Michelet, Renaissance. Page
« L'inquisition, refaite sur une base nouvelle et (( dans une extension immense, emplit l'Espagne de « sa royauté jusqu'à braver le roi et le pape; elle ne « craignait pas d'envahir les revenus delà couronne; « elle brûlait ceux que le pape innocentait à prix « d'argent. Elle dressa aux portes de Séville son écha- « faud de pierre, dont chaque coin portait un pro- <( phète, statues de plâtre creux où l'on brûlait des « hommes; on entendait les hurlements, on sentait « la graisse brûlée, on voyait la fumée, la suie de (( chair humaine ; mais on ne voyait pas la face hor- « rible et les convulsions du patient. Sur ce seul écha- « faud d'une seule ville, en une seule année (1481), « il est constaté qu'on brûla deux mille créatures « humaines^ hommes ou femmes, riches ou pauvres, {( tout un peuple voué aux flammes. Quatorze tribu- (( naux semblables fonctionnaient dans le royaume. »
L'Italie offrait en même temps le plus triste spectacle. Englobées dans les grands États d'alors, dans l'État de Venise et dans celui de la Toscane, les cités naguère florissantes de Pise, Vérone, Vicence, Padoue, Brescia, Volterra et Pistoie, se soulevaient pour redemander les droits que leur avait laissés la succession des siècles. L'invasion française ralluma toutes ces prétentions, toutes ces discordes; et l'Italie, devenue le prix et le champ de bataille des ambitions étrangères, travailla dès lors à sa dissolution.
En Russie, pendant cette même période, le pouvoir
souverain était déjà définitivement constitué par Jean III; les lois uniformes pour tout le pays, rédigées et rassemblées en un seul code par ce prince, augmentées et perfectionnées par ses successeurs, sont exécutées dans diverses instances par des fonctionnaires légalement institués et responsables. Chacun a le droit de recourir à la protection de la justice de l'État; le serf lui-même peut invoquer un tribunal spécial qui a mission de le protéger contre le pouvoir de son maître; car, si les lois manquaient peut-être de vues générales, elles étaient du moins d'une précision irréprochable pour toute espèce de circonstances : lé commerce, le crédit, l'intérêt légal, les banqueroutes, les faillites, les successions , les mutations de propriété, enfin toutes les transactions possibles entre les membres d'une société civilement organisée , étaient prévues et régularisies par elles.
L'Europe, qui avait tant à faire pour son organisation civile, se lança dans le mouvement de l'activité scientifique, littéraire et artistique; et sacrifia, pour ainsi dire, l'utile à l'agréable, secondée en cela par le travail de son nombreux clergé, qui encombrait les monastères et les cours des souverains pontifes, des princes-évêques , des seigneurs-prieurs et des chanoines. Toute cette population, oisive quant à la production matérielle, et trouvant dans les immenses richesses de l'Église, non-seulement les moyens de satisfaire largement aux nécessités de la vie, mais
encore un énorme superflu, toute cette population devait être amenée aux travaux de l'intelligence, d'autant plus qu'elle n'employait guère ses loisirs aux prières et à l'accomplissement du rituel.
Ces soi-disant soldats du Christ n'étaient nullement tenus, par l'opinion publique et par l'usage, de s'occuper exclusivement d'études sacrées : la poésie, la littérature en général, l'astronomie ou plutôt l'astrologie, la médecine, pouvaient être sans difficulté le sujet de leurs études.
Cette facilité dans le choix des études n'a pas peu contribué aux progrès de la science dans toutes ses branches : les sciences exactes ont abouti à Descartes et Leibnitz; les sciences naturelles sont arrivées à créer la chimie, la physique et la physiologie. Quant à la théologie, la fin de Jean Huss et de Jérôme de Prague, et les bûchers de l'inquisition, sutïisaient pour en faire détourner les regards des trop hardis investigateurs.
La Réforme du xvi' siècle donna une vive impulsion aux études philosophiques , car les travaux de Luther et de Calvin surtout avaient pour but l'analyse des révélations divines, et l'édification d'un code de principes moraux applicables à la vie publique et individuelle, et non l'airermissement d'une foi aveugle dans ses révélations. Cette direction de l'activité intellectuelle fut générale : les controverses philosophiques étaient à l'ordre du jour et à la mode. Chacun
tint à figurer avec honneur dans ces controverses : on étudiait donc l'histoire, la philosophie, la logique et surtout les œuvres d'Aristote, fort en vogue, afin de pouvoir manier victorieusement son syllogisme, et discuter interminablement sur la Grâce, sur la volonté, sur les actes indépendants de la volonté, etc.
Il est résulté de là que la science et l'art ont devancé logiquement la régularisation des intérêts sociaux, domestiques et intérieurs, l'organisation civile et économique de la société. Avant d'avoir édifié un logis convenable, et à l'abri des attaques du pouvoir et de la force, on s'amusait à bâtir des donjons gothiquement enjolivés, sur cet édifice social à peine ébauché.
La Russie suivit une marche plus logique. Elle commença par instituer un pouvoir central, puissant, mais éclairé par des conseillers et retenu dans le cadre national par les usages ; un pouvoir issu des convictions générales de son utilité : des convictions dans la nécessité de la réunion des parties. Ce pouvoir était intimement lié à la nation par l'unité et la profondeur de la foi religieuse commune qui pénétrait tout le monde, depuis le tsar jusqu'au dernier berger, et soudait, pour ainsi dire, cette union par l'amour évangélique mutuel et le sentiment de fraternité chrétienne. Une fois ce pouvoir établi, il était de son intérêt d'introduire l'ordre politique et social : dans ce but, il créa les codes de lois, les ordonnances
et règlements, en un mot, tout l'édifice législatif et administratif. Il faut observer que tout cet édifice s'érigeait petit à petit, et que chaque loi ou mesure, réglant le mouvement, ne voyait le jour, qu'appelée par une circonstance de la vie de cette société qui se formait. Il en est résulté que l'ensemble de l'organisation n'a été que la manifestation de l'histoire du pays: c'est pourquoi on remarque en Russie cette pondération de pouvoirs, appropriée aux usages et aux mœurs religieuses de toutes les classes de la population. L'exécution des lois et de l'administration était confiée à des hommes expérimentés et à des élus de toutes les classes ressortissantes.
Les intérêts matériels développés par le commerce et l'industrie n'étaient pas négligés non plus; le gouvernement travaillait incessamment à ouvrir des débouchés, à augmenter la production; et sous les auspices de ces progrès matériels, le savoir commençait à s'infiltrer puissamment dans le pays. On remarque une nouvelle activité dans la littérature : les savants étrangers commençaient à apporter en Russie l'enseignement des sciences, qui était cependant encore subordonné, dans les académies de Kieff et de Moscou, à la surveillance des théologiens, mesure qui oftrait la garantie d'un bon triage dans tout ce qui devait nous arriver de l'Occident.
Mais si nous trouvons, en outre, que le clergé russe se distinguait toujours par une moralité bien
différente de celle du clergé européen, ces antécédents pouvaient servir de garantie pour l'avenir. A l'appui de ce que nous avançons, nous citerons quelques passages d'un mémoire présenté par l'évêque de Vienne, Jean Faber, à Ferdinand, roi des Romains, en 1525, lorsque ce Faber, encore moine dominicain et confesseur de ce roi, en avait reçu la mission d'étudier la religion moscovite et de lui en faire le tableau. Cette épître remarquable, écrite en latin , est insérée dans le livre intitulé : « De Russo- « rum, Moscovilarum et Tartarorum religione, etc., « Spire, anno MDLXXXII , » page 170 i. Ce Faber était connu comme l'un des plus zélés défenseurs du catholicisme , et avait reçu le surnom significatif de Maliens hœrelicorum.
Dans son mémoire, Faber expose avec beaucoup de détail les croyances des Riisses, ainsi que les usages et les rites de leur Église, et accompagne son exposition d'une analyse de ces usages. En parlant de la sévérité avec laquelle on nommait les prêtres, il dit : « Ils sont bien plus stricts que nous à cet éagrd, « car ils donnent diflîcilement un emploi eeclésias- « tique, et n'accordent un bénéfice qu'autant qu'il est « prouvé par des personnes compétentes, telles que
1 . La traduction anglaise de cette pièce remarquable se trouve dans l'ouvrage de M. William Palmer, intitulé : Dissertations on subjects relating to the Orthodox or Eastern Catholic communion. Pa2;e 32. ,
0 les évêques ou leurs vicaires, que l'individu en est « digne. »
En parlant des évêques et des moines, l'auteur dit ; (( Ils célèbrent souvent les divins mystères , et « surtout quand ils tiennent une assemblée avec le « souverain. Pour les insignes de leur degré ecclé- « siastique , ils portent une crosse et une mitre « comme nos évêques. Leur abstinence de viande et « de boisson, aussi bien chez l'archevêque que chez « les évêques, est très-grande et très-remarquable, »( ressemblant assez à celle des moines de ce pays, « qui sont très-nombreux et obligés par leurs vœux « à ne jamais goûter de viande »
« Les Russes reçoivent l'absolution des pé-
« çbés; mais leurs archevêques et leurs évêques agis- « sent plus scrupuleusement que les nôtres, car ils « disent que ce serait un grand crime de vendre ce <( qu'ils ont gratuitement reçu pour le donner.... »
« jTous les moines et toutes les nonnes qui
« sont dans leurs monastères, et qui sont tous souci mis à la^ seule et même règle , qu'on appelle du «'clergé noir, remplissent si rigoureusement leurs « devoirs religieux, qu'ils méritent] non-seulement « l'admiration, mais le plus profond respect. Les « vœux ne sont pas considérés d'aussi peu d'impor- « tance qu'ils le sont aujourd'hui parmi nous; car « celui qui est une fois entré dans un monastère ne « peut plus en sortir sous aucun prétexte, ni par
« quelque indulgence que ce soit, ni même en rom- « pant ses vœux. Ils sont si hautement estimés par « eux, que, malgré la grande étendue des pouvoirs « de l'archevêque et des évêques en Russie, ils n'ont « pas celui de les dissoudre
« Naturellement, ils ont une trop haute idée de la (( chasteté pour permettre à leurs moines ou aux (( nonnes le mariage. »
Après avoir décrit les principaux usages du rituel de l'Église, l'évêque dit ; « Tel est leur respect pour « la grandeur du mystère du corps et du sang de « Notre -Seigneur, tels sont leur dévotion et leurs « sentiments religieux. Après cela, que nos prêtres « fassent attention avec quelles mains impures ils (( touchent souvent, eux, à ce sacrement, le plus « saint, le gage de notre rédemption! Puissent- ils (( être touchés par l'exemple de David! etc »
En parlant de la moralité des laïques, Faber dit : « Ils ont, je crois, pour l'adultère une plus grande (( horreur que nous; car ils poursuivent ce crime avec « la plus forte exécration. Chez eux, il n'y a pas de « relâchement dans la loi; et aussi longtemps que le (( mari est en vie, la femme ne peut pas se remarier. « C'est seulement lors de la mort de son mari, que la « femme est libre; autrement elle doit vivre insépa- « rablement avec lui. »
Après de grands éloges de la piété et de l'abstinence des Russes qu'il a vus, le confesseur du roi
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continue : « Telle est leur sévérité en suivant ces « règles, que dans tous leurs jeûnes sans exception, « c'est un péché pour qui que ce soit de manger de « la viande ou des œufs. Bien plus, ils nous dirent « que durant c«s jeûnes, beaucoup de leurs compa- « triotes ne touchaient à rien de ce qui avait eu vie ; H ils ne mangeaient pas même du poisson, tandis que « d'autres ne buvaient ni vin, ni boisson travaillée. En « entendant cela, nous fûmes tellement surpris que « nous parûmes stupéfaits : nous étions frappés de « cette pensée que, si l'on compare nos chrétiens « avec eux, pour ce qui regarde la religion du Christ, « le contraste est à notre désavantage. Aucune im- « pression n'a laissé de trace plus profonde dans u notre esprit que celle-ci : pour nous qui avons tant « de présomption au sujet de l'arbre de la foi, il res- « sort de tout cela que pour le fruit nous sommes en « arrière d'eux »
« Les images ne sont pas traitées avec ce peu
« de respect , avec ce mépris même que l'on voit (( parmi nous, contrairement à toute piété, par suite « des querelles de notre époque; mais ils. tiennent les (( images comme souvenirs, pour ne jamais oublier « les bienfaits de Dieu »
« Une chose qu'il ne faut pas moins remarquer « dans leurs bonnes coutumes, c'est le soin extraor- « dinaire qu'ils prennent des pauvres, auxquels cha- « cun, suivant ses moyens et sa piété, donne des
« aumônes en argent, en vêtements, en viandes et (( en boissons, recevant et traitant les étrangers, et <( faisant tout pour aider les membres les plus pau- « vres du Christ dans cette vie. »
Affermi dans cette piété et cette moralité, le peuple russe recevait avec respect les instructions de ses pasteurs, et l'influence de ces derniers était toujours favorable au développement moral et intellectuel de leur troupeau spirituel. Cette influence était d'un caractère et d'une portée différentes de l'action du clergé catholique romain , par des raisons que nous nous voyons obligé de développer.
Le catholique, dans sa ferveur religieuse, indépendamment de la foi dans les mystères des saints sacrer ments et autres révélations divines, professe toujours un certain culte particulier pour le chef de son Eglise et toutes les autorités procédant de lui. Ce culte de la part des croyants est l'apanage des ministres du catholicisme romain; ils en jouissent non-seulement pendant qu'ils remplissent les œuvres de leur ministère, mais encore quand ils rentrent dans le domaine des occupations mondaines : en un mot, un prêtre catholique romain , dans toutes les conditions de sa vie, est l'oint du Seigneur, auK yeux d'un véritable bon catholique. Par l'effet de cette croyance, de ce culte pour le sacerdoce, un prêtre catholique romain, professant le bien ou le mal, doit être écouté avec la même ferveur; et chaque vrai catholique doit, à la
rigueur, se pénétrer de ses paroles, comme venant d'un pouvoir procédant d'un autre, qui est infaillible, car la conviction dans l'infaillibilité du souverain pontife se projette sur tout le clergé, comme un reflet moral involontaire. Si le doute survient, il y a déjà protestation : donc la pureté du catholicisme est ébranlée; et c'est ainsi que prit naissance la Réforme. Unissant ce culte pour le sacerdoce aux idées purement religieuses, le catholique romain est sensiblement affecté par les fautes que peut commettre son clergé. Souvent il reproche à la Religion ce qui ne devrait être rejeté que sur ses ministres, et perd de cette manière la foi, en perdant l'estime pour le prêtre. La Réforme n'eut d'autre origine que la démoralisation du clergé, qui lui fit perdre son influence morale et ébranla la foi catholique. Pouf détourner les conséquences funestes au catholicisme de la perte d'une croyance aveugle dans le clergé, on a vu surgir la congrégation de Jésus, qui eut dès lors pour mission la propagation de l'influence sacerdotale, donc aussi, sous le point de vue romain, l'affermissement de la foi. Chez nous, rien de semblable. Le catholique grec de Russie considère dans chaque membre du clergé deux individus distincts, V homme et le prêtre. Tant que cet homme est occupé des fonctions de sa mission sacerdotale et qu'il en porte les insignes, le Russe vénère en lui le prêtre, le ministre du Sauveur, reçoit avec ferveur la bénédiction de l'Eglise par son
ministère, et lui baise la main, dont la puissance sacrée procède directement du Christ et non d'un pouvoir qui le remplace; mais aussitôt que le prêtre a terminé son office, il redevient un homme n'ayant droit qu'à l'estime qu'il a su mériter comme homme. Cette remarque, qui pourrait peut-être paraître déplacée ici, ne l'est pas cependant : en effet, elle nous explique comment il se fait que le clergé russe a toujours été puissant à faire le bien, impuissant à fomenter les mauvaises passions et à ébranler la foi des fidèles; car le blâme qu'il pourrait, dans l'opinion du troupeau spirituel, mériter quelquefois par ses défauts, ses ridicules, ses vices même, retombe toujours sur l'individu , et jamais sur la religion dont il est le ministre. Cette considération nous donne l'assurance que les torts, quels qu'ils soient, des chefs mêmes de l'Eglise, ne pourront jamais saper les solides fondements sur lesquels est assise l'Eglise catholique orthodoxe d'Orient.