CHAPITRE X
COUP D œiL GENERAL SUR LA PERIODE MONGOLE
ET SUR l'État] de l'europe a la même époque
Faits caractéristiques de cette période historique. — Inauguration d'un pouvoir central. — Propagation de l'esprit religieux dans la société russe. — État de l'Europe. — Propagation du savoir. — La littérature. — Développement des classes supérieures. — Abrutissement du peuple. — La Jacquerie. — Mœurs du clergé et de la noblesse (citations de M. de Chateaubriand); dépravation générale. Contraste avec la Russie.
Deux faits saillants caractérisent l'état politique du pays pendant la période mongole : 1° la formation d'un gouvernement autocratique, se substituant peu à peu aux formes apanagées et républicaines , et coïncidant avec l'accroissement de Moscou au détriment des autres villes, et surtout de Novgorod, et 2° l'augmentation notoire de l'influence du clergé, et la propagation de l'esprit religieux, pénétrant toutes les classes de la société.
Un pays qui, depuis plus de trois siècles, était déchiré, tantôt par des guerres intestines et fratricides entre les princes , tantôt par les invasions multipliées de voisins turbulents et avides, comme les chevaliers
allemands et les Lithuaniens, enfin, par les nuées dévastatrices des Tartares, qui firent peser sur lui le joug de la plus cruelle oppression ; un tel pays ne pouvait se reconstituer que par la fusion de toutes ses parties en un seul Etat puissant , soumis à un régime vigoureux de gouvernement.
Pour arriver à ce résultat, les princes Daniel et son fils Kalita, qui posèrent les bases de cet avenir dans leur principauté de Moscou, durent agir avec beaucoup d'adresse, de circonspection et de persévérance. Leurs héritiers les plus proches devaient être pénétrés du même esprit pour continuer l'œuvre commencée et agir constamment selon l'esprit du système, afin de ne point laisser ébranler les bases posées par leurs prédécesseurs. Pour qu'un système d'idées politiques se perpétue ainsi et consolide l'œuvre commencée, il faut qu'il ait une seule personnalité influente, qui puisse transmettre cet esprit d'un règne à un autre, et cette personnalité, pendant l'époque dont il est question, fut représentée par saint Alexis, ayant pour prédécesseur son père Biakont, et pour successeurs son neveu Daniel et d'autres membres de sa famille. En effet, en lisant attentivement l'histoire de ces temps, il est facile de s'apercevoir que saint Alexis était la clef de voûte du nouvel ordre social qui s'édifiait.
La Providence divine, qui prédestinait sans doute la Russie à un avenir d'influence et peut-être de
prépondérance morale, avait placé à la tête de la révolution qui s'opérait dans ce pays, depuis le xiii' siècle, un homme qui, par sa science et par sa piété, donna une impulsion vigoureuse au développement moral de la société, au préjudice même d'un accroissement rapide de savoir profane.
La mode, ce tyran de la société actuelle, de nos jours changeante et variable à l'infini, est l'effet d'un sentiment inhérent à la nature humaine ; c'est le résultat des efforts d'un amour-propre, qui pousse chaque individu , d'abord à se mettre au niveau du milieu où il se trouve, puis ensuite, à se distinguer de ceux qui l'entourent. La mode a de tout temps existé, et chez tous les peuples, mais ses évolutions ont été d'autant plus rapides et nombreuses, que la société était plus développée et les objets qu'elle réglait plus variés. Dans une société comme celle qui existait en Russie , du xiii* au xv* siècle, la mode décidait peut-être de quelques changements de costumes ou de mets (quoique très -faiblement, car l'usage était plus fort que la mode) ; mais comme sentiment inhérent à la nature humaine, toute son influence se concentrait sur le genre de connaissances et sur le caractère des opinions. Chacun s'efforçait naturellement d'imiter ses supérieurs qui, de leur côté, cherchaient à se distinguer aux yeux des hommes les plus influents de l'État, le prince et le métropolitain, et, dans ce but, s'adonnaient aux pra-
tiques de la dévotion et à l'étude de la littérature sacrée. Cette direction de l'activité intellectuelle était si générale et si exclusive , qu'elle se perpétua pendant plusieurs siècles , et absorba toutes les fortes personnalités historiques et sociales. Si, d'un côté, elle mettait obstacle à la propagation des connaissances profanes dans la société , pénétrée comme elle l'était d'idées religieuses, d'un autre côté , elle a implanté au cœur du peuple russe ces profondes racines de morale chrétienne qui s'y sont conservées jusqu'à nos jours.
Il est curieux de comparer la Russie de la période qui vient de nous occuper avec l'Europe de la même époque. Nous trouvons l'Europe partagée en États féodaux plus ou moins influents, et en proie à de bien moindres infirmités politiques ; c'étaient des guerres partielles entre les suzerains et leurs vassaux insoumis , ou des luttes de prépondérance des suzerains entre eux ; mais l'Europe n'était pas , comme la Russie, ravagée dans presque toute son étendue par une invasion étrangère. Tous les éléments de civilisation pouvaient s'y développer sans obstacle , et comme fruits des efforts collectifs de toutes les nationalités européennes. Aussi , voyons-nous l'un de ces éléments, le savoir, se développer dans la classe supérieure de la société et dans le clergé d'une manière véritablement prodigieuse. Des universités se fondaient dans tous les pays , en Ecosse, en Irlande,
en Angleterre, en France , en Allemagne, en Italie, en Espagne et en Portugal. Un seul et même individu, pour acquérir des connaissances diverses , étudiait souvent dans plusieurs universités : à Oxford, à Paris, à Mayence , à Padoue ou à Coïmbre.
Ce désir général d'acquérir des connaissances, et le respect dont jouissaient les savants, ont produit les plus magnifiques résultats ; depuis le xiii' jusqu'à la fin du XV' siècle, toutes les parties de l'Europe furent illustrées par quelque célébrité littéraire ou scientifique. Albert le Grand de Souabe, Thomas d'Aquin, Bonaventure, Roger Bacon, Albert de Strasbourg, Hallays, Pétrarque, Dante, Leonardo Vinci, Nicolas Oresme, Machiavel, François Villon, Henri Kalteysca, et beaucoup d'autres non moins illustres, peuvent être cités comme représentants de cette période de l'histoire. Les rois eux-mêmes ne dédaignaient point de cultiver les lettres et les sciences ; Alphonse II d'Aragon nous a laissé un chant provençal plein de grâce sur le pouvoir de la beauté; Frédéric II d'Allemagne a composé une charmante élégie italienne en dialecte sicilien. Parmi les trouvères de France et d'Angleterre il y avait des poètes remarquables, comme Guillaume de Lorris et son continuateur Jean de Meung, auteur du célèbre Roman de la rose. Enfin, il faut dire que l'Allemagne se distinguait par ses poètes ; elle avait alors entre autres le charmant Conrad de Wûrtzbourg avec son épopée de la Guerre de Troie et sa Forge d'or.
L'immortel poème des Niebelungen, qui peut être comparé à l'Iliade, appartient aussi à cette époque et est attribué à Henri d'Ofterding, fameux jouteur dans les tournois poétiques d'Allemagne. Toute cette période est si riche en productions littéraires, que nous ne pourrions citer même les plus remarquables sans dépasser démesurément les bornes de notre cadre, et que nous sommes obligé de résumer nos appréciations en disant que les diverses branches des connaissances humaines ont trouvé alors des pionniers et des investigateurs d'un mérite de premier ordre.
Mais, tout en appréciant le mouvement scientifique de l'Europe, nous devons faire observer que le cercle de ce mouvement propagateur et progressif ne sortait pas des hautes classes de la société et de la riche bourgeoisie ; quant à la grande masse de la population, elle était condamnée à croupir dans la plus complète ignorance. Le laboureur, l'ouvrier et même le maître artisan, vivaient sous la domination la plus absolue du seigneur ou des syndics des corporations, en sorte que, bien loin de songer au perfectionneniient de l'état politique de son pays ou de sa ville, chaque individu, absorbé par les préoccupations de la vie matérielle, ne possédait pas même assez de lumières ou de loisirs pour travailler à l'amélioration de sa position particulière.
Ainsi l'ignorance, le manque de développement des facultés intellectuelles, faisaient de la masse populaire
un troupeau d'êtres sans élévation morale, disposés à mettre leur force musculaire au service du premier meneur qui saurait flatter leurs grossiers appétits.
Les plus longues et les plus sanglantes querelles n'avaient la plupart du temps que des prétextes pitoyables. « Les cordeliers avaient renoncé à toute es- « pece de propriété :\eip3iin quotidien qu'ils mangeaient <( était-il une propriété? Oui, disaient les religieux « d'une autre robe ; donc le cordelier qui mange viole « la constitution de son ordre ; donc il est en état de « péché mortel, par la seule raison qu'il vit et qu'il « faut manger pour vivre. L'empereur et les Gibelins (t se déclarèrent pour les cordeliers , le pape et les « Guelfes contre les cordeliers. De là une guerre « de cent ans ; et le comte du Mans , qui fut depuis (( Philippe de Valois , passe les Alpes pour défendre (( l'Église contre les Viscoriti et les cordeliers. »
Nous empruntons ce détail caractéristique à V Analyse raisonnée de l'histoire de France par M. de Chateaubriand, dont l'ouvrage nous fournira encore des citations qui traceront, mieux que nous n'aurions pu le faire, le tableau des institutions sociales et des mœurs de l'Europe à l'époque que nous étudions.
Puis, c'est encore la Jacquerie, boucherie épouvantable qui couvrit la France de sang et de décombres fumants, révolte de vilains opprimés qui demandaient justice, et de brigands qui se levaient pour le pillage. Alors, dit Chateaubriand, « les chemins se couvrirent
« d'herbe, les monastères furent abandonnés, les sil- (( Ions laissés en friche ne servirent plus que de camps « aux différentes troupes de brigands, de Jacques, de « soudoyers anglais, navarrais, français, qui s'y suc- <( cédaient comme des hordes d'Arabes passant dans « le désert : on ne reconnaissait l'existence des hom- « mes dans ces solitudes qu'à la fumée des incendies « qui s'élevaient des hameaux. »
Ces effroyables massacres avaient lieu sans but déterminé, sans plan préconçu ; c'était comme le mouvement incohérent d'une masse stupide, dénuée de force morale, s' arrêtant et se brisant au premier obstacle. En effet, cette fameuse Jacquerie grandit et se développa tant, que tout plia devant elle et s'enfuit à son approche; mais dès qu'une poignée d'hommes intrépides, sous la conduite de Gaston, comte de Foix, résista et battit dix mille Jacques, cette victoire suffit pour anéantir une association qui avait causé tant, d'effroi. Les peuples, soit qu'ils courussent aux armes, soit qu'ils se révoltassent, n'étaient donc que des instruments des pouvoirs qui les dominaient. Durant cette période, les masses dans l'occident de l'Europe étaient dépourvues de toute intelligence. Sous le rapport moral, l'Europe présentait un tableau si triste, si affligeant, qu'il nous serait pénible de placer ce tableau sous les yeux du lecteur, si notre sujet ne nous imposait le devoir de mettre la Russie en parallèle avec les autres pays.
Le clergé et la noblesse qui donnaient alors, comme le feront toujours les classes élevées, le ton à la société, n'offraient à l'imitation du peuple que les plus scandaleux exemples; les détails qu'on va lire en sont la preuve. Pour qu'on ne nous accuse pas de charger le tableau, nous les empruntons à l'auteur que nous avons déjà cité, à M. le vicomte de Chateaubriand, que personne ne sera tenté d'accuser d'animosité contre la noblesse et le clergé. Voici ce que dit l'illustre écrivain : « De la société romaine et de la « société barbare résulta une double corruption ; on (( reconnaît très-bien tous les vices de l'une et de « l'autre société, comme on distingue à leur confluent ({ les eaux de deux fleuves qui s'unissent : la rapine, « la cruauté, la brutalité, la luxure animale, étaient (( frankes; la bassesse, la lâcheté, la ruse, la turpi- « tude de l'esprit, la débauche raffinée, étaient ro- « maines.
« Et ces remarques ne se doivent pas entendre de (c quelques années, de quelques règnes : elles s'appli- « quent aux siècles qui précèdent le moyen âge, dece puis le règne de Khlovigh jusqu'à celui de Hugues <( Gapet, et aux siècles du moyen âge, depuis le règne « de Hugues Gapet jusqu'à celui de François I".
« Le christianisme chercha, autant qu'il le put, à « guérir la gangrène des temps barbares; mais l'esprit « de la religion était moins suivi que la lettre ; on « croyait plus à la croix qu'à la parole du Christ; on
EN RUSSIE. 2il
adorait au calvaire , on n'assistait point au sermon de la Montagne. Le clergé se déprava comme la
( foule. Si l'on veut pénétrer à fond l'état intérieur de cette époque , il faut lire les conciles et les chartes d'abolition (lettres de grâce accordées par les rois) . « Pendant le règne de Philippe le Bel , un concile est convoqué exprès pour remédier au débordement des mœurs. L'an 1351 , les prélats et les ordres mendiants exposent leurs mutuels griefs à Avignon, devant Clément VIL Ce pape, favorable aux moines, apostrophe les prélats : (( Parlerez-vous d'humilité,
( vous , si vains et si pompeux dans vos montres et vos équipages? parlerez-vous de pauvreté, vous si avides , que tous les bénéfices du monde ne vous suffiraient pas? Que dirai-je de votre chasteté?... Vous haïssez les mendiants , vous leur fermez vos portes ; et vos maisons sont ouvertes à des sycophantes et à des infâmes [lenonibus et truffatoribus ) .
« La simonie était générale : les prêtres violaient presque partout la règle du célibat ; ils vivaient avec des femmes perdues, des concubines et des chambrières; un abbé de Noréis avait dix-huit enfants. En Biscaye on ne voulait que des prêtres qui eussent des commères, c'est-à-dire, des femmes supposées légitimes. Pétrarque écrit à un de ses* ami s: Avignon est devenu un enfer, la sentine de toutes les abominations. Les maisons, les palais,les églises,
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« les chaires du pontife et des cardinaux , l'air et la « terre, tout est imprégné de mensonge; on traite le « monde futur, le jugement dernier, les peines de « l'enfer, les joies du paradis, de fables absurdes et « puériles. » Pétrarque cite, à l'appui de ses asser- « tions, des anecdotes scandaleuses sur les débau- « ches des cardinaux. Et lui-même , abbé chaste et « fidèle, amant de Laure, était entouré de bâtards : « Ebbe allora \m figliuolo naturale, e, dopo alcuni «. anni f una figliuola ; ma proteslo che, non ostante « queste licenze, egli non amb mai altra che Laura « (Saggi).
(( Dans un sermon prononcé devant le pape en <( 1364, le docteur Nicolas Oresme prouva que l'an- « téchrist ne tarderait pas à paraître , par dix raisons « tirées de la perte de la doctrine, de l'orgueil des « prélats, de la tyrannie des chefs de l'Église, et de « leur aversion pour la vérité.
(( Les sirventes , qui n'épargnaient ni les papes , ni « les rois , ni les nobles , ne ménageaient pas plus le (( clergé que les sermons :
« Dis donc , seigneur-évêque , tu ne seras jamais « sage qu'on ne t'ait rendu eunuque. — Ah! faux « clergé, traître, menteur, parjure, débauché] Saint « Pierre n'eut jamais rentes , ni châteaux , ni do- « maines ; jamais il ne prononça excommunication. Il « y a des gens d'église qui ne brillent que par leur « magnificence, et qui marient à leurs neveux les filles
« qu'ils ont eues de leur mie.» (Raynouard, Troubadours.)
En voilà assez pour les mœurs des gens de l'Église; maintenant, voyons ce que dit M. de Chateaubriand sur les mœurs des hauts seigneurs :
« Les châtelains et les châtelaines chantaient, (( aimaient, se gaudissaient, et, par moments, ne <( croyaient pas trop en Dieu. Le vicomte de Beau- « caire menace son fils Aucassin de l'enfer, s'il ne se « sépare de Nicolette, sa mie. Le damoiseau répond « qu'il se soucie fort peu du paradis, rempli de moines <( fainéants, demi-nus, de vieux prêtres crasseux, et (( d'ermites en haillons. Il veut aller en enfer, où les « grands rois, les paladins, les barons, tiennent leur « cour plénière, et il y trouvera de belles femmes, qui « ont aimé des ménestriers et des jongleurs, amis du vin « et de la joie (Le Grand d'Aussy, Raynouard; Nist. « de Philippe-Auguste, Capefigue, etc.). La comtesse « de Die était présidente de la cour d'amour. Guil- (( laume, comte de Poitiers, fonda à Niort une maison « de débauche, sur le modèle d'une abbaye ; chaque « religieuse avait une cellule, et formait des vœux de « plaisirs ; une prieure et une abbesse gouvernaient « la communauté, et les vassaux de Guillaume furent « invités à doter richement le monastère. Il y avait « des maréchaux de prostituées.
« On voit un comte d'Armagnac, Jean V, épouser <( publiquement sa sœur, et vivre avec elle dans son
« château, en tout honneur de baronnage. Les fureurs (( lubriques du maréchal de Rais ne sont ignorées de « personne.
(( Ces nobles de la gaie science n'étaient pas tou- « jours si courtois et si damoiseaux, qu'ils ne se <( transformassent en brigands sur les grands che- « mins et dans les forêts. Les bourgeois de Laon « appelèrent à leur secours Thomas de Goucy, sei- « gneur du château de Marne. Thomas , tout jeune « encore , pillait les pauvres et les pèlerins qui se « rendaient à Jérusalem et qui revenaient de la terre « sainte. Afin d'obtenir de l'argent de ces captifs, « il les accrochait de sa propre main (tesliculis appen- « débat propria aliquotiens manu) (Guiberti, de Vita « sua); une rupture s'opérant par le poids du corps, « les intestins sortaient à travers l'ouverture. Thomas a pendait encore d'autres malheureux par les pouces, « et leur mettait de grosses pierres sur les épaules « pour ajouter à leur pesanteur naturelle ; il se pro- « menait en dessous de ces gibets vivants, et ache- « vait, à coups de bâton, les victimes qui ne possé- (( daient rien, ou qui refusaient de payer. Ayant un « jour jeté un lépreux au fond d'un cachot, le nou- (( veau Cacus fut assiégé dans son antre par tous « les lépreux de la contrée.
« Un seigneur de Tournemine, assigné dans son « manoir d'Auvergne par un huissier appelé Lom;), lui « fit couper le poing, disant que jamais loup ne s'était
« présenté à son château sans qu'il n'eût laissé sa patte « clouée à la porte.
« Regnault de Pressigny, seigneur de Marans, près « de La Rochelle, rançonneur de bourgeois, voleur de « grands chemins, détrousseur de passants, se plai- « sait à crever un œil et à arracher la barbe à tout (( moine traversant les terres de sa seigneurie. Quand « il envoyait au supplice les malheureux qui refu- « saient de se racheter, et que ceux-ci en appelaient « à la justice du roi, Pressigny, qui apparemment sa- « vait le latin, leur répondait, en équivoquant sur les « mots, qu'ils se plaignaient à tort de ne pas mourir « dans les règles; qu'ils mouraient jure aut injuria.
(( Chercher à dérouler avec méthode le tableau des « mœurs de ce temps, serait à la fois tenter l'impos- « sible, et mentir à la confusion de ces mœurs. Il faut « jeter pêle-mêle toutes ces scènes telles qu'elles se « succédaient sans ordre, ou s'enchevêtraient dans « une commune action, dans un même moment : il « n'y avait d'unité que dans le mouvement général « qui entraînait la société vers un perfectionnement « éloigné, par la loi naturelle de l'existence humaine.
« On courait au bout du monde, et l'on osait à « peine, dans le nord de la France, hasarder un
(( voyage d'un monastère à un autre, tant la route de « quelques lieues paraissait longue et périlleuse!
« Des gentilshommes s'embusquaient sur les che- « mins et dévalisaient les passants, tandis que d'au- « très gentilshommes devenaient, en Espagne , en « Grèce, en Dalmatie, seigneurs des immortelles cités (( dont ils ignoraient l'histoire. Cours d'amour, où « l'on raisonnait d'après toutes les règles du sco- « lisme, et dont les chanoines étaient membres; (' troubadours et ménestrels vaguant de châteaux en « châteaux, déchirant les hommes dans des satires, « louant les dames dans des ballades ; bourgeois di- « visés en corps de métiers, célébrant des solennités « patronales, où les saints du paradis étaient mêlés « aux divinités de la Fable; représentations théâtrales; (c fêtes des fous ou des cornards , messes sacrilèges ; (c soupes grasses mangées sur l'autel ; Vite Missa ré- « pondu par trois braiements d'âne ; barons et che- « valiers s' engageant dans les repas mystérieux à « porter la guerre dans un pays, faisant vœu sur un (( papn ou sur un héron d'accomplir des faits d'armes « pour leurs mies ; Juifs massacrés et se massacrant « entre eux, conspirant avec le lépreux pour empoi- « sonner les puits et les fontaines ; tribunaux de toutes « les sortes, condamnant, en vertu de toutes les es- (( pèces de lois, à toutes les sortes de supplices, des
« accusés de toutes les catégories, depuis l'hérésiarque « écorché et brûlé vif, jusqu'aux adultères attachés « nus l'un à l'autre, et promenés au milieu du peuple; « le juge prévaricateur substituant à l'homicide riche « condamné, un prisonnier mnocent ; des hommes de « loi commençant cette magistrature qui rappela, au « milieu d'un peuple léger et frivole, la gravité du « sénat romain : pour dernière confusion, pour der- « nier contraste, la vieille société, civilisée à la ma- « nière des anciens, se perpétuant dans les abbayes ; « les étudiants des universités faisant renaître les dis- « putes philosophiques de la Grèce; le tumulte des « écoles d'Athènes et d'Alexandrie se mêlant au bruit « des tournois, des carrousels et des pas d'armes. » (Chateaubriand, Analyse raisonnée de Vhistoire de France. Édition Didot: pages 123 à 148 passim.)
Cette citation est bien longue , mais nous tenions à laisser parler seul l'illustre auteur du Génie du christianisme. Tracé de notre main, ce tableau de l'ignorance , de la superstition, de la dépravation morale de l'Europe occidentale dans les derniers siècles du moyen âge, eût peut-être paru chargé à plaisir des couleurs les plus sombres. Dans notre longue citation, nous avons dû exclure plusieurs passages qui nous ont paru trop obscènes.
M. de Chateaubriand ne parle , il est vrai , que de la France, et un peu de l'Angleterre ; mais où donc ont brillé à cette époque les réjouissantes lumières qu'on
voudrait pouvoir opposera ces ténèbres? Sans doute, et nous l'avons signalé avec bonheur, il y avait aussi dans ce chaos quelques brillantes individualités dont l'histoire nous a légué les noms; mais l'exception n'est pas la règle, et nous tenions à montrer que l'Europe d'alors présente un contraste bien marqué avec notre Russie , réputée barbare , qui vit arracher de son sol, dévasté par les hordes mongoles, les germes du progrès pour la science qu'y avaient déposés les âges précédents. Mais ce contraste, dans l'ensemble du développement, est à l'avantage de la dernière , car jamais débauche n'a souillé un monastère ou un cloître russe ; jamais un prince, un boyard ou un citoyen respecté ne s'est ravalé à un inceste ou à un brigandage. Malgré l'oppression, les mœurs étaient pures, la foi chrétienne, profonde, et la piété, générale. C'est par les progrès de la science profane que se distinguait l'Europe au préjudice de la foi et de la moralité ; c'est par la consolidation de la foi et de la morale que se distinguait la Russie au préjudice des progrès dans la science profane. Il reste à décider qui des deux était dans la véritable voie de progrès ; laquelle de ces voies promettait un avenir plus heureux et plus solide.