soit, l'esprit humain s'avançait depuis le xiii* siècle. Gouvernement, administration, liberté, tout était en progrès ; et les sciences suivaient la marche ascendante de la civilisation. « L'état des sciences exactes, au xii" et au xm* siècle, était encore imparfait, dit Capefigue % mais l'époque qui a produit Bacon et Albert le Grand n'est pas sans curiosité. Le défaut général des études scientifiques dans ce temps, c'est qu'elles sont plutôt un sujet de dissertations que d'observations; elles deviennent un thème de disputes, une thèse de faculté, plutôt qu'une enquête des faits. » Mais en dégageant l'histoire des sciences des folies astrologiques, qui avaient tant de prix au xm* siècle, nous pouvons néanmoins constater de véritables découvertes. C'est ainsi qu'All>crt le Grand décrivit la boussole et que Roger Bacon fit connaître la poudre à canon.

■ Voy. Essai sur la poésie française en Belgique, par Van lla.sselt. • Histoire de Philippe- Auguste, L IV.

JÎ8 HISTOIRE DE l/iNSTRUCTION PUBLIQUE

On attribue également à ce dernier l'idée de la chambre obscure, des Innettes, des télescopes '. Au commencement du xui e siècle, on se servait déjà des chiffres arabes; vers la même époque, Campano de Navarre commentait les œuvres d'Euclide. Le même Campano a laissé un traité complet de la sphère, et une théorie des planètes; il y adopte le système des anciens, avec les corrections des Arabes. Plus tard, le cardinal Nicolas de Cusa, un Belge % renouvela, pour un moment, l'hypothèse du mouvement de la terre, oubliée depuis Pythagore. ta mécanique s'avançait aussi. Albert le Grand composa une tétc parlante, et un automate à figure humaine, qui allait ouvrir la porte quand on y frappait et prononçait quelques mots. De son côté, Roger Bacon avait fait un pigeon volant. Les connaissances géographiques se perfectionnèrent moins vite. Quelques écrivains supposaient que le monde était carré au milieu des mers; d'autres ne distinguaient que deux parties du globe : l'Europe et l'Asie, dans laquelle ils confondaient l'Afrique. Toutefois les pèlerinages dans la Palestine, les croisades, firent mieux connaître l'empire de Constantinople, la Syrie, la Judée. Le désir de convertir les infidèles poussait aussi, dans l'Inde et la Tartarie, des prédicants qui rédigeaient avec soin leur itinéraire. Le missionnaire Rubruquis \ dans une relation de ses voyages adressée à Louis IX, répandit un grand jour sur la configuration des parties septentrionales de la Tartarie. Le voyageur Marco Polo fournit également des notions trèsimportantes sur la géographie de l'Asie. Mais l'application des faits recueillis dans les voyages aux configurations géographiques fut lente; on ne possédait que les cartes de Ptolomée rectifiées par les Arabes. Bien que la chronologie se fût conservée,

• Roger Bacon, moine anglais, né vers 1314, près d'Ilchesler, dans le comté de Sommerset, morl à Oxford en 1294.

' Il était né en 1401, dans le duché de Luxembourg. » Guillaume de Ruysbroeck, né dans le Brabant vers 1250.

rien n'était moins fixe encore que le calendrier et le comput de l'année. Elle commençait à Pâques dans la plupart des provinces de France et en Italie ; au 26 mars, à Rbodez, Cahors, Tulle, et en Espagne ».

Au un* siècle, de nouvelles universités furent instituées en

1 Dans son Manuel d'histoire unir cruelle, t. u, M. OU a fort bien résumé les révolutions de la chronologie. « On continua, dit-il, jusqu'au tu siècle a compter les années par les noms des consuls depuis la fondation de Rome. Plus tard, l'ordre de la succession des rois et des évéques servait de terme de rapport chronologique ; l'Église conserva en outre plusieurs cycles, dont l'usage date des derniers temps de l'empire romain, et qui sont d'une grande utilité en chronologie. Tels sont Vèpacte, par laquelle on indique le jour de la lune pour le commencement de chaque année solaire, ce qui permet de vérifier astronomiqueraenl les dates données par les historiens ; et Vindictùm, cycle de quinze ans établi du temps de Dioctétien, pour le cadastre périodique de l'impôt territorial ; on indique ordinairement dans les documents du moyen âge le nombre d'ordre de l'indiclion et l'année du cycle même. L'ère chrétienne ne fut proposée qu'au vi* siècle, par Denys le Petit, et adoptée universellement au vin* par la volonté de Charlemagne. Il est prouvé aujourd'hui que Denys le Petit, en comptant l'année de la uaissance du Christ et en la fixant à la 31« année du règne d'Auguste, après la bataille d'Actium, se trompa de trois à cinq ans, et que Jésus-Christ était né plus tôt. Mais l'usage a consacré cette erreur, qui, du reste, n'apporte aucun trouble dans la chronologie. Une difficulté plus sérieuse résulte de la grande variété admise pendant tréa-longtemps, non-seulement chez les différents peuples de l'Europe, mais dans chaque province même d'un seul État pour le commencement de l'année. Le 25 décembre (Noël), le 1« janvier, le 25 mars, Pâques, etc., furent successivement le premier jour de l'an. En France, le commencement de l'année ne fut fixé au t« janvier qu'en 1503, et plus lard dans les autres pays. En 1581, la chronologie chrétienne retutune dernière modification par la réformedu pape Grégoire Mil. qui, pour remédier aux erreurs nées des faux calculs sur lesquels reposait l'année julienne, ordonna la suppression de trois jours bissextiles tous les 402 ans, et corrigea les erreurs accumulées depuis le temps de César, en statuant que le lendemain du 4 octobre 1582 porterait le quantième ' du 15 octobre. Cette manière de compter (êtyle nouveau) fut acceptée successivement par tous les Étals de l'Europe, mais l'Église grecque et les Russes conservèrent l'ancien style. «

différents pays : en Italie, celles de Padoue et de Naples; en France, celles de Toulouse et de Montpellier; en Espagne, celle de Salamanque; en Angleterre, celle de Cambridge. Pendant le xiV siècle, les académies d'Orléans et d'Angers reçurent le privilège d'incorporation; Urbain V érigea l'université de Vienne (1365), et Urbain VI celle de Cologne (1388). L'université de Prague, la plus ancienne et la plus célèbre des universités d'Allemagne, avait été fondée en 1350 par l'empereur Charles IV, (ils de Jean de Luxembourg. Plus tard, les étudiants saxons s'étant retirés, à cause de l'esprit trop national des Bohémiens, créèrent l'université de Leipsick, dont la fondation fut confirmée par le pape Alexaudre V, en 1409 '. Les principales universités avaient chacune une branche particulière dans laquelle elles excellaient. L'université de Paris était surtout renommée pour la théologie scolastique ; celles de Pologne et d'Orléans, et plus tard celle de Bourges, pour le droit; celle de Montpellier, pour la médecine. Plusieurs de ces établissements reçurent des dotations considérables; quinze collèges furent fondés dans l'université de Paris pendant le un" siècle . Les universités d'Angleterre s'enrichirent au xiv: La vie des étudiants était diflicile et souvent misérable; grâce à des dotations bienfaisantes, on vit s'élever auprès des universités anglaises, et dans leur enceinte même, des maisons destinées à recevoir

quelques élèves au sortir des cours publics, et à leur assurer la

' Charles IV avait fondé l'université de Prague à l'instar de celle de Paris, où il avait étudié. « Ce corps savant, dit un écrivain, devint rapidement illustre et enfanta Jean Huss, Jérôme de Prague et plusieurs autres hommes supérieurs ; c'est-à-dire qu'il enfanta le hussitisme, un idéal de république qui devait bientôt faire une rude guerre à la postérité de son fondateur.— Charles IV chérissait tendrement cependant cette université, sa noble Bile. Il y prenait tant de plaisir aux discussions savantes, que lorsqu'on venait l'interrompre pour l'avertir de manger, il répondait eu montrant ses docteurs échauffés à la dispute : « C'est ici mon souper, je n'ai pas d'autre faim. » Histoire de Jean Ziaka, chap. t«.

lubie et le couvert. Un baron fondait un collège où devaient être reçus, pour le présent et pour l'avenir, tous les membres de sa famille; un évéque élevait un semblable établissement pour les étudiants de son diocèse ou de sa ville '. C'est ainsi qu'en 1595, William de Wykeham, chapelain d'Edouard 111, ouvrit, à Winchester et à Oxford, deux institutions pour l'entretien et l'éducation gratuite de deux cents élèves

Au surplus, les étudiants se rendaient avec une ardeur incroyable aux foyers de la science. Vers la fin du xui e siècle, l'université de Bologne comptait dix mille élèves ; à la même époque, il y en avait deux fois autant à Oxford; et l'université de Paris en comptait vingt-cinq mille à la mort du roi Charles VU, en 1461. t Ce corps, dit un historien français 3 , formait une rude et forte démagogie, où quinze ou vingt mille jeunes gens de toute nation s'exerçaient à b dialectique : cité sauvage dans la cité qu'ils troublaient de leurs violences et scandalisaient de leurs mœurs. C'était là toutefois, depuis quelque temps, la grande gymnastique intellectuelle du monde. Dans le xm e siècle seulement, il en sortit sept papes et une foule de cardinaux et d'évôques. Les plus illustres étrangers, l'Espagnol Kaymond Lulle et l'Italien Dante venaient, à trente et quarante ans, s'asseoir au pied de la chaire de Duns Seot. Ils tenaient à honneur d'avoir disputé à Paris. Pétrarque fut aussi lier de la

> ' Voy. Rerue dv l'instruction publique en France et dans les pays étrangers, t. i«.

• « L'organisation d'Oxford.- dit un voyageur, est curieuse et porte bien l'esprit du temps. Le supérieur et dix clercs représentent, suivant les statuts, le corps des apôtres. Judas en étant éliminé; le maître, le sous maître et soixante-dix écoliers dénotent les 72 disciples mentionnés dans la Vulgate; trois chapelains et trois prêtres inférieurs désignent les six diacres fidèles; Nicholas. le septième, ayànt apostasie, ne mérite pas que l'on songe à lui ; seize chanteurs, enfin, rappellent les quatre grands et les douze petits prophètes. * A. Micniels, Souvenirs d' Angleterre.

' Michèle!. Histoire de France, l m

couronne que lui décerna notre université que de celle du Capitole. •

L'enseignement universitaire était divisé en quatre grandes classes : théologie, jurisprudence, philosophie et médecine. Les ouvrages théologiques employés dans l'université de Paris se rapportaient à deux sources uniques : les uns étaient des commentaires du grand livre des sentences de Pierre Lombard « ; les autres, des somma ou abrégés de la science religieuse. La somme de saint Thomas est la plus célèbre et la plus complète ; viennent ensuite les abrégés d'Alexandre de Hallès, d'Albert le Grand, etc. Le droit canon, particulièrement étudié en Italie, avait aussi été l'objet de grands travaux; les décisions pontificales avaient été réunies dans la collection publiée au xn» siècle par Gratien ; les décrétâtes, depuis Innocent III jusqu'à Gréguire IX, formèrent un autre code arrangé par Raymond de Pannafort, dominicain espagnol. Bien que la jurisprudence civile fût enseignée à Toulouse, à Orléans, à Montpellier et à Angers , cette science brillait surtout en Italie. Alson publiait à Bologne deux sommes juridiques et un Apparaïus des codes. Accursius, le plus illustre de ses disciples, fit sur les textes du droit romain recueillis jusqu'alors, des gloses dune patience et d'un travail remarquables.

La philosophie se réduisait en quelque sorte à une commentation éternelle d'Aristote. La logique d'Aristote, connue en partie dès le xi" siècle, obtint bientôt dans les écoles une préférence marquée sur celle de saint Augustin. Mais quand des traductions de l'arabe eurent également fait connaître, au commencement du xui 6 siècle, la métaphysique du philosophe grec, on anathematisa ce livre sous prétexte qu'il prêchait l'athéisme; ses apologistes furent chassés des écoles, et même

• Pierre dit le Lombard, évèque de Paris, né dans un village près de Novarre, en Lombardie; mort en 1104. Son ouvrage ( L ibri «enteniiarvm ) devint, dit Tennemariu. le type, la règle et l'arsenal de la théologie.

livrés aux flammes. Malgré ces persécutions, malgré les décrets des conciles, la réputation la plus ambitionnée continua d'être celle de commentateur d'Aristote; enfin les ordres mendiants, qui avaient pour chefs des hommes vraiment supérieurs, se passionnèrent à leur tour pour cet écrivain et résolurent de le réhabiliter. Telle fut la tâche qu'entreprirent Albert de Bollstàdt dit le Grand, Jean de Fidanza, plus connu sous le nom de saint Bonaventure, et saint Thomas d'Aquin, dont la célébrité effaça toutes les autres réputations de l'époque '. A côté de ces Hercules du xui e siècle, il faut placer Henri Goethaels, né en 1217, dans la seigneurie de Mude, dont une partie est renfermée aujourd'hui dans l'enceinte de la ville de Gand. Après avoir reçu à Cologne les leçons d'Albert le Grand, Henri Gœthals se rendit a l'université de Paris, où il reçut le titre de docteur solennel, à cause de sa science éminente. Ce docteur solennel fut le digne émule de Thomas d'Aquin ; non-seulement il ne voulut pas accepter son despotisme magistral, mais il combattit encore avec un zèle infatigable les frères mendiants, lorsque ceux-ci eurent manifesté l'intention de se soustraire à la juridiction des évéques et des pasteurs ordinaires ». Du reste, il ne faut pas se taire illusion

• Albert le Grand et saint Thomas d'Aquin furent les piliers de Tordre de saint Dominique au xm» siècle. Le premier, né en Souabe en 1193 ou 1205, après avoir enseigné successivement à Cologne et à Paris, quitta le siège épiscopal de Ratisbonne pour mourir simple moine dans un monastère de Cologne, en 1280. Le second, né en 1225, au château de Rocca-Secca, dans ritatde Naples, d'une grande famille seigneuriale, abandonna son héritage pour suivre les leçons d'Albert à Cologne et â Paris; il mourut en 1274. — Saint Bonaventure descendit au tombeau la même année; il avait vu le jour à Bagnarea, en 1221.

' Les Belges illustres (2« partie) contiennent une excellente étude de H. Huet sur Henri de Gand. Bien que le philosophe flamand partage encore les idées de son siècle, il a des éclairs de génie, des inspirations d'avenir. M. Huet cite le passage suivant qui est digne d'attention : « La politique chrétienne ne saurait être ni la politique de Platon, ni la politique d'Aristote.

sur l'enseignement de lu philosophie à cette époque. « Cette philosophie, dit Capefigue ', ne s'exprimait que par formules de raisonnement, connues encore aujourd'hui sous le nom de syllogisme. L'étudiant qui voulait se livrer à ces puériles études devait approfondir pendant deux ou trois ans au moins, la logique alors enseignée d'après la dialectique de saint Augustin et d'Aristote. On avait choisi dans ces traités toutes les parties disputeuses, toutes les discussions sur des arguties ; puis, l'on avait enchaîné une suite de raisonnements, inventé une sorte de mécanisme au moyen desquels on feignait d'enseigner l'art de raisonner, tandis qu'on n'apprenait que l'art d'abuser du raisonnement. > Quant à la médecine, les Occidentaux pouvaient puiser des notions exactes dans les ouvrages arabes de Mesné, Geber, Rhasès, Avicenne, Avenzoar, Averrhoës ; mais on n'osait, de crainte de commettre un sacrilège, étudier l'anatomie et la physiologie.

La renaissance des études classiques date du xn e siècle. La langue latine n'avait pas cessé d'être familière ; car elle dominait l'Église, les écoles, les actes de la vie publique et civile. Mais, suivant la remarque de Hallam, depuis le vi« siècle jusqu'au xi% l'étude des grands écrivains de Home, et particulièrement celle des poêles, resta presque interdite ; durant celte période, il est rare de rencontrer des citations, à moins qu'elles

Elle ne peut s'arrêter aux vues impraticables de Platon, parce qu'ellea un sentiment trop vif de l'imperfection et des misèresde l'homme déchu ; elle nedoi t pas non plus s'enfermer dans l'étroit horizon d'Aristote, car le christianisme a pour mission de régénérer l'homme et de le rendre à son premier état de perfection. Quelle est donc la loi véritable de la politique chrétienne? C'est la plus grande réalisation possible de la communauté,, non par des institutions extérieures et coercilives, mais par le libre mouvement de la grâce et de la charité. » En 1975, Henri de Gand devint archidiacre de Tournai, dont le siège épiscopal était alors occupé par Philippe Mouskcs, auteur d'une

Histoire de Philippe-Auguste, t. iv.

HISTOIRE M L'INSTRUCTION PlBLIQl'E.

ne soient tirées de la Vulgate et des théologiens. Les écrits du Ht" et du xiii* siècle prouvent au contraire que leurs auteurs connaissaient les plus illustres écrivains de l'antiquité, Cicéron, Tite-Live, Pline; plusieurs versificateurs, tels que Gunther et Guillaume le Breton, aspirèrent même à la gloire de marcher sur les traces de Virgile et de Stace dans la poésie épique Au xiv siècle, d'infatigables explorateurs, à la téte desquels se trouvait Pétrarque, commencèrent ces fouilles laborieuses qui avaient pour but de mettre au grand jour toutes les ridiesses encore enfouies de la littérature ancienne : noble entreprise, à laquelle se consacrèrent aussi les hommes les plus doctes du xv* siècle.

Les croisades, l'avènement de Baudouin de Flandre sur le trône de Constantinople , avaient contribué à répandre la langue grecque parmi les Latins. Philippe -Auguste avait même fondé à Paris, près la montagne Sainte-Geneviève, un collège constantinopolitain, d'où la connaissance du grec se propagea non-seulement en France, mais dans tout l'Occident '. Il parait cependant que cette langue était moins cultivée en Italie, si voisine de la patrie de Platon et de Thucydide, qu'en France et en Angleterre. Boccace affirme qu'il n'y avait pas un seul des savants d'Italie, ses contemporains, qui connût seulement les caractères grecs. Mais avant la fin du xiv* siècle, Léontius Pilât u s, natif de Thessalonique, et Emmanuel Ghrysoloras, ambassadeur de l'empereur Jean Paléologue, furent invités à donner à Florence des cours publics sur Homère ; et leurs leçons, avidement suivies par les savants italiens, firent succéder l'enthousiasme à une fâcheuse indifférence.

En même temps que le goût de la littérature se propageait,

• Le latin continuait néanmoins d'être enseigné d'après la grammaire de Priscien. d'Alljert l« Grand, les somme» grammaticales d'Alexandre de Villedieu. et le Dictionarium locupietisaimum , seul lexique qui date de eet âge.

* Vny. licliaud. Histoire des Croisade», t. v.

les manuscrits se multipliaient, et les bibliothèques devenaient plus nombreuses, plus riches. « Les soins minutieux et souvent le luxe extrême que l'on remarque dans les manuscrits, ces majuscules dont l'élégance ou la singularité demandaient tant de patience et de temps, ces vignettes en or et en azur, les réflexions fréquentes des auteurs sur les diverses classes de lecteurs, et même de critiques; tout prouve que, surtout au xiii* et au xiv siècle, on lisait beaucoup, et que, dans les longues soirées, dans les loisirs forcés de la vie de château, un grand nombre de personnes, des clercs, des laïques, des femmes même, se faisaient un devoir ou un plaisir de raisonner et de discuter sur les ouvrages en vogue '. » Saint Louis fit réunir dans la trésorerie de la Sainte-Chapelle des copies de tous les manuscrits divers qui existaient en France; et il venait lui-même se mêler parmi les lecteurs de toutes les classes l a bibliothèque de l'abbaye de Glastenburg possédait, en 1248 , 400 volumes, parmi lesquels se trouvaient Tite-Live , Salluste , Lucain , Virgile , Claudien et d'autres auteurs de Rome. Philippe de Dreux, évêque de Beauvais, avait plus de 300 manuscrits, qu'il légua à sa cathédrale; les

« Baron, Histoire abrégée de la littérature française, t. i". — Au surplus, la transcription des livres était déjà devenue une branche de commerce; et dès Tan 1375, les libraires de Paris furent placés sous la surveillance de l'université. Le prétexte de celte mesure fui d'empêcher qu'on ne mit en circulation des copies fautives. N'est-ce pas là l'origine de la censure? Quant au papier de linge, bien que son invention date du x* siècle, on doute qu'il ait été d'un usage général avant l'an 1300. Voy., sur les bibliothèques, Hallam, t. iv.

» Saint Louis se confondait également parmi les étudiants dans les écoles des dominicains de Compiègne. « Et aucunes foiz, dit un chroniqueur, lî benoiz Rois entrait ès escholes des Frères Prèchéeurs de Compiègne, si seoit illecques sus un carrel à terre devant le mestre lisant en chaiere, et l'escoutoit diliganment, et li Frères si seoient es sièges haut, si comme il avoit accoutume en l'eschole, et quant li Frère voloient descendre de leur siège et seoir à terre, il ne le souffrait pas. »

religieux de Sainte-Catherine, du Val des écoliers, en possédaient 200. Mais la bibliothèque la plus considérable du xiv" siècle était sans contredit celle du roi de France Charles V : elle occupait trois chambres de la tour du Louvre et contenait 930 articles. Du reste, les abbayes employaient des précautions extraordinaires pour conserver leurs richesses bibliographiques; ici, les manuscrits, renfermés dans des coffres, étaient cachés dans les caveaux de l'église; là, ils étaient attachés au mur par des chaînes. < On mettait tant de prix à ces manuscrits, dit Capeligue, que la plupart des nécrologes des monastères indiquent sommairement le titre des ouvrages qu'ils avaient reçus dans l'année, comme s'il s'agissait d'une pièce de terre, d'une rivière ou d'une donation d'écus d'or, i Les moines avaient raison : ces manuscrits ne contenaient-ils pas l'avenir de la société européenne ?

CHAFITRK IV.

Les Belges obligé* de fréquenter les uni ter site* étrangère». — Projet d'établir une académie nationale. — Le duc Jean IF roulait fixer ta siège de cette université à Bruxelles. - Sollicitations des habitants de i aura m, cette ville obtient la nouvelle université.— Négociation» avec le saint-siège; bulles du pape Martin V. — Ouverture des cours. - Négociations avec l'èvêquede Liège et le duc de Brabant.— Privilèges octroyés à l'université de Louvain. - Création d'une faculté de théologie. — La pédagogie au x>* siècle. — Fondation de plusieurs autres universités. — L'université de Paris. — Règne de Philippe le Bon. - Chambres de rhétorique.- Philippe de ( o mines. —Rèrolution dans le système politique des États européens. — Renaissance des lettres. — — Intention de l'imprimerie; typographes belges. — Autres découvertes du xv siècle.

La Belgique s'était laissé devancer par ia plupart des autres contrées européennes; au commencement du xv siècle, elle manquait encore d'un de ces grands foyers scientifiques qui éclairaient les nations voisines. Les jeunes Belges désireux de compléter leurs études étaient obligés de se rendre à Paris ou à Cologne, où la vie d'écolier était chère et licencieuse. Que d'embûches les pauvres étudiants, venus de si loin, devaient rencontrer dans ces grandes villes! Que de dangers les menaçaient! L'université étrangère les prenait sans doute sous sa protection, les faisait participer à ses privilèges, et leur accordait en quelque sorte droit de cité; mais elle ne pouvait constamment veiller sur eux, ni les empêcher de se mêler à n-s luttes san-

HISTOIRE DE l/lNSTRUCTION PUBLIQUE.

glatîtes contre la bourgeoisie, batailles terribles qui décimaient l'armée des clercs.

Par un contraste étrange, ce fut sous le tègne déplorable de Jean IV, duc de Brabant, que la ville de Louvain obtint cette académie célèbre qui devait bientôt rivaliser avec les grandes écoles de la France, de l'Allemagne, de l'Italie. On avait enfin compris (1421) qu'on acceptait une position humiliante en abandonnant l'éducation de la jeunesse belge à des maîtres étrangers; peut-être aussi voulait-on, dans l'intérêt de la fui catholique, remplacer l'université de Prague, anéantie par des querelles de sectes '.

Cependant, lorsqu'il fallut fixer le siège de l'académie nationale, dont il avait approuvé le plan, Jean IV ne songea pas d'abord à la ville de Louvain ; il désirait au contraire donner la préférence à Bruxelles, afin d'avoir immédiatement sous les yeux le nouvel établissement. Mais les magistrats de Bruxelles, ayant été consultés, ne profitèrent pas des dispositions bienveillantes que le souverain manifestait à leur égard; ils répondirent t qu'il y aurait du danger à admettre une jeunesse • turbulente au milieu d'une cité populeuse. »

Les habitants de Louvain, mieux avisés que ceux de Bruxelles, voyaient au contraire dans l'institution d'une école académique une nouvelle source de prospérité. Appuyés par Engelbert de Nassau, sire de Breda, ils firent valoir auprès du souverain les pertes qu'ils avaient essuyées sous le règne orageux de Wenceslas, la destruction de leurs manufactures de laine, le décroissement de leur population; enfin, ils n'oublièrent pas même de vanter les agréments de leur ville, qui méritait, disaient-ils, de devenir l'asile des Muses 1 . Jean IV se laissa convaincre; il espérait sans doute de faire oublier ses fautes et celles de Wenceslas en rendant sa première splendeur à une

• Nioolai v r mutai. Acailtmia Lortmienti». p. i

des principales communes du duché. Au mois de juillet 1425, la négociation se trouvait assez avancée; car la ville de Louvain envoya une députation au prince, qui se trouvait alors à Mous, afin de hâter l'accomplissement de sa promesse et de lever tous les obstacles.

Le projet d'établir une académie à Louvain avait également été approuvé par les états du pays; il ne s'agissait plus que d'obtenir l'assentiment du saint-siége, auquel on reconnaissait alors le droit de sanctionner la création des nouvelles universités. Bientôt la ville de Louvain désigna l'écolàtre de Saint- Pierre, Guillaume de Neefs, à l'effet de se rendre à Rome pour solliciter les bulles papales '. Guillaume de Neefs se mit en route, muni des lettres de recommandation du duc de Brabant, qui lui-même avait envoyé différentes ambassades au souverain |M>ntife. Après une absence qui se prolongea pendant 220 jours, l'écolàtre de Saint-Pierre revint à Louvain (25 avril 1426). Il était porteur des bulles de Martin V, données le 5 des ides de décembre, ou le 9 du même mois, la neuvième année de son pontificat (1425). Ces bulles étaient au nombre de quatre. Dans la première, c'est-à-dire la plus importante, le pape déclarait : « que, mù par les instantes prières du duc de Brabant, des « prévôt, doyen, écolàtre et chapitre de l'église de Saint-Pierre, « ainsi que des bourgmestres, échevins et commune de Lout vain, après une enquête sur la convenance des lieux, leur « salubrité et les commodités qu'on y pouvait trouver, de son « autorité apostolique, il établit à perpétuité dans Louvain une « étude générale dans toutes les facultés, excepté celle de théot logie; accordant aux docteurs, maîtres ès arts et écoliers, « ensemble et en particulier, les libertés, immunités et indul- « gences que ceux des universités de Cologne, de Vienne, de < Ivcipzig, de Padoue et de Mersebourg tenaient du siège

- Voy. Reiffenbcrg, Mémoires sur les deux premiers siècles de l'unirersitéde Louvain. Mém. de l'académie de Bruxelles, t. v.

- apostolique ou d'ailleurs; voulant que la conoaissance ou la décision de toutes les affaires daus lesquelles interviendraient 1 les officiers, membres ou suppôts de l'université, n'appar-

< tinssent qu'au recteur, et en aucun cas au duc, à ses succes- « seurs, aux prévôt, doyen, écolâtre, chapitre de Saint-Pierre, « bourgmestres, échevins, commune de Louvain, ni à aucun • de leurs mandataires; lesquels duc, prévôt et autres ci-

< dessus désignes, devaient, comme ils s'y étaient obliges dans « leurs requêtes, endéans l'espace d'une année, à partir de la t date des bulles, et sous peine de nullité des susdites, transfe- « rer au recteur et à l'université toute leur juridiction quel- « conque. >

Par les autres bulles , il était stipulé que les membres de l'université titulaires des bénéfices en toucheraient les revenus, sans être assujettis à la résidence, et que ceux d'entre eux qui étaient pourvus de bénéfice à charge d'âmes ou nécessitant la prêtrise , ne seraient point astreints à prendre les ordres avant sept ans de paisible jouissance, sauf à recevoir le sousdiaconat la première année

Bien que ces bulles eussent été sollicitées par le duc de Brabant, elles devaient, pour sortir leur plein et entier effet, être munies du ptacet de ce prince. Dés le mois d'août 1420, les magistrats de Louvain lui envoyèrent demander ses lettres de notification. Minutées dans la forme ordinaire le 18 août, etles furent apportées à Louvain le 25 du même mois, par Edmond de Dynter, secrétaire de Jean IV. Le duc annonçait que le pape Martin V avait consenti à l'établissement d'une université dans Louvain, et que les cours s'ouvriraient le 2 octobre de cette année ; il faisait savoir, en outre, qu'il avait eu soin de faire réunir, pour donner les leçons, un nombre suffisant de personnes convenablement instruites. Comme on ne pouvait encore trouver de bons professeurs en

1 Voy. Vermilœus, p. 157.

72 HISTOIRE DE l/lNSTRUCTION PUBLIQUE.

Belgique, les magistrats de Louvain avaient écrit à quelques docteurs de Cologne et de Paris, pour les engager à accepter .des chaires daus leur école. « Les comptes de la ville contiennent à ce sujet, dit M. de Reiffenberg, des détails assez curieux pour l'histoire de la vie privée des Belges. Par exemple, entre autres honoraires, le docteur Jean de Groesbeeek reçut cinq grandes mesures de vin du Rhin pour venir enseigner le droit ; Nicolaus de Prumea, deux mesures de vin de Beaune et deux de vin du Rhin, à peu près pour le même motif. Cela s'appelait le pot-de-vin du marché, et la coutume en était alors générale. >

L'ouverture des cours de l'université avait été fixée par Jean IV au 2 octobre 1426; mais on devança l'époque de cette inauguration. Elle eut lieu le 7 septembre, jour de la fête patronale de Louvain, en présence du conseil du duc, et de la plupart des abbés et des nobles qui avaient le droit de siéger dans les états de Brabant «. Dans le principe, aucun local déterminé ne servit à l'académie; ses membres se rassemblaient dans la maison que l'administration communale avait choisie au Vieux-Marché. Louvain possédait, à la vérité, un vénérable hôtel de ville; mais les échevins l'avaient déserté depuis l'époque (1379) où dix-sept magistrats des famées patriciennes avaient été Drécioités oar les fenêtres sur les piques des ouvriers qui couvraient la place publique î Toutefois, on ne tarda pas a loger définitivement la nouvelle académie dans le vaste bâtiment naguère destiné à la halle aux draps.

Même avant leur installation, les membres de l'université avaient réclamé, conformément aux bulles pontificales, la ces-

• * Les lectures publiques commencèrent le I«t jour de septembre, ou bien, comme veulent quelques-uns. la veille de la nativité de N. 0., Pan de l'incarnation de N. S. MCCCCXXVI. . Chronique» drt ttucs de Brabant, par Adrien de Barlande.

sion pleine et entière de la juridiction ordinaire et contcntieuse que le duc, la magistrature communale et le chapitre de Saint- * Pierre exerçaient dansLouvain. La magistrature communale fut la première à remplir ses promesses ; le jour même de l'élection du recteur (6 septembre 1426), elle lui résigna toute son autorité sur les suppôts, soit ecclésiastiques, soit laïques, de l'académie. Le 5 octobre, les prévôt, doyen, chapitre et écolâtre de l'église collégiale de Saint-Pierre, qui dépendait alors du diocèse de Liège, consommèrent également la résignation exigée par les bulles de Martin V '. Toutefois, l'évéque de Liège, Jean de Heinsberg, aussi mécontent du privilège relatif aux bénéfices que jaloux de ses prérogatives, éleva des obstacles qu'on eut beaucoup de peine à aplanir. Enfin, après un conflit qui se prolongea pendant deux années, un accord fut conclu le 2 novembre 142H. Ce traité stipulait qu'une partie de la juridiction rectorale retournerait à l'évéque; mais la faculté des arts avant protesté solennellement contre la validité de cet acte, nonobstant une bulle confirmative d'Eugène IV, l'université le considéra comme non avenu.

I^es négociations entamées avec le duc de Brabant furent moins longues et moins épineuses. La ville et l'académie lui avaient député deux docteurs et un échevin; ils obtiennent audience à l'abbaye de Saint-Guilain, en Hainaut, le 25 septembre 1426, et supplient le duc d'envoyer quelques membres de son conseil à Bruxelles pour s'entendre avec les commissaires de l'université sur la manière de constituer définitivement le corps académique.

Jean IV accède à cette demande, et la conférence a lieu le lundi, dernier jour de septembre 4496, an palais ducal de

• Le chapitre de Saint-Pierre se composait alors de 18 places, dont 15 étaient à la collation du duc et les trois autres à la collation du magistral. Ces chanoines jouissaient de beaux revenus, étaient chargés de surveiller les autres chapitres de la ville, et de nommer les curés de plusieurs églises.

Bruxelles. Quatre conseillers étaient chargés des pouvoirs du prince : le comte de Conversant et de Brienne, soigneur d'Kdingen; Guillaume, comte de Seyn et seigneur de Khode- • Sainte-Agathe ; maître Corneille Proper, prévôt de l'église de Cambrai ; et Guillaume de Montenakeu, seigneur de Grasen et de Wilre. L'université était représentée par Jean de Grocslieeck, Jean Van Eele et Henri de Mera, doyens respectifs des facultés de droit civil et canonique et de médecine; la ville de Louvain, par Josse Absalons et maître Gilles Vandersloet.

<ies négociateurs arrêtèrent de commun accord que « le doc t serait prié de satisfaire, avant l'expiration du terme marqué « par la huile, aux obligations qu'elle lui imposait et qu'il « s'était imposées lui-même; ce qui étant exécuté, le recteur « et l'université auraient ensuite rétrocédé, à perpétuité et « sous certaines conditions, au duc, a ses hoirs et à ses suc- « cesseurs, ou à son mayeur de Louvain, la pleine connais- « sance, répression et correction des crimes ou délits des • suppôts laïques de l'université, emportant la mutilation, ou < de tous autres excès plus grands encore. > il fallait aussi prévenir les désordres auxquels pouvaient donner lieu les privilèges exorbitants concédés à l'université. On reconnaissait implicitement au corps académique le droit de se donner des statuts ; mais il devait ordonner que dans le cas où l'on de ses membres frapperait ou percerait pour la seconde fois un des officiers du duc ou nn bourgeois de la ville, il ne pourrait réclamer les privilèges universitaires et serait renvoyé devant le juge ordinaire.

Tous ces points obtinrent également l'approbation du due de Brabant. Le 7 novembre 1436, Jean IV délivra, en son conseil, les lettres patentes contenant les privilèges dont l'université de Louvain devait jouir définitivement. I)e commun accord avec les grands, comtes, barons et nobles du duché de lirabaut, Jean IV accordait aux docteurs, maîtres, écoliers, officiers ou serviteurs de l'université :

HISTOIRE DE 1. IMS1IU i.Ut.N n BLlytK. 75

1* L'exemption et immunité des gabelles et péages pour tous ceux (l'entre eux qui viendraient à Louvain ou en partiraient, avec leurs gens, leurs meubles et leurs livres, nonobstant tout défaut de représailles de la part des autres Etats ;

â° Le droit de bourgeoisie à Louvain, droit considérable que la ville vendait aux étrangers, et que les plus grands personnages s'empressaient d'acheter, attendu qu'il leur servait en quelque* sorte de sauvegarde.

Le duc abandonnait aussi au recteur la juridiction que le pape Martin V avait demandée eu sa laveur.

Cette ordonnance mémorable se terminait pur une injonction au sénéchal de Brabant, aux bourgmestres, échevius, commune de Louvain, justiciers, officiers et sujets du duché, de tenir la main à son exécution.

Pour accomplir l'engagement contracte par le corps académique, trois docteurs, représentant leurs facultés respectives, signèrent, le 16 décembre, un acte en vertu duquel la juridiction criminelle sur les suppôts de l'université était rétrocédée au souverain '. Ces docteurs reconnaissaient qu'il était peu convenable que des ecclésiastiques s'occupassent d'aflaires particulières, surtout d'affaires criminelles; Us s'étaient décides en conséquence à remettre l'instruction de ces auaires, qui concerneraient les suppôts laïques de l'université, aux officiers du duc, sous condition que les accusés ne pourraient être mis à la torture, ni soumis à aucune procédure quelconque, sinon en présence du recteur, et de ses assesseurs ou de ses délégués. 11 paraît cependant que la faculté des arts protesta de nouveau contre cet acte; du moins est-il certain que,

• Nous avons emprunté la plupart des détails qui précèdent aux excellents mémoires de M. de Reiffenberg, mémoires qui résument les renseignements transmis par Vernulseus. A. Thiino, Valère-André, etc., sur le preraiertgede l'université de Louvain. Du reste, ou peut consulter Vernulsus (p. 165 et suiv.) sur les privilèges octroyés à cette institution par les ducs de Brabant.

présidée par son doyen, elle instruisait sur les délits des suppôts de cette faculté, si graves qu'ils fussent, et en prononçait le châtiment, indépendamment de la justice rectorale ou de toute autre. Au reste, ces punitions n'étaient pas sévères : quelques coups de verges administrés à huis clos, un jeûne de plusieurs jours, une simple admonition, absolvaient même d'un homicide.

Un droit redoutable servait de sanction à tous fces grands privilèges : dès que le sénat académique se croyait lésé dans ses prérogatives, il pouvait suspendre les leçons. Certes, il y avait du danger à provoquer de semblables représailles : attaquer l'université, n'était-ce pas s'exposer à la colère de ces docteurs armés de sophismes, de tous ces clercs remuants et tenaces, de ces bourgeois qui considéraient l'académie comme la source de leur fortune et le palladium de leur ville?

L'enseignement universitaire fut complété en 1431, par la création d'une faculté de théologie. Cédant aux sollicitations de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, le pape Eugène IV accorda à l'université l'autorisation d'établir cette nouvelle faculté*. Les premiers professeurs vinrent également de Paris et de Cologne; mais on leur adjoignit néanmoins quelques docteurs belges. L'académie de Louvain fut alors placée au premier rang dans la république chrétienne; dès l'année sui-

1 VeruuUeus, p. 79.— Le même pape créa un second chapitre dans l'église de Saint-Pierre, en faveur de l'académie. Ce chapitre était exclusivement composé de professeurs de l'université; savoir : de deux professeurs en théologie, de deux en droit canon, de deux en droit civil ? de deux en médecine, d'un professeur de la doctrine chrétienne et d'un de la logique. Ils étaient nommés par les bourgmestres de la ville- Les chanoines de celte fondation ne devaient ni se rendre au chœur, ni lire le bréviaire, ni être prêtres; ils pouvaient se marier, mais en ce cas ils perdaient leur place. Leurs 1)énéfices consistaient daus les dîmes d'Erps, de Necrunter, de Brecht, de la petite dime d'Holsbeeck. d'Hakendover, de Schelle, de Boom, elc- Voy. Hùtoire de Loumin, par M. Piot, p. 61.

H1STOIAE DE LINSTHUCTION l>UBLI«l)E.

vunle, elle envoya des députés uu cuncile de Baie; plus lard, en 1551, elle eut également le droit de se faire représenter au mémorable concile de Trente.

Après que l'enseignement eut été divisé en cinq facultés, le recteur, ce maître suprême de l'école, fut choisi à tour de rôle dans chacune des facultés. 11 avait été résolu d'abord qu'il devait être changé tous les trimestres; mais par une ordonnance de 1476, le duc Charles le Téméraire décida que le rectorat durerait six mois.

Quant à la pédagogie, elle se perfectionnait lentement. Vers le milieu du xv* siècle, on passait encore pour savantissime, si l'on avait parcouru le trivium et le quadrivium, qui, réunis, s'appelaient les sept arts '. Pour l'enseignement de la grammaire, on se servait toujours du fameux Doctrinale puerorum d'Alexandre de Viliedieu, moine breton du xm" siècle. Villedicu avait détrôné Priscien ; il fut ensuite détrôné à son tour par Jean Dcspautère, de Ninove, qui plus tard trouva également un rival dans son abreviateur Simon Vercpceus, né à Domniel, village du Brabant. Un autre livre classique dont la célébrité égalait presque celle du Doctrinale était le Catholicon, composé par Jean Balbi, noble génois mort vers 1298; cet ouvrage, qui contenait une grammaire complète et un vocabulaire, était spécialement destiné à faciliter l'intelligence des saintes Ecritures, des hymnes sacrées et des homélies. Le fameux Mammothreptus ou Mammotrectus, ou encore Mammolractus, fut achevé dans le même but par Jean Marchesini, en 1406. Os doctes ouvrages devaient être plus tard la risée des satiriques du xvi° siècle, parmi lesquels il faut distinguer le joyeux curé de Meudon. Quand le moment est venu d'apprendre les belleslettres à Gargantua, Rabelais n'a garde d'oublier le Doctrinale

' Les fcfpl ails sont résumés et expliqués dans ces deux vers Grabi. loquitur-, Du. rera docet; Rhrt. rerba colorât; Mrs. eanit; An. tntmerat; Geo. pondérât ; Ksi colit astra

1HST01R4 dm l'instruction publique.

el le Mammotractu*. « Après Thubal Holoferne, <lit-il, il en eut ung auktre vieux tousseux, nommé maistre Jobeliu Bridé, qui luy leugt iiugutio, Hebrard Grecisme, le Doctrinal, les Paris, le Quidett, le supplementum, le Marmotrect de mortbus in incn.su aeruandis, Seneca de quatuor virtutibus cardinaHbus, Passauantns cum commente, et Dormi aecure, pour les Testes ; et quelques aultres de semblable farine... '. >

l'.ii même temps que l'université de Louvain étendait sa renommée, d'autres grandes écoles s'ouvraient pour la génération qui allait commencer l'histoire moderne. Philippe le Bon, duc de Bourgogne, fondait l'université de Dôle ; celle de Poitiers fut instituée en 1434 ; celle de Caen, en 1436; celle de Uheims, en 1458; celle de Nantes, en 1460; enfin celle de Bordeaux fut iuaugurée eu 1472. Au reste, les écoliers aimaient alors une vie nomade et pleine d'aventures ; c'est pourquoi, sous prétexte d'embrasser les diverses branches des sciences, ils visitaient successivement les diverses contrées de l'Europe ; de Paris, ils allaient à Oxford, à Mayence, à Padoue, à Salamaiique, a Coïmbre. De toutes ces écoles, ceNe de Paris passait encore à bon droit pour la plus célèbre et la plus importante. « La foule des maîtres et des écoliers de l'université, dit un historien % était telle quand ils allaient en procession à Saint-Denis, que les premiers rangs du corlége entraient dans la basilique de l'abbaye, lorsque les derniers sortaient de l'église des Mathurins de Paris. Appelée à donner. son vote sur la question de l'extinction du schisme, l'université fournit dix mille suffrages : elle proposa d'envoyer a un enterrement 25,000 écoliers pour en augmenter la pompe. On voit ce grand

■ Gargantua, livre i", chap. xiv. Rabelais cite au>M le Xainrunln-ctus dans le catalogue de la librairie de Saint-Victor; il rappelle ainsi : « Marmotretus, de baboinia et cingia, cum commenta DorbeUi*. » Ceci prouve que le xvr siècle ue se contentait plus de La science gothique des docteurs du xv.

■ Chateaubriand. iVw/ci hit t., lin

HISTOIRE M L'INSTRUCTION PIRLIOtK. 79

corps li- tirer dans tontes les crises politiques de la monarchie, et parti cul ici cm eut sous les règnes de Charles V, de Charles VI et de Charles VII. Factieux ou fidèle, il lâchait ou retenait les flots populaires ; tandis que des esprits novateurs «•levés à ses leçons agitaient les questions religieuses, poussaient par la hardiesse de leurs doctrines, par leurs déclamations contre les vices du clergé et des grands, à ces réformes dont Arnaud de Bresciu avait donné l'exemple en Italie, et Wickleffen Angleterre.»

L'instruction se protégeait rapidement ; prônée par les souverains, elle pénétrait dans le peuple pour renouveler la l'are de la société. Voyez la Belgique, sous le règne fastueux «le Philippe le Bon ! i^es guerres, les rébellions, les émeutes, n'arrêtent point le mouvement intellectuel. Peinture, seul» pt lire, architecture, poésie, tous les arts se perfectionnent et produisent des chefs-d'œuvre. Quelques-unes de nos imposantes cathédrales, la plupart de nos magnifiques hôtels de ville, datent de cotte époque; et pour les orner, ni les sculpteurs ni les peintres ne manquaient; parmi ces derniers, on trouvait même des hommes de génie, tels que les Vao Eyci et lesMemling. Quant à la littérature, elle avait cessé d'être ie monopole exclusif de l'Église et de la féodalité. Presque chacune de nos villes avait une ou plusieurs de ces confréries poétiques connues sous le nom de chambres de rhétorique, de cours d'amour, ou de puys verts, t Ces sociétés n'étaient, dans le principe, généralement composées que de gens d'Église, et oc ne fut guère qu'au milieu du xv e siècle qu'elles admirent des nommes de tous les rangs et de toutes les conditions. Les membres étaient appelés amiriues et divisés en deux classes, en chefs et en frères caméristes ordinaires. Aux premiers appartenaient toutes les dignités de la confrérie : c'étaient l'empereur, le grand doue», le capitaine, le prince, le facteur et le trouveur. Outre ces dignitaires, il y avait un fiscal chargé de maintenir le bon ordre ; le porte-drapeau, qui tenait

80 HISTOinE db l'instruction publique.

l'enseigne blasonnée de la compagnie; elle bouiïon, qui égayait le peuple dans les solennités publiques. Il y avait deux espèces de sociétés : des sociétés libres et des sociétés non libres. Les premières étaient celles que l'autorité avait reconnues; les autres, celles dont l'existence n'était point sanctionnée par cette reconnaissance. Les chambres libres étaient régies par des lois communes, et chacune d'elles avait le droit de se présenter aux concours ouverts par les autres » Ces sociétés populaires servaient alors d'organe à l'opinion publique ; elles exprimaient, quelquefois avec esprit et presque toujours avec courage , les véritables sentiments des classes inférieures. Vers le milieu du xv" siècle, les chambres de rhétorique montraient même une indépendance dangereuse pour le pouvoir ; elles étaient devenues tellement acerbes dans les chansons et dans les représentations qu'elles récitaient ou donnaient devant le peuple, que Philippe le Bon, membre lui-même d'une des confréries bruxelloises, effrayé de cette opposition, leur défendit, en 1445, de déclamer ou de chanter des poésies factieuses, Mais les écrivains qui se rattachaient par leur position à l'Église ou à la féodalité, ne devenaient-ils pas eux-mêmes des factieux? Qui fut le juge de Charles le Téméraire? Qui nous a fait connaître Louis XI? Qui dévoila les mystères jusque-là impénétrables de la politique? Ce fut le confident du roi de France et du duc de Bourgogne, Philippe de Comines , seigneur d'Argenton, sénéchal de Poitou, capitaine de la ville et du château de Chinon.

Nous avons évoqué l'ombre de Louis XI : elle plane sur les ruines de la féodalité. Louis XI fut, en effet, le véritable promoteur d'un grand changement politique ; il eut la gloire de

• Van Hasselt, Essai sur la poésie française en Belgique.— A Louvain. il existait cinq chambre* de rhétorique . la première se nommait la Boue; la seconde, la Marguerite; la troisième, la Racine de persil; la quatrième , la Fleur de lis , et la cinquième, la Pensée

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commencer un travail immense, celui de la centralisation des gouvernements et des peuples. Du reste, la plupart des autres souverains se hâtèrent de coopérer ù cette œuvre : en Belgique, la maison de Bourgogne réunit sous le même sceptre toutes les provinces jusque-là divisées et morcelées; en Espagne, la Cast il If et l'Aragon s'unissent également sous la même dynastie; en Allemagne, le pouvoir impérial, restitué à la maison d'Autriche , acquiert une permanence qu'il n'avait jamais eue auparavant ; Henri VU d'Angleterre triomphe , en 1485, de la coalition des grands barons ; en Italie, enfin, la plupart des républiques font place aux maisons souveraines.

Une grande révolution intellectuelle accompagne cette révolution politique. I>es savants d'Italie continuaient les fouilles commencées par le Dante, Pétrarque, Boccare. Alors, suivant les expressions de Tiraboschi, la découverte d'un manuscrit inconnu faisait presque autant de bruit que si c'eût été la conquête d'un royaume. En 1414, Poggio Bracciolini retrouva, dans le monastère de Saint-Gall, parmi des ordures et des fouillis, un exemplaire entier de Quintilien et une partie de Valerius Flaccus. Ce fut encore lui qui rendit à la lumière Silius Italiens, douze nouvelles comédies de Plaute, Lucrèce, Columelle, Tertullien, Ammien Marcellin, et quelques auteurs moins célèbres. D'autres savants se distinguèrent aussi dans cette résurrection de la littérature ancienne; après Poggio, il faut citer Laurent Valla, Filelfo, Niceolo Niccoli, Ambrogio Traversari, et Leonardo Aretino '. En attendant l'invention de l'imprimerie, on s'occupait avec un zèle infati-

■ Voy. Hallam, V Europe au moyen âge, t. iv.— Les ouvrages découverts au xv* siècle n'étaient pourtant pas entièrement inconnus avant cette époque. « Mais, dit Hallam, il existait si peu de relations entre les différents pays, et les moines connaissaient si peu la richesse des bibliothèques de leurs couvents, qu'un auteur pouvait être regardé en Italie comme perdu, bien qu'il fût familier à quelques savants étrangers. .

gable de la transcription des manuscrits ; ja plus grande activité régnait surtout dans les xcriptoria monastiques du Brabant et de la Flandre. Le nombre des volumes qui sont sortis de ces scriptoria pendant le xv" siècle est incalculable ; la bibliothèque de Bourgogne, à Bruxelles, en possède seule plusieurs milliers '.On ne se contentait plus d'ailleurs de multiplier les missels et les légendaires ; l'attention se portait principalement sur les chefs-d'œuvre de l'antiquité; c'est ainsi que les plus beaux manuscrits légués à la bibliothèque de Bourgogne par' Charles le Téméraire, furent un Titc-Live et la Cyropédie de Xénophon. L'école classique fondée en Italie illuminait de clartés soudaines les autres contrées de l'Europe; cette école s'enflammait d'admiration, non-seulement pour les écrits des anciens, mais pour la société ancienne tout entière ; pour ses institutions, ses opinions, sa philosophie, comme pour sa littérature. La plupart des esprits élevés, remarque Guizot, prenaient en dégoût les mœurs grossières, les idées confuses, les formes barbares de leur temps; et ils se vouaient avec passion à l'élude et presque au culte d'une société plus régulière et plus développée. La chute de l'empire de Byzance vint bientôt exalter jusqu'au délire cette admiration pour les débris de Rome et d'Athènes (1453) \ Les Médicis, les rois de Naples,

■ Voy. Notice sur la bibliothèque de Bourgogne, par M. Marchai.

• D'autres historiens de la littérature ont considéré cette passion comme une espèce de monomanie. « La connaissance des langues anciennes, qui a ramené le véritable goût de la littérature, dit M»* de Staël, inspira pendant quelque temps une ridicule fureur d'érudition. Le présent et l'avenir furent comme anéantis par le puéril examen des moindres circonstances du passé. Des commentaires sur les ouvrages des anciens avaient pris la place des observations philosophiques : il semblait qu'entre la nature et l'homme, il dût toujours exister des livres. Le prix qu'on attachait à l'érudition était tel, qu'il absorbait en entier l'esprit créateur. Tout ce qui concernait les anciens obtenait alors un égal degré d'intérêt; on eût dit qu'il importail bien plus de savoir que de choisir. « Di ia littIuutijm, considérée dans ses rapports avec les institutions sociales, chap. vin.

les souverains pontifes, tous accueillaient avec enthousiasme les exilés de Constanlinople, qui débarquaient en Italie avec de nouveaux chefs-d'œuvre; tous voulaient recevoir des leçons des Lascaris, des Bessarion, des Chalcondyle ; et l'on voyait, spectacle étrange ! les monuments littéraires d'une civilisation éteinte, étouffer et écraser les œuvres de la civilisation contemporaine.

Cependant le moment était venu où la lumière allait jaillir de ce loyer sans cesse remué par les laborieux docteurs de cet âge : vers 1440, Gultenberg invente ou perfectionne ces caractères magiques au moyen desquels toutes les sciences devaient se populariser avec une rapidité inouïe. On cite la Bible mazarine, commencée en 1452 et publiée en 1455, comme le premier livre imprimé *. Les Belges ne tardèrent pas à s'emparer de l'art typographique pour lui donner une forte impulsion. Jean de Weslphalie et Thierry Martens, d'Alost, furent ceux qui naturalisèrent l'imprimerie en Belgique. Ce dernier publia, en 1475, le Spéculum conversionis peccatorum, premier monument de l'art typographique dans notre pays. En 1501, il avait gravé et fondu des caractères grecs, les premiers aussi dont on ait connaissance; il reçut plus tard le titre d'Aide de la Belgique. Presque toutes nos grandes villes possédèrent des typographes renommés. Colard Mansion, de Bruges, et l'Anglais Caxton furent ceux qui imprimèrent les premiers livres français; Bruxelles renfermait les ateliers des frères de la vie commune; Louvain était le séjour de Jean de Weslphalie, de Jean Veldener, de Conrad Braem , etc. Dans cette dernière ville, on avait imprimé, vers 1476, les Èpitres familières de Cicéron, et, dès 1475, Juvénal et Perse, ainsi

• Ce livre est ainsi nommé parce qu'on en trouva un exemplaire dans la bibliothèque Haiarine, vers le milieu du xvm* siècle.— Jusqu'en 1500, dit M. Baron, les seuls formats connus furent riu-folio et l'in-4*. Les in-12 iTAlde ne parurent qu'en 1501 .

que les Bucoliques et les Géorgiques de Virgile. Mais le plus illustre de tous ces artistes typographes fut sans contredit Christophe PJantin, dont les ateliers n'étaient pas une des moindres curiosités d'Anvers au xv" siècle. En 1589, Jean Moreto ou Morelus, gendre de Plan tin, hérita de sa typographie et soutint sa haute réputation. Ces grands artistes étaient dignement appréciés. Philippe II avait décoré Christophe Plantin du titre de son architypographe ; un autre monarque, Charles II, anoblit, le 1" septembre 4693, Ballhazar Moretus ; ce prince déclara en outre qu'il pouvait continuer l'exercice de son art sans déroger à la noblesse. D'autres inventions, perfectionnées vers cette époque et devenues d'un fréquent usage, concoururent avec l'imprimerie à changer la face du monde. Nous mentionnerons surtout la poudre à canon, qui modifia le système de guerre, et la boussole, qui modifia le système de la navigation.

Que de découvertes! que de merveilles! Voilà des vaisseaux qui s'aventurent sur des mers inconnues; et quand ils reviennent de ce périlleux voyage, l'Europe apprend avec étonnement que l'hémisphère terrestre est doublé : Vasco de Gama a touché le cap de Bonne-Espérance; Christophe Colomb a pris possession de l'Amérique.

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