II
Au sixième et au septième siècle, à côlÉ de la représentation idéale du Christ, de la Vierge et des apôlres, qui avait succédé elle-même aux premières représentations symboliques (1), on voit reparaître en plus grand nombre les scènes historiques. Les personnages ont, en général, des proportions plus considérables, mais la distribution des groupes est confuse, l'expression des tètes s'affaiblit; il y a déjà impuissance complète de reproduire la nalure, d'atteindre à la ressemblance et de manifester la vie. Je remarque daus l'abside de Saiut-Come-et-Saint-Damien, à Rome, le portrait du pape Félix IV, et à Saint-Vital, de Ravenne, l'ompcrcur Justiuien avec un cortège de neuf personnes, ouvrage grec de l'an î>-t7, où il y a encore quelque dignité dans les attitudes et quelque noblesse dans les draperies. Les défauts des mosaïques du sixième siècle se retrouvent plus saillants dans colles du septième, comme on peut le voir à Saint-Appolinairc-in-CIasse à Ravenne, et à Rome, à Sainte-Agnès cl il Sainl-Théodore (2). Au huitième et au neuvième siècle, la décadence fait encore un pas de plus et eu même temps la représentation de la Vierge, qui doit tenir une si grande place dans l'art chrétien, devient beaucoup plus fréquenle. On représente ordi-
(2) l'imni lus nio-iLÏi|utB <lti sixiiïiii; -ivi'li'. un peu • lier relies Jll grtinJ are. do Sniut-Lnarcnl-liora-iles-.MiLr:!, ,\ U<iim\ relie.- .le Suint- AjijwI inaire-
nairemenl la Vierge assise, portant une couronne sur la lÈte et tenant l'enfant Jésus sur ses genoux, quelquefois seule et debout^avec des saints el des anges pour cortège. Il existe il Sainte-Marie-in-Cosmedin une mosaïque de ce genre, qui y a élé transportée de l'ancienne basilique de Saint-Pierre. Auprès de la Vierge, qui tient dans ses mains le divin enfant, est saint Jean, derrière elle saint Joseph et un ange. La composition est celle que les maîtres du moyen âge et de la - renaissance repéteront tant de fois en la renouvelant par leur génie ; mais c'est comme un cadre muet dans lequel toutes les physionomies sont immobiles, tontes les altitudes impossibles et tous les corps des mannequins.
L'étude des manuscrits latins confirme la décadence que nous avons observée dans la peinture murale et dans la mosaïque, pendant la période qui nous occupe. Cette décadence devient bien plus sensible si l'on compare des produclions séparées par un long espace de temps. Dans un Homère du quatrième siècle, orné de figures, qui est à l'Ambroisienne , à Milan , et dans le manuscrit d'un Virgile du Valican , qui est probablement du cinquième siècle, les miniatures présentent encore une disposition prC-nse <^t intelligente du sujet, une composition qui n'est pas dénuée de mérite, et de la noblesse dans l'ajustement des draperies. Mais déjà le dcsïin est mou, les contours sont incertains et timides, cl les lois do la perspective à chaque instant violées. Si l'on passe du cinquième au huitième siècle, ou trouve un manuscrit de Téreuce
308 DE Là CIVILISATION
dont les miniatures semblent être la reproduction de miniatures plus anciennes. L'expression des tètes est vive et fine, bien qu'empreinte d'exagération; mais il n'y a plus aucune connaissance du nu, les articulations ne sont plus indiquées, les traits les plus saillants de l'original ont seuls été conservés par l'artiste dans sa copie. Au neuvième siècle, la décadence est encore plus marquée. Il suffît pour s'en convaincre d'ouvrir les bibles nombreuses que Charlemagne et Charles le Chauve ont fait peindre par les moines les plus habiles de leur temps. Les pages en sont encadrées d'arabesques aussi riches que variées, el les lettres majuscules entourées d'ornements pleins d'élégance ; mais dans les miniatures il n'y a plus aucune disposition intelligente des sujets et aucun choix dans les formes. Telle est la bible des Bénédictins à Rome, et celle de Munich (i).
Les miniatures grecques sont généralement supérieures aux miniatures latines. Pour le neuvième siècle, un ménologe du Vatican, et pour le huitième, le rouleau sur lequel est retracée l'histoire de Josué, également au Vatican, sont bien supérieurs aux travaux que nous avons mentionnés plus haut. L'art do la composition et les traditions antiques s'étaient mieux conservés en Orient. Chez les Latins, tout eu penchant vers l'imitation bysantine, on continuait à rechercher l'expression, et on aboutissait quelquefois à l'exagération des gestes et des traits, chez les
[l] Il j- ■ ma Bible latine <lu sixième filïle Ii la UbtiottitqiM LauNOtierrac, ii Flormm, et une Hiblc latine du scptïtmo a la oatbMnle Je Pé-
EN ITALIE 309 Grecs on gardait un reste de grandeur par l'immobilisation des types.
Du coup d'œil rapide que nous venons de jeter sur l'architecture, la sculpture et la peinture en Italie, il résulte que l'art italien est sorti tout entier de deux sources, l'art antique et le Christianisme. Il n'a rien emprunté ni aux Gotlis, ni aux Longobards. Qu'auraient pu apprendre aux héritiers des Grecs, ces barbares qui sculptaient à peine de grossières idoles et qui n'avaient point encore élevé de villes? Loin* do rivaliser avec les édiûces que leur avait livrés la conquête, ils n'en comprenaient pas la beauté, et leurs dévastations témoignent autant de leur grossièreté que de leurs fureurs. Le Christianisme, comme toutes les religions qui s'emparcut puissamment des esprits, devait un jour enfanter un art nouveau, fllais aux premiers jours, pendant les persécutions, lorsqu'il était réduit à se cacher dans les catacombes, ilne se préoccupait que de vivre, il ne songeait qu'au bien, pas encore au beau, il ne cherchait qu'à conquérir des soldats, pas encore des artistes. Il fallait qu'il prit racine avant de fleurir. Les tombeaux de ses martyre sont fermés d'une pierre prise au hasard, souvent distraite d'un autre usage, et où un signe grossier témoigne d'autant plus éloquemment qu'il est plus simple, do la facilité avec laquelle on acceptait la mort pour sa foi. Les parois uniformes des catacombes, où l'espérance était si nécessaire parmi tant de choses sombres, sont de loin en loin ornées de peintures. Mais l'habileté y est rare, et c'est à force d'âme que l'artiste supplée quelquefois au
lalcnt qui lui manque, et réussit à donner à ses figures une grandeur qui nous étonne. Dans ces figures comme dans celles qui composent les bas-reliefs des tombeaux, comme dans les rares slatues qui nous restent de ces temps, l'imitation de l'art antique est flagrante. Que dis~je?Ce n'est pas une imitation, c'est un emprunt, c'est le prolongement de l'art antique lui-même. Seulement le Christianisme y a déjà mis son âme, qui brisera un jour le moule trop étroit du passé, et, sans en répudier les beautés, les transfigurera.
Quand la religion, sortie des catacombes, eut conquis le droit de vivre au grand jour, elle no se bâtit point encore des temples. Elle adapta à son culte les basiliques anciennes, et lorsqu'elle leur eut donné la forme d'une eroix, c'est encore à l'antiquité qu'elle emprunta pour les couronner, la coupole. En architecture comme dans les antres branches de l'art, le Christianisme s'est appuyé sur le passé. Il a transformé peu à peu, jusqu'à ce qu'il soit arrivé à s'épanouir daus des formes qui lui soient propres. Mais ce ne fut pas là une révolution subite, ce fut une marche progressive qui devait unir par des degrés insensibles, l'antiquité à la renaissance du moyen âge (1).
(I) Plusieurs longs séjours en Italie cL de norabrenl vojflgua m'ont
ptiintuiïi el les Èciilpium dont i! .potion .lim- <■<! ['hnpïtm. Beaucoup d'uuiouri oui fc-rit mir l'hisiulrc Jï !'ari i:n Icilie. Ju 1110 confenic do citer ici orm qucj'ni inirtii-itliOrcim-iit consulta :
il. GMy KuigM. Th, rrcleiiailùal iiri'fiilcriun afllalg.
Seruui d'Aginronn. Uillairt de i'Jrt par In noniiDHXtr, drpaii sa Jicn-
EX ITALIE
in
11 en est de la littérature italienne comme de l'art italien. Elle passe par les mêmes phases de développement, et elle sort (ont entière du fond antique renouvelé par In Christianisme.
La décadence littéraire qui avait signalé les derniers temps de l'Empire romain ne pouvait être qu'accélérée. par sa chute. Lorsque le sceptre des Césars eut passé entre des mains barbares, que les soldais germains eurent inondé les campagnes et les villes et se furent établis en maîtres dans les palais des grands, au milieu des troubles violents et des révolutions profondes de la société, les lettres furent négligées, la philosophie ne trouva plus d'accès dans
intt an quntriimr tOctl, juwpàà MB rrnaurrllfmml nu Irinïmf, ateo planches, 6 vol. in-f*. 1K23.
Pentt. Catactmbu Ji Itunu.
Ch. Lenonnant. Bma-AtU il Yo^açu, art. Catacombes.
G. SI. |lc père Marchi). Mimumrnli dtlU arli cnrijliawprim.firt. L'aninu. Riecrche mit arr/u'trfluro pu proprfo d:i Jmip rfirislinrii. Von Runiohr. IfaNrmicni Fonrftungni.
Fram Kuglcr Grjcnicnl.d.r Jfaulurjl al HnndtucS itr K unj/ijrKnffnH.
Bnitkhard. Dtr Clartmt in Ualùn.
Les rouille» faites dans les catacombes île Rome sous In direction da M. Je Roui, cl les travaux en eonrs de publication de te savant éminant, ont eclairo bien des points jusqu'alors olj!cuia dans l'histoire de l'art
312 DE Là CIVILISATION
les Ames, et la poésie, celte noble exilée, remonta au ciel, sa patrie. Quels encouragements auraient donné aux savants, des princes qui ne savaient pas lire elqui étaient incapables de signer de leur main leurs édits? Comment trouver, au milieu des guerres, des ruines, des incendies, dos massacres, la sécurité et les loisirs nécessaires à toute culture intellectuelle? L'obscurité se fit et devint de jour en jour plus profonde. Toutefois, il faut distinguer entre les invasions et les barbares. Sous les Golhs, moins grossiers et moins rudes, et qui, par politique plus que par admiration, laissèrent debout tout ce qui restait de l'ancien monde romain, il y eut encore comme un prolongement de la littérature et de l'art antique. Un prince doux, libéral, tolérant quand son pouvoir n'était pas en jeu, et n'ayant laissé, une fois sur le trône, percer que dans de rares occasions le barbare sous le roi d'Italie, Théodoric, comprit, grâce à son génie, la grandeur et l'importance de la littérature et des arls ; il encouragea les savants, il eut un lettré pour ministre, et il sut associer à sa gloire celle de deux écrivains qui ne, sont point indignes de la vieille Home, Cassiodore et BoSce.
Cassiodore, né a Squillace, fils et petit-fils de hauts fonctionnaires, décoré du consulat, comblé d'iionnours, fut successivement ministre de cinq rois golhs, vécut familièrement a leur cour, et rédigea, comme chef de leur chancellerie, leurs lettres et leurs édils. 11 avaif écrit une Histoire des Cotlis, divisée en douze livres, qui, malheureusement, ne nous est pas parvenue; c'est une perte qu'on ne saurait trop re-
EN ITALIE 313 gretler. Le recueil des discours <[u'il avait prononces dans plusieurs circonstances solennelles, le Traité qu'il avait composé sur la nature de l'âme, sonl perdus aussi. Sa Chronique du monde n'est qu'un sommaire plein d'inexactitudes et d'erreurs, une sorte de table chronologique qui, peut-être, lui a clé faussementattribuée, et sur laquelle on ne saurait le juger. Pour nous, le plus important de ses ouvrages est, sans contredit, le recueil des lettres qu'il avait écrites comme ministre. On y voit à l'œuvre un homme doux et faible, intègre, plein de sollicitude pour les lettres et ne perdant jamais l'occasion de les célébrer dans do pompeuses tirades. Son langage n'est pas celui d'un homme d'État; c'est celui d'un rhéteur qui développe a tout propos d'insipides lieux communs, dans un style sans netteté, sans énergie, sans simplicité, style verbeux et plein d'un faux éclat, qui ne semble fait que pour éblouir des barbares.
Les écrits du moine ont un tout autre caractère que ceux du ministre. Lorsque la guerre eut éclaté entre les Gotha et les Grecs pour la possession de l'Italie, Cassiodore, âgé de soixante-dix ans, las du monde et fuyant les révolutions, se retira dans un couvent qu'il avait fait bâtir sur le bord do la mer Ionienne, à Squillacc, sa patrie. Là il reprit avec ardeur les éludes qui avaient été la passion de toute sa vie; il rassembla une bibliothèque considérable, il fil copier sous ses yeux do nombreux manuscrits, et il donna, jusqu'au boutdc sa vie centenaire, l'exemple du travail d'esprit. C'est dans celte retraite qu'il écrivit plusieurs ouvrages religieux et didactiques:
des Commentaires sur les Actes des Apôtres, tes lipîtres de saint Paul, l'Apocalypse, un Traité d'orthographe, et ses Institutions divines cl humaines, dans lesquelles il prescrit l'étude des lettres profanes pour l'intelligence de l'Écriture sainte, et expose les notions de rhétorique, de dialectique, de géométrie, d'arithmétique, de musique qu'il croit nécessaires aux moines (1). Ces différents ouvrages ne contiennent le développement d'aucune idée personnelle. Ils ne sont qu'une paraphrase des idées d'autrui, de courts résumés à l'usage des ignorants. La science se fait petite à l'entrée d'une époque où on aura peu de loisirs à lui consacrer. Elle se réduit aux éléments pour se proportionner aux besoins du temps, et elle entre dans le cloître pour échapper aux orages qui bouleverseront la société civile. Cassiodore représente, par l'histoire de sa vie, cette trausition dos lettres laïques et païennes aux lettres ecclésiastiques et chrétiennes; il ferme l'ère de l'antiquité, il ouvre celle du moyen âge.
Son contempi nain lioire, plus grand à la fois par le talent et par le caractère, a exercé sur la postérité une bien autre influence. Sorti d'une race illustre, sénateur et conseiller indépendant du roi Tliéodoric, partageant sa vie entre les affaires politiques et la culture des lettres, lorsqu'il fut soupçonné d'entretenir des intelligences avec Bysance et condamné à mourir, la mauvaise fortune le trouva calme
(1) Mtaarialt Scrtpfurarom. — i a Mm* AoUtrim. — In ConHca Can-
et sorein ; il ne maudit personne; il s'enferma dans son sloïcisme et il se consola par l'espérance d'unejustification future el par la perspective de l'immortalité de l'injustice qui l'accablait et des tourments dont il était menacé. Les ouvrages qu'il avait publiés antérieurement étaient des traductions d'auteurs grecs, des Irailés d'arithmétique, de géométrie, des commentaires des œuvres d'Aristote, de Cicéron, de Porphyre. Jeté en prison, il écrivit, en attendant son supplice, son livre de la Consolation philosophique, où il déploya avec toute son âme le talent qui le place au premier rang des écrivains de l'Italie du quatrième et du cinquième sièi
Boëce n'a pas jeté les plue nouvelle, mais c'est traductions que bien des appris à connaître un des ; losophie grecque qu'ils n'i ginal. Il a servi d'intenr
î philoso-
d'aulant plus de respect par les docteurs catholiques, qu'ils le considéraient commo martyr de sa foi et qu'ils le mettaient au rang des saints.
Il est probable cependant que ce saint n'était pas chrétien. Il ne parle nulle part de l'Evangile. Héritier des philosophes, c'est sur eux seuls et sur la raison qu'il s'appuie. Il ne cite jamais ni les Pères ni les Écritures. La révélation semble ne pas exister pour lui. Dans son dernier écrit, qui est comme le testament de ses idées, lorsqu'il se recueille avant de livrer sa tôle au bourreau et qu'il contemple par delà la limite
310 Dli LA CIVILISATION
étroite de lu vie l'horizon iufmi de l'éternité, il no sort de sou cœur aucune prière au divin médiateur, aucun soupir no s'échappe de sa poitrine vers le crucilié qui console toutes les douleurs parce qu'il les résume toutes en lui. S'il eût été chrétien, c'était alors dans sa prison, lorsqu'il élail seul eu face de sa conscience, qu'il fallait s'en souvenir, c'était le moment de crier comme les martyrs lorsqu'ils entrevoyaient le ciel derrière le couteau levé sur eux ; Je suis chrétien. Cependant, si'Hoëee ne professe pas l'Évangile, on sent qu'il a vécu dans une société déjà profondément pénétrée par les maximes évangéliques, et sa fermeté stoïque est comme attendrie par une morale plus douce. Peut-être, d'ailleurs, y a-l-il un intérêt do plus à voir on lui le dernier représentant du paganisme, au milieu d'un monde déjà tout entier converti, et le spectacle de ce grand esprit refusant de s'ouvrir aux lumières de la religion nouvelle et passant d'une main si ferme le flambeau philosophique de l'antiquité aux temps modernes, n'csl-il que plus original et plus frappant.
Itoëce, précipité d'une haute position dans l'infortune, se pose cette question qui est au bout de toutes les vies : Quelle es! la destinée de l'homme 'ï C'est la Philosophie qui répond elle-même au prisonnier, tantôt parlant une prose élégante, tantôt, en fille du ciel, s'épanchanl en vers comme la poésie dont elle est sœur. La destinée de l'homme, c'est le bien qu'il poursuit ici-bas sous toutes les formes, mais qu'il ne peut atteindre. Car sa raison et son cœur, qui ont soif d'une vérité et d'un amour infinis, ren-
EN ITALIE 317 contrent à chaque pas sur la terre des bornes qui les arrêtent, cl c'est en Dieu seul que l'âme immortelle, après s'être heurtée dans ses élans au\ réalités étroites, peut trouver les satisfactions dont elle a besoin.
Mais comment se fait-il que Dieu, nous ayant créés pour le bien, permette le mal ? La mal n'est-il pas une double injustice? puisqu'il rlqigno la créature du but qui lui a été assigné, et puisque Dieu, connaissant d'avance toutes les conduiles de tous les hommes, condamne par sa prescience même les uns à Être plus malheureux que les autres ? Pourquoi les bons sont-ils si souvent persécutés? Pourquoi les méchants réussissent-ils dans leurs projets et, sans compter le succès, parviennent-ils à usurper l'estime de leurs contemporains et quelquefois de la postérité?
On ne saurait dire que la philosophie de Boëco résolve ces objections. Renvoyer et conclure des injustices de ce monde à un monde meilleur, où toute injustice sera redressée, où tout sera remis dans l'ordre, c'est répondre à la question par la question, c'est résoudre le problème par une hypothèse. Et l'on ne peut s'empêcher de demander pourquoi, si l'injustice doit avoir un terme, elle a eu un commencement. Mais il faut convenir aussi, que tout incomplète qu'elle soit, cette réponse est d'accord avec l'instinct général de l'humanité, et que si elle ne satisfait pas toutes les exigences de la raison, elle sort du fond de la conscience, comme une nécessité logique et comme une invincible espérance. D'ailleurs, ce que nous appelons des maux, sont-
cèdes maux véritables, ne sont-ce pas plutôt des épreuves passagères qui n'ont pour effet que de nous épurer et de nous conduire au bien, en nous en rendant plus dignes? Nous les imputons au hasard; mais le hasard qu'est-il, que peut-il être, sinon la coïncidence de causes que notre intelligence bornée no saisit pas? Nous en accusons Dieu . Mais la prescience de Dieu ne détruit pas la liberté de l'homme. Pour Dieu, il n'y a ni passé ni futur, son ceil toujours ouvert embrasse toute la durée, toute la succession des événements comme un point unique, et l'homme, dans la sphère parallèle où il est placé, n'en agit pas moins librement. Ainsi répond a Boëce la Philosophie, et si sa réponse n'est pus sans appel, c'est que la prescience divine et tu liberté humaine sont deux apcrccplions spontanées (jui s'imposent également à l'esprit sans qu'il puisse les concilier, deux croyances dont les contradictions apparentes ne détruisent pas pour nous la vérité absolue.
Ce qu'il y a dans l'ouvrage de Boëce de supérieur à sa philosophie, c'est son âme, c'est la grandeur qui éclate dans toutes ses pensées, c'est le caractère de l'auteur, c'est ce regard tourné vers le ciel, ce mépris des choses de la terre, celle justification de la vertu par la conscience, cette sérénité de l'homme de bien qui, à la veille de mourir victime d'une injustice, s'entretient de l'immortalité de l'âme et de l'éternité de la justice avec la postérité. La postérité a entendu sa voix. La Consolation a été beaucoup lue et souvent traduite, lille l'a été par l'auteur du roman de la Itose, Jean Meun. Elle l'a été en langue saxonne,
par Alfred, roi d'Angleterre, elle l'est encore de nos jours (1). Iîoëce est le dernier de celle forte race de sénateurs et de philosophes qui ont fuit la grandeur de Home, et sa femme, Husliciana, une Cornélie chrétienne, réintégrée dans la jouissance de ses biens par le successeur de Théodoric, illustra son veuvage par sa charité, comme il avait illustré sa vie par ses talents et sa mort par son courage.
En quittant Cassiodore et lîoéce pour Enaodins,
mais nous restons sur le même terrain. C'est encore l'éducation, la forme, les traditions païennes qui dominent chez Ennodius. En lui l'évÈquo n'effaga jamais entièrement le rhéteur.
Ennodius, né en Gaule, fut élevé à Milan. Marié au sortir du l'adolescence à une jeune fille riche, il cultivait dans une douce et élégante oisiveté les lettres et la poésie. Une douloureuse maladie l'ayant conduit aux portes du (omheau et l'ayant laissé longtemps souffrant, suscita en lui des pensées plus graves, il résolut de se consacrer à la religion et de renoncer aux éludes profanes. Il nous a laissé lo récit de sa conversion. Il se sépara de sa femme, entra dans les ordres, et après avoir été diacre pendant quelque temps, fut élevé au siège épiscopal de Pavie, en 1!)0. Dès lors il se trouva mêlé à plusieurs des grandes alïaires de l'Église. Il assista à un synode
11) Voj-cî 11 ii^ccnLc traduction île M. Jndicia 'la Miramlol (IfWl), nveu l'iiuniiliiction qui |>«V«!c, i-l un cxi-iilkut nrlidu.k- M. l'rivw.l-1'urjdol sur Eoece, Juris les
3ao de la Civilisation
important tenu à Rome, y prit la défense du pape Symmaque contre son adversaire Laurent, et rédigea en partie les actes mêmes du synode. Il fut envoyé deux fois à Constant inople par le pape Hormisdas, pour plaider devant l'empereur Anastasc la cause de la religion catholique contre l'arianisme, et il sut, grâce à son habileté et à son honnêteté, conquérir et garder, an milieu des épreuves les plus difficiles, l'estime générale. Il mourut entre 51 Cet 521.
Ses œuvres peuvent se diviser en deux parties, suivant l'époque de sa vie à laquelle elles appartiennent. Celles de sa jeunesse sont exclusivement profanes. Ce sont des dérlaniations ou des exercices do rhétorique sur différents sujets, quelques discours prononcés soit par lui soit par d'autres personnes qui leshii avaient commandés, enfin, la plupart de ses poésies. Ses poésies sont loin d'être chastes, elles puisent leurs inspirations aux mêmes lieux que celles de Catulle, elles en ont la libre allure sans eu avoir la grâce, et l'amour qu'elles chantent n'est autre que l'amour sensuel, Cupidon, fils de Vénus. Les œuvres chrétiennes d'Iïnnodius comprennent quelques discours, celui entre autres qu'il prononça à Home, au retour de sa mission eu Orient; un panégyrique de Théodoric, lu en présence de ce prince, et dans lequel l'hyperbole do la louange n'a d'égale que l'cntlure du stylo; la vie de saint lipiphane, évêque de Pavie, et un grand nombre de lettres. Pas plus dans ses lettres que dans ses autres ouvrages, Ennodius n'a réussi à être simple. Son langage est
EN ITALIE 321 plein d'allusions mythologiques et de réminiscences païennes, et à force de prétentions et d'efforts, atteint souvent à une obscurité profonde. Doué d'un esprit vif et pénétrant, Ennodius a su conduire de grandes affaires et n'a pas su les exposer. Ses pen- «•W iiiuii<jij--u( il ■■rijin.-.lii*, -l »"U >-> ■ l.i |.>i.dur, barbare et affecté.
Un fait me frappe dans l'état littéraire de l'Italie sous la domination des Gotlis : c'est le petit nombre d'ouvrages de théologie et de polémique sacrée qu'on rencontre. Ce fait, sans parler des causes générales que nous avons exposées plus haut, tient à deux causes particulières : à ce que lus grandes hérésies des siècles précédents, hérésies pour ainsi dire éternelles, l'Arianisme et le Pélagianisme, soulevaient moins de tempêtes et avaient déjà suscité des réponses qu'on jugeait inutile de répéter, et à ce que le dogme et la morale chrétienne, après les éloquents ouvrages des Pères, brillaient d'un éclat trop vif pour qu'on crût nécessaire d'en entreprendre encore l'apologie. Le mouvement des idées s'était ralenti dans l'Enlisé. Cl 1 u'élail plus par des discussions qu'on pouvait étendre l'empire de la religion cl convertir les barbares. Il fallait agir et parler à leur imagination. C'est à ce besoin nouveau que répondirent deux choses nouvelles : l'institution des moines et les légeudes.
On a déjà pu remarquer que les seuls écrivains qui méritent de fixer notre atlenlion avaient été mêlés activement aux aU'aires. Les temps étaient trop malheureux et les esprits trop troublés pour qu'on n. 2t
songeât à cultiver les lettres pour elles-mêmes. La plume n'était plus qu'une arme aux mains de ceux qui savaient la tenir. Ce ne sont pas les ouvrages de Cassiodore et de Boëcc qui ont exercé alors la plus profonde influence et qui ont rendu les plus grands services aux lettres; ce sont les quelques pages dont se compose la règle de saint Benoit. Ces quelques pages où l'esprit politique et législateur de l'ancienne Rome se retrouve tout entier, ont créé des légions de colons qui devaient porter partout l'idée et la parole chrétienne, et les innombrables couvents qui ont été tour a tour les pépinières de l'apostolat et l'asile de la science.
Ce n'est pas non plus dans les ouvrages des poules, dans ceux d'Ennodius ou dans ceux d* A rater, dont Y Histoire des Apôtres, écrite en vers, fut lue publiquement, à plusieurs reprises, dans la basilique de Saint-Pierre-aux-Liens, et par l'ordre du Pape conservée à titre d'honneur dans les archives de l'Église romaine; ce D'est pas dans ces ouvrages qu'était la vraie poésie. On n'y trouve ni les vives émotions, ni les élans de l'âme qui se communiquent de l'auteur au lecteur, ni même le charme délicat qui tient à l'allure aisée et à l'élégance du style; et les applaudissements avec lesquels ils étaient accueillis par les contemporains prouvent seulement la décadence du goût. La véritable poésie, une poésie nationale, celle du cœur et celle du peuple, naissait alors et resta longtemps enfermée dans les légendes, qui sortaient elles-mêmes, pour la plupart, des couvents.
Les légendes sont le récit plus ou moins merveil-
leux d'une vie de saint, dé martyr, d'évèque, de moine, écrite dans un but d'édification. Leur nom vient de l'habitude où l'on était d'en donner lecture à certaines heures, dans les réunions pieuses. Elles ont été la nourriture spirituelle du moyen Sge et forment à elles seules une vaste bibliothèque.
Plus l'ignorance est grande, plus le merveilleux a d'empire. Les peuples et les individus acceptent les miracles dans la mesure môme où ils sont étrangers à la science. La nuit engendre les fanlûmes. Que si les temps sont troubles, si la société présente le spectacle de grands vices et de grands désordres, les hommes aiment à échapper, par l'imagination, aux misères qui les entourent. Ils se consolent par l'idéal de la lourde obsession de la réalité, et ils s'estiment heureux, courbés qu'ils sont vers la terre, d'entrevoir par moment, ne fût-ce qu'en songe^ un coin du ciel.
Accueillie avec enthousiasme, la légende est écrite avec enthousiasme et avec foi. L'auteur admet volontiers tous les miracles, car il n'est pas rare qu'il^n ait eu sous les yeux. Il ne rejette aucune vision ; car, vivant sous l'influence habituelle de certaines idées, il voit souvent lui-même ces idées prendre, pendant son sommeil, une forme palpable, un corps. D'ailleurs il y a, entre les légendaires, le point d'honneur et la concurrence. C'est à qui aura eu, dans son couvent, le moine !e plus saint ; c'est a qui aura eu, dans les chefs de son Église, l'évêque le plus pieux. Le couvent, l'Eglise, deviendront alors l'objet d'une vénération plus grande, de pèlerinages plu3 nombreux
et de donations plus abondantes. On sera plus visité, plus considéré et plus riche.
Les légendes auront un résultat plus important, celui de faire pénétrer dans les masses la morale évangélique et de réformer les mœurs après avoir converti les esprits. Il ne fallait pas des arguments subtils pour agir sur des barbares grossiers. C'eût été perdre son temps quo de faire avec eux de la métaphysique; il fallait leur raconter des miracles, parler à leur imagination, non à leur raison, et leur montrer des exemplaires vivants de bonté, de candeur et de charité, en face des vices, des fourberies, rie l'égoisme qui composaient le train habituel du monde. Les vertus dont un leur déroulait le tableau suscitaient d'autres vertus. Les légendes, en même temps qu'elles étaient un prolil matériel pour l'Église, éiaient une consolation et un profit moral pour les populations.
En Italie comme en Gaule, les personnages légendaires du sixième au dixième siècle, sont souvent choisis parmi des évèqucs ou des abbés puissants. C'est la grandeur terrestre plutôt que la pauvreté et l'humilité qui ouvrent les voies à la canonisation. Cependant, ce fait ne devient dominant qu'après la conquête des Franks, lorsque la féodalité ayant matérialisé l'Église, les évéehés et les abbayes ne sont plus qu'une sorte de fiefs, exploités sans pudeur par des barons. Én Gaule, les écrivains légendaires témoignent expressément ou laissent percer dans leurs écrits, un plus profond mépris pour l'antiquité, qu'ils ne connaissent pas. On sent qu'ils s'adressent a une
société moins polie, qu'ils ont subi l'influence d'un milieu plus barbare. En Italie, l'antiquité romaine est plus présente parsesruincs, par ses monuments, par ses traditions, et elle inspire un respect involontaire à ceux même pour lesquels elle a le moins d'attraits.
L'antiquité! Elle existait déjàsous les Goths. L'âge d'or de la littérature latine était loin ! 11 y avait cinq et six siècles que Virgile et Cicéron avaient écrit, e.t l'imprimerie n'existant pas il se glissait dans les textes, à mesure que les copistes devenaient plus ignorants et plus grossiers, des fautes, des altérations nombreuses. On recherchait déjà les manuscrits anciens comme plus corrects, et des lettrés consacraient leur science et leurs loisirs à comparer et à discuter les différentes versions, travail obscur, mais qui devait nous conserver des chefsd'œuvre, et qui était le préliminaire obligé d'une renaissance.
Sous la domination des Golhs, les derniers rayons du soleil couchant projetaient encore sur l'Italie quelque éclat littéraire. Avec les Longobards nous entrons dans une nuit profonde, et c'est à peine si, de loin en loin, quelque étoile brille d'une pale et fugitive lueur. Les lettres, les arts, sont de moins en moins cultivés; la barbarie étend sur cette terre si féconde de l'Italie, son manteau de plomb, et pas une fleur ne naît parmi les ruines accumulées, La nation, repliée sur elle-même, semble devenue étrangère à toute culture intellectuelle, et le peu de vie
morale qui reste en elle s'est réfugié dans l'Église. L'Église seule continue à lutter et à écrire. 11 n'y a plus de littérature laïque. Un seul liomme attire les regards de la postérité. C'est un Pape. Et connue un monument solitaire au milieu d'uue lande déserte, son isolement contribue à le grandir, quoiqu'on ne puisse lui refuser les caractères de la vraie grandeur.
Saint Grégoire, né a Rome, d'une illustre famille, et soumis dès l'enfance à la discipline des fortes éludes, était parvenu, jeune encore, à la dignité de préfet de Rome. La mort de son père l'ayant rendu maître de ses actions el d'un patrimoine considérable, il renonça au monde, bâtit plusieurs' couvents en Sicile et en Italie, et prit la robe de moine. Il fut successivement diacre de l'Église romaine et ambassadeur à Constanlmople. Sa mission accomplie, il était retourné avoc bonheur à sa cellule ; mais le peuple l'en arracha et lui imposa, malgré ses vives répugnances et son amour pour la relraite, la Papauté, devenue va-' cante par la mort de Pélage, en 590.
La postérité a donné a Grégoire le nom do Grand. Il l'a mérité autant par son courage que par ses vertus. Ce n'est pas ici le lieu de raconter l'histoire de son pontificat. J'en ai esquissé ailleurs les traits principaux. On sait comment il tint tète aux Longobards, leur opposant tantôt les armes, tantôt les négocialions; avec quelle charité il prodigua les ressources de l'Église pour nourrir les pauvres, pour racheter les captifs; comment, sans perdre de vue l'Italie, il étendit sa sollicitude au monde entier, envoyant partout des missionnaires ; comment il veilla à la
.i i ii:u"J !:,■
EN ITALIE 327 pureté des mœurs ecclésiastiques, et prépara à la Papauté, en se faisant le serviteur de tous, l'ère de la domination universelle.
Ses actes sont plus importants que ses livres, et au bout do toutes ses paroles il y a un but poursuivi. Ses Homélies sont les instructions faites aux Romains pendant son épïscopat. On y sent le retentissement des événements qui s'accomplissent autour de lui, et on y entend gronder l'écho des guerres longobardes. Ses Dialogues sur la Vie et les Miracles de saint Benoit, sont l'œuvre du moine qui raconte la gloire de l'ordre auquel il appartient, et qui, animé du plus ardent prosélytisme, tâche de frapper vivement l'imagination des barbares et des classes serviles, en mettant sous leurs yeux un type de perfection chrétienne. Ses lettres contiennent les ordres nombreux donnés pendant toute la durée de sou administration, et fournissent les plus précieux renseignements a ■l'histoire. Son Guide des Pasteurs traite des devoirs du clergé. Son Livre sur Job, commencé au temps où il était apochrysaire à Conslantinople, et terminé à Rome, renferme a côté d'une explication littérale du texte sacré, une exposition allégorique qui s'y rattache par des liens plus ou moins étroits et des considérations morales qui ne s'y rattachent pas du tout, et qui lui ont fait donner le titre de Moralia. Les préceptes que donne saint Grégoire sont clairs et simples. Ils ont pu avoir leur utilité, mais ils ne dénotent ni une grande imagination, ni un esprit profond, ni une saisissante originalité. Ses interprétations théologiques sont empruntées à saint Augustin, qu'il cite
de préférence, quelquefois à saint Jérôme el à saint ■ Ambrotse. Ses vues en général sont pratiques, et c'est par le cité moral, non par le côlé métaphysique, qu'il aborde les questions. Ses livres, d'ailleurs, en véritable homme d'action qu'il élait, n'ont a ses yeux qu'une importance secondaire. Aucune préoccupation littéraire no s'y trahit jamais. Et, bien qu'il écrive plus correctement que ses contemporains, il affecte de traiter la langue on vassale et de fouler aux pieds la grammaire. Ajoutons qu'il proscrit l'antiquité grecque et romaine comme païennes, et ne recommande pas d'autre lecture que celle des Pères. II est en cela do son temps. Les préoccupations religieuses et matérielles sont trop grandes pour ne pas tout absorber. L'ennemi était aux portes; il fallait, avant tout, combattre, vaincre et sauver la foi.
C'est à Grégoire le Grand que s'arrête, dans l'É- . gliscj l'élaboration du dogmo catholique. On ne saurait dire qu'il y ait rien ajouté; mais tout en s'en tenant aux idées des Pères qui l'ont précédé, il les a plus d'une fois précisées el il les a fait entrer dans le Credo de l'Église, il a fixé de môme le rite et la liturgie. Des croyances jusqu'alors lloltantes sur la grâce, sur la pénitence, sur le mérite des bonnes œuvres et de la foi, ont été par lui introduites pour toujours dans le Symbole catholique, où elles étaient destinées à se préciser et à se développer encore, mais d'où elles ne sont plus sorties. Il n'a rien innové, mats il a arrêté le plati île l'édifice el l'a fait resplendirau\ yeux. Plus que tous ses prédécesseurs, il a contribué par ses paroles et par ses actes à faire
Digiti^pd by ■
EN ITALIE 329 du siège épiscopal do Rome le centre des évêchéB et à lui conquérir lu prima lie absolue.
Saint Grégoire, qui avait écrit lies légendes, devint après sa mort un héros de légende. Son biographe, Jean Diacre, raconte une foule de miracles qu'il accomplit pendant sa vie ou qui s'accomplirent sur son tombeau. Ces récits merveilleux retracent presque tous, sous une forme allégorique , des actes réels de son pontificat, et célèbrent sa générosité, son zèle pour la vie monastique, sesHultcs contre l'arianisme.
Après lui, nous ne nommerons personne. Il est l'individualité, la plus saisissante et le seul grand homme que nous rencontrions pendant les deux siècles de la domination kmgobardc. Saint Colomhan n'appartient pas à l'Italie; car s'il y a fondé le monastère de Bobbio, c'est trois ans avant sa mort, et sa vie s'est écoulée en France. Les titres de saint liamien sont douteux. On n'est pas même certain de l'existence d'Anastase le bibliothécaire, et l'opinion la plus vraisemblable est que, sous son nom, il faut comprendre toute une série d'écrivains, c'est-à-dire la suite des historiographes des papes. Jean de Ravenne, secrétaire habile des exarques, puis des empereurs, qui excellait a traduire lo grec en latin et le latin en grec, et qui fut condamné par l'empereur Justinien à être enfermé vivant entre quatre murs, est plus célèbre par son supplice que par ses vers. Il n'y a qu'un seul poète, c'est Fortunal. Mais si Forlunal est né dans les environs de Trévisc, il a vécu en France, à Poitiers dont il fut évèque, et l'Italie n'a rien à revendiquer de ce versificateur courtisan et gaslro-
Dlî LA CIVILISATION
norno, administra tour habile du couvent de Sainte- Radegondc, vivant doucement choyé entre deux abbesses, et toujours prôt a célébrer, dans le môme style pâle et plat, tous les actes de ses royaux patrons. Nous ne trouvons ni philosophe, ni jurisconsulte, ni historien qui mérite une mention. Les lettres se réfugient dans les écoles, où les premiers éléments sont seuls enseignés. On est réduit même à se demander s'il y eut des écoles, et la science est si rare, qu'on voit un grammairien, Félix, devenir l'objet des faveurs de Ctmibert, et recevoir de lui, en signe d'honneur, un bâton orné d'argent.
Quand l'Italie passa de la domination des Longobards sous celle des Franks, il y avait deux siècles qu'aucun encouragement énergique et intelligent n'avait été donné à la culture des lettres et des arts, et la grossièreté des princes n'avait pas été sans influence sur les progrès de la décadence. Charlemagne, bien qu'il n'eût pas reçu une éducation savante et qu'il passai une partie de sa vie dans les camps, sentit toute l'importance de la science et Ht do grands efforts pour lui imprimer un nouvel élan. Dans chacune de ses expéditions, il conquit des lettrés en même temps que des provinces, et il ramena successivement il sa suite Pierre de Pise, Paulin d'Aquilée, Paul Diacre, Théodulf, Alcuin. A coté de sa cour de hauts barons, il se composa ainsi une cour de savants, et dans l'intervalle de ses glorieuses chevauchées, il s'en entourait volontiers, aimant à les interroger sur le sujet do leurs études , leur adressant les mille ques-
lions que suggéraient ù son grand esprit !o spectacle du monde et l'expérience d'une vie agitée, leur demandant des conseils, leur exposant ses vues et les associant à son énergique tentative d'une rénovation scientifique. Le zèle de Charlemagnc fui couronné de succès. Les écoles se multiplièrent; de nombreuses bibliothèques se formèrent, et on vit surgir un mouvement littéraire important. Mais ce mouvement ne survécut pas à l'impulsion qui lui avait donné naissance ; né de la volonté d'un homme de génie, il était trop factice pour être étendu et durable; il se concentra au centre de l'Empire sans rayonner dans les provinces, et c'est à peine si l'Italie en ressentit un léger contre-coup. Il ne produisit rien d'original, et l'éclat qu'il eut dans le royaume franc, tint surtout à lu réunion en un seul faisceau des gloires auparavant disséminées sur un plus vaslo territoire.
De même que Charlemagnc avait, recueilli, en politique, l'héritage des empereurs d'Occident, c'est vers une renaissance et une imitation de la littérature antique qu'il poussait les esprits, Co n'était pas le prince frank cl le descendant des rois barbares qui aspirait à faire éclorc une littérature germanique, c'était l'héritier de la couronne d'Auguste qui voulait reprendre les traditions interrompues de l'ancienne Rome et renouer les liens qui avaient été brisés. Du reste, les langues modernes en étaient encore au bégaiement de l'enfance. Elles avaient besoin d'être triturées encore pendant longtemps par ce travail anonyme et interne qu'il est si dillicile d'étudier eu elles, avant de pouvoir être écrites.
Il fallait que les conceptions abstraites, les idées nées do la civilisation pénétrassent profondément les esprits, avant do trouver des signes, des mots pour les représenter, avant d'arriver au point où elles pourraient être exposées. Et ces langues fussent-elles parvenues à ce degré d'avancement, il n'appartenait point à la protection du prince d'en faire jaillir des littératures nouvelles ; car les littératures n'éclosent pas par une fécondation artificielle. Elles sortent, comme les langues mêmes, des entrailles des nations, de leurs instincts, de leurs épreuves, do leurs passions, de leur tempérament- et de leur cœur.
On fit beaucoup de vers en Italie au temps des Carolingiens ; mais dans ces vers je ne trouve jamais d'inspiration, jamais l'expression spontanée des sentiments qui oppressent les ames. Ce sont de froides expositions scientifiques ou des récits rhythmés, qui ne diffèrent de la prose que par le tour plus prétentieux des périodes et par l'observation plus ou moins scrupuleuse du mètre ou de la quantité. Les poètes sont des évéques, des savants, ceux qui connaissent assez la langue pour écrire en vers. Ce n'est pas là la poésie, ce n'en est que l'écorcc. S'il y a quelque part une étincelle de poésie à celte époque, c'est dans les hymnes composées pour les églises, chants de triomphe ou tendres implorations dans lesquelles l'idée religieuse s'exprime parfois avec une vraie grandeur.
La théologie, beaucoup plus importante, l'est beaucoup moins en Italie que dans !e royaume frank et dans les pays germaniques. Dans les paya germa-
EN ITALIE J33 niques, les discussions relatives à l'adoptianismo, qui exigeait un double baptême, à la Trinité, à la Cène, et surtout à la prédestination, témoignent d'une grande activité d'esprit et de préoccupations élevées. Elles passionnent les écrivains, elles soulèvent d'ardentes polémiques, elles vont jusqu'à remuer les multitudes. Il n'eu est pas ainsi en Italie. En dehors de l'hérésie des iconoclastes, dont nous avons vu les conséquences politiques et dont le dogme austère était repoussé par les vives imaginations et par les tendances artistiques de la race romaine, on se borne à des commentaires plus ou moins savants des Pères de l'Église, et eu particulier de saint Augustin. On ne discute pas la doctrine, ou se contente de l'exposer et d'en déduire les conséquences. On commente, on analyse, on reproduit par fragments les grands auteurs des temps passés. On ne s'élève à rien d'original. Quant à l'exégèse des livres saints, co n'est ni une critique savante des textes, ni la critique des idées ou des faits historiques. Elle se borne à de simples expositions allégoriques écrites dans un but d'édification. Ce n'est qu'en France, avec A'cuin, qu'on trouve un véritable mouvement philosophique, une érudition classique, et ù côté de l'élude de saint Ambroise, de saint Chrysostûiue et des Pères, celle de l'antiquité païenne, grecque et lal'ne.
Ce sont les mêmes hommes qui cultivent la théologie et la poésie, Théodulph, Pierre de Pise, Paulin d'Aquilée. En lire un, c'est les lire tous. Sous les nuances qui les caractérisent, on trouve au fond une grande uniformité. Trop préoccupés des
modèles qu'ils imitent, ils ne laissent point transparaître, dans leurs ouvrages, les diversités de leur esprit et de leur caractère, cl l'originalité manque à leur style comme ;\ leur pensée. Paulin d'Aquilée, le plus célèbre d'entre eux, mérite la réputation de science dont il jouirait auprès île sis contemporains ; mais il manque d'élégance et d'élévation, cl son apologie versifiée de la religion cluélicmie, si goûtée an huitième siècle, n'est pas plus lisible aujourd'hui que son Traité sur le baptême. Claude, évoque de Turin, que la Friture avait donné à l'Italie en échange de ïhéodulph, avait compilé quelques travaux relatifs à la question dus images; mais ses ouvrages, qui furent combat lus et condamnes en France, furent à peine connus en Italie et n'y exercèrent aucune influence.
Comme la théologie était, à culte époque, la science par excellence, c'est d'elle qu'on faisait dériver toutes les autres. Toutes les recherches, dans les diverses branches des connaissances, n'avaient pour but cl pour résultat que de déduire les conséquences des principes qu'elle avait posés. Dans ce champ étroit, l'esprit peut déployer encore uue grande puissance, mais il no saurait atteindre à aucun résultat important. La science qu'on enferme dans un cercle inflexible est condamnée à la stérilité cl à l'impuissance. Pour elle, la première condition 'du progrès, c'est son affranchissement. Il existe cependant à Florence un monument remarquable des sciences mathématiques au neuvième siècle : c'est un nlmanach dans lequel sont consignées des observations astro-
ES ITALIE
nomiques importantes, qui dépassent de beaucoup le niveau général des connaissances en Occident à la môme époque, et qui rectifient en plusieurs points les erreurs du calendrier Julien. Peut-être cet almanach est-il un ouvrage des Arabes, qui venaient de s'établir en Sicile.
Il n'y a pas de siècle, pour sombre qu'y soit l'état des lettres, qui n'ait l'ambition de se racontera la postérité. Sous les Carolingiens, la féodalité ayant fait naître une foule de petites sociétés dans la grande, chacune d'elles voulut avoir son histoire, et l'histoire devint multiple. Chaque couvent avait un ou plusieurs moines chargés de ta conservation de ses litres. Ces moines étaient dans l'habitude de consigner sur un registre les événements qui pouvaient intéresser leur ordre ou leur maison, la date et les circonstances des donations qu'on leur faisait, des privilèges qu'on leur octroyait. Leurs registres présentaient plus ou moins d'intérêt, suivant que le couvent avait joué un rùle plus important ou que Ie3 rédacteurs avaient été plus diligents ou mieux informés. Écrits au jour le jour, œuvre en quelque sorte impersonnelle des généralions de moines qui tenaient tour à tour la plume, les uns ne sont guère qu'une aride nomenclature , les autres, surtout à l'époque carolingienne, où les couvents ont acquis une véritable importance politique, prennent un grand développement et deviennent des chroniques étendues. On y trouve, avec des renseignements précieux, l'expression d'autant plus fidèle qu'elle est plus naïve, des sentiments qui animaient alors une partie très- nombreuse de la so-
ciélé, le clergé. Mais il ne faut point demander à dos hommes ignorants, écrivant dans des siècles ignorants, d'envisager les événemenis d'un œil exempt de préjuges, ni de dépasser l'horizon étroit dans lequel s'écoulait leur vie.
A côté et au-dessus dos chroniques ecclésiastiques, l'histoire politique continuait à subsister, mais pâle, décolorée, ne pénétrant point dans le vif des événements, n'en déroulant pas la suite et n'en exposant pas les détails qui, seuls, dessinent la physionomie d'une époque et on facilitent l'intelligence. Telle est VHuloire des lœngobards, de Paul Diacre, abrégé incomplet qui a amassé plus de nuages qu'il n'a répandu de lumières, et dont lo plus grand mérite est d'clro lo seul témoignage qui nous reste de celte époque obscure. Paul Diacre écrit comme le chancelier d'un roi. Il raconte l'histoire des princes, non celle d'un peuple ; et déjà, au moment où il les peint, les Longobards ont été complètement transformes par leur contact avec les ltoiuains.
Les invasions germaniques n'uni jamais exercé, en Italie , lu même influence qu'en Gaule; aussi l'Italie n'a-t-clle pas eu, comme la Gaule, son Grégoire de Tours. Un historien do la ISarbarie lui a manqué. Soit que les Uomains, aspirant sans cesse à reconslruire l'Empire et niellant en lui leur idéal, aient jugé que le spectacle qu'ils avaient sous les yeux ne mérilait pus d'être reproduit, soit qu'ils n'eussent pas dépouille assez complètement leurs habitudes de rhéteurs pour exposer naïvement ce qui se passait autour d'eux, ils ne nous
ont laissé aucun tableau fidèle et complet des invasions, et ce n'est que dans les premiers chapitres de Jornandcs qu'on trouve un abrégé d'anciennes traditions ou sagas germaniques.
Les vies de saints, do martyrs, de grands docteurs, qui avaient préoxislé à l'époque carolingienne, prirent à celle époque un développement proportionné au nombre des couvents qui s'élevèrent, au nMe politique que conquit le clergé, à Pinfluenco qu'il obtint dans le gouvernement de la société. Lo double désir de mériter les bonnes grâces de leurs supérieurs et d'attirer sur leur maison les largesses du peuple, poussait les clercs à célébrer les louanges de leurs évèques et de leurs abbés, et à raconter les miracles des martyrs et des saints dont ils possédaient les reliques. Chaque jour, l'imagination populaire d'un côté, la plume des moines de l'autre, ajoutaient des pages aux légendes, cette épopée infinie des premiers temps du moyen âge, bien plus riche, du reste, dans les pays germaniques, où l'amour du merveilleux était plus vif cl les peuples plus grossiers.
Au dixième siècle, au milieu des essais impuissants que fait l'Italie pour fonder une monarchie nationale, le rôle des évèques grandit encore, l.a vie de Ralhier nous offre le tableau agité d'une existence épiscopale à celle époque. Elle n'est qu'un long combat. Obligé de se prononcer entre les princes qui se disputent la couronne, Ralhier est tour à tour déposé ou replacé. Il passe du couvent au palais épiscopal, du palais épiscopal à la prison. Il ne lutle pas seulement contre les princes, mais contre son propre clergé ii 2S
et dans un double but, pour le soumettre pins étroitement à son autorité et pour en épurer les mœurs. Dans celte lutte et au milieu de ces vicissitudes, Balhier montre une force de caractère qui dégénère souvent on violence, une ardeur qui l'entratne dans toutes les intrigues et tous les orages; à la fois brouillon et emporté, ne sachant ni gagner ni garder les sympathies, incapable de tout tempérament, marchant à son but en brisant les obstacles, aussi rigide d'ailleurs pour lui que pour lesaulres, vertueux au milieu d'une Église corrompue, esprit élevé quoique bizarre et savant si on le compare aux évoques contemporains.
Né à Liège en 896 et consacré à Dieu dès sa jeunesse dans le monastère voisin de I.aubes, où il s'était livré avec ardeur à l'étude des auteurs sacrés et profanes, Rathier vint en Italie au moment où Hugo, Arnolpuc, Berenger, s'y disputaient la couronne. Nommé évoque de Paviepar l'un des prétendants, il fut après la défaite de son parti emmené prisonnier à Milan puis de là exilé à Corne. La paix du cloître sembla lui souriro un instant. Il retourna à Laubcs. Mais il n'y resta pas longtemps ; il obtint l'évèché de Vérone, le perdit, passa en Allemagne, fut nommé : a l'évèché de Liège, se vit enlever cet évècbé par un parti qu'il avait mécontenté, rentra an couvent, fut replacé une dernière fois sur le siège épiscopal de Vérone, se vit encore contraint do le quitter devant une opposition unanime de son clergé, et finit par aller mourir obscurément en Belgique.
Ses œuvres ne sont que le commentaire de sa vie.
VÂgonistkon, écrit en prison à Pavie, esl un traité de morale où il passe en revue les devoirs particuliers au* hommes de tout âge et de tout élat. Il y expose et y discute l'opinion d'un grand nombre d'auteurs sacrés et profanes, et cette discussion prouve en faveur de sa mémoire, car il n'avait alors à sa disposition qu'un seul livre, la Bible. La partie la plus caractéristique est te IV et le V livre, dans lesquels il traite des rapports de l'Église avec l'État, chercho tes moyens de relever la puissance de l'Église, se demande quelle conduite doivent tenir les évèques pour étendre leur autorité, et conclu! qu'ils doivent chercher à épurer les mœurs des prêtres et réunir de fréquents synodes. Celte réforme du clergé italien le préoccupait vivement; c'est toujours le Nord qui a tenté de réformer le Midi- Dans un ouvrage sur le mépris des canons, qui porte un titre bizarre, Livre du perpendiculaire ou Visiontfun , homme pendu avec d'autres à la Potence des voleurs, dans son 1 littéraire de Hathier allant à Rome, il revient sur le même sujet, il reproche aux clercs italiens leur corruption, il les accuse d'avoir non pas seulement une, mais plusieurs concubines, et de brûler des mêmes amours que les bergers de Virgile, Comment faire cesser ces scandales? Il n'y a qu'un moyen, c'est de donner à l'évêque un pouvoir absolu sur son clergé, et de lui laisser l'entière disposition des dîmes et des revenus ecclésiastiques de son diocèse,- qui seule réalise ce pouvoir absolu. On comprend quello résistance le clergé oppose à ces prétentions. Il veut rester indépendant. Des luttes
violentes s'ensuivent, et Ratlner consacre plusieurs écrits à l'apologie de sa conduite. Lorsqu'il passe de la polémique il la théologie, on senl qu'il n'est plus sur son terrain. Sa verve se refroidit, son style devient plus obscur et son exposition plus languissante. Il y a dans ses œuvres politiques (1) beaucoup plus d'intérêt pour la postérité que dans son traité de la transsubstantiation.
L'épiscopat en Italie a des tendances essentiellement politiques. C'est moins dans l'Église que dans le siècle qu'il cherche son influence. Les perturbations sociales sont si profondes, qu'elles entraînent et absorbent tout. Voici un contemporain de Itathier, Atton, éveque de.Vcrceil, dont la vie est beaucoup plus épiscopale, beaucoup moins politique, et cependant son livre le plus important est un traité de l'oppression de l'Église, dans lequel il expose les souffrances du clergé, la position précaire des biens ecclésiastiques. Seulement comme, il est moins remuant que Ralhier et plus disposé à se plaindre qu'à attaquer, il n'accuse pas, il invoque les princes, il leur demande de faire cesser une situation dont ils sont la première cause.
Ainsi il y eut sous les Gotha, avec Cassiodore, Bouce , Jornandcs , comme un dernier écho des grandes voix de l'antiquité. Sons les Longobards, saint Grégoire mérita bien des lettres, et si ses outil JHuorila laler (juiim (?ulft(r. il dtrlrm. J|«%fff<-m libtr. — Dt Clericis libi tMUttfU. — Folumr" pttptnilicuforum RofAirff FfrMMJlf tri tiim cujujrfam ofjunii cumuliis imifri! lu /(jim Ijlruuii; Ad llubrrlum Pamtnsem cpticopum de conltmptu çanonum.
vragcs ont tous les défauts do la décadence, on y trouve aussi la marque d'un grand esprit. Mais autour de lui et après lui les ténèbres se font. Elles deviennent de plus en plus épaisses. A aucun point do l'horizon on ne découvre aucun astre. Le niveau intellectuel semble s'abaisser, et aucun auteur n'exerce une grande influence sur ses contemporains et no laisse après lui une trace profonde. L'auditoire manque à leur talent, et ils manquent de talent pour se créer un audiloire. Un livre n'est puissant qu'à condition de trouver un écho dans l'âme de ses lecteurs, cl la littérature n'est une force que chez les nations lettrées. Le petit nombre d'ouvrages qui voient le jour sont pleins de puérilité et d'ignorance; aucun ne s'élève au-dessus du médiocre. On laisse dépérir l'héritage des siècles passés. L'inspiration et l'originalité manquent absolument.
Quand les hommes ue trouvent pas autour d'eux des circonstances favorables au développement de leurs facultés, ceux qui ont reçu en partage les plus grands talents ne peuvent les déployer; comme les vaisseaux qui, faute de vent, sont condamnés à rester au port, ils demeurent oisifs, ils ne se livrent point à des études que personne n'honore et qui ne mènent point au succès. Les esprits s'affaiblissent alors et s'abaissent; les fables remplacent l'histoire, le merveilleux lu science, les jeux de mois l'éloquence. Il y a encore des moines qui copient des manuscrits et qui composent d'extraits faits sans choix dans les anciens auteurs des ouvrages sur des sujels pieux. On trouve des notaires, des avocats, des juges qui ont les con-
Daissances rigoureusement nécessaires a l'exercice de leur profession et qui écrivent des diplômes on détestable lalin ; mais que nous sommes loin de ces orateurs qui faisaient la gloire du forum romain, et de ces savants jurisconsultes des derniers siècles de l'Empire, qui eussent racheté, s'il était possible, par la profondeur et l'étendue de la doctrine, la bassesse trop fréquente, hélas! do leur caractère. Les rudiments des sciences subsistent, mais les sciences sont sans lustre et sans éclat. On enseigne la grammaire, la rhétorique, la métrique. Où sont les poëtes, où sont les orateurs, où sont les écrivains corrects?
Les malheurs du temps, l'incertitude de l'avenir, le découragement général des flmes, le déFaut de protection, sont les causes principales qui expliquent celte décadence; mais il y en a d'autres qui, bien que matérielles et secondaires, ne manquent pas d'importance. Les révolutions et les invasions avaient déplacé les fortunes. L'ancienne aristocratie avait été ou dépouillée ou appauvrie. La nouvelle était, en grande partie, composée de Germains, qui mettaient tout leur mérite dans la force et dans l'exercice des armes, et n'avaient pour les lettres que du mépris. Le reste de la population n'avait ni le loisir ni le goût des études. Le prix des livres était inaccessible au plus grand nombre, et celle cherté tenait à deux causes, à la rareté du parchemin, qui a eu pour conséquence de faire gratter ou laver beaucoup de manuscrits pour y remplacer l'ancien texte par des textes nouveaux, et à l'extrême difficulté de trouver des copistes intelligents. Il n'y avait de bi-
EH ITALIE. 343 bliothèqucs que dans les couvents. Le cadeau de quelques livres était un cadeau princier, enregistré par l'histoire et quelquefois inscrit sur le marbre, pour en transmettre le souvenir à la postérité. Il est faitmention, dans la Vie (TÉtienne K(88G), des livres qu'il donna il l'église de Saint-Paul ; dans la Vie de saint Âthanase, évèquo de Kaples, do ceux qu'il donna à son église. L'épitaphe de Pacifique signale comme l'un des plus importants services qu'il ait rendus à la religion, les deux ceut dix-huit manuscrits qu'il légua à la cathédrale de Vérone, dont il était archidiacre; et celle d'un cardinal do Sainl- Clémcnt, à Rome, rappelle aussi le don qu'il avait Tait à celle église d'un exemplaire de l'Ancien et du Nouveau- Testament (713). La rareté des instruments de travail s'ajoute donc encore aux autres causes qui expliquent la décadence des lettres à cette époque, cl la stérilité dont l'esprit humain est frappé semble un irrémédiable abaissement.
Comment les Italiens, après une telle chute se sont-ils relevés assez vite pour surpasser déjà au douzième siècle les autres nations de l'Europe dans l'étude du droit et de la médecine, dans la culture des sciences et des beaux-arts et reprendre la primauté dont ils avaient été un instant dépossédés? D'où vient qu'à une décadence si profonde, ail succédé chez eux une si prompte et si brillante renaissance? La première cause qu'on en découvre, c'est la précocité du mouvement libéral qui donna naissance aux communes et aux républiques, et qui, en rendant à la nation une conscience,
lui rendit une voix. Mais celle cause si importante, dont nous expliquerons plus lard l'action et la portée, n'a point agi seule. 11 en est une autre plus obscuro et qui a eu aussi son inlluence. Je veux parler de la persistance des études littéraires, qui fut plus grande sur le sol italien qu'ailleurs, et qui en y entretenant un plus grand nombre de foyers de culture, y cntretinl par là même plus de germes de rénovation. L'ilalio, toute foulée qu'elle fût, conserva sous l'entassement do ses ruines des traditions littéraires plus vivoecs, cl les débris de la science antique y restèrent debout comme les colonnes mutilées des temples.
Le règne de Tlséodoric ne changea rien aux anciennes institutions. Ce barbare illettré protégea les lettres, il voulut faire de son petit-fils un savant et prit pour ministre un des derniers écrivains latins, Cassiodore. Sous lui les écoles ne furent point fermées, et les chaires payées par le Trésor public continuèrent à être entourées d'élèves nombreux qui y venaient étudier comme autrefois la grammaire, la rhétorique, le droit. L'ordre des études, la nature des exercices étaient les mômes, c'étaient les mômes sujets de déclamalions et de barangues, les mômes tbômes de poésie. Les lectures el les couronnements publics étaient conservés, el l'on vit souvent l'Église ouvrir ses nefs, comme autrefois la basilique, il quelque poêle heureux que saluaient les applaudissements de ses contemporains. 11 en fut sous les autres rois golhs do même que sous Théodoric. Alhalaric, dans une de ses lettres au sénat, ordonne que les appointements
EN ITALIE 345 des professeurs soient régulièrement pavés, et nous voyons Cassiodore déplorer dans la préface d'un de ses ouvrages qu'il n'y ait pas de cours publics pour la littérature sacrée de même que pour la littérature profane. L'enseignement ecclésiastique n'était pas négligé pour cela; il était donné d'une façon toute privée par les prêtres qui réunissaient autour d'eux des jeunes gens pour les instruire dans les saintes écritures, leur faire lire les Pères et les docteurs et les former à la prédication. Les conciles avaient fait un devoir au clergé de cet enseignement (I).
L'iuvasion des Longobards fit a la Haute-Italie uno condition si triste, que la civilisation y sembla décapitée d'un seul coup et que la barbarie se répandit jusque dans les parties do la Péninsule qu'ils n'avaient point soumises. Les Romains épuisèrent toute leur vigueur à lutter contre les envahisseurs, et saint Grégoire, tout grand esprit qu'il était, ne put pas faire beaucoup en faveur des lettres. Il fonda l'école des chantres, qui se divisait en deux : celle de la basilique de Saint-Pierre, et celle de Saint-Jcan-dc- Latran, et lui assigna une dotation en terres. Mais rien ne prouve que dans cette école l'élude des arts libéraux marchât -de front avec celle de la musique, et les sentiments de Grégoire autorisent à penser le contraire ; car ce pieux pontife, dans son zèle pour la religion, excluait comme dangereuse l'étude de l'antiquité sans voir qu'elle était le seul foyer
où aurait pu se rallumer dans sa pureté l'amour de la science et la flamme de l'éloquence, et que pour rendre quelque activité et quelque grandeur aux esprits,, il fallait étendre leur horizon et non pas le rétrécir. Mais si Grégoire n'institua pas d'écoles nouvelles, il ne détruisit pas les anciennes. Son biographe nous apprend qu'il avait dès son enfance étudié suivant l'ordre ancien, la grammaire, la rhétorique et la dialectique. Nous savons d'un autre côté que quand Charlemagne fit, en 771, sa première entrée à Home, les élèves des écoles étaient dans le cortège envoyé à sa rencontre, chantant des hymnes et portant des palmes (1). lit comme enlre Grégoire le Grand ot Charlemagne il n'est nulle part fait mention de la suppression ni du rétablissement des écoles, et qu'on ne rencontre aucun événement qui ait pu amener l'une ou l'autre , on peut en conclure que les écoles n'avaient pas pendant cet intervalle cessé d'exister a Home.
I.es Longobards, tout barbares qu'ils élaient, ne tardèrent pas à subir eu plus d'un point l'influence do la civilisation qu'ils foulaient brutalement aux pieds. Ils se firent les disciples des Romains, dont ils étaient les maîtres. Des écoles s'ouvrirent chez en\. On trouve au septième siècle, à Milan, un enseignement public sous la direction de l'archevêque Benediclus Crispus, et dans la première moitié du huitième siècle, deux prêtres faisant des cours dans l'école épiscopalc do Lucques. Les rois longobards,
(1) VllaS. Ong.,JohBa, Diacoui; cl Anutaa. KM. •» Adriano,
les ducs longobards de Rénévent prennent des surnoms latins cl honorent les savants. Et l'historien de cette époque n'est pas un Romain, mais un Longobard élevé dans le palais royal et disciple de Flavien, qui l'avait été lui-même du grammairien Félix, favori du roi Cunibert.
Dans les villes grecques du midi de la Péninsule, les institutions antiques se maintinrent mieux encore, l'habitude du luxe entretint un reste d'art, et on ne peut croire que l'instruction publique y fut plus négligée qu'en Lombardie, où il était prescrit aux curés d'enseigner tous les enranls de leurs paroisses et où il y avait par conséquent des écoles trèsélémentaires, il est vrai, non-seulement dans les villes, mais jusque dans les moindres bourgs (1).
C'est à Rome, c'est en Italie que Charlemagne sentit redoubler son ardeur pour les sciences et son désir d'en relover le niveau dans son empire. C'est d'Italie qu'il ramena des maîtres pour la jeunesse franque, Pierre de Pisc, Paul Warnefricd, Théodulf, Paulin, plus tard patriarche d'Aquilée. Lui-même se mit à leur école, il les réunissait autour de lui, il leur adressait des questions sur l'astronomie et la religion, il se faisait lire par eux l'histoire et les Pères. Ces réunions savantes, auxquelles la plupart des grands de sa cour et des membres de sa famille assistaient sous un nom d'emprunt, tiré de l'antiquité sacrée ou profane, n'étaient point comme on l'a cru une véritable école de cour organisée sur des bases qui devaient la faire
|1) Uuntori, intiqaUat , III, 811, rt «ut.
durer. Mais dans leur libre allure elles ne laissaient pas de répandre, le goût des sciences, elles les mettaient en honneur, et amenaient la création d'une bibliothèque palatine, hase cl modèle de beaucoup d'autres.
Charlemagne aurait voulu créer des génies comme il créait des institutions Cl des royaumes, et faire participer tout son empire au mouvement littéraire qu'il suscitait aulour de lui. Il ordonna à tous les couvents et à toutes les Églises épiscopales d'ouvrir des écoles, de cultiver et d'enseigner les lettres, le chant, le calcul, de former des bibliothèques, d'y réunir et d'y copier les anciens manuscrits (1). Alcuin était en quelque sorte son ministre de l'instruction publique. Suivant l'ordre qu'il avait fait adopter, l'enseignement des écoles avait trois degrés : l'éthique, comprenant la grammaire, la rhétorique et la dialectique ; la physique, c'est-à-dire l'arithmétique, l'astronomie, la géométrie, la musique ; et enfin la théologie. Non content de cet enseignement supérieur, Charlemagne recommandait de prêcher souvent le peuple en langue vulgaire ; il faisait composer des catéchismes en langue germanique, dont plusieurs nous sont parvenus (2). Il voulait que tous les sujets de son Empire pussent réciter le Symbole et l'Oraison Dominicale, et il ordonnait aux misai do contraindre par le jeûne et les coups de bâton, ceux qui ne sauraient pas ces prières
(1) Cap»., nnn. Ï87. H-, 789.
(S) Grimrn, Slglk^it. Berlin, 18i>. — (Manitou ta Col faltr almatoiûclii? IA pUautu. IJilauiiJlu ùt Chrill golcs lui. '/
31 il
par cœur, à les apprendre (1). Il aurait désiré davantage, il aurait voulu ouvrir dos Écolos dans tous les villages, comme Théodulf d'Orléans l'avait fait dans son diocèse (2), et plusieurs conciles, obéissant à son impulsion, décrétèrent a plusieurs reprises l'établissement do cet enseignement primaire gratuit et universel.
Pour l'Italie il n'avait point ù y importer celle institution, car c'est a elle qu'il l'avait empruntée, comme il lui avait emprunté des maîtres pour le haut enseignement.
Cliarlemagno mort, les écoles ne sont pas négligées. Un concile d'Aix-la-Chapelle, de l'an 810, un autre concile do Paris, de l'an 729, traitent de la surveillance dont elles doivent être l'objet de la part des évèqucs, tant sous |o rapport de la doctrine que sous le rapport des mœurs. Un rescrit d'Eugène II, de l'an 82(ï, contient pour Home des dispositions analogues. Eu 823, l'empereur Lolhaire rend un décret sur l'instruction publique en Italie, il se plaint de la décadence dans laquelle elle se trouve, il parle de son désir 'de la relever, il s'adresse aux maîtres pour réveiller leur /.èle, et il décide rétablissement ou la concentration dans huit villes situées dans les
joiuniis «lUtrttigiiiititr, <[liû.I m>-ïi iw-lri filin q'i^.ipii prcviilçnnt ut im perficinlur et comilt'.- •iiiiilltt'r ailjuvcnt si (iiii'.ium nrj.'.ram velint Iinljorn uilhocconslringoro|'(i[Hi]n[ii 11'. ita ilifcinl. . <Cap,, Km. May. Aquisyriin.j tnn. 804, cap. n. — Apad Fcrtz, III, 130.) (2) Id„ Otà , ann. BOï, II et 12 cap. (
différentes parties de la Péninsule, d'écoles centrales destinées à recevoir les élèves de ces villes et des pays environnants. S'il n'est pas question de Rome dans ce décret, c'est que le soin des écoles y était naturellement réservé aux papes. Nous avons déjà cité le rescrit d'Eugène II ; en 8o3, Léon IV promulgue un autre rescrit conlirmalif par lequel il dispose que si l'on ne trouve pas, conformément à la volonté d'Eugène II, des docteurs capables d'enseigner les lettres et les arls libéraux auprès des évôcliés et dans tous les lieux où on le jugera nécessaire, il faut au moins que nulle part l'enseignement des Écritures et les instituteurs ecclésiastiques ne fassent défaut (I).
Parmi les troubles qui signalèrent en Italie la chute de la dynastie carolingienne, cl au milieu de l'anarchie du neuvième et du dixième sieclu, alors que les ténèbres paraissent le plus épaisses, les écoles ne disparaissent pas. On trouve citées toutes celles des grandes villes autour desquelles gravitent les autres, Verccil, Milan, Bologne, Parme, Modène, Naples, Rome, Sienne (2).
En 930, Alton, évèque de Verccil, ordonne aux prêtres de son diocèse de recevoir auprès d'eux les enfants de leurs paroissiens et de les instruire avec soin. Les écoles sont si peu mortes, qu'on constate
{1) Vojcz Mansi, CoIlKl. COwfl., XIV, I00B, 1014.
(2) Rullicriiu, Oj*r.,419. — Alto Vcrctsllenfii, CijjiiV,, 61. — Jluratori, Scrfel., IV, n. — Affo, Storfo M Par™. -Miimtori, A*!*,., lH, 1SS6. — Plis:!, Storis i>' !'«.:ori ili Sinon. — Mnntori, Scrrp. VUa S, Allumai. — Jobnn. Uiac. Ong., 11, VU., cnp. S.
même une lutte sourde entre les écoles laïques et les écoles ecclésiastiques; et nous voyons Itathier, évêque de Vérone, Gumpold, évoque de Mantoue, et plusieurs de leurs collègues, s'élever contre les grammairiens au nom de la théologie dont ils sont les représentants et dont ils défendent la prééminence. L'Anonyme de Salerne nous apprend qu'il y avait, à la fin du neuvième siècle, vers l'un 870, Irenle-deux philosophes, c'est-à-dire trente-deux professeurs, à Bénévent. Dans ce nombre, il y en avait certainement qui n'étaient pas attachés à l'enseignement des couvents. Enfin, il existe quatre diplômes de la fin du dixième siècle et du premier quart du onzième siècle, où figurent comme parties ou comme témoins des professeurs laïques (1).
L'enseignement ecclésiastique devient prédominant. Les cathédrales ont leurs écoles presque toujours sous le portique, comme si les nefs n'étaient point assez vastes pour la parole qu'elles jettent à tous les vents. Les papes et les évèqucs font dus efforts aussi grands et plus multipliés que les rois pour répandre libéralement l'instruction autour d'eux. Les écoles des couvents, -qui n'ont jusqu'à présent pour elles que leur milité, vont bientôt être entourées d'éclat. Le Mont-Cassin, Farfa, Casauria, Novalese, sont des pépinières fécondes. Ils grandissent etf silence dans dos labeurs ingrats, destinés plus tard à avoir une histoire et à s'illustrer par leurs grands hommes.
(1] Voyci; GitHbrecht, Ih Uituanm SlwHb, npud ftafcu uwfif *ri, in-4", p. 17. BïTol., 1S15. — Omiiain. Un Écoles tu tlaHt.
Cependant, nous continuons à trouver, parmi les laïques, des classes lellrées, 11 y a des médecins laïques au huitième, au neuvième et au dixième siècle, chez les Longobards, à Home, dans le midi de la Péninsule, qui sont ies ancêtres de l'école de Salerne, et quant aux avocats et aux notaires, les ebartes de toutes les époques attestent l'existence de celte race inextinguible.
Ainsi, la trace des écoles est faible, du cinquième au dixième siècle; mais on la suit encore depuis les derniers écroulements de l'Empire romain jusqu'à la première renaissance du moyen ;lge. On a trop l'habitude de faire des abîmes en bistoire. Il n'y en a pas, même en!re les époques séparées en apparence par les révolutions les plus radicales. L'avenir tient toujours au passé par une trame plus ou moins visible, Iramo qu'aucuu effort ne saurait briser. Un siècle est (ils de ceux qui le précèdent par l'éducalion, par les mecurs, par tin béritasc de vertus et do vices qu'il peut accroître ou transformer, mais qu'il ne saurait répudier. C'est ce que nous venons devoir pour les lelircs, c'est ce que nous allons essayer de montrerpour la langue.
[.es langues italienne, française, espagnole, portugaise, roumaine, ont entre elles des analogies qui prouvent une origine commune, lilles sortent toutes do la langue latine. Mats quand et comment sontelles nées? Sous quelles influences se sont-elles détachées de leur souche primitive? Comment sont-elles arrivées à se différencier entre "elles? Quelles ont été les phases de leur développement progressif? Voilà ce qu'on ne peut mettre en pleine lumière, car il n'existe pas de monuments, et quelquefois il ne resle pas môme de traces des langues lorsqu'elles sont à leur état embryonnaire, et au moment où elles surgissent dans l'histoire et se fixent dans un livre, elles sont déjà adultes et formées, lilles n'apparaissent que tout armées, comme Minerve quand elle sort du front de Jupiter, et nulle oreille ne retient les bégaiements de leur berceau. On peut cependant, par l'analyse des éléments dont elles se composent, et par la comparaison de leurs grammaires et de leurs vocabulaires, arriver à des résultais certains sur leur parenté, leur origine, les diffère u tes sources auxquelles elles ont puisé, et retrouver les étapes principales do leur histoire, comme la géologie retrouve les périodes principales de la formation du globe par l'examen des couches qui le constituent. Rappelons d'abord quelques principes.
3Ô4 Dli LA CIVILISATION
L'instinct des peuples, dans la création des langues, obéit aux mêmes lois que la raison humaine dans la création de la science. Le premier coup d'ceil que l'homme jette sur le monde est un coup d'œil d'ensemble; le premier système par lequel il cherche à se l'expliquer n'embrasse que quelques traits généraux. Ce n'est que peu à peu et lentement qu'il descend de ces hauteurs et de ces généralités toujours vagues, à une étude minutieuse el patiente des détails. Thaïes précède Arislote. Les langues commencent de même par être synthétiques. Elles deviennent plus analyliques à mesure qu'elles s'éloignent de leur berceau.
Les langues synthétiques ne disposent que d'un petit nombre de signes, et comme des signes peu nombreux seraient insuffisants à exprimer toutes les nuances do la pensée humaine, elles y suppléent par le grand nombre de formes que revêt successivement chacun d'eux. Elles ont ainsi, avec des éléments beaucoup plus simples, une organisalion, un système grammatical beaucoup plus compliqués, et, tout en paraissant très-riches, elles sont quelquefois très-pauvres au fond; car c'est le nombre des idées qui fait le nombre de mots, et les peuples qui les parlent peuvent avoir très-peu d'idées.
A mesure que les langui!.- vieillissent, plusieurs de leurs formes disparaissent pour èlre remplacées par un mot ou signe spécial qui exprime plus licitement le mémo sens que la forme disparue, et ainsi elles se simplifient sans s'appauvrir. L'adjectif qui, primitivement el dans un grand nombre de cas, était
EX ITALIE 3ô5 contenu dans le subslaiilil", s'en sépare, devient distinct do lui. Les pronoms personnels et relatifs donnent naissance ù l'article. Le verbe s'ïssocic pour marquer pins clairement quelques-une de ses temps ou de ses modes, un verbe amitiaïie et des conjonctions. Les rapports des noms entre eu* , c'est-à-dire les cas, au lieu d'èlre 'evpnmés par des désinences, le sont par des prépositions. C'est là lu marche progressive de décomposition que suivent ordinairement les langues, le travail interne qui s'opère en elles avec le temps.
Tant qu'une langue ne s'élève pas à la dignité d'idîome écrit, il n'y a pas, il ne peut pas y avoir parmi les hommes qui la parlent, de graodes différences do culture, et tous ayant ù peu près les mêmes idées se servent à peu près dn même vocabulaire. Cependant si celle langue est répandue sur un vaste territoire, des dialectes légèrement nuancés naissent dans les différentes provinces, suivant le caractère de ces provinces et les occupalions habituelles des peuples qui les habitée t. Dans cette période primitive de leur existence, les langues tendent déjà à devenir analytiques; car elles ne vivent, comme tout ce qui est humain qu'à condition de se transformer. Mais leur transformation est lente, parce que le peuple qui les parle fait peu de progrès, et diilicile à constater parce qu'elle est le résultat d'un travail incessant et collectif, qui laisse peu de traces et qu'aucun esprit ne songe à observer et ne peut encore observer faute de monuments.
Quand les langues commencent à être écrites,
elles se fixent peu à peu sous la plume el dans les ouvrages des Écrivains; des classes lettrées apparussent qui aspirent a parler comme les bons auteurs écrivent, el dès lors on voit dans le même pays se former sur deux lignes parallèles deux langues différentes, . quoique sœurs, qui tout en se faisant des emprunts mutuels et en suivant la même pente, s'éloignent pourtant de plus en plus l'une de l'autre. Sous l'influence de certaines conditions sociales et principalement dans les Étals aristocratiques, il peut se faire que la différence entre la langue savante et la langue vulgaire d'une même nation devienne trèsprofonde. An contraire, dans les États démocratiques, quand la distance qui sépare les classes de la société est petite et que les rangs sont à chaque instant changes et confondus, la langue vulgaire tend de plus en plus a se fondre dans la langue savante, et, sur ce point comme sur tous les autres, le niveau se fait. Lorsqu'à !a suite d'une conquête la langue écrite du peuple vaincu disparaît, si la langue des vainqueurs ne la remplace pas, on voit souvent la langue vulgaire du peuple vaincu la remplacer, s'élever d'idiome parléàla dignité d'idiome écrit, el, une fois devenue langue savante, donner naissance à son tour à une nouvelle langue vulgaire.
Ces lois générales de la formation des langues sont celtes qui ont présidé à la formation de l'italien, et l'ont avec les siècles tiré du latin.
Le lalin ne fut d'abord que le dialecte d'une petite peuplade. Il s'étendit avec Home dont il partagea les destinées. En s'étendant, il rencontra sur le sol de
UN ITALIE U57 l'Italie plusieurs autres tanguas: l'osque ci ic volsque, avec lesquels il devait avoir assez de ressemblance, puisqu'on joua à Home, dans ces deux langues, jusqu'après César, des comédies populaires appelées Atellanes; le sabin el l'ombrien, qui n'étaient pas non plus sans affinité avec lui; l'étrusque el le gaulois qui en différaient profondément, mais qui pourtant appartenaient à la famille des langues indo-européennes ; le grec, et enfin le ligurien, dont on considère yéiivriilemeiil le basque comme un dérivé.
Lorsqu'on étudie les plus anciens fragments qui nous sont parvenus de la langue latine, on y trouve l'existence ou la trace de plusieurs formes qui n'existent plus dans le latin classique, deux cas, le locatif et l'instrumental, qui plus tard sont exprimés par des prépositions, el la suppression.de beaucoup de consonnes finales indicatives des cas, suppression qui devait être de règle générale dans la langue parlée, car elle est encore très- fréquente chez les premiers poêles, tels qu'Ennius et Nœvius. A mesure que la littérature s'enrichit, la langue se fixa, se régularisa, plusieurs des anciennes formes tronquées furent rétablies, et la langue aristocratique et littéraire se distingua plus nettement de la langue vulgaire.
Rome fit pénétrer sa langue chez tous les peuples qu'elle vainquit, la langue vulgaire dans les campagnes par les colonies de vétérans qui s'y établirent, la langue littéraire dans les villes pari'admiuislration, lajusticc, l'armée, les écoles. Ce travail d'assimilation commencé plus lût, poursuivi plus activement et plus longtemps en Italie qu'ailleurs, y eut des résul-
tais plus complets. Les anciens idiomes de la Péninsule, en général peu éloignés du latin, disparurent peu à peu e( ne subsistèrent plus (pie dans quelques cantons reculés des montagnes ou à l'état do débris et mélangés dans des mesures différentes à la langue latine vulgaire qui déjà, suivant l'accident des localités el les éléments divers qui l'avaient pénétrée, se divisait a son tour en plusieurs dialectes.
C'csL lu loi commune îles langues qu'elles se modifient en môme temps et par les mêmes raisons que les idées des peuples qui les parlent, en vertu de la force intime qui les fait vivre, aussi bien et plus encore que par les emprunts qu'elles fout au dehors. Le latin littéraire n'a point échappé à celle régie générale. Il y a loin d'Ennius a Pétrone, de la prose de Cicéron à celle de saint Augustin. Après les premiers bégaiements et les rudes essais des époques primitives, vinrent deux ou trois siècles de pleine floraison, puis la décadence. Mais, même au temps des grands classiques, la pureté du latin n'était point partout égale. Il n'était ni parlé ni prononcé de mémo dans les différentes parties de la Péninsule italienne. Chaque localité avait un accent et des expressions particulières qui s'éloignaient du type parfait de la langue, et qu'il était souvent difficile aux plus savants de répudier après les plus longues études. C'est ainsi que les puristes contemporains de Tite-Live trouvaient dans son style des (races du dialecte parlé a Padouc. C'est ainsi que certains mots étaient prononcés tantôt d'une manière conforme à leur orlho- S-Taphe, tantôt d'une manière différente, par exemple
ipse, qui hb prononçait ordinairement mais pua loujours isse (1). Enfin, sans parler des erreurs grammaticales que commettent partout les classes îl- Icttrf-cs, erreurs qui ne sont pas toujours une déformation, mais quelquefois le maintien des formes antiques, les paysans et les ouvriers, outre les expressions qui leur étaient propres, donnaient souvent aux mots de la langue savante, lorsqu'ils la parlaient, un sens que ces mots n'avaient point. Le mot parentes, qui, en latin, signifie les père et mère, avait dans la bouche du peuple la signification beaucoup plus étendue qu'a en français le mot parents, et eu italien le uiol paretili. Outre que le peuple parlait mal, il prononçait mal, et entre autres défauts, il avait généralement celui de donner à la diphlongne au le son de o, prononciation vicieuse qui est devenue plus lard la règle dans une langue dérivée du latin, le français (2).
Aux eauses naturelles de corruption que toute langue porte en elle, vinrent s'en ajouter pour le latin deux autres, nées de son extraordinaire expansion. Ce fut d'une part le prodigieux mélange des peuples dans l'Italie même, où l'on accourait de tous côtés, comme à la source de toutes les fortunes, et où chaque peuple apportait ses locutions inexactes et sa prononciation défectueuse. Ce fut d'autre part la transplantation du latin qui, eu's'étendantavcc la domination romaine, perdit de sa pureté dans les con-
{11 Snelonu, Awjuil., cap. H.l.
(ÎJ Quinlilien, lit. 1, cap. VI, — Vairon, De Ungua JaJhu, lih. V, VI. — S. Hieroiiim., Ci F.tsi-hirlc, cap. iv. — Htuntorl, DiatHaUoiui.
360 DE Lâ CIVILISATION
trécs barbares, dont il devint la langue et modifia son caractère même, avec les grands écrivains qui sur ta terre étrangère lui imprimèrent celui de leur race. Celle transformation devint plus radicale avec le développement du Christianisme. 11 fallait des mots nouveaux pour exprimer des idées nouvelles ; l'auditoire s'était élargi. Il ne s'agissait plus de parler à un public restreint et choisi, mais à la foule, aux ignorants. La langue avait besoin a la fois de s'enrichir et de se simplifier. Les Pères, les apologistes, les auteurs ecclésiastiques s'efforcèrent de faire passer en elle le symbolisme cl les hardiesses orientales de la Bible, et y introduisirent des néologismes qui auraient fait frémir le goût el révolté une oreille antique. On trouve des incorrections tros-graves dans les inscriptions païennes des premiers siècles de notre ère; mais les inscriptions chrétiennes en fournissent des exemples plus nombreux encore, elles fourmillent de solécismes el de fautes d'orthographe.
Les barbares, on envahissant l'Italie par grandes masses, y précipitèrent la décadence du latin el finirent par en amener la chute, non qu'ils l'aient extirpé tout d'un coup, ou no fait pas ainsi violence à une langue, mais ils firent disparaître les conditions qui seules auraient pu lui permettre de subsister. Une fois établis dans le pays, ils sentirent le besoin, pour régler la condition des vaincus qui étaient incomparablement plus nombreux qu'eux, d'apprendre le latin. Mais ils l'apprirent et le prononcèrent mal ; ils n'apprirent le plus généralement que le dialecte
EN ITALIE 361 vulgaire, et celui-ci, nu milieu des efforts qu'ils faisaient pourse faire comprendre des anciens habitants et des etlbrls que faisaient les anciens habitants pour se faire comprendre d'eux, marcha rapidement vers une forme plus analytique el plus simple. Le latin resta la langue officielle ; mais comme, par suite de l'anarchie et du changement des conditions sociales, la littérature fut de jour en jour moins cultivée, et les écoles moins nombreuses et moins fréquentées, il ne put pas rester un idiome savant et fixé. Il s'y glissa des expressions populaires, des incorrections. La langue vulgaire fit irruption en lui, et enQn s'étendant chaque jour davantage, elle finit par s'élèvera son tour à la dignité de langue écrite, comme d,eux branches sorties du même tronc dont l'une meurt au moment où l'autre va fleurir.
A partir de l'époque de la domination longobaide, on trouveà chaque instant dans les diplômes (1) les expressions, les formes, la grammaire, les tournures de !a langue qui portera plus tard le nom d'italienne ; plusieurs mots sont détournés de leur sens propre et ancien et prennent un sens nouveau; les noms qui désignent des portions de terre ou du petites localités, beaucoup de noirs d'hommes et surtout de surnoms sont déjà tout italiens. On remarque un emploi tout à fait vicieux ou une négligence complète des désinences. Celles du nominatif en us el de l'accusatif
(1) Ceus que nous wona cités durs !« livret IV et V fournissent des exemples tres-lu]iii!irci:x .1rs sltiiMtiuiis que subit h celte époque lu langue InUnc
en um disparaissent presque, el sont généralement remplacées par la désinence en ode i' ablatif singulier. Pour prévenir la confusion qui naîtrait de celte suppression ou de celte confusion des désinences, on change la règle de la construction, latine, et l'on adopte la règle des langues romanes qui place ordinairement le sujet, c'est-à-dire le nominatif, avant le verlie, et l'accusatif, c'est-à-dire le régime, après; on a recours à des prépositions; enfin on fait un emploi plus fréquent des pronoms, qui commencent à se décomposer dans l'article défini et indéfini. Le pronom itte. Ma, Mi, Mie, donne naissance aux articles lo, la, te, de Morutn eofl toro, de Mi ou Mita, lui. Dans un diplôme de Cbarlemagoe, de l'an 808, on trouve ces mois: Inde percurrenle in la Veggiota et alia parle de la Veggiola usque Castelliotte. On lit dans une formule de Marculf : Meut constat antedicta vMa ab ipso principe lui fuisse concessa. Les prépositions ab, ad, de, devenues les signes des cas, sont accolées à l'article, en attendant qu'elles se fondent avec lui, La difficulté d'employer régulièrement les formes des verbes commence à donner uaissance aux verbes auxiliaires. Des mois particuliers à l'italien apparaissent, el déjà en 75(i on voit poindre la prononciaiion italienne dans le mot Zenone écrit Tienone. Moins les scribes et les nolaires savent le latin, plus ils y introduisent d'expressions, déformes de la langue vulgaire. Pour eiiN, à un certain moment, le latin est déjà presque uno langue morte (t).
(1) Nous sivuiis un monument pnWeui do la lncguc parldc en Prniico au
On a prétendu que l'italien était né du mélange du latin avec les langues des peuples germains qui ont envahi l'Italie. S'il en était ainsi, le latin aurait dû par des emprunts progressifs se modifier peu à pou et devenir, par une transition presque insensible à force d'être ménagée, un idiome nouveau. Or rien desemblablc n'eut lieu. Le latin littéraire et le. latin vulgaire continuèrent a subsister parallèlement, l'un parlé de moins en moins, l'autre parlé de plus en plus, et à l'époque où la langue vulgaire, sous le nom d'italien, commençait à être écrite, le latin continuait à l'être. Il l'était môme plus correclement qu'aux époques précédentes. Les œuvres de saint Anselme, de Pierre Lombard, de Gratien, qui ecrivcnt"au douzième siècle, sont beaucoup plus correctes que celles des écrivains du septième et du dixième siècle, et il y a entre les diplômes des deux époques la mûme différence qu'entre les livres. De plus, la langue italienne est née multiforme. Elle s'est divisée dès sa naissance en un grand nombre de dialectes divers, quoique parents. Or, si elle était née du mé-
■ «vaut. inquiiiiL Dmuiavïr el poilir ine d000t,6i «hurtie cisl mcon frn.Iro
■ Knrlo clin mliiii[]j: >■! in i-ailli 1111:1 :■<.-:•, .-i .'util oui pur lireil Mil fcuitro
■ "ilï;.r di-l, ill 0 rjuLrl il mi ii'.lre si fini'!. Kl uli I.iiillii-r plaiil liuni]iiniil
lange du latin avec lus langues germaniques, les différences des dialectes italiens entre eu.\ tiendraient toutes à l'introduction plus ou moins abondante des mots et des formes germaniques, et comme il n'en est rien, il faut chercher lu raison de ces différences ailleurs. Où la trouver, sinon dans la diversité" même des dialectes qui 6laïenl nés à une époque inconnue et bien antérieure un sein même de lu langue latine vulgaire (II?
Il y a une démonstration pins directe encore et plus décisive de l'origine de l'italien. J'ui déjà dit que les langues romanes ont la même analomic, c'est-à-dire la même grammaire, et que leur vocabulaire est, au fond, le môme. Chez elles les éléments grammaticaux du discours sont tous tirés du Lutin par lu même procédé de décomposition ; les désinences indicatives des cas sont remplacées par les mêmes prépositions et li's mêmes articles ; les pronoms personnels sont les mêmes; dans la conjugaison, ee sont les mêmes auxiliaires qui ont été employés, les
(1) L'opinion de l'existence d'uni ancienne Innpis vnlgiini «a It*J», coiltempornine „u peu s'tn faut .lu lutin, t'i ntri, peu i\ p;-n, en Alitai, est devenue l'ilaticn, celte opinion, .l.'jii Smi«c nu .piin*ièine siècle par Léonard» Brunei ti Aretioo, exagérée pur le cardinal Ueniun [Prou, 1. 1 (,
(part, i, liu. Il), .uni* non pin r..jetfc nWuiiie.nl par Tîrabosclil
rnius, pnrmi lesqjic^ je ni. 1 fou^ulo ,lo liut 1.'-. plus illustres: Tehii-ioI (IMiiif il l,i erlgint, de la tangua (i di la littérature IMUtuut), M. J.-J. Ampcra IKurrndlMn ili Jn (jinyif fmnrrrist rf l/rV.iuon , M. "Dieu [lirommo- Kt d<r remanbcnni SarselUn]. A propos des premiers ouvragée écrits cil Inutile iLiiiciin--, js ruvîi;ii.lriii sur lu qu'i-liou --i iir.ére-îunte .le lu forma-
mômes temps qui les mêmes lemps < tique. Ces langues dans tes conformil line, mais dans len seulement dans le; même dans les d elles contiennent t muns qui n'appart donc l'histoire not langues romanes es
ic svnlliétique, me plus analynon-seu!ement ; lu langue laecelle; et nonsvntaxc, mais ologiqaes; car de mots comn littéraire. Si
irtte
quelct tnl du
que d
vul-
ns aulorisés à conclure que toutes les autres en sont Également sorties. Or, c'est ce qu'on ne saurait nier pour la langue roumaine ou moldovalaque (i).
On sait que la Dacio, le pays des Moldo-Valaques, reçut sous Trajan , dans les premières années du second siècle après Jésus-Christ, des colonies romaines, et que vers la On du troisième siècle, lorsque l'iimpïre, menacé au cœur, fut obligé de restreindre ses frontières, elle fut abandonnée il elle-même et cessa d'avoir des rapports avec la Métropole, Les invasions germaniques passèrent auprès de la Dacie sans y pénétrer, et plus lard, lorsque les Slaves l'eurent conquise, ils ne réussirent point à lui imposer leur langue. Les descendants des vétérans romains continuèrent à parler l'idiome do leurs pères, sauf quelques mots nouveaux qu'ils empruntèrent à leurs maîtres. Or cet idiome, la langue moldo-valaquo,
(1) Yoja M. Elgard Qilinct, La lîmimalw.
3611 DIS LA CIVILISATION EN ITALIE ayant beaucoup de caractères qui lui sont communs avec les aulres langues néo-latines, il esl évident que les langues néo-la lînes n'ont pas emprunté ces caractères aux langues germaniques, cl qu'elles devaient les avoir avant le contact des Germains avec la civilisation romaine, lit comme elles ne peuvent tenir du latin les caractères qui constituent précisément leur différence d'avec le latin, on esl forcé de conclure qu'elles les tiennent de la langue parlée en Italie par le peuple, et portée en Gaule, en lliérie, en Dacie, par les colons, c'est-à-dire du latin vulgaire, leur source commune.
L'Italie n'a donc presque rien emprunté aux langues des peuples qui l'ont soumise, et elle est restée, dans sa langue comme dans ses mœurs, comme dans l'art et dans la littérature, toute romaine. Nous nous en convaincrons de plus en plus, a mesure que nous avancerons dans l'étude de son histoire.
FIS DU UKUXlfcMl: ÏOU 'IE ET FIE LA PUOCtïHl TSRTIK