CONCLUSION SUR PLUTARQUE
Touïe, mais dans la pensée, que réside le plaisir causé par ce que Ton entend ou par ce que Ton voit. En ciTet, les cris continus d*une poule, d'une corneille, sont une musique désagréable, fatigante ; mais celui qui imite le gloussement de la poule ou le cri de la corneille nous fait plaisir. Â voir des phtisiques, nous éprouvons un sentiment pénible ; mais des statues el des peintures qui représentent des phtisiques nous sont agréables à voir, parce que l'imitation porte notre esprit vers une pente qui lui est naturelle. »
Et Tauteur cite encore, à l'appui de son opinion , Tanecdote du bouffon, qu'on retrouvera sous une autre forme parmi les fables de Phèdre S
Dans tous les livres de Plutarquc, c'est le même laisser-aller d'un esprit facile et d'une âme indulgente, avec les dons les plus heureux de l'imagination. Cet écrivain aura eu le singulier honneur d'obtenir une renommée populaire et immortelle sans avoir éclairé le monde par la grande lumière du génie.
L'alliance du sentiment critique dans les arts et du sentiment moral dans l'histoire caractérise aussi un livre qu'on a pendant trois cents ans attribué à Longin sur la foi de manuscrits sans autorité. J'avoue sincèrement qu'après avoir donné jadis une édition spéciale de ce traité du Sublime, et après avoir examiné avec soin la tradition des manuscrits qui nous l'ont consacré, et l'unique
* Livre V, fable 5.
4âà HISTOIRE Dt LA CRITIQUE. CHAP. ÎV, § II
tétiidigtiage (il est de trbs^basse époque) qui VhU trlbue formellement à Longin, j^ai longtemps hésjlé sur. la date qu'il faut assigner à ce précieux ouvrage. En iSSi^ M« Vaucher, par un q minutieuse comparaison des doctrines et de la langue du rhéteur Càësius Longio avec celles de y i Plùlarquê, nous inclinait à croire que ce defnlef J pouvait bien être Fauteur de cet ouvrage ^ ÏDéjà, en 4838, M. Naudet avait montré Tétroite conveitànce dei pensées de Tauteur avec Tétat moral du monde sou^ leâ premiers Césars '. D'autres rapprochements oUt été signalés daus le mèittë sens '; Tout semblé concourir aujourd'hui pour nous faire reconnaître, sinon dàus Plutarque, au moitiS dans UU de ses contemporaiùs, Tauteur d'uu ouVràge qui est ceriainetnent le plus original eu son genre dans là littérature grecque^ depuis la Rhétorique et lit Poétique d'Aristote.
Ce petit livre Sur le Sublime, si populaire parmi les hommes de goût, et qui doit chez uouS uU surcroît de popularité à la traduction de Boileàu *, est loin d*èlre le seul titre de son auteur à notre souve^
* V^uoher« Études critiques sur le Traité du Sublime et sur les écrits de Longin, Genève, t854, 80.
* Jodrfial dêë Savant!; (mars 1838).
' Buchehan^ De scriptore libri Oc^à .'T^ovç^ Marbpurg, 1849 ; R. Pessonneaux, De Fauteur du Traité du Sublime (Atifialës dé la t^acùlté des LeiiteÉ de Ëordekut, 1883) ; cf. mon article du Journal des Savants (mai 1884, p. 246).
* Publiée pour la première fois en 1675*
LE tRAÏTÉ bV SUBLiMÈ 427
nir : Celuî-cl noij« renvoie ôdtnrae â des écrits de sa façon à un livre Sut Xénophùn, à des commetitaires sur tlâtoti, à deux livres SUf t Artangëment dek "mots (sujet déjà traité |)ar Ûenyâ d^Haliôsirndâse), â utt livre Sut lès Paèstom. Mais dé des oiivràgesil ne reste que leni titrée. D^àillëufS, bien que fort inutile, le traité SUf te SubHfhë suffit pour placef son iiuteur au premier radg de^ (critiquée et pour justifier là grattde réputation dont 11 a joui jusqu'à nos jourà.
Féuelôn le préfbre hailienient à Ift ÈhétotiqUè d*Aristolô : c'ert lui faire trop d*honneur, peutêtre *; il est vrai néanmoins que réôrivainauotiyme À des niériteÉt dont Aristote Ue noiis donne pas ridée, n a dit lui-mèmé que « là critique litiérftire éÈi lé dernier fruit d*uue longue expérleuce • », et son ouvrage, en effet, atteste unesotHe de rtiaturilé jphilosophique, qui ëémble le fruit dés siëcle^. Lès principes de Tart n'y ^out pasi autres assurément que dans Aristote \ màlii oti y dent uue connaissance pltià
* Prdinièr Dialogue sur TÉIoquence : k Je ne crains pas de dire qu'il surpasse à mon gré la Rhétorique d' Aristote. Cette Rhétorique, quoique três-bélle, a beaucoup de (Jr^cepteti secë et plutôt feurieux qu*utiles dans la pratique^,. ; triais le Sublime de Longin joint aux préceptes beaucoup d^exemples qui les rétideïit sensibles. Cet auteur tfaité le Sublimé d*uné manière jlttblime...« ; il échauilé rima^ihatioii^ il élève Fesprit du lecteur, il lui (3rm6 Jie goût et lui apprend à distinguer ju^icieuilement le bien et le mal dans les orateurs célèbres de Taiitiquitéé »
* Du Sublime, chap. vu
variée des formes du génie et des conditions de l'éloquence. D'Aristote au temps des premiers Césars, le monde a vieilli en s*agrandissant : Grecs et Romains se sont confondus sous une domination commune ; l'Orient même a mêlé son génie fécond et capricieux au génie classique de l'Occident; bien des rapports nouveaux sont nés, et dans la politique et dans les lettres, de cette alliance que le Christianisme va bientôt resserrer. L*originalité de l'auteur du Sublime est d'avoir compris cette transformation du moude, d'avoir dédaigné les vieilles routines du rhéteur pour élargir un peu le domaine historique du goût, enfin d'avoir étroitement lié la science de l'honnête à celle du beau, sans pourtant les confondre.
Et d*abord, à l'enthousiasme éclairé avec lequel il juge Cicéron, on voit que les deux littératures, jadis rivales, sont maintenant réconciliées, et qu'un rhéteur grec ne craint plus d'offrir des Romains en exemple à l'émulation de ses élèves. Puis, ce qui est encore plus caractéristique, c'est qu'il cite sans précaution oratoire « le législateur des Juifs », et qu'il le cite pour signaler un trait sublime de ses livres. Or, jusque-là, la belle société de Rome et d' Athènes était demeurée fort indifférente au mérite des livres hébreux. L'antipathie du génie entre les deux races était si profonde que Thistorien Josëphe ne croyait pouvoir populariser chez les
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Grecs les traditions juives qu'en les dépouiUant de leur forme originale pour les affubler des ornenements d'une rhétorique étrangère. Notre anonyme, le premier, nous fait pressentir le temps où les chrétiens, eux aussi, voudront avoir leurs écoles, et y remplaceront Homère par la Bible et l'Évangile*.
Mais l'indépendance d'un esprit supérieur n'é-* date pas moins dans ses jugements sur la littérature grecque. Il a toute la subtilité des sophistes sur les détails de la rhétorique ; il analyse finement toutes les curiosités de l'élégance attique et toutes les recherches du nombre oratoire. Mais outre ces qualités, qui, de son temps, composaient le parfait rhéteur, il possède le don « d'admirer les chefs-d'œuvre avec éloquence, d'en expliquer les merveilles, d'en augmenter le sentiment, d'en perpétuer l'imitation; il s'anime et s'échauffe par le reflet des grandes beautés que l'inspiration a produites '. » Nul ne sait mieux que lui le mérite d'un vers bien fait et d'une période bien tournée; mais il n'ira pas pour cela, comme plus tard Hermogène ', confondre un so-
* Voyez saint Augustin, De Doctrina christiana, et, sur ce traité, les deux dissertations de Sadous (Paris, 1847) et de Colincamp (Paris, 1848).
' Villemain parle ainsi de La Harpe, dans son Discours sur la Critique.
» Voir dan? Walz, t, III, p* 394, le jugement d*Hermogène
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pbinte bM)Uo avec les plus grands orateurs de la Grèce libre, ni les industrieux versificateurs d'A» lai^iindrie nvec cqs héros de la poésie, comme il les appelle, qi}i tombent quelquefois, il est vrai» mais 4ont les cbuies ne font que mieui; ressortirlei gé* nie;, Usent trop bien que réloquenee n'^st pas tout entière dans l'observation des préceptes 4a Téçole, qu'elle est aussi dans l^s élans d'une &me passionnée, qui sait mépriser l^s règles et forcer l'admiration, en faisant taire les petits scrupules. Déjà Cffîcilius, Denys d*HaUcarnasse« et d'autres peut^-ètre avaient analysé et défini les effets du sublime; mais ils n avaient pu montrer les moyens d'y atteindre, parce qu'ils n'étaient pas remontés aux sources de la véritable inspiration. L'auteur .du Sublime^ pour traiter complètement cette ma* tière, l'aborde tour à tour en grammairien et en pbilosopbe. Grammairien, il fait voir ce que gangue une belle pensée à la justesse de Texpression et à l'barmonie du tour, et il signale avec un jtact presque toujours sûr les fautes commises h cet égard par les plus babiles écrivains. Pbilaso* pbe, il montre que le sublime soft des plus nobles émotions de l'âme : d*une étude littéraire il tire ainsi une leçon de morale. Dans les grands poètes
(ns/)l 'lâtûtvt II, |2) sur NicQ^trate ; voir ibid,, p, 3ii, st comparer avec le traité du Sublime le ïlipi 'I^sàv, I, v-x : la différ jeoceest humiliante pour Hermogèae.
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et ds^ns les grfi^nd9 orateurs, il jxow apprend h chercher de grands c($urs. Si de son temps Télo^ quence est devenue stérile, cp ii'est pas seule*nieDt parce qu'elle n*a point de rôle sérieui^ sous ua régiip© de paisible^ obéissance ; ç'e«l bien plu«^ tôt parce que \% porrupiioA % éuervé toutes le? âmes, et qu'en les rendant insensibles auic plai*' sirs du beau, elles les a rendues incAp^bles de le produire. Voilà pourquoi il convié ses lecteurs à r^tude des anciens modèles, comme jt une éçplç de vertu et d'éloquence; et, par son exemple, il leur montre le salutaire effet d'un commerce jour»nalier avec les mç^ttres de l'art. Que d'éloquence, en effet, dans sa manière de commenter les mou^ vements sublimes d'Homèrç et de Démoslhène ! Que d'élévation dans cette image qui nous représente les écrivains de génie pomme un tribunal à la fois encourageant et sév^re^ auquel nous de^ vons, par 1$^ pensée, soumettre nos œuvres, pour savoir si elles seront dignes de la postérité ' ! Voilà ce que Fénelon louait tant chez lui, 1q ta^ lent d'échauffer l'imagination en formant le goût : c'est le talent de Çicéron dans ses adnoirables dialogues sur l'art oratoire, c'est ce goût qui vient du cœur autant que de l'esprit, et qui fait aimer autant qu'admirer Ic^ critique. Une seule chose y
Voyez' les chap. XHI et XlV.
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manque peut-être, je veux dire cette égalité correcte et cette simplicité de style, privilège heureux des siècles ^classiques.
L'auteur, du reste, attachait tant d'importance aux considérations morales qui occupent la plus grande partie de son livre, qu'il se proposait d'étudier, dans un ouvrage à part, les rapports des passions avec le sublime : cet ouvrage, s'il fut jamais composé, ne nous est pas parvenu ; mais le traité du l^ublime n'en reste pas moins un des plus précieux monuments des lettres grecques à leur décadence. Combien donc n'est-il pas à regretter que d'un si excellent livre nous ayons perdu le tiers environ par les lacunes qui en défigurent les plus anciennes copies !
Mais un pareil juge mérite qu'on s^arrète un peu plus longtemps à son œuvre pour ne pas Tapprécier seulement sur de simples analyses. Il a trouvé jadis dans Boileau un interprète qui, comme tous les traducteurs de ce temps, usait d'une liberté souvent excessive dans leur copie d'un bel original, mais qui a, pendant près de deux siècles, découragé toute rivalité. En effet, c'est seulement depuis quelques années que le traité du Sublime a été deux fois retraduit, la première par M. Pujol en 1853, la seconde par M. Vaucher en 1854 ; et j'en sais encore deux traductions restées inédites. On me permettra de hasarder ici une nouvelle traduction fran-