PRÉCIS HISTORIQUE DE LA PÉRIODE DES TSARS
Préliminaires de l'émancipation. — Avènement et règne de Jean III.
— La primauté commerciale passe de Novgorod à Moscou. — Révolte et soumission de Novgorod. — Jean III secoue définitivement le joug des Tartares. — Destruction de Saraï, — La Russie s'agrandit.
— Jean III prend le titre de grand -prince de toutes les Russies. — Vassilii le Brave succède à son père, Jean III. — Avènement de Jean IV, fils de Vassilii ; régence de la princesse Hélène. — Jean IV législateur et conquérant. — Conquêtes de Kazan et d'Astrakhan. — Division forcée des chevaliers livoniens. — Répression sanglante de la rébellion de Novgorod. — Conquête de la Sibérie. — Caractère de Jean IV, devenu le Terrible. — Théodore, fils de Jean IV, mis sous tutelle. — Irène, sa femme, et Boris GodounoflF, son beau-frère. — Conquêtes en Finlande. — Soumission de la Géorgie et du Caucase.
— Assassinat de Dmitrii, fils de Jean IV. — Mort de Théodore; la dynastie de Rurick s'éteint sur le trône. — Boris Godounoff est proclamé tsar de toutes les Russies. — Habileté et sagesse de ce souverain. — Première apparition d'un prétendant, le faux Dmitrii. — Il envahit le territoire russe. — Mort de Boris et de son fils Théodore. — Le faux Dmitrii entre à Moscou. — Son mariage avec Marie Mnyszek. — Sa mort. — Élection du prince Vassilii Chouisky comme tsar.
— La Russie envahie par les étrangers. — Un nouveau prétendant, le brigand de Touchino. — D'autres prétendants. — Vassilii Chouisky détrôné. — Interrègne. — Sigismond III, roi de Pologne, impose aux Moscovites son fils Wladislas comme tsar. — Pillage de Moscou par les Polonais. — Anarchie. — Novgorod propose le trône des tsars à Philippe de Suède. — Zaroutsky ravage le Midi. — Réaction nationale ; Kosma , Minime et le prince Dmitrii Pojarskoï. — Influence du clergé. — Délivrance de Moscou et de la Russie. — Assemblée générale des députés de tous les pays. — Élection de
Michel Romanoff. — Son règne réparateur. — Le tsar Alexéi Mikhaïlovitch. — Sa sagesse, son habileté. — Il recule les frontières du pays. — Ses guerres avec les Polonais et les Suédois. — Son œuvre comme législateur. — Succession du tsar Alexéi; son fils Théodore, caractéristique de sa personne et de son gouvernement. — Sa mort. — Pierre P"' élu par le clergé, les boyards et le peuple. — Première révolte des Strieltzys. — Jean et Pierre sont couronnés ensemble , comme tsars de toutes les Russies, et mis sous la régence de leur sœur, la princesse Sophie. — Seconde révolte des Strieltzys. — Caractère personnel et administration de la princesse Sophie. — Conclusion.
Les princes de Moscou suivant attentivement, comme nous l'avons dit, tout ce qui se faisait à la horde, ne laissaient échapper aucune circonstance favorable pour s'agrandir et se fortifier. Malgré les désastres ultérieurs , la victoire remportée par Dmitrii Donskoï sur Mamaï , à la fin du xiv' siècle, et l'accroissement rapide et sensible de la principauté de Moscou, résultat du savoir-faire de Jean Kalita et de son père, Daniel, avaient donné aux souverains de Moscou une prépondérance marquée sur les autres princes russes et un pouvoir suzerain de véritables grands-princes. L'ordre de succession au trône de Moscou fut régulier depuis Kalita ; le fils aîné succédait à son père, et les cadets restaient sujets du frère. Cette hérédité en ligne directe, qui s'établit contrairement à l'ancien mode de transmission du pouvoir, contribua puissamment à l'agrandissement de l'influence de Moscou , au désavantage des autres principautés, qui continuaient à rester soumises à l'ordre de succession par ancienneté de naissance. Les
républiques de Novgorod et de Pskoff conservaient seules leur indépendance politique presque absolue , guerroyaient contre les Allemands et les Lithuaniens, et concluaient des traités , comme elles l'entendaient et sans le consentement du grand-prince.
Le fils et le petit-fils de Dmitrii, les princes Vassilii Dmitrievitch et Yassilii l'Aveugle , eurent à soutenir contre les Tartares, les Lithuaniens et diflférents princes apanages, des guerres qui se continuèrent avec plus ou moins de succès jusqu'au dernier quart du xv^ siècle.
A cette époque , la grande horde de Kaptchiak , dont la capitale était Saraï , superbe et grande ville fondée par Batyï , commença à se désorganiser ; de puissants princes tartares s'en détachèrent et formèrent d'autres hordes à peu près indépendantes de Saraï. La horde de Kazan et celle de Crimée étaient presque aussi puissantes que celle de Saraï; des guerres intestines entre ces hordes s'ensuivirent, accompagnées de massacre de khans , de révolutions de sérail et de toutes ces perturbations , signes manifestes d'une décadence rapide.
C'est en ces circonstances que le trône de la Grande- Principauté de Moscou fut occupé, en i/i62, par un souverain sage et habile, Jean III, fils de Vassilii l'Aveugle. Il était à la fleur de l'âge, doué d'un esprit pénétrant et d'un grand caractère. Pour consolider ses relations extérieures , il épousa la fille de Thomas
Paléologue, despote- de Morée. Il parvint enfin à annexer à sa principauté la république de Novgorod, après avoir , pendant les quarante-trois années de son règne, travaillé sans relâche à détruire son influence et sa puissance ; il transporta à Moscou la suprématie commerciale que Novgorod avait jusqu'alors conservée. Pour accomplir son projet, il sut tirer parti d'une émeute qui éclata à Novgorod , en illli, à l'instigation de la fameuse Marthe la Bourguemestrine ( Marfa Possadnitza ) . Cette femme voulait donner un autre suzerain à Novgorod, et remplacer le grand-prince de Moscou par le roi de Pologne qui, se trouvant très-éloigné delà république et séparé d'elle par des territoires dont il n'était pas le maître, n'aurait été qu'un suzerain nominal, laissant la république jouir d'une parfaite autonomie. Après avoir soumis Novgorod , Jean III secoua complètement le joug lartare, détruisit la horde de Saraï et sa superbe capitale , qui fut rasée par les Tartares de Grimée^. Il subjugua la horde de Kazan
1. Cette destruction fut tellement complète, que les restes de cette cité furent bientôt ensevelis sous les sables des steppes, et que le souvenir de la place qu'occupait cette capitale des conquérants se perdit, même parmi les populations environnantes. Ce n'est qu'en 1840 qu'un topographe, /aieant la levée des steppes, fut frappé par la régularité des ondulations de la localité. Il fit creuser la terre sur le bord d'une petite élévation, et quelle ne fut pas sa surprise, lorsqu'à un mètre de profondeur il trouva un mur en granit. D'après le rapport de ce topographe, le colonel d'état-major Teterevnikoff, qui était chef de ces travaux géode-
et la prit sous sa suzeraineté, reconquit sur les Lithuaniens et les Polonais plusieurs anciennes provinces russes, en un mot , plaça la Russie sur le pied d'un État puissant et respectable. Il ne négligea pas non plus d'entrer en relations diplomatiques avec tous ses voisins européens et, soit par droit de conquête , soit par habileté diplomatique , il prit le titre de grandprince de toutes les Russies que les tzars portent encore de nos jours.
Le fils de Jean III, le prince Vassilii , surnommé le Brave, régna vingt-huit années , pendant lesquelles il fut presque continuellement occupé de guerres, tantôt avec les Lithuaniens, auxquels il reprit Smolensk, tantôt avec les Allemands, mais le plus souvent avec les Tartares de Kazan qui, ne pouvant s'habituer
siques, se rendit sur l'emplacement, et fit creuser dans tous les angles. Par ce moyen , il parvint à déterminer sur le terrain la direction de toutes les innombrables rues de Saraï, la position du palais du khan avec son sérail , le quartier des Russes , avec des ruines d'église orthodoxe au milieu , un énorme aqueduc de 4 kilomètres , qui conduisait l'eau dans le palais et dans toutes les parties de la ville, et il finit par faire le plan détaillé de Saraï, telle qu'elle existait à l'époque de sa ruine. Les fouilles continuent, et beaucoup d'objets rares ont été trouvés. H y a trois choses à noter dans cette découverte : 1 ° la facilité avec laquelle les traces d'une ville si considérable furent complètement et si longtemps perdues ; 2* la quantité de pierres de granit qu'on employa dans les constructions, tandis qu'on ne voit point de traces de granit à une distance de 6 ou 700 kilomètres ; 3° l'aqueduc qui fournissait l'eau pour toute cette ville, sise au milieu d'un steppe sans eau, partait d'un lac assez grand, il est vrai, mais dont l'eau n'est pas potable actuellement, car c'est un lac complètement salé.
à la suzeraineté de Moscou, se soulevaient fréquemment contre les agents de la métropole, mais pour se voir chaque fois réduits à l'obéissance. L'acte le plus marquant de ce règne fut l'annexion à la Grande- Principauté de la république de Pskofî, annexion qui fut faite dans des circonstances à peu près identiques à celles qui avaient amené, sous Jean III, la soumission de Novgorod-la-Grande.
A la mort de Vassilii le Brave, en 1534, le trône de Moscou fut occupé par son fils, Jean IV, surnommé le Terrible. Ce nouveau prince n'avait que quatre ans quand son père mourut, et le gouvernement fut confié à la chambre des boyards, sous la tutelle de sa mère , la princesse Hélène, de la famille des princes polonais Glinsky. Mais, en 1547, le jeune prince prit lui-même les rênes du gouvernement et commença un règne qui, en y comprenant sa minorité, dura cinquante ans, et fut l'un des plus remarquables de l'histoire de Russie. En 1550, ayant obtenu la bénédiction du métropolitain , il convoqua une assemblée de ses Etats et promulgua un nouveau code de lois. En 1553, il fit la conquête de Kazan et incorpora à la Russie toutes les provinces de cette horde. En 1554, il s'empara d'Astrakhan, dont il fit une province russe. Après avoir battu les Suédois en Finlande , il conclut avec eux, en 1557, une paix de quarante ans. En 1561, il envoya une armée de Tartares ravager la Livonie et l'Estonie, et en 1569,
il obligea les chevaliers livoniens à se diviser en cinq États sous différentes dominations. Enfin, en 1570, ayant appris que les citoyens de Novgorod conspiraient pour secouer son autorité , il vint dans cette ville , accompagné de forces imposantes et y établit un tribunal suprême , qui jugea sommairement et fit exécuter plusieurs dizaines de milliers d'habitants; la malheureuse république ne put jamais plus se relever d'une si rude atteinte.
Ce fut vers la fin du règne de ce prince, qui prit le titre de tsar, que, d'après les conseils de Sirogonoffy riche marchand de Ferme , la Sibérie fut conquise par un Gozaque du Don, lermack Timoféevitcfu Cependant, malgré le titre de tsar de Sibérie que Jean avait pris, les peuplades sibériennes ne crurent pas d'abord avoir été annexées aux domaines de la Russie; car lermack mourut avant d'avoir achevé sa conquête, et il n'avait, d'ailleurs, pas assez de troupes pour garder et maintenir sous son obéissance un aussi vaste pays.
Les vingt-deux dernières années du règne de ce premier tsar furent marquées par une tyrannie et par des folies sanguinaires inouïes , qui ne justifient que trop le sombre surnom de terrible, que son époque lui a donné, et que l'histoire a indélébilement attaché à son nom. Cette métamorphose mérite une mention toute spéciale. Quand ce prince prit les rênes du gouvernement, sa conduite était empreinte,
en toute choses, de piété, du désir du bien public et d'une remarquable profondeur de vues. Les guerres qu'il faisait étaient glorieuses, les mesures qu'il prenait paternelles et sages ; mais il perdit son épouse Anastasie , princesse douce et sensée , qui tempérait par sa bonté et par sa douce influence le caractère passionné et fougueux du tsar. Accablé par la douleur de la perte de cette princesse, il prêta l'oreille aux suggestions de vils calomniateurs qui surent lui inspirer des soupçons et de la défiance contre deux de ses plus précieux conseillers : son confesseur, le prêtre Sylvestre, et son boyard intime, Adacheff. Jusqu'alors ces deux hommes respectables avaient, de concert avec la princesse Anastasie, exercé sur lui la plus heureuse influence. Entre autres un certain Yassian , moine astucieux et méchant , s'efforça de lui persuader qu'il se couvrait d'ignominie en abandonnant à ses favoris la moindre parcelle de son autorité. D'autres hommes plus pervers encore ne craignirent pas de lui insinuer que Sylvestre et Adacheff avaient empoisonné la tsarine. Jean, n'écoutant que sa douleur, et se laissant aveugler par ces perfides conseils, fit juger ses deux plus fidèles serviteurs et les exila. Dès lors, livré à lui-même et à ses violentes passions, il devint un de ces types de tyrannie dont l'histoire conserve, pour l'instruction de la postérité, l'effrayante physionomie.
Après la mort de Jean IV le Terrible ( 158/1 ),
commence une suite de péripéties les plus mystérieuses que présentent les annales russes. Le tsar avait nommé par testament son fils Théodore héritier du trône ; mais ne le supposant point assez capable pour gouverner habilement ses vastes Etats, il ordonna la formation d'un conseil législatif et administratif, composé de trois boyards , et chargé de diriger les actes du nouveau tsar. Théodore avait pour épouse une princesse Irène Godounoff, femme d'une rare beauté et de beaucoup d'esprit, mais qui, étant stérile, craignait de se voir répudiée. Pour détourner d'elle . un pareil malheur, elle travailla à mettre dans les bonnes grâces de son époux son propre frère , Boris Godounoff, jeune homme remarquable par son instruction et son habileté. A l'aide de sa sœur, Boris s'empara complètement de l'esprit de son souverain, et bientôt, annulant le testament du tsar Jean, il congédia le comité de tutelle et gouverna l'État au nom de Théodore. Malgré la difficulté de sa position, entouré qu'il était d'intrigues et de complots , cet homme supérieur sut, n'étant encore que favori du tsar, soumettre définitivement la Sibérie, faire la conquête du gouvernement actuel de Saint-Pétersbourg jusqu'à la forteresse de Keksholm, au nord du lac Ladoga, et obtenir la suzeraineté sur la Géorgie et sur tous les montagnards du Caucase. Godounoff consolida habilement les relations de paix et d'amitié de la Russie avec tous ses voisins ; il eut l'adresse
d'entrer en correspondance directe avec les rois et de s'attirer leur estime. En outre, il sut se plier aux formes d'un gouvernement consultatif, composé de vingt-cinq boyards, entre lesquels il n'occupait que la dix-septième place. Enfin, voulant rendre l'Église russe indépendante de l'influence du patriarche de Gonstantinople , il institua le patriarcat russe, en accordant aux patriarches nationaux le droit de veto dans la promulgation des lois, et introduisit la formule qui précédait toutes les lois ou ordonnances : (( Le tsar a proposé, les boyards ont décidé, et le patriarche a béni. »
Monté au faîte des grandeurs, appuyé par l'armée, par le peuple et par un grand parti de boyards, Boris avait très-probablement jeté les yeux sur la succession de Théodore ; mais il voyait un obstacle dans le frère unique du tsar, le prince Dmitrii, issu d'un septième mariage de Jean, mariage contracté au mépris des canons de l'Eglise grecque, qui ne reconnaît pas d'union légitime après le troisième veuvage. La légitimité de Dmitrii était donc douteuse et très-contestable, quoiqu'il eût, par le sang, plus de droits que tout autre à l'héritage du terrible tsar. Boris l'avait relégué, avec sa mère et ses trois ne les maternels, à Ouglitch, petite ville assignée pour apanage à Dmitrii par le testament de Jean. Le 15 mai 1591, le jeune tsarévitch, qui n'avait alors que dix ans, y fut assassiné. Les documents histori-
ques de l'époque ne fournissent pas de preuves certaines que ce meurtre ait été exécuté par les ordres de Boris. L'impartialité que commande l'histoire nous fait un devoir de ne point flétrir, à travers les âges, la mémoire d'un homme de génie, en le chargeant d'un crime qui lui a surtout été imputé parce qu'il lui a profité. Ce qui paraît certain, toutefois, c'est que le petit prince perdit la vie de la main des partisans de Boris, qui furent tous massacrés par les habitants d'Ouglitch, immédiatement après la perpétration du crime.
Pendant que Boris travaillait à se frayer le chemin du trône, sa sœur, la tsarine Irène , accoucha d'une fille, qui mourut un an après sa naissance. Les ennemis de Boris propagèrent la nouvelle que la tsarine avait mis au monde un fils auquel Boris avait substitué une fille , et ce bruit absurde fut cause que plus tard il y eut un faux prétendant à la couronne de Russie.
Le tsar Théodore, qui avait toujours été d'une santé très-délicate, mourut en 1598, à l'âge de quarante-un ans ; et lorsqu'à son lit de mort, le patriarche et les boyards lui demandèrent de désigner son successeur, il répondit d'une voix défaillante : « Dieu, « notre créateur, est votre maître, ainsi que celui de (( mes États ; tout se fera d'après sa volonté. » Avec ce prince s'éteignit la dynastie de Rurick, qui avait régné pendant sept cent trente-six ans.
La veuve du tsar Théodore se retira immédiatement dans un couvent de femmes à Moscou , et y prit le voile; son frère Boris l'y suivit, mais de là il continuait à gouverner l'État sous le nom de sa sœur. Boris convoqua une grande assemblée nationale; mais, comme les députés des provinces ne pouvaient arriver que fort lentement, ce ne fut que six semaines après la mort du tsar que l'assemblée fut complète. Les députés prirent séance dans le palais du patriarche, et tous, à l'exception des princes Ghouïsky, choisirent Boris comme tsar de Russie.
GodounofT, qui tenait à faire croire qu'il n'avait jamais agi dans des vues ambitieuses, refusa l'honneur que lui faisait l'assemblée des États. Une seconde réunion eut lieu, qui confirma toutes les décisions de la première , et se porta en masse , le patriarche en tête, au couvent où la tsarine veuve s'était retirée. On supplia la noble recluse d'agir auprès de son frère Boris, pour lui faire accepter la couronne; elle déclina d'abord cette mission , sous prétexte qu'elle ne devait plus, ayant pris le voile, se mêler des affaires du monde. Mais enfin, pressée par l'assemblée, et autorisée par le patriarche, elle consentit à faire quelques démarches auprès de son frère. Celui-ci, après d'opiniâtres refus, céda enfin, dès qu'il fut bien constaté qu'il était élu par le vœu de la nation. Le peuple de Moscou , ivre d'enthousiasme et de joie , le conduisit en triomphe au palais des tsars. C'est ainsi
que, pour la première fois, le trône des tsars de toutes les Russies était donné par l'élection à un simple citoyen, sans qu'on eût égard à sa naissance qui était assez obscure , car il descendait d'un simple mourza tartare.
Les sept années du règne de Boris Godounoff furent signalées par d'épouvantables calamités publiques; la famine et l'épidémie firentdes ravages extraordinaires. Le tsar fut admirable de dévouement et captiva, à force de sacrifices, le cœur de son peuple. Pour venir en aide aux nécessiteux, il vida tous ses coffres et ceux de l'État, et n'oublia pas, en portant remède aux maux de l'intérieur, de travailler à la consolidation des relations politiques de la Russie au dehors. Jamais il n'y eut autant d'ambassades reçues et envoyées que pendant le règne de Godounoff. Tandis que cet homme supérieur mettait tous ses soins à préparer à la Russie un avenir de prospérité durable, s'ourdissait, au fond de la Volhynie, une trame mystérieuse, qui devait replonger ce malheureux pays dans toutes les angoisses et toutes les misères de l'anarchie.
Un jeune homme. Russe de naissance, était entré comme écuyer au service d'un magnat polonais, le prince Adam Vichnevetzky, qui s'attacha à ce serviteur, dont toute la conduite était empreinte de tant de réserve et de mystère, que la curiosité de son maître fut vivement piquée. Le jeune écuyer fut atteint
d'une maladie grave, et, feignant d'être à la dernière extrémité, il remit à son confesseur, prêtre catholique romain, un pli, en le priant de ne l'ouvrir qu'après sa mort. Le confesseur n'eut rien de plus pressé que de remettre ce dépôt au seigneur, qui en prit connaissance. Vichnevetsky y trouva un récit détaillé de la mort de Jean IV, de l'envoi à Ouglitch du petit prince Dmitrii, de son prétendu assassinat et de la manière miraculeuse dont il avait été sauvé par quelques boyards dévoués et par le diack (chancelier) Chtchelkaloff, qui l'avaient fait échapper et lui avaient substitué le fils d'un prêtre. Ce document apocryphe racontait ensuite comment le jeune prince avait été amené en Lithuanie, et se terminait par l'affirmation que l'écuyer du prince Vichnevetzky n'était rien moins que le prince Dmitrii, unique et légitime héritier du trône de Russie.
Les soins les plus assidus furent prodigués au jeune malade, qui guérit bientôt, et dont on voulut faire ou compléter l'éducation. A cet effet, on le confia à des Jésuites qui lui enseignèrent le latin, l'histoire, la philosophie et les sciences politiques. Les remarquables capacités du jeune homme et les soins assidus des pères de la Société de Jésus, qui préparaient en lui un instrument de leur propagande, lui firent faire les progrès les plus rapides. Pendant ce temps, le prince Vichnevetzky, témoignant à son hôte tous les égards dus à l'héritier d'un grand trône.
le produisait partout, et notamment chez son beaupère, le voïevode de Sandomir, Mniszek, dont la fille, la belle Marina, sut toucher le cœur du jeune prétendant. Dmitrii la demanda en mariage pour le cas où il aurait, par la volonté de Dieu, le bonheur de recouvrer sa couronne légitime. Flattée de ces brillantes espérances, Marina, spirituelle, rusée et intrigante, remua ciel et terre en faveur de son fiancé et parvint (1603) à le présenter au roi de Pologne, Sigismond III, pendant la diète de Gracovie. Le prétendu tsarévitch, introduit dans la grand' salle, prononça, en présence du roi et des seigneurs assemblés, un fort beau discours, dans lequel il promit à la Pologne la restitution des provinces de Smolensk et de l'Ukraine septentrionale, si elle voulait l'aider à reconquérir sa puissance héréditaire; il termina sa harangue en prenant, pour lui et le peuple russe, l'engagement d'embrasser la religion catholique romaine, qu'il regardait, disait-il, comme la seule véritable. Ce discours enleva les cœurs de l'assemblée polonaise, et gagna d'emblée au prétendant une masse considérable de partisans.
Boris, informé de tout ce qui se passait, n'attacha pas d'abord une grande importance aux intrigues d'un inconnu ; mais enfin, les progrès que celui-ci faisait en Pologne commencèrent à l'inquiéter, et il expédia, comme ambassadeur en ce pays, un certain Smirnoff-Otrepieffqui, dans l'opinion des Moscovites,
23Zi HISTOIRE DE LA CIVILISATION
était l'oncle propre du faux Dmitrii. On était, en effet, généralement persuadé en Russie que le prétendant n'était autre qu'un moine fugitif, Grégoire Otrepieff, qui avait une certaine ressemblance de figure avec le défunt petit prince Dmitrii. Cette ressemblance fortuite avait fait naître des idées ambitieuses dans le cœur du jeune moine, qui, avant de quitter son couvent, s'était déjà vanté d'être le prince Dmitrii, et prédestiné à monter un jour sur le trône de Russie. Ces propos avaient été rapportés à Boris, qui avait ordonné la translation du moine indiscret dans un couvent reculé. Avant que l'ordre de Boris reçût son exécution, Otrepieff avait pris la fuite et il était arrivé en Lithuanie. Le tsar espérait que l'oncle prouverait, dans une confrontation, l'identité du prétendant avec son neveu Grégoire, moine transfuge ; mais cet envoyé ne fut pas reçu, et Boris fut obligé de choisir un autre ambassadeur qui n'eut pas plus de succès. Cependant, la puissance du prétendant augmentait : les Cosaques du Don lui envoyèrent une députation, avec des promesses de services et de fidélité; une masse de Polonais, de transfuges russes et de vagabonds, composait son armée. Enfin, le 15 août IGOli, il se mit en marche à la tête de forces déjà respectables. A mesure que cette armée pénétrait dans l'intérieur de l'empire, elle grossissait chaque jour ; toutes les villes et les provinces qu'elle traversait se soumettaient à celui qui se disait leur prince
légitime ; on le recevait avec tous les honneurs dus au rang suprême qu'on lui reconnaissait, et, ce qui était plus important encore, on lui fournissait des contingents. Enfin, les Moscovites eux-mêmes commencèrent à être ébranlés dans leur fidélité à Boris Godounoff, et peu à peu se laissèrent aller à croire, eux aussi, à la légitimité du prétendant. Celui-ci, qui était déjà arrivé très-près des murs de la métropole, envoya sommer Boris de lui restituer immédiatement son trône. Le tsar ne put répondre à cette humiliante sommation ; il mourut frappé d'apoplexie le 16 avril 1605, laissant pour successeur son fils Théodore, âgé de 16 ans, jeune homme intelligent et aimable, qui occupa le trône sous la tutelle de sa mère. Il ne régna que six semaines; la population de Moscou, violant son serment de fidélité, emprisonna le jeune tsar et sa mère, et, sur l'ordre du prétendant, l'un et l'autre furent étranglés le 10 juin 1605.
Dix jours après (20 juin), le nouveau tsar fit son entrée triomphale à Moscou ; personne ne douta plus de son identité , car la mère du prince Dmitrii ellemême, Marie Theodorovna, veuve de Jean IV, le reconnut publiquement pour son fils miraculeusement échappé aux meurtriers d'Ouglitch.
Au lieu de s'occuper à consolider une position assez précaire, par des actes qui pussent lui mériter l'estime et la confiance du peuple, le tsar, ivre d'un triomphe si facilement obtenu, s'adonna aux plus
grossiers plaisirs ; et, chose plus nuisible encore à sa popularité, il ne craignit pas de montrer une prédilection très-marquée pouf la religion catholique romaine. Marina Mniszek, sa fiancée, vint le réjoindre à Moscou et lui rappeler sa promesse; elle y fut reçue avec une pompe sans exemple, et leur mariage fut célébré le 8 mai 1606, un jeudi, à l'heure des vêpres. Ce n'est pas sans intention que nous indiquons d'une manière si précise la date et l'heure que Dmitrii avait choisies pour l'accomplissement de cette cérémonie ; ces circonstances, dont le détail peut paraître puéril, eurent pour les deux époux les plus tragiques conséquences. D'après le rite grec, un mariage ne peut être célébré ni la veille de jours maigres , ni la veille de jours fériés par l'Église ; or, Dmitrii avait choisi précisément la veille de la fête de Saint-Nicolas, patron qui est en grande vénération en Russie ; c'était veille du vendredi, jour maigre, et l'heure même des vêpres de la veille d'une fête pieusement sanctifiée. Pour comble de maladresse, la noce fut suivie de danses. Toutes ces marques d'impiété suffirent pour soulever le peuple; et le 17 mai, neuf jours après son mariage, Dmitrii et tous ses favoris furent tués ; sa suite et sa garde polonaise furent aussi massacrées, et sa femme prit la fuite.
Un tumulte général suivit cette manifestation de la vengeance populaire. Au lieu de procéder avec ordre et de convoquer une assemblée générale pour l'élec-
EN UUSSIE. 237
tion d'un tsar, les boyards moscovites, ne voulant pas donner à l'anarchie le temps de se développer, élurent, le 19 mai, le prince Vassilii Cliouïsky. Mais ce choix, que n'avait point sanctionné le suffrage national, n'engagea pas les villes et les provinces, qui, n'ayant point participé à l'élection du tsar, ne se crurent pas tenues de garder fidélité à l'élu des boyards de Moscou. ^
Cette susceptibilité défiante des provinces devint la cause de révolutions, de désordres et de guerres, qui ne durèrent pas moins de sept ans. Moscou, avec ses environs, et toute la partie occidentale de la Russie, furent pillées par les Polonais, qui commirent d'affreux massacres, tandis que les Suédois, les Tartares de Crimée et des bandes armées de brigands, ravageaient le reste du pays.
A peine eut-on appris la mort de Dmitrii, qu'un nouveau prétendant se leva, se présentant aussi sous le nom de Dmitrii. Quel que fût son véritable nom, il fut appelé le brigand de Touchino, du nom d'un village des environs de Moscou où il avait établi son camp. Il forma bientôt une armée de vagabonds et fut reconnu par plusieurs villes et provinces, même par la femme du premier Dmitrii, Marina Mniszek, qui vint vivre avec lui, et en eut un enfant. Pendant quatre ans, le bandit de Touchino dévasta une partie des Etats qu'il prétendait gouverner à titre légitime, et il fut enfin tué par un Tartare, son lieutenant. Les
fauxDmitriis surgissaient de tous côtés; deux d'entre eux se présentèrent du vivant même du brigand de Touchino, mais il s'en empara et les mit à mort.
Indépendamment de ces pseudo-tsars, on réchauffa la vieille histoire de la fille subtituée par Boris Godounoff au fils du tsar Théodore ; ce fils n'était point mort, disait-on, il vivait, il allait venir réclamer sa couronne.
Si malheureusement les concurrents étaient nombreux, leurs prétentions les conduisaient inévitablement à la potence. Pendant ce temps, le peuple de Moscou, mécontent de Vassilii Ghouïski, le contraignait à se retirer dans un couvent de cette capitale.
L'occasion s'offrait trop belle aux ennemis de la Russie pour qu'ils négligeassent d'en profiter, quand ils voyaient les forces vives de ce grand pays s'épuiser en compétitions anarchiques et sanglantes. Sigismond III, roi de Pologne, dont les troupes occupaient une partie du territoire russe , exigea des Moscovites qu'ils acceptassent pour tsar son fils Vladislas. Les Moscovites y consentirent et envoyèrent des députés, chargés de rédiger les conditions de l'élévation du jeune prince au trône. Ces députés furent retenus prisonniers au camp du roi, et, plus tard, envoyés comme tels à Varsovie. Sur ces entrefaites, un traître russe, nommé SoUikoff, membre de la régence, ouvrit les portes de Moscou aux Polonais, qui s'en emparèrent sans coup férir, pillèrent les trésors de la cou-
ronne, des églises, des boyards, ce que possédaient les particuliers, brûlèrent presque tous les faubourgs, et étendirent leurs déprédations sur la contrée environnante. D'un autre côté, les Novgorodiens négociaient avec Charles IX, de Suède, pour lui demander comme tsar de Russie son fils Philippe, frère de Gustave- Adolphe. Le roi de Suède avait devancé cette proposition et envahi les provinces russes, voisines de son royaume. D'un autre côté, les Cosaques, ayant à leur tête le polonais Zaroutsky, troisième époux de Marina Mniszek, dévastaient toute la partie méridionale de la Russie .
Le pays tout entier souffrait les horreurs de l'anarchie, du pillage, de la dévastation ; le sang coulait à flots, et jamais, même aux plus mauvais jours de la domination mongole, la Russie n'avait été en proie à de si effroyables désordres, à une désorganisation si complète. Le Tartare, il est vrai, pillait, massacrait, mais, du moins, il laissait toujours debout les autorités locales; l'invasion polonaise désorganisait tout. La domination tartare était une maladie chronique, qui laissait cependant au malade la possibilité de se mouvoir et de vaquer à ses affaires, tandis que l'invasion polonaise et suédoise, semblable à une maladie inflammatoire, le privait de toutes ses forces et ravageait profondément l'organisme du corps social.
« Une force invincible restait toutefois à ce pays « malheureux : son impérissable attachement à sa re-
ligion et sa nationalité. Qu'il se trouvât un homme de tête et de cœur, dégagé d'ambition personnelle, qui plantât un drapeau, non plus au nom d'un prince, mais au nom de la Russie et de la foi opprimées, cet homme allait rallier tout le peuple. Cette mission glorieuse échut à un citoyen obscur. Il s'appelait Kozma Minine, boucher à Nijni-Novgorod. Il harangua les habitants de cette ville avec une éloquence grossière, mais entraînante.
(( — Levons-nous en masse, jeunes et vieux, leur dit-il. Le temps est venu de risquer notre vie pour la foi. Mais ce n'est pas tout. Vendons nos maisons, mettons en gage nos femmes et nos enfants pour payer des soldats, et délivrons le pays. »
« Ainsi parlait Minine, et comme il parlait, il agissait. Il donna tout ce qu'il possédait pour soudoyer des gens de guerre, ne demandant rien pour luimême. Le peuple, enthousiasmé par ses paroles et par son exemple, le prit pour chef et lui décerna le titre d'e/u de tout l'empire russe. Minine n'avait ni les talents ni l'expérience d'un général, mais il avait un sens droit, un tact sûr, un désintéressement presque unique à cette époque. Se réservant pour lui-même le soin d'organiser les forces nationales, de maintenir l'ordre et l'union parmi les confédérés de toutes les provinces, il lit choix, pour conduire l'armée, d'un homme aussi honnête, aussi patriote que lui-même. Tandis que le jugement et la fermeté
(' de Minine présidaient aux conseils, l'épée du prince <( Démétrius Pojarski chassait les Polonais de ville en (( ville, le peuple se ralliait autour de ces deux géné- (( reux citoyens. Après une campagne marquée par (( une suite de triomphes, Minine, loin de vouloir (( conserver le pouvoir qu'il avait fait aimer et res- (( pecter, déclara qu'il fallait un tsar au pays, et « conseilla de prendre celui que Dieu donnerait et que « proclamerait la terre russe. »
Nous empruntons à l'ouvrage de M. Mérimée, les F aux Démétrius, cette admirable exposition qu'il a faite du mouvement national provoqué par Minine (pages kOk et 405 ) , et cela pour nous appuyer sur un auteur étranger, qui a su distinguer les grands mobiles du pays, la religion et le patriotisme : sentiments toujours vivaces dans les cœurs russes. Nous devons cependant ajouter que ni le dévouement de Minine, ni les talents militaires du prince Dmitrii Pojarskoï, n'eussent été couronnés d'un succès si complet, si l'Eglise, avec toute sa puissance morale, n'eût coopéré à cette grande œuvre de libération. En effet, les exhortations pastorales du patriarche, de tous les chefs diocésains et de tout le clergé, ]' exemple d'une héroïque défense du monastère de Saint-Serge par ses moines, et la célérité avec laquelle on faisait circuler toutes les nouvelles de ce foyer de l'orthodoxie dans les provinces les plus reculées de la Russie, électrisaient le patriotisme des masses et faisaient taire les ambitions
personnelles de tous les hommes influents, en les poussant aux actes d'abnégation et de bien public.
Moscou avait été repris aux Polonais le 24 août 1612, et la Russie était délivrée de l'invasion; elle avait recouvré par elle-même son indépendance. Alors tout changea d'aspect ; l'espérance se réveilla dans les cœurs, et l'abattement fit place à une douce confiance dans l'avenir. Cette nouvelle quiétude fut si grande, que les autorités moscovites n'acceptèrent pas même les secours d'un corps de troupes que le roi Jacques d'Angleterre envoya jusqu'à Arkhangel, pour coopérer à la délivrance de la Russie. Les Moscovites se contentèrent de remercier ce souverain pour son bon vouloir.
La crise terminée, le prince Pojarskoï, Kozma Minine et les boyards convoquèrent une assemblée générale de députés de tout le pays ; on y délibéra longuement sur l'état déplorable auquel la Russie avait été réduite par ses ennemis. Voyant que la plupart des villes et des provinces étaient saccagées, d'autres prises par les Polonais, et que les bandes de brigands et des Cosaques de Zaroutsky n'avaient pas encore désarmé et continuaient leurs ravages , cette assemblée appréhendait dans l'avenir les représailles du roi de Pologne et du jeune et vaillant Gustave- Adolphe, qui tous deux tiendraient à honneur de venger leurs armes humiliées. L'assemblée entrevoyait même la possibilité d'un renouvellement de prétentions de la part de Gustave-Adolphe en faveur de son frère
Philippe qui, appelé par les Novgorodiens, avait déjà quitté Stockholm pour venir occuper le trônede Russie. Le présent et l'avenir étaient si peu rassurants, que l'assemblée, chargée de donner un chef à la nation, essuyait des refus continuels ; tant cette couronne de tsar paraissait à tous un don précaire et dangereux ! Enfin, après bien des débats, le choix des boyards s'arrêta sur un jeune homme de dix-sept ans, Michel Romanoff, fils d'un boyard, Théodore Romanoff, que l'ombrageux Boris avait obligé d'entrer dans les ordres et qui y avait pris le nom de Philarète. Le père du jeune tsar était alors métropolitain de Rostoff, et au nombre des députés russes, retenus prisonniers à Varsovie. La haute estime que l'on professait pour sa famille, pour ses talents et son caractère, avait fixé le vœu des boyards, longtemps irrésolus, sur son fils, dans l'idée que Philarète dirigerait, avec «a haute sagesse, la conduite et les actes de son jeune fils, et le formerait à porter dignement ce titre doublement glorieux de tsar et d'élu de la nation. Ce ne futqu'à grand' peine que l'on obtint du jeune homme et de sa mère, retirés tous les deux à Kostroma, l'acceptation d'un poste si élevé et si peu envié. Ils cédèrent enfin aux sollicitations d'une députation solennelle, qui leur fut envoyée de Moscou, et le 14 mars 1613, Michel Romanoff fut proclamé tsar de toutes les Russies. Un mois plus tard il fit son entrée à Moscou, aux acclamations enthousiastes d'un peuple qui lui jurait fidélité.
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Le il juin 1613, le tsar Michel prêta, entre les mains du patriarche de Moscou et de l'assemblée des boyards, un serment particulièrement remarquable, et il l'observa religieusement pendant les trente-deux an- , nées de son règne. Il fut fervent orthodoxe, n'obéra jamais le peuple d'un surcroit d'impôts, ne ^onna de nouvelles lois et des ordonnances que quand elles étaient véritablement nécessaires à l'ordre ; enfin, il évita toutes ces guerres que l'ambition personnelle ou le caprice font trop souvent entreprendre. Son père qui, à son retour de Pologne et à la mort du patriarche, fut élevé au patriarcat, participa puissamment au gouvernement de son fils, conformément aux prévisions de l'assemblée nationale. Au bout de six ans de règne, Michel RomanofF avait déjà rétabli l'ordre intérieur, et conclu avec la Suède et la Pologne des traités par lesquels il cédait quelques villes, à la vérité, mais qui, en revanche, lui garantissaient l'intégrité de ses frontières. Plus tard, il fut obligé de reprendre les armes et recouvra plusieurs des possessions qu'il avait perdues ; mais vers la fin de son règne, il dut, à la suite d$ quelques revers, abandonner de nouveau à la Pologne des lambeaux de territoires. Au sortir des cruelles épreuves qu'elle avait traversées, la Russie bénissait la main bienfaisante qui la gouvernait paternellement, qui restaurait par l'économie la fortune publique, et s'appliquait en toutes choses k guérir les plaies d'un peuple qui lui avait confié ses destinées.
Il mourut le 13 juillet 1645, laissant le trône à son fils Alexei Mikhaïlovitch, âgé de seize ans.
Le nouveau tsar réunissait toutes les conditions nécessaires pour faire un grand monarque : un esprit supérieur, une éducation soignée, qu'il perfectionna pendant toute sa vie,' en acquérant beaucoup de connaissances , un amour éclairé de la justice , une sévère moralité et une activité incessante. Le. seul défaut qu'on puisse lui reprocher, ce fut une certaine timidité, une certaine facilité à se décourager quand il rencontrait des obstacles. Son règne n'a point démenti les espérances de sa jeunesse, et le tsar Alexei Mikhaïlovitch peut être considéré comme un des princes dont le nom figure le plus glorieusement dans les annales de la Russie. Il avait à peine dix-huit ans, que les Polonais, sur la foi de sa renommée de sagesse et d'habileté, lui offrirent leur couronne, sans écouter l'antipathie profonde qui existait alors entre les deux peuples, et qui était la conséquence déplorable des guerres fratricides qu'ils s'étaient faites. Malgré son jeune âge, Alexis eut assez de sagesse pour ne point céder aux entraînements de l'ambition; il entrevit quels embarras il léguerait à ses successeurs en acceptant pour lui le poids de cette double couronne ; refusa. Ce refus est tellement beau et patriotique, qu'à lui seul il suffit pour donner la mesure du caractère d'Alexis et immortaliser sa mémoire. A la même époque, le royaume de l'Imérétie,
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voisin de la Géorgie, sollicita l'honneur de faire partie de son empire, et y fut admis. Six ans plus tard, toute la Petite-Russie et l'Ukraine, sous le commandement de l'hetman Bagdan Khmelnitzky,. se soumirent volontairement à la puissance de la Russie, et le traité de soumission fut signé le 6 janvier 1654. L'année suivante, le tsar Alexis fait une campagne glorieuse et brillante contre les Polonais ; il leur reprend Smolensk, Mohilew, Kieff, Tchernigofî, Witebsk, en tout, plus de deux cents villes et bourgs avec leurs territoires. Les années 1656 et 1657 ne furent pas aussi heureuses pour les armes du tsar contre les Suédois , et malgré de brillants avantages remportés durant la première année , et qui conduisirent les Russes jusqu'aux portes de Riga, ils essuyèrent dans cette guerre de nombreuses défaites, qui n'empêchèrent pas le tsar de signer (1658) , avec les Suédois, une paix fort honorable.
La gloire militaire d'Alexis pâlit devant ses mérites comme administrateur civil ; en effet, il n'y a pas de partie de l'administration dont il ne se soit occupé, ou qu'il n'ait perfectionnée. C'est lui qui a posé la base et planté les jalons de toutes les innovations introduites plus tard par son fils Pierre le Grand. Il fit un code de lois, améliora l'état des finances, en établissant une nouvelle assiette de l'impôt, commença la formation d'une armée régulière et la construction d'une flotte, protégea les sciences, les arts, l'industrie et le
commerce. Il veillait à la bonne administration de la justice, admettait tout le monde à ses audiences ; et il fît établir sur la place publique, pour ceux de ses sujets que leur timidité retiendrait loin de sa personne, une boîte scellée de son propre sceau, dans laquelle ils pouvaient jeter leurs suppliques, et qu'il se faisait apporter chaque jour pour en examiner le contenu. Malgré le travail incessant qui occupait tous les instants de sa journée, il recevait avec affabilité les moindres d'entre ses sujets, et prêtait l'oreille à leurs plaintes ; il respectait les lois établies, et son pouvoir était la meilleure sauvegarde que les citoyens pussent invoquer pour la défense de leurs droits. Il aimait à connaître par lui-même les besoins et les vœux de son peuple; et comme le calife Haroun-al-Raschid, il se mêlait déguisé à la foule, et ne craignait pas de descendre jusque dans les tavernes à la recherche de la vérité. Malheureusement la mort vint, en 1676, enlever à son peuple ce souverain respecté et si digne d'amour : il n'avait que quarante-six ans.
Le tsar Alexis avait eu deux femmes : la première lui donna cinq fils et trois filles, entre autres les princes Théodore et Jean, et la princesse Sophie; la / seconde, de la famille dés Narychkine, fut la mère de Pierre le Grand. Le prince Théodore, en sa qualité de fils aîné, succéda à son père ; il était âgé de dix-neuf ans. Le jeune tsar, qui était malheureusement d'une constitution maladive , se distinguait par
les brillantes qualités de son esprit et l'aimable douceur de son caractère ; il connaissait parfaitement le latin, parlait l'allemand, le suédois et le français, s'occupait avec prédilection de mathématiques, et cultivait même la poésie et la musique. Dans le cours de son règne, qui dura six années, il eut à soutenir contre les Turcs une guerre terminée, en 1680, à l'avantage de la Russie , par un traité qui lui accordait trois villes avec leur territoire , et tout le pays des Cosaques jusqu'aux cataractes du Dnieper.
Le plus remarquable des actes administratifs de ce tsar fut la destruction des registres d'ancienneté des familles nobles; cette mesure, qui pouvait sans doute froisser bien des amours-propres, n'en fut pas moins excellente. En effet, l'usage voulait qu'un noble ne pût pas être sous les ordres d'un autre noble d'une famille classée inférieurement dans le registre nobiliaire. Il arrivait donc souvent qu'un jeune homme aurait cru forfaire à l'honneur de son sang, en servant sous les ordres d'un homme expérimenté, dont le nom de famille eût été inscrit après le sien sur ce registre. Le tsar Théodore composa une assemblée de députés de toutes les classes qui représentaient la noblesse, leur exposa, dans un discours admirablement persuasif, toutes les conséquences funestes de cet ordre de choses, obtint un consentement unanime et spontané des assistants, ainsi que l'assentiment du patriarche, et fit solennellement brûler tous
ces registres, en les remplaçant par des généalogies. Il est à regretter seulement qu'il n'ait pas trouvé d'autre moyen de déraciner ce préjugé, car il est évident que les registres qu'il fit brûler devaient contenir beaucoup de curieuses et utiles données historiques.
Le tsar Théodore améliora la police, établit une académie philologique et philosophique , et embellit beaucoup sa capitale. A son lit de mort , il donna une preuve frappante de la perspicacité de son esprit, en manifestant le désir d'avoir pour successeur son petit frère consanguin Pierre , au lieu de son frère Jean, qui était maladif et d'une capacité bien inférieure à celle de Pierre. Théodore mourut en 1682, à l'âge de vingt-six ans à peu près.
Les dernières volontés de Théodore, relativement à la succession au trône, fixèrent sur le jeune Pierre le choix du clergé et des boyards assemblés ; mais il fallait, d'après les usages, l'assentiment du peuple pour consolider l'élection. A cet effet, il fut convoqué à une assemblée sur la place publique de Moscou. Le patriarche proposa au peuple de se prononcer entre la candidature de Jean et celle de Pierre. Des milliers de voix firent entendre le nom de celui-ci ; ces voix étant appuyées par la foule, Pierre fut définitivement proclamé tsar. Cette élection mécontenta la princesse Sophie, sœur aînée du tsar, qui mit dès lors tout en œuvre pour remettre le sceptre à son frère Jean, afin
de gouverner l'État sous son nom. Dans ce but, elle fomenta une révolte parmi les Streltzys ^, qui mirent de force le prince Jean sur le trône, mais qui, ne pouvant casser l'élection populaire , y laissèrent également le jeune Pierre, à l'instar de ce qui s'était pratiqué à Byzance, et donnèrent à la princesse Sophie la tutelle de ses frères et la régence de l'empire. Les deux tsars furent couronnés ensemble en 1682. Pierre n'avait alors que dix ans.
La princesse Sophie , désirant faire passer la couronne à son frère Jean, à l'exclusion de Pierre, ne s'occupait pas du tout de l'éducation de ce jeune prince. Abandonné à la surveillance de sa mère, femme excellente, mais très-peu faite pour diriger l'éducation d'un souverain, l'enfant fut, pour ainsi dire, livré à lui-même. Non contente de négliger l'éducation de son frère Pierre, la régente favorisait de tout son pouvoir le développement des instincts vicieux du petit tsar, afin de le dépopulariser complètement; à cet effet, elle l'entourait d'étrangers qui se. trouvaient au service de la Russie , pour la plupart gens sans aveu , vagabonds sans foi et sans mœurs. Aussi le jeune Pierre étudiait peu et ne s'occupait que de jeux militaires avec les officiers étrangers que la princesse mettait près de lui pour le démora-
\. Milice nombreuse dans le genre des janissaires turcs, c'està-dire composée de soldats héréditaires, propriétaires, industriels et même marchands.
liser. La conduite de la régente était dictée par un calcul profondément pervers ; elle espérait , une fois que le peuple saurait que le jeune tsar avait des habitudes d'irréligion et d'immoralité, que la perte de ce dernier serait imminente. En 1684, la princesse Sophie fit contracter un mariage à son frère Jean, dans l'espoir de lui susciter une descendance. En 1685, elle organisa une nouvelle émeute de Streltzys pour écarter du trône le tsar Pierre , en lui attribuant des tendances à l'hérésie et des vices précoces ; mais le jeune homme s'enfuit avec sa mère au monastère de Saint-Serge, et échappa ainsi aux dangers qui le menaçaient. Les agents de sa sœur le poursuivirent, l'atteignirent, et au lieu de continuer sur lui les violences qu'ils avaient commises en massacrant la famille Narychkine, écoutèrent la harangue du tsar, et lui livrèrent leurs chefs au nombre de trente. Pierre, malgré sa jeunesse, eut assez de fermeté pour les faire immédiatement exécuter. La princesse renouvela encore sa tentative en 1689, mais alors le tsar Pierre avait dix-sept ans ; il écrasa la révolte, s'empara de sa sœur, et l'enferma dans un cloître où il la força de prendre le voile. Quant au tsar Jean , toujours faible et maladif, il abdiqua presque de fait en faveur de son frère, et mourut en 1696, ne laissant point d'héritier mâle, mais deux filles seulement, Anne et Elisabeth. La ^ princesse Sophie, qui joua un si grand rôle dans le commencement du règne de Pierre, avait des ma-
nières séduisantes ; elle était fort aimée du peuple et très-instruite. Pendant sa régence, elle favorisa beaucoup les sciences , les arts et l'industrie ; elle resserra les relations de la Russie avec le^ États voisins, et conçut le plan d'augmenter sa puissance maritime du côté du Midi, par la conquête de la Grimée. Elle fit une première tentative qui ne fut pas heureuse, et elle était sur le point de recommencer avec plus de vigueur, quand le bras de fer du jeune tsar la jeta malgré elle dans les austérités du monastère.
Ce tableau rapide dés événements qui se sont succédé depuis la délivrance du joug des Mongols jusqu'au règne de Pierre le Grand , nous montre que, si l'on excepte le sanglant épisode du faux Dmitrii, Chouïsky et l'interrègne, les trois éléments de civilisation se sont constamment développés d'une manière sensible, en laissant toujours une prépondérance marquée à l'influence religieuse et morale. La chute du faux Dmitrii est une frappante preuve de cette assertion : en effet, si cet élève des jésuites avait ménagé et respecté les croyances populaires et les usages consacrés par le temps, il eût peut-être réussi à consolider son pouvoir et fût resté sur le trône, qu'il avait conquis d'une façon si hardie et dans des circonstances si mystérieuses. Mais, ayant froissé le sentiment moral de la masse, il périt misérablement, et précipita la Russie dans une suite de catastrophes qui l'ont conduite au penchant de sa ruine.
Nous devons donc étudier avec quelques détails cette période historique dans son ensemble, comme époque uniforme et de travail préparatoire de croissance ^. Dans ce but, nous décrirons l'organisation de la société sous les rapports hiérarchique , militaire et civil, ses progrès dans la législation , l'administration , l'enseignement public, dans les sciences, la littérature, les arts, l'industrie et le commerce ; et nous préparerons ainsi les moyens d'apprécier sainement la portée civilisatrice de la période suivante.
i. Nous appellerons cette période : Période des tsars, et nous y comprendrons également les règnes de Jean III et de Vassilii son fils; car, bien que le titre de tsar ne date que de l'époque de Jean ly, ces princes ont exercé, sous le titre ancien de grand-prince, un pouvoir tout aussi étendu que celui de leurs successeurs.