CHAPITRE XX
COUP D œiL GENERAL SUR LA PERIODE DES TSARS EN RUSSIE
ET SUR l'État de l'europe a la même époque
Tendance à la réunion dans un seul tout. — Jean III est capable de concentrer le pouvoir. — Les conditions de Moscou sont favorables pour en faire le centre de ce pouvoir. — Le pouvoir autocratique est tempéré par la diversité des usages provinciaux, plus ou moins républicains. — Les conseils du clergé et de la nation ne gênaient pas le pouvoir. — Signification du tsar russe. — Conseils de la couronne. — Ce qu'était alors la Russie barbare. — Caractère général. — Législation. — Administration. — L'organisation hiérarchique de la société était une œuvre historique. — Influence du clergé. — Développement littéraire. — Manque d'établissements d'enseignement supérieur.— Le désir général d'acquérir du savoir devait provoquer la création de ces établissements. — Progrès du commerce. — Le tsar Alexis, appréciant la nécessité de relations par la mer Noire, commence par créer une flotte sur la Caspienne. — La princesse Sophie , étapt dans les mêmes idées , travaille à conquérir la Crimée. — Comparaison avec l'Europe. — Contemporains de Jean III. — Caractère du pouvoir absolu en Europe. — Comparaison avec la Russie. — Le niveau intellectuel et le niveau moral. — Admirable essor des sciences, des lettres et des arts en Europe. — Comparaison. — Principes de développement régulier d'un pays. — L'Europe s'en est écartée : en France ; — En Allemagne ; — En Angleterre ; — En Espagne ; — En Italie. — La Russie a suivi ces principes. — Le haut clergé en Europe. — Caractère et conséquences de la Réforme du XTi* siècle. — Comparaison avec la Russie. — Le prêtre catholique romain et le prêtre russe.
Quelle est après l'étude de tous ces détails l'impression générale que doit laisser dans l'esprit l'état de la
Russie au commencement du xviir siècle? Telle est la question qui se présente naturellement à nous; question dont la réponse est entièrement dépendante du point de vue historico-philosophique de chaque lecteur, de ses idées préconçues, et du degré de clarté que nous avons pu jeter dans notre récit sur cette période de l'histoire de Russie. Jusqu'à présent nous avons émis peu d'opinions personnelles ; nous avons recherché seulement à être narrateur fidèle des faits historiques : nous n'avons rien avancé qu'appuyés sur des matériaux authentiques, dont nous n'avons fait que coordonner les données. Maintenant, nous tâcherons de présenter les conclusions générales, qui, suivant nous, découlent tout naturellement de l'analyse des éléments politiques et sociaux dont nous n'avons fait qu'exposer l'histoire.
Depuis le xi" siècle la Russie était partagée en une infinité de principautés presque indépendantes les unes des autres : chacune de ces principautés avait sa politique propre, ses rancunes et ses convoitises ; il ne pouvait pas être question d'établir entre elles le concert d'une action commune. Ce fut là, comme nous l'avons vu, une des causes qui précipitèrent et maintinrent le plus longtemps la Russie sous le joug de la domination mongole; ce devait être aussi un enseignement : les jours de la souffrance ont pour les peuples, comme pour les individus, des conseils que l'on écoute plus volontiers que d'autres. Le besoin de
la force fit sentir la nécessité de l'unité ; mais peutêtre ces aspirations eussent été longtemps encore stériles, si la Providence n'eût mis à cette époque sur le trône de Moscou un des hommes les plus remarquables par son intelligence et son caractère, le grandprince Jean III. D'un côté, la position si favorable de Moscou au point de vue géographique et ethnographique; de l'autre, tes qualités de son prince, si bien appropriées aux circonstances, décidèrent de l'avenir de cette ville et en firent le siège d'un pouvoir central et autocratique. L'omnipotence absolue de ce pouvoir fut tempérée par la diversité de mœurs des différentes provinces et par l'existence des grandes libertés politiques, dont jouissaient des États puissants et éminemment russes, tels que les républiques de Novgorod et de Pskoff : puis encore au-dessus des caprices personnels de l' homme-souverain planait l'influence élevée qui dirigeait la conscience du chrétien couronné.
Les conseils dont le souverain s'entourait de la part du clergé et de la représentation nationale n'étaient point obligatoires pour lui, ne gênaient pas la franchise de ses allures et ne le réduisaient pas à la dure nécessité de corrompre une partie de ses sujets pour tromper l'autre, comme cela se fait inévitablement dans les pays oii les décisions de la représentation nationale sont obligatoires pour les souverains.
Le tsar russe occupe une position tellement supé-
rieure, comparativement aux plus illustres de ses sujets, qu'il ne peut avoir d'autre intérêt personnel que l'intérêt de son pays : car la prospérité de ses États augmente sa richesse; l'ordre lui procure de la tranquillité; le contentement de tous lui donne la garantie de sa sécurité personnelle ; la gloire du pays rejaillit principalement sur lui, et son nom, rehaussé de louanges, est inscrit dans les^plus belles pages de l'histoire nationale ; en un mot , la position du tsar russe le porte à s'identifier complètement avec la prospérité et la grandeur matérielles et morales de son peuple.
Dans des conditions aussi exceptionnelles et une position aussi supérieure, il est tout naturel que le tsar russe ne puisse avoir d'animosités ni le désir de vengeances personnelles contre nul de ses sujets. Aussi dans la longue période que nous venons d'étudier, ne trouvons-nous, exceptionnellement, que sous les vingt-deux dernières années du règne de Jean IV, et ensuite pendant le favoritisme de Boris Godounoff, des actes de cette nature, effets d'une véritable folie sanguinaire dans le premier cas, et de l'ambition d'un favori tout-puissant dans l'autre. Cependant, malgré ces circonstances anormales où se sont produits ces actes de vengeance, nous ne voyons pas que Jean IV ou Godounoff aient dédaigné les conseils du clergé, * des boyards, et, en cas de questions graves, du Zemskoï Sobor; encore moins les autres tsars, sincè-
rement animés du désir de faire le bonheur de leur pays, refusaient -ils l'appui des conseillers qu'avait placés à côté d'eux la constitution politique, sociale et usuelle de la nation ; ces souverains recherchaient ces conseils, d'autant plus que, sans en être gênés, ils ne pouvaient qu'être éclairés par eux.
Cet ordre de choses , créé par l'expépTence des siècles et la sagesse humaine, fut soutenu par la miséricorde divine pendant toute la période des tsars. Nous disons : par la miséricorde divine , parce que c'est la véritable foi chrétienne , une piété fervente, générale, depuis le tsar jusqu'au dernier de ses sujets, et la crainte du péché, qui formaient la trame de cette société sui generis, qu'on est convenu d'appeler la Russie barbare. C'est sous cette influence bienfaisante que se sont développées la législation, l'administration, la littérature et toute l'organisation sociale telle que nous l'avons vue.
En parcourant l'histoire de chacune des parties constitutives de cette organisation, nous apercevons à chaque pas la marche sensible du progrès : les conditions sociales se développent et s'établissent d'une manière organique et régulière, tout avance proportionnellement à la nature du milieu dans lequel ces conditions se manifestent.
Dans la législation , les codes s'étendent et se développent au fur et à mesure des besoins qui se font sentir; des règlements et des ordonnances vien-
nent régulariser la marche du mouvement déjà produit dans la société gouvernée. Nous ne remarquons pas de ces lois basées sur des spéculations abstraites qui s'introduisent avec la prétention d'imprimer une direction nouvelle aux événements et au développement populaire; nous ne voyons qu'une attention calme à ce qui se produit et une sage appropriation des lois aux exigences de l'époque.
Dans l'administration, il est vrai, règne encore un certain trouble : le pouvoir judiciaire n'est pas encore assez nettement séparé du pouvoir purement administratif; les Prikases fonctionnent tantôt comme tribunaux de justice civile ou criminelle, tantôt comme départements administratifs. Cependant, à mesure que l'organisation sociale se perfectionne, les compétences tendent à devenir plus distinctes : on établit des Prikases exclusivement administratifs, comme le Jitnuï Prikase, le Prikase des finances, celui des apothicaires, les Prikases militaires, et, à côté de ceux-ci, d'autres uniquement judiciaires, tels que le Prikase des brigands , le Nadvornaïa palata ou cour d'appel , etc. Il n'eût point fallu de bouleversements pour que la séparation complète des pouvoirs fût établie : la marche même du temps, et d'un temps bien court, eût infailliblement amené ce résultat; car il ne s'agissait pas de créer de nouvelles institutions, mais seulement de répartir les affaires plus régulièrement entre celles qui existaient déjà.
La hiérarchie sociale était la conséquence de l'histoire du pays; toutes les classes s'étaient constituées progressivement et comme résultat des circonstances qui avaient favorisé ou exigé leur création. Ce ne fut pas l'œuvre à priori d'un législateur qui modèle une société à sa façon. Si l'on veut considérer les choses sans parti pris, on avouera que l'organisation hiérarchique de la société n'était point si défectueuse. La classe privilégiée était peu nombreuse et ses privilèges peu importants : surtout ils ne portaient atteinte aux intérêts d'aucune autre classe ; ils ne donnaient pas à des jeunes gens sans expérience et -sans capacité le droit de se mêler du gouvernement de leur pays ou de devenir, par le seul fait de leur naissance, les supérieurs de citoyens plus capables et plus expérimentés qu'eux : car les descendants des classes privilégiées devaient , comme tous les autres , commencer leur service dans les rangs les plus inférieurs.
La classe nombreuse des serviteurs de l'Etat était, pour ainsi dire, la force militaire du pays. Pour ce service permanent et viager, chacun recevait en possession usufruitière, au prorata de l'importance de ses serv ices, un espace de terrain plus ou moins grand. Cette possession pouvait dans certains cas devenir héréditaire : mais cela ne formait pas un privilège offensant ou onéreux pour les autres classes ; car tout homme libre pouvait, par voie d'achat, devenir propriétaire de biens-fonds peuplés, soit par des hommes
libres, soit par des esclaves , dont la propriété était permise aussi à tout homme libre.
La classe des citoyens libres n'était pas généralement obligée de servir l'État; mais elle était tenue de pourvoir à son propre gouvernement par l'élection des juges et des administrateurs intérieurs des communes, des volostes et des cités. Son principal devoir envers la société consistait à payer : c'était la classe spécialement imposable; mais elle avait le droit de posséder toute espèce de biens meubles et immeubles, voire même des serfs et des esclaves.
Les serfs formaient une classe de citoyens dont la condition passagère pouvait prendre fin de soi-même, et sans secousse ; un pas de plus dans la civilisation eût rendu impossible l'acceptation volontaire d'un contrat de servage.
Les esclaves étaient en très-petit nombre, proportionnellement à la masse de la population. Leur émancipation, accomplie progressivement, n'eût donc pas jeté un bien grand trouble dans l'économie sociale; et il est bien à présumer qu'elle aurait eu lieu, si les nouvelles dispositions de la réforme de Pierre le Grand n'eussent fait pénétrer le virus de l'esclavage jusque dans les profondeurs du corps social.
Vers la fin de la période que nous analysons, les paysans libres furent privés du droit de passage d'un proJ3riétaire à un autre ; cette mesure avait son utilité et sa raison d'être dans les contrées peu peuplées.
Mais ce genre de servitude qui attache l'homme à la glèbe n'était pas général et n'avait pas encore poussé de bien fortes racines, quand le xviir siècle vint le sanctionner et l'étendre à toutes les provinces de l'empire, en rendant en outre le paysan non-seulement taillable, comme il l'avait été jusqu'alors, mais de plus corvéable. Un seul décret raisonnable au commencement du xviii" siècle, et la liberté individuelle eût été sauvée pour toujours! Nous verrons plus tard que l'esprit qui inspira les législateurs de cette époque fut d'une tout autre nature.
Au-dessus de toute cette hiérarchie sociale, s'élevait,dominante, la bienfaisante influence de la foi chrétienne, entretenue par un clergé puissant et éclairé dans ses hauts dignitaires, parfaitement indépendant dans son administration intérieure et raisonnablement limité dans son action extérieure : libre de faire le bien et impuissante à faire le mal.
Sous l'égide d'une organisation sociale parfaitement nationale, le développement littéraire suivit une marche progressive. La chaire sacrée qui, dans le commencement de cette période n'avait que de loin en loin de dignes représentants, voit s'accroître peu à peu le nombre des orateurs remarquables par leur éloquence. Puis on voit apparaître dans une autre partie de ce domaine des travaux scientifiques : des grammaires, des dictionnaires, des traductions d'écrits profanes, des mémoires, des correspondances, comme celle du prince
Kourbskoï, des livres économiques, comme le Domostroï, l'histoire des Scythes, des chronographies et des cartes géographiques. Vers la fin de la période on voit poindre la poésie et les belles-lettres ; Pierre Moguila et Siméon Polotskoï écrivent des vers syllabiques : la littérature dramatique entre dans le domaine de l'activité intellectuelle; les mémoires de Kotochikhine portent déjà le cachet d'une certaine perfection ; enfin les œuvres de Possochkofî couronnent dignement ce cycle littéraire, en prouvant que la société russe renfermait des hommes dont les idées politiques et économiques étaient déjà parvenues à un haut degré de maturité. Si la production littéraire n'a pas été plus abondante, il faut attribuer ce fait aux difficultés que rencontrait la propagation des idées, et à l'indifférence que montrèrent les Russes des générations suivantes pour tout ce qui tenait à leur nationalité : indifférence qui fut poussée si loin, que beaucoup de mémoires et d'écrits ont été brûlés ou ont pourri ignorés dans les vieux coffres de famille, relégués depuis un siècle ou deux dans les garde-meubles des maisons de campagne seigneuriales. L'existence des Moguila, des Slavinetzky, des Siméon Polotskoï , des boyards Mathveïeff et Ordine Nachtchokine , des Kotochikhine et Possochkoff, prouve que le mouvement civilisateur pénétrait dans toutes les classes. Le désir d'acquérir du savoir ne manquait certainement pas; car vers la moitié du xvi* siècle, nous voyons qu'il y avait déjà
(( beaucoup de jeunes gens qui avaient le désir d'ao- (( quérir des connaissances ; » parce que chacun pouvait trouver de l'avantage dans cette acquisition. Un citoyen appartenant à la classe supérieure, avançait plus rapidement dans la carrière administrative et militaire, s'il était plus instruit que les autres ; un citoyen libre, marchand ou agriculteur, était respecté et jouissait d'une influence proportionnelle à son savoir; un paysan même, habitant une terre seigneuriale, obtenait, en acquérant des connaissances, un certain respect dans sa commune, et avait la possibilité de s'élever dans la hiérarchie sociale, en se faisant remplacer dans ses obligations envers le seigneur par un autre homme libre, qui pouvait venir habiter pour le remplacer la terre qu'il cultivait; car pareil remplacement n'étant pas défendu parla loi, était par conséquent toléré. En un mot la société offrait toutes les garanties du progrès, dans la partie qui était restée en arrière faute de moyens propagateurs. Il ne manquait donc, pour répandre ce savoir désiré et recherché, que l'établissement de nouveaux centres d'instruction ; car les deux académies qui existaient ne suffisaient pas aux exigences de la société. L'insuffisance d'établissements d'enseignement, très-sensible à la vérité, n'eût pas tardé à être comblée : car de pareilles mesures, de la part du gouvernement, à la fin de cette période, ne rencontraient plus d'obstacles ni au dehors ni au dedans ; et l'impulsion donnée par l'intelligente autorité des Roma-
noff,, loin de se ralentir, eût continué à faire marcher la Russie d'un pas ferme dans la voie du progrès.
Le perfectionnement de la science médicale pendant cette période est très-remarquable. Au début, on fait pour la cour venir un ou deux médecins étrangers ; peu à peu ce nombre s'accroît : on envoie de jeunes Russes étudier dans les universités étrangères aux frais du gouvernement. Plus tard on établit un Prikase de médecine, on fonde des jardins botaniques, on oblige les médecins étrangers à former des élèves, on fait paraître un livre de médecine populaire ; un pas de plus dans la même direction et l'enseignement médical était établi à Moscou. Toutes les autres branches des connaissances humaines auraient probablement suivi la même marche progressive.
Dans le commerce, même développement. A la fin du xv^ siècle la Russie n'était qu'un pays exploité par les Allemands ; pendant le xvr, elle cherche d'autres relations commerciales, mais elle ne peut les obtenir qu'en se soumettant à un monopole : au xvii' siècle la Russie entre en relations directes avec tout le commerce européen ; elle secoue le monopole des étrangers, et étend ses transactions dans toute l'Asie centrale et orientale. Enfin, le tsar Alexis, voyant clairement que tous ses efforts pour le développement du commerce seront infructueux, tant qu'il n'aura pas établi un débouché assuré dans la mer Noire et une flotte sur la Caspienne, cherche à se rendre maître
des bouches du Don et lance des vaisseaux sur la mer Caspienne. La puissance de la Porte-Ottomane était encore trop grande pour qu'on pût lui disputer la possession d'un port sur une mer dont elle était maîtresse. Alexis sut temporiser, la flotte de la Caspienne fut brûlée; mais l'essai qui avait été fait ne devait pas être inutile pour l'avenir.
Sa fille, la princesse Sophie, prenant en considération les conditions géographiques de la Russie, et voyant que tous les cours d'eau importants depuis la partie septentrionale, (Smolensk, Tver, laroslaw, Kostroma, Yiatka et même la Biarmie) sont en communication d'aval avec la mer Noire, parce que le Volga se rapproche du Don à tel point que les marchandises qui descendent le premier de ces fleuves peuvent facilement être transbordés dans le second ; la princesse Sophie, disons-nous, sut apprécier les avantages que la Russie retirerait de la possession des embouchures du Don et du Dnieper. Pour arriver à ses fins elle concentra toute son attention sur l'occupation de la Crimée, comme base de la future extension de la Russie du côté d'Otchakoff et du côté d'Azoff. Ses premières tentatives ne furent pas heureuses; mais au lieu dese décourager, elle ne songea qu'à préparer, par ses relations diplomatiques, la reconnaissance de ses conquêtes futures, et tranquillisa ainsi ses voisins du nord.
Effectivement, la Suède connaissait aussi la géo-
graphie russe, et trouvait toutes naturelles les tendances de la Russie à s'étendre vers le sud. Elle savait que les communications de l'intérieur du pays n'étaient point favorisées par la nature du côté de la Baltique, excepté pour Riga, qui avait une communication d'aval , mais plutôt avec les provinces polonaises qu'avec les terres russes, et pour Novgorod, qui pouvait parvenir aussi par une navigation d'aval au golfe de Finlande, mais qui, à cette époque, avait déjà perdu toute son importance. La Suède avait donc tout à fait lieu d'être tranquillisée, et pouvait pousser la princesse Sophie à entreprendre en Crimée une nouvelle" expédition, dont les préparatifs étaient déjà fort avancés, quand la régente de l'empire dut ensevelir sous le voile et dans le silence et l'inaction d'un monastère ses brillants projets de conquête.
Voilà, dans toutes les branches du développement de la civilisation , l'état où se trouvait la Russie quand le grand réformateur Pierre la saisit de sa main de fer, pour la pétrir à sa guise et façonner un empire semi-européen.
Où en était alors l'Europe, et quelles avaient été les principales phases de son histoire pendant cette période?
Le grand-prince Jean III était contemporain de Louis XI en France, de Matthias Gorvin et Frédéric III en Allemagne, et des Tudors en Angleterre. Pierre le Grand prit les rênes du gouvernement vers
la moitié du règne de Louis XIV. Ces deux règnes de Louis XI et de Louis XIV marquent précisément en Europe l'aurore et l'apogée de l'absolutisme royal, dont Louis XIV fut le représentant le plus complet et l'expression la plus prononcée. Le pouvoir impérial en Allemagne, électif et très-limité au commencement de cette période, devint héréditaire et puissant à la fm. L'Angleterre seule fait une sorte d'exception; car, vers la fm de la période qui nous occupe, des pouvoirs issus de son passé historique se constituaient régulièrement.
Chez tous ces peuples, à côté des progrès de l'autorité souveraine, la science grandissait; mais, en revanche, l'intelligence des masses populaires restait stationnaire , et la morale publique s'abaissait graduellement jusqu'à l'indifférence religieuse et aux débordements de la licence.
En Russie, un pouvoir absolu, éclairé, mais non forcément dirigé par des conseils, s'était constitué au début de cette période, et se soutint jusqu'à la fin en s' adoucissant; le savoir était plutôt spécialisé dans les domaines de la politique et de la religion ; la diffusion des connaissances littéraires et scientifiques, le développement des arts et de tout ce qui tient aux améliorations de la vie matérielle, étaient aussi en voie de progrès : progrès lent, à la vérité, à cause d'un certain mépris général pour toute espèce d'occupation mondaine. L'intelligence populaire était
tenue en exercice par le perfectionnement de la législation et de l'administration, et surtout par la participation de tous les citoyens aux affaires, au moyen des élections administratives et judiciaires et des délibérations des mires; la moralité publique restait dans sa pureté et conservait ses tendances à la fraternité chrétienne, stable comme la base sur laquelle elle s'appuyait, c'est-à-dire comme la religion catholique d'Orient, invariable et hors de l'influence des chefs de l'Église, qui, selon cette Eglise, peuvent pécher et faillir, par cela seul qu'ils sont hommes.
Nous tâcherons de fournir à l'appui de cette comparaison quelques preuves historiques et philosophiques; et pour commencer par le pouvoir souverain, nous ferons seulement mesurer la distance qu'il y a entre le cruel despotisme de Louis XI , qui est obligé de ruser avec tous pour établir son autorité, et le despotisme (Je Louis XIV, qui réduit les parlements à n'être que des corps judiciaires, et prononce, sans être démenti, le fameux mot : « L'Etat, c'est moi. » Dans l'intervalle qui sépare ces deux règnes caractéristiques, les rois de France avaient eu les Huguenots, la Ligue et la Fronde à soumettre.
La stagnation intellectuelle du peuple peut être constatée par le rôle invariable qu'il joua alors dans toute l'Europe. Les princes se battaient entre eux et faisaient boucherie du populaire pour soutenir leurs prétentions personnelles sur telle ou telle contrée :
ainsi les guerres d'Italie de Louis XII, le pire du peuple, ainsi la guerre de la succession d'Espagne sous Louis XIV, qui mit le royaume de France à deux doigts de sa perte, et réduisit le peuple à la plus affreuse misère.
Pendant ce temps , le niveau moral , bien loin de s'élever, tendait à s'abaisser toujours davantage. Entre les amours d'Agnès Sorel, colorées d'une certaine teinte poétique et chevaleresque, et les hypocrites scandales de la cour de Louis XIV, s'étale la longue liste des bonnes fortunes des François et des Henri. Les mœurs du clergé n'étaient pas plus édifiantes : il suffit de citer le cardinal de Lorraine, de la maison de Guise, qui vivait en intimité presque avouée avec Catherine de Médicis.
Nous ne voyons pas en Russie, pendant la même période, un pareil relâchement de mœurs, ni sur le trône, ni dans le clergé. Le faux Dmitrii fut renversé par le peuple indigné de ses débordements, et l'histoire de l'Église russe ne nous offre pas un seul exemple d'un prélat dont les mœurs aient été un scandale pour son troupeau.
D'autre part, cette période fut pour l'Europe une ère à jamais mémorable par les progrès qu'elle fit faire à la science et par les admirables productions des lettres et des arts. Tycho-Brahé, Copernic, Galilée, Kepler, Descartes, Leibnitz, Luther, Calvin, Ronsard, Malherbe, Butler, Montaigne, Érasme, Scaliger, de
Serres , le Tasse , l'Arioste , Cervantes , Camoëns , Pascal, Shakspeare, Corneille, Molière, Racine, Bossuet, Fénelon, La Fontaine, Raphaël, Michel-Ange, Titien, Cellini, le Dominiquin, Gorrège, les Carrache, le Poussin, que de noms ! et combien d'autres encore qui célébreront à travers les siècles la puissance du génie de l'homme!
La Russie, placée depuis longtemps, pour le développement intellectuel, sous l'influence des Grecs de Byzance , était tout à fait isolée du grand mouvement qui entraînait l'Europe. Comme nous l'avons vu , elle avançait par une voie différente ; mais arrivée au point où nous l'avons laissée, préparée comme elle l'était à l'admission de tous les progrès de l'esprit humain , n'avons-nous pas le droit d'affirmer qu'elle eût ouvert ses portes à l'irruption des connaissances scientifiques, littéraires et artistiques? Il est vrai que le caractère des études en Russie pendant la période des tsars était trop sérieux, pour qu'elle admît facilement la littérature légère, à laquelle plus tard, après la réforme de Pierre le Grand , elle accorda sa prédilection : mais elle aurait bu à la coupe de la science occidentale sans en épuiser la lie ; elle aurait sucé le miel du savoir en rejetant les parties ligneuses et ignobles du développement européen.
Pour procéder logiquement à l'introduction du bien-être dans une association quelconque, il faut nécessairement commencer par établir les conditions
de cette association, songer à son existence matérielle, l'abriter contre les convoitises mutuelles des associés ; et après avoir déjà établi cette base, il faut rechercher les moyens de lui procurer les plaisirs légitimes des sens et les jouissances intellectuelles. La constitution sociale et politique d'un État, qui n'est au fond qu'une large association, présente les mêmes exigences. Ne faudrait-il pas en effet commencer par constituer l'État, c'est-à-dire fixer les conditions de l'organisation sociale et politique, établir les lois de la propriété, les lois civiles et criminelles, servant de garantie réciproque aux associés ; et seulement après avoir édifié ces bases, s'aventurer dans le travail de l'avancement des sciences et des arts?
L'Europe, pendant la période que nous étudions, a-t-elle suivi cette marche si logique, si naturelle et si simple?
Depuis Louis XI jusqu'à Louis XIV, depuis Frédéric III jusqu'à Léopold II, la France et l'Allemagne n'ont travaillé qu'à la constitution de l'État, c'està-dire à l'organisation , à l'extension , à la consolidation du pouvoir suprême, travail qui s'est enfin arrêté, vers la fin du xvii' siècle, à la forme de la monarchie absolue; quant aux lois qui déterminent les rapports entre les citoyens, elles ne présentaient qu'un dédale incohérent et inintelligible. Louis XI eut la pensée de réunir en un seul code toutes les coutumes , mais il ne lui fut pas donné de réaliser ce projet. A peu
près à la même époque, Matthias Gorvin fit rassembler les lois coutumières de la Hongrie sous le titre de : Jus consuetudinarium regni Hungariœ, et l'empereur Maximilien I^créa un tribunal appelé Chambre impériale, destiné à vider les différends entre les Etats, mais nullement ceux qui s'élevaient entre les particuliers. Les ordonnances de Blois (1499), de Villers-Gotterets (1539), d'Orléans (1561), de Moulins (1566), de Blois (1579), ne faisaient qu'ébaucher les lois civiles , criminelles et commerciales; elles manifestèrent une certaine tendance è l'unité de la législation, qui ne fut coordonnée que par Louis XIV (1685), dont les ordonnances firent disparaître les principaux abus. Le caprice des puissants seigneurs avait été jusqu'alors la base de la législation féodale ; chaque localité était régie par des coutumes plfPs ou moins traditionnelles et modifiées sans cesse suivant les besoins de la cause.
L'organisation judiciaire se développa aussi lentementque la législation administrative. Louis XI accorda aux juges l'inamovibilité; François I" et Henri II y portèrent atteinte. L'ordonnance de Blois et les édits de Louis XIV imposèrent pour les charges de judicature certaines conditions d'âge et de capacité ; mais l'institution des Grands-Jours ôtait à l'administration de la justice tout^e espèce de garantie, en créant des tribunaux ambulatoires et en livrant le sort de tous les citoyens au bon plaisir et à la fantaisie des
prévôts, sénéchaux et autres officiers de la couronne. Dans l'intervalle qui séparait les Grands-Jours , les citoyens étaient jugés et quelquefois condamnés à la peine capitale par des tribunaux territoriaux, sous l'influence immédiate du bon plaisir des seigneurs.
L'Allemagne fut, pendant cette période , sous l'influence des tribunaux secrets de Westplialie , dont l'origine se perd dans la nuit des temps, et dont on trouvait encore des traces auprès de Munster, quand la législation française y fut établie en 1811^. Qui n'a pas entendu parler de cette ténébreuse justice des francs-juges et des francs-comtes, qui condamnaient sans pitié, quelquefois même jugeaient les absents sans défense, exécutaient leurs sanglantes sentences mystérieusement en présence du tribunal ou par des agents secrets et invisibles! De leur côté, les barons féodaux avaient leurs tribunaux dans chaque localité , et faisaient exécuter leurs sentences arbitraires et quelquefois atrocement fantasques. Où était alors la garantie individuelle? Le peuple était à la merci du seigneur , et le seigneur de son côté , à la merci des juges qui siégeaient dans les Grands-Jours, ou d'un tribunal mystérieux et de ses agents secrets.
Quant à l'Angleterre, voici ce que rapporte Macaulay 2 en parlant du commencement du xvii' siècle :
1. Dictionnaire historique des institutions , mœurs et coutumes de la France, par A. Cheruel.
2. Histoire d'Angleterre^ traduction de M. le baron de Peyronnet. Tome I, page 66.
(' Les tribunaux n'offraient aucune protection contre « la tyrannie ecclésiastique et civile de cette époque. <( Les juges de la loi commune, n'exerçant leurs fonc- « tions que selon le bon plaisir du roi, étaient séance daleusement complaisants. Cependant quelque com- « plaisants qu'ils se montrassent, c'étaient encore des « instruments moins actifs et moins dévoués au pouce voir arbitraire, qu'une autre espèce de tribunaux <» dont le souvenir, après plus de deux cents ans, est « encore vivant et abhorré de la nation. En tête de ces « cours aussi puissantes qu'infâmes, on comptait la (( Chambre Étoilée et la Haute Commission : la pre- « mière, inquisition politique ; la seconde, inquisition « religieuse. »
Plus loin il ajoute :
(( Clarendon nous apprend qu'il existait à peine un « homme marquant qui n'eût éprouvé la rapacité et « la cruauté de la Chambre Étoilée ; quant à la Haute (( Commission , personne en Angleterre ne s'en dira « le défenseur. »
L'Espagne et l'Italie n'étaient pas dans une situation plus heureuse : la première était livrée à toutes les horreurs de l'inquisition, la seconde déchirée par des querelles de famille et envahie par l'étranger.
Michelet trace ainsi le tableau de l'Espagne à cette époque^ :