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DE LA CORPORATION DES LETTRÉS

Parmi les institutions sociales que nous présente la Chine ancienne et moderne , il en est une qui me semble tout à fait digne d’être étudiée dans son ensemble historique; c’est l’organisation permanente d’un enseignement uniforme, appliqué, entre des limites diverses, à toutes les classes de la population. Cet enseignement, que l’on a improprement qualifié en Europe par la dénomination de littéraire, en désignant par le nom de lettré le plus haut degré de distinction et de rang social qu’atteignent ceux qui le reçoivent, embrasse, dans la pratique , une étendue d’idées beaucoup plus grande que ce mot ne l’indiquerait pour nous. Il est, à la vérité, fondé en principe sur la lecture et l’explication d’un petit nombre de textes anciens , et en cela il est proprement littéraire. Mais il a, en outre, un caractère intellectuel , résultant de ce que ces textes sont considérés comme contenant tous les documents essentiels de la morale, de la philosophie et de la législation, en un mot l’ensemble des droits et des devoirs. Sans doute ,

le choix d’une pareille étude, comme épreuve des esprits, a de quoi surprendre, lorsque l’on voit que les ouvrages qui en sont l’objet sont écrits dans une langue différente de l’usuelle, sans caractères alphabétiques, d’une structure imparfaite, dénuée de formes grammaticales rigoureusement détinies , que tout cet ensemble de circonstances doit rendre peu accessible à la masse de la population. Aussi la compréhension complète de ces textes classiques ne s’acquiert-elle que par de longs efforts dont peu d’individus sont capables. Mais la double difficulté qu’il faut vaincre pour les lire, et pour en bien pénétrer le sens, ainsi que les applications, est supposée exercer, au plus haut degré, les diverses facultés de l'esprit de ceux qui les étudient. Alors l’inégalité de leur succès , constatée par des concours réguliers, sert, comme une sorte de caractère spécifique, pour marquer la portée de leur intelligence, et désigner le rang que chacun peut légitimement atteindre dans les emplois publics pour l’utilité de l’État. La force progressive de cet enseignement dans des écoles diverses où l’on arrive par degrés, le rang et le caractère différents des personnes qui les régissent, suivent le développement de l’intelligence , sans y mettre d’autres bornes que celles que la nature a établies. Enfin, c’est par cette seule voie légale de concours et d’épreuves, que les lettrés, on pourrait plutôt dire les gradués, s’élèvent pas à pas, chacun selon sa valeur, à toutes les charges, même les plus hautes, de l’administration, sans aucun privilège de naissance, et sans aucune autre protection avouée que celle du mérite individuel qui les distingue.

Cette adoption du savoir classique comme critérium universel de la capacité des candidats , ne s’est définitivement établie qu’ après beaucoup d’hésitations, d’essais et de luttes, dans les sentiments et les actes des hommes d’État placés à la tête de cet immense gouvernement. Elle a substitué les droits viagers de la classe lettrée , aux privilèges héréditaires des familles nobles, qui ont eu aussi leur époque de puissance exclusive en Chine, comme dans notre Europe et dans tous les autres pays du monde. Elle a eu pour effet, ou au moins pour but, de grouper les plus fortes intelligences autour du trône d’un souverain suprême et absolu. Si , dans nos idées européennes , les Chinois peuvent paraître avoir poussé trop loin l’application exclusive du principe qu’ils ont adopté, l’étude de leur système, avec ses défauts, doit encore nous offrir un vif intérêt , surtout dans un temps où, comme aujourd’hui, le développement croissant des populations conduit tous les gouvernements européens à étendre progressivement l’institution des concours, pour éclairer leur choix dans la distribution des fonctions dont ils disposent, et à faire de l’éducation classique, tant générale que spéciale, ainsi manifestée, la première condition que doivent remplir les nombreux ;ispirants qui se présentent pour les obtenir.

J’ai entrepris d’étudier ce sujet curieux dans deux mémoires consécutifs, à l’aide des précieux documents que contient la riche collection chinoise de la Bibliothèque Royale. Le premier de ces mémoires sera consacré à chercher d’abord l’origine et la nature des premiers établissements créés en Chine pour l’instruc-

lion des grands et du peuple, en explorant les documents épars dans les anciens monuments historiques, et appréciant leur valeur précise au travers du voile de l’admiration excessive professée par les savants commentateurs chinois pour l’ancienne civilisation de leur patrie. Je tracerai l’histoire du développement graduel de ces établissements primitifs , sous les trois dynasties Ilia, Chang et Tcheou, et je réunirai toutes les données relatives à l’éducation chinoise dans l’antiquité , jusqu’à la désorganisation des institutions des Tcheou, du 7e au 3' siècle avant notre ère. Au milieu de cette période de décadence , je signalerai l’apparition de Confucius , le rénovateur des institutions anciennes, et la naissance de son école. Je montrerai l’influence progressive des disciples de Confucius sur les masses, ainsi que la puissance croissante de leur corporation , combattue par Thsin-chi-hoang à la fin du 3e siècle avant notre ère , puis favorisée ouvertement par les premiers souverains de la dynastie Han, qui recueillirent l’héritage du grand conquérant. Je constaterai avec certitude la formation , sous cette dynastie, d’un système régulier d’enseignement public, confié aux seuls lettrés de l’école de Confucius et fondé sur l’étude des ouvrages de ce grand maître. Je ferai voir alors l’instruction morale et littéraire, ainsi constituée, se propageant dans tous les districts de l’empire, avec l’institution des concours, et ayant pour résultat l’admission des lettrés gradués aux plus hautes charges administratives.

Mon premier mémoire s’arrêtera au troisième siècle de notre ère, à la fin de la seconde branche des Han,

appelée orientale, d’après la situation de sa capitale. Il présentera ainsi le tableau complet du premier âge de l’instruction publique en Chine, jusqu’au commencement de la lutte qui s’établit alors et se continua pendant des siècles entre la corporation des lettrés gradués et le parti des eunuques de la cour. Dans le second mémoire , j’exposerai les suites de cette lutte et les phases diverses de l’enseignement offert aux enfants des dignitaires comme à ceux du peuple , au milieu des révolutions et des troubles qui divisèrent la Chine depuis la fin de la seconde dynastie Han , jusqu’au commencement du septième siècle de notre ère. Je décrirai ensuite la renaissance des études et la grande extension des concours sous les Thang. Je montrerai comment les lettrés, gradués dans ces concours, sont arrivés à être admis aux offices administratifs, suivant une forme régulière et légale, malgré la résistance du parti contraire. Je présenterai alors tous les renseignements que je pourrai réunir sur l’organisation intérieure des écoles littéraires de cette époque , sur la nature des ouvrages adoptés par l’enseignement et sur les épreuves des concours. Je mentionnerai l’établissement, sous cette meme dynastie Thang, d’écoles spéciales pour la science du calcul ( Souan-fa ), pour l’étude des lois et édits, et pour celle de l’art militaire, avec l’application des concours pour l’avancement dans la carrière des armes, comme dans la carrière de l’administration civile. Enfin, j’exposerai la continuation et le développement de ces institutions sous les dynasties chinoises des Soung et des Ming, comme sous la dynastie mongole des Youen, et sous la dynastie mand-

choue des Thaï-thsing qui règne depuis deux cents ans sur l’immense population de l’empire chinois , et j’essayerai de montrer l’influence qu’elles ont exercée sur l’état même de cet empire.

Pour réunir les divers éléments de ces deux mémoires, depuis la plus haute antiquité jusqu’aux temps modernes, je me suis aidé spécialement de deux recueils encyclopédiques chinois où je trouvais classés dans une section particulière les passages extraits des livres anciens et des annales officielles qui se rapportaient à mon sujet. Le premier de ces deux recueils est la collection intitulée : Wen-hian-thounq-kao, qui fut composée par le célèbre Ma-touan-lin au commencement du là' siècle de notre ère, et qui est bien connue dans le monde scientifique par les nombreux documents qu’elle a déjà fournis à divers sinologues pour l’étude des mœurs des Chinois et des peuples de l’Asie centrale. La section des écoles et collèges ou lieux d’examen ( Hio-IIiao ) comprend sept kiven ou livres : les trois premiers, sous les numéros 60, 61 et 62 de l’ouvrage, se rapportent aux établissements dits Thaihio , grande école ou grand collège , Koue-iseu-kien . école impériale, et autres annexés à la cour pour l’éducation des fils de l’empereur , des fils d’officiers supérieurs des administrations , et des gradués choisis au concours dans les écoles secondaires. Les kiven 62 et 66 traitent des sacrifices et des cérémonies institués dans les écoles pour honorer les anciens maîtres. Le kiven 65 mentionne les visites faites par l’empereur aux écoles de la cour , et les repas offerts à cette occasion aux vieillards réunis dans ces écoles; enfin le

h 6' traite des écoles de tous les districts , arrondissements et cantons de différents ordres. Ce dernier livre

et les trois premiers sont ceux que j’ai explorés avec le plus d’attention , en ne négligeant pas de parcourir les autres qui présentent beaucoup de faits curieux et des notes intéressantes de Ma-touan-lin.

J’ai aussi lu , la plume à la main , une section précédente du même ouvrage comprenant 12 kiven (du n“ 28 au n“ 39) et intitulée : Siouen-Kiu, du Choix et de la présentation des officiers du gouvernement. Cette longue section est divisée en deux sous-sections intitulées : du Choix des lettrés, ou plutôt, des Gradués en général (Sse), et du Choix des ofliciers de l’administration supérieure ( Kouan ). La ire contient huit kiven et la 2e quatre. On reconnaît parfaitement dans ces deux sous-sections les modes divers employés par les gouvernants pour appeler près d’eux des hommes de mérite et régler le choix et l’avancement des officiers de l’État. Ce simple énoncé montre assez l’intérêt qu’elles devaient m’offrir pour l’étude d’une partie très-importante de mon sujet, je veux dire l’avancement par les concours et l’introduction progressive des lettrés dans l’administration.

Le second recueil que j’ai consulté, fait partie de la collection cédée par M. Stanislas Julien à la Bibliothèque Royale ; il porte le nom de Yu-liaï ou mer de Jade, titre emphatique destiné à rappeler la valeur des documents qui s’y trouvent réunis. D’après la préface, il paraît avoir été commencé à la fin de la dynastie Soung, au 13” siècle. Sa première édition complète a été publiée l’an 13/|0 de notre ère. L’Yu-haï est une

compilation rédigée sur un plan analogue à celui de Wen-hian-thoung-khao. Comme celui-ci , elle est divisée en grandes sections, consacrées aux diverses branches de l’histoire sociale , religieuse et littéraire du peuple chinois ; on y a classé par ordre chronologique, et distribué dans des articles spéciaux, tous les documents historiques qui se rapportent à chaque sujet. J’ai consulté dans YYu-haï la section des écoles comprenant les kiven 111 et 112 qui traitent spécialement des écoles et collèges ( llio-hiao ) , et le kiven lift, qui mentionne les visites impériales aux écoles, ainsi que les honneurs accordés par décision supérieure à Confucius et à ses disciples. J’ai parcouru aussi les kiven 114 et 115, qui énumèrent les différents modes suivis pour le choix des officiers depuis les temps historiques.

L’Yu-haï et le Wen-hian-thoung-khao sont deux recueils extrêmement utiles pour toutes les recherches que nous pouvons tenter de faire sur l’histoire de la Chine ; ils nous épargnent un temps considérable en nous offrant tous les passages que nous pouvons vouloir explorer. J’ajouterai immédiatement que, sous ce rapport, l’Yu-haï a un grand avantage sur le Wenhian-thoung-khao, parce qu’elle indique toujours le titre des ouvrages dont elle tire ses extraits, tandis que cette indication a généralement été nég'igée par Matouan-lin. Avec PYu-haï, on peut toujours remonter aux textes originaux et corriger ou compléter la citation donnée , tandis que cette comparaison est souvent impossible, en lisant le recueil de Ma-touan-lin. Alors un caractère mal transcrit ou supprimé peut empêcher d’obtenir le véritable sens de la phrase citée , et mal-

heureusement ces fautes assez nombreuses ont été reproduites dans les diverses réimpressions du Wenhian-thoung-khao , calquées exactement l’une sur l’autre. D’un autre côté, Ma-touan-lin paraît avoir plus de critique que le compilateur de l’Yu-haï; il a généralement classé ses matériaux d’une manière plus judicieuse, dans les diverses sections de son immense recueil , et ses remarques sur les faits qu’il rapporte portent toutes le cachet d’un esprit très-éclairé. L’étude simultanée de ces deux collections est donc indispensable pour arriver à des résultats précis.

L’Yu-haï s’arrête, comme le Wen-hian-thoungkhao, au 13' siècle de notre ère, vers la fin de la dynastie Soung ; mais j’ai pu continuer mes investigations dans les temps plus modernes, en consultant le supplément du Wen-hian-thoung-khao, qui continue cet ouvrage jusqu’au milieu du 17' siècle, à la fin de la dynastie Ming, et le premier supplément composé par Wang-ki , qui s’arrête à la fin du 16e siècle. Un exemplaire de chacun de ces ouvrages existe aujourd’hui à Paris. En résumé, en m’aidant simultanément de ces deux riches collections, l’Yu-haï et le Wen-hian-thoungkhao complété par son supplément, je puis espérer d’avoir eu à ma disposition la plus grande masse de documents originaux et de matériaux qui puisse être mise en œuvre pour traiter le sujet que je me suis proposé. Des ouvrages récents me fourniront les indications nécessaires pour continuer jusqu’à nos jours le tableau de l’organisation et des privilèges de l’instruction dans le Céleste Empire.

Avant de commencer mon premier mémoire, fondé

uniquement sur des documents antérieurs au 3* siècle

de notre ère, je ne saurais assez remercier M. Stanislas Julien des secours empressés qu’il m’a bien voulu donner, toutes les fois que j’ai eu recours à lui pour résoudre les difficultés qui ont pu m’arrêter , en traduisant les extraits détachés dont se composent l’Yu-haï et le Wen-hian-thoung-khao. Ceux qui connaissent la concision obscure des anciens textes chinois, comprendront aisément que j'ai dù avoir souvent recours à cet éminent sinologue pour découvrir le sens d’expressions qui embarrasseraient même des Chinois, doués d’une instruction ordinaire , et habitués seulement aux formes prolixes du style moderne. M. Julien a mis à ma disposition , avec une obligeance inépuisable, toutes les ressources de son extrême sagacité philologique, et de sa riche bibliothèque. Je me fais un devoir de lui adresser ici un faible témoignage de ma vive reconnaissance.

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