Essai Sur L'Histoire De L'Instruction Publique en Chine
Meut lire du coiiaeil de la Société asiatique et de in Société des antiquaires de France . Membre correspondant de l'Académie royale de Turin ,
Membre étranger de la Société asiatique de Londres, et correspondant cio la Sjcie'.e géographique de la même fille.
BENJAMIN bUPRAT, LIBRAIRE
DE L’INSTITUT DE FRANCE, DE LA BIBLIOTHÈQUE ROYALE DE PARIS ET DES SOCIÉTÉS ASIATIQUES DE PARIS ET DE LONDRES,
Kue du Cloitre-Saint-Benoit , 1.
Les missionnaires catholiques, quiontrésidé en Chine durant les deux derniers siècles , nous ont transmis beaucoup de détails curieux sur les institutions, les mœurs, l’histoire de cet empire immense , dont la population actuelle comprend plus du tiers du genre humain. Néanmoins , le public européen ne s’est encore formé qu’une idée superficielle et très-imparfaite du haut degré de civilisation sociale auquel la Chine est parvenue. La première cause de cette indifférence prolongée tient évidemment à la distance qui nous sépare du peuple chinois et au peu de relations politiques qu’il a eues avec notre Europe. La seconde, comme l’a dit plus d’une fois M. Abel Rémusat, consiste sans doute dans la forme des noms et des titres chinois dont les sons nous semblent surprenants et bizarres. Les dénominations de rangs et de personnes, usitées
chez les Arabes, les Turcs, les Persans, peuvent bien aussi nous paraître quelque peu singulières ; mais nous les avons plus aisément admises, parce que nous avons été familiarisés avec elles par la fréquence des relations que l’Europe et l’Asie occidentaleonteuesensemble depuis l’époque des croisades. L’histoire des peuples soumis à l’islamisme est ainsi entrée dans le cadre des études européennes, tandis que la Chine, plus éloignée à l’orient de AO à 50 degrés de longitude , est restée dans son isolement, comme un pays étrange et mystérieux. On s’est même défié des renseignements fournis par les missionnaires qui avaient fait un si long séjour dans ce pays, et l’on a cru mieux connaître la Chine en écoutant les voyageurs européens qui l’avaient traversée, à la suite des ambassades anglaises et hollandaises, entre deux haies de soldats indigènes. Longtemps , surtout , on a presque entièrement négligé en Europe de se livrer à l’étude des textes originaux envoyés parles missionnaires, et l’on ne s’est occupé que lentement de compléter les collections qu’ils avaient réunies , bien que les exemplaires des nombreux ouvrages de la littérature chinoise , multipliés à l’infini par le procédé de la gravure sur bois , se vendent à Canton même à des prix qui sont généralement inférieurs à ceux
de nos livres en Europe. Cette mine, si vaste, si féconde en résultats de toute nature, n’a commencé à être exploitée, parmi nous, d’une manière un peu régulière que depuis la fondation à Paris de la chaire publique de langue chinoise, occupée d’abord par M. Abel Rémusat, et ensuite avec tant de succès par l’éminent philologue , M. Stanislas Julien.
Voué depuis plus de dix années à l’étude de cette langue et de ses monuments historiques , j’entreprends aujourd’hui d’examiner dans son complet développement , depuis les anciens temps jusqu’à nos jours, une des institutions les plus remarquables de l’empire chinois , je veux dire, l’organisation de l’enseignement national et de la corporation des lettrés dont l’histoire se lie intimement à celle de cet enseignement. J’ose espérer que ce sujet, trèsimparfaitement étudié jusqu’ici, pourra intéresser les lecteurs européens, tant sous le point de vue classique et littéraire que sous le point de vue politique , puisque c’est uniquement parmi les lettrés que se recrutent , depuis beaucoup de siècles , les officiers civils de l’administration chinoise.
Plusieurs des hommes distingués qui ont fait partie de la mission catholique en Chine , aux 16e , 17' et 18' siècles, ont appelé l’attention des Européens sur la diffusion de l’instruction dans ce vaste
empire et sur l’organisation des concours littéraires, seule voie légale ouverte actuellement pour entrer dans les charges de l’administration civile.
Us nous ont appris que les individus gradués dans ces concours formaient, au milieu de la population chinoise, une corporation nombreuse, invariablement attachée à l’étude des ouvrages de Confucius; ils ont fixé à plus de mille ans de nous , l’époque de l’établissement régulier des concours qui réservent à ces gradués toutes les charges administratives. On trouve des détails curieux sur les connaissances exigées des candidats, sur le système des examens, et sur l’avancement successif des gradués , en consultant les Relations de la Chine , composées par le père Mendoça en 1589 et par le * père Magalhensen 1663, les Lettres édifiantes, enfin la collection des Mémoires des missionnaires sur la Chine. Ces détails ont été reproduits dans les grandes compilations de Duhalde et de Grosier; ils ont été complétés par plusieurs articles insérés dans les recueils que les Anglais impriment à Macao, par l’article Hio du dictionnaire de Morrisson , enfin par deux Mémoires publiés dans le Journal Asiatique de Paris. Mais aucun Européen n’a encore tenté de mettre en œuvre les documents originaux que fournissent les textes chinois pour présenter ,
sous une forme complète , depuis les anciens temps jusqu’à l’époque actuelle , l’histoire de l’instruction publique en Chine et celle de la corporation des gradués » que nous connaissons généralement en Europe sous le nom de lettrés. C’est ce travail que je me suis proposé d’exécuter.
Les principaux matériaux de la double histoire que j’entreprends d’écrire, se trouvent classés par ordre chronologique dans deux recueils encyclopédiques , rédigés par des savants chinois. La BibliO*thèqüe royale de Paris possède un exemplaire dé l’un de ces recueils et deux de l’autre, ainsi qu’utt exemplaire du supplément qui continue ce dernier ouvrage jusqu’au milieu du 17' siècle. C’est vers cette époque que les missionnaires furent admis à la cour de Pékin g , et la chaîne des documents se trouve ainsi parfaitement établie, sans aucune interruption, jusqu’à nous. Pour explorer ces recueils avec fruit , il m’a fallu d’abord vérifier les citations qu’ils contiennent sur le texte des ouvrages originaux, puis les traduire avec exactitude, ce qui peut se faire à Paris aussi bien qu’à Macao ou à Canton, ou dans toute autre ville de Chine, grâce aux secours de toute nature que nous fournit la riche collection chinoise de la Bibliothèque royale. Il m’a fallu ensuite discuter la valeur historique des
documents ainsi traduits et chercher à dégager les faits réels de l’enveloppe que peuvent leur avoir donnée les préjugés des auteurs indigènes. Les personnes qui ont quelque notion de la langue chinoise , comprendront sans peine que j’ai rencontré des difficultés de plus d’un genre en traduisant les textes que j’ai dû consulter : car ces textes sont constamment écrits dans le style concis , nommé Kou-wen, ou style antique, qui est employé actuellement encore , sous une forme un peu modifiée , pour la rédaction des traités historiques , des édits impériaux et des mémoires administratifs. La discussion critique des documents , extraits de ce style antique , exige , selon moi , au moins autant de soins que leur traduction , pour expliquer leurs obscurités, suppléer à leur silence, et approcher, aussi près que possible, de la vérité. J’éspère n’être pas resté trop au-dessous de la pénible tâche que je me suis imposée ; mais je crois devoir prévenir dès à présent les personnes peu familiarisées avec l’histoire de la Chine , que je me suis tenu strictement dans les limites de mon sujet qui me parait assez vaste , sans me jeter dans des recherches qui ne se lient avec lui qu’indirectement.
Ainsi , j’indiquerai soigneusement les principales
sortes de connaissances qui , sous les différentes dynasties, ont été enseignées au peuple ou exigées des candidats admis aux concours ; je citerai les ouvrages de diverse nature qui ont été successivement adoptés pour l’instruction nationale ; mais je n’ai pas le dessein de tracer ici un aperçu général de la littérature chinoise, depuis les anciens temps jusqu’à nos jours. Je raconterai les luttes que l’école de Confucius et la corporation des lettrés qui en dérive ont dû soutenir, avant d’arriver au développement complet de l’influence immense qu’elles exercent sur la société chinoise: mais je ne crois pas devoir énumérer tous les traits de courage ou de vertu qui se lisent dans les biographies d’un grand nombre de lettrés, attachés à la cour comme censeurs et historiens impériaux, ou chargés du gouvernement de districts provinciaux. Car ces faits se rapportent plutôt au caractère individuel de ces personnages et à la manière dont ils ont rempli leurs fonctions administratives qu’au principe même de l’admission aux oflices publics des lettrés considérés comme corporation.
La Chine est encore si peu connue que , dès qu’une personne s’occupe d’une partie quelconque de son histoire ou de son organisation sociale, on est involontairement tenté de lui demander des
détails sur tout ce qui concerne les mœurs et les institutions de cette vaste contrée. Je n’ai pas, quant à moi , l’ambition de répondre à toutes les
questions de ce genre ; je ne veux pas imiter ces voyageurs qui, pour avoir séjourné accidentellement quelques mois à Canton ou à Macao, se croient en état de tracer un tableau complet de l’histoire , des mœurs et de la constitution politique du céleste empire. Je me bornerai à étudier ici , d’après les documents originaux , le développement progressif de l’instruction nationale en Chine et les résultats principaux du système des concours pour l’admission aux offices administratifs. Je croirai avoir assez fait , si je remplis convenablement le cadre que je me suis tracé , et si je puis ajouter ainsi une page , même incomplète , à l’histoire de l’esprit humain.